LA TOU R-D' AU VERGNE
Les tout jeunes gens de notre temps ne connaissent point le théâtre des Jeunes-Artistes ou encore de l'École lyrique qui, peu à peu, prit le nom de la rue où il était installé, la rue de la Tour-d'Auvergne. Cependant, sans être très vieux, les amateurs de théâtre se rappellent certainement les dernières soirées de cet intéressant petit théâtre. Il n'y a guère plus de dix ans qu'il a disparu.
Construit vers 184^, il occupait l'empla-
cernent du numéro 20, près de la maison où habite l'auteur de Sif/urd, M. Reyer. Il n'en reste d'autre trace qu'une marquise en fer, posée sous la direction de M. Baron, l'artiste des Variétés. II était élégant, peint en blanc et or, le velours des fauteuils et des loges bleu-ciel. La presse, qui n'assistait point à ses représentations, a gardé sur elles un dédaigneux silence, ce qui rend les recherches assez difficiles. Nestor Roqueplan nous dit : (( C'est une petite salle destinée aux exercices des jeunes gens des deux sexes qui se préparent au théâtre. )>
Il a paru, en 1862, chez Sausset, sous les galeries de l'Odéon, un opuscule intitulé : les Petits Mystères de l'École It/rique, qui fournit quelques renseignements sur le petit théâtre. Nous y lisons que la salle fut construite par un M. Delétangsur les plans livrés par MM. Moreau-Sainti, Henri Potier et Daudé, qui furent les trois premiers directeurs. L'auteur anonyme du petit livre ajoute : (( Le trio administratif un beau jour quitta la
place... Il serait difficile, même impossible de citer par ordre chronologique les différents directeurs qui lui ont succédé... Lasalle, en elfct, fuL souvent sous-louée puis reprise par le précédent directeur, puis enfin encore sous-louée à un autre... Un des principaux, ce fut M. Dupommereuil, bien connu dans la gent cabotine. . . M. Moisson de Brécourt, dont la fille Laurentine épousa un auteur bien applaudi en ce moment, y professa la déclamation. Enfin Ricourt,quiy donnaitde temps à autre des représentations où il faisait jouer ses élèves, en prit la direction en i857. » L'Ecole lyrique vit alors passer Dieudonné, Saint-Germain, Emile Thierry, Deltombe, Paul Deshayes, Aimée Desclée vers 1859, Gibeau, Mme Emma Fleury (Mme Franceschi), Grenier, Mlle Perii^a, Mile Jouassain, Marie Delaporte, Mlle Valérie, Mlle Antonine, et même Emile Abraham, qui s'y exerçait en 1 <S5^ comme acteur.
Notre écrivain dit encore (il écrit eni86'2) : « Le iioîit du théûlro s'acheminait rapidement
ll: TiiÉATnL; a guté. -ji
vers le point où il en est aujourd'hui, c'està-dire presque à la passion. Qui pourra détourner les jeunes fdles de cette voie funeste? Un jour une petite modiste alla prier un honnête journaliste de venir la voir débuter à l'École lyrique, lui demandant de lui dire son avis franchement, afin qu'elle sût si elle devait ounon continuerson état. Le critique influent se rendit à l'invitation ; les débuts furent orageux et le lendemain, la modiste recevait de r Aristarque une lettre laconique ainsi conçue : (( Faites des chapeaux »... Les représentations de Médéc avec Mlle Agar troublèrent tellement la tête à mie cuisinière du quartier qu'elle alla, une ou deux fois, son panier au bras, trouver M. Ernest Legouvé, le suppliant de lui faire étudier la tragédie... »
Mlle Agar était l'élève de ce fameux Ricourt qui, étant venu s'installer à la Tour-d'Auvergne, l'agrandit, construisit des loges pour les artistes, donna l'administration à une certaine Mme Brame, eut des ouvreuses, et même un médecin , « qui donnait des repré-
ti LE JHÉÀTIŒ A COTÉ.
sentations à son bénéfice ». Achille Ricourt mérite que nous nous arrêtions un peu sur son nom.
Né au siècle dernier, il avait étudié la peinture chez Guérin, avec Géricault, Ary Scheffer, Eugène Delacroix. En 1 83 1 , il fonda V Artiste, que devait diriger plus tard M. Arsène Houssaye, et qui vit encore. C'est à lui que Ponsard doit sa réputation. Grâce à ses efforts, Lucrèce fut représentée k l'Odéon... Un jour, dans un café, c'était vers 183^, il remarqua une petite chanteuse connue sous le nom d'Elisa : son regard le frappa. Le lendemain, il lui apportait un petit recueil des œuvres de Corneille, qui lui avait coûté un petit écu. L'enfant dévora le livre. Quelques années plus tard, la petite Elisa était devenue la grande Rachel... Ricourt, enfin, se livra à renseignement dramatique et vint professer à la Tour-d'Auvergne où ses élèves furent nombreux : l'une des plus illustres fut Mlle Agar. Le mardi, avaient lieu les représentations où étaient exhibés les apprentis
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tragédiens. « Ces tentatives ne sont pas dépourvues d'intérêt... des femmes souvent y remplissent des rôles d'hommes, principalement quand il s'agit des confidents de tragédie ou des marquis du Misanthrope... Le public est paisible d'ordinaire; il s'amuse décemment. Pour la plupart du temps, il se compose, le mardi, de voisins qui profitent (les billets à 50 centimes, distribués h profusion dans le quartier. » liicourt ne laissait jouer sur sa petite scène que la tragédie ou la comédie classique. Il fit une exception pour une pochade de M. Eugène Verconsin, qui s'appelait : Télémaque, ou l'innocence en ilunfjer sauvée par Vintrépidc résolution d'un vieillard qui ne craignait pas l'eau froide. Qui se serait attendu k cela, de la part de l'auteur des Rêves de Marguerite?
Souvent la salle était louée par le directeur, qu'il s'appelât Moreau-Sainti, Dupommereuil, Laportas, Moisson de Brécourt, ou Uicourt, il ce que notre historiographe de la Tour-d'Auvergne appelle des i< monteurs do
partie » : artistes qui désirent se faire eiilendie et qui invitent les directeurs... qui ne viennent pas, commis de magasin et employés de maisons de commercequi s'amusent en jouant la comédie. Il y avait aussi les monteurs de partie spéculateurs. « Ce sont généralement des ouvriers imprimeurs ou autres qui veulent faire tourner au profit de leur bourse les qualités dramatiques dont ils s'imaginent être doués : ils enrôlent dans leur troupe ceux de leurs camarades qui ont quelques petites économies, les font contribuer à la location de la salle, et se réservent bien entendu les premiers rôles; les billets sont vendus le plus cher possible aux amis et connaissances et la représentation a lieu, hilarante et burlesque au possible, devant un public enthousiasmé. » Ces parties s'organisaient généralement dans les deux cafés qui flanquaient l'École lyrique, devenue en 4860 le théâtre des Jeunes-Artistes, le café Durey et le café Vivier, et où tout ce qu'il y avait de cabotins à Paris se réunissait devant
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des cuiisoinmations souvent imaginaires... (( Une femme qui fait beaucoup de frais, voilà le rêve des monteurs de partie. » Quand ils avaient trouvé la grande artiste inconnue ou méconnue qui voulait se faire entendre et qui prenait à sa charge toutes les dépenses, leur joie était sans borjies...
Il y avait à la ïour-d'Auvergne des représentations un peu plus sérieuses, lorsqu'un jeune auteur voulait, lui aussi, se faire connaître. (( C'est à l'École lyrique que Victorin Joncières, fils d'un rédacteur de la Patrie, s'est essayé comme musicien; il a fait jouer un soir une opérette qui n'a pas été sans exciter quelque intérêt. »»
Eniin, Charles Boudeville, « le professeur de déclamation à la mode », vint aussi à la Tour-d'Auvergne donner des soirées qui étaient très courues. « Le titre d'élève de ])Oudeville est à lui seul un certilicat de beauté. )>
Si l'on i)arle de la Tour-d'Auvergno aux artistes en vue de nos jours, aucun, pour ainsi
dire, n'a oublié cette petite scène où beaucoup d'entre eux ont fait leurs débuts.
M. Baron, du théâtre des Variétés, faisait revivre un jour devant nous l'époque où il dirigeait le théâtre de la Tour-d'Auvergne. C'était un certain nombre d'années avant la guerre :
(( Je me rappellerai toujours, nous disait-il, les pièces d'un auteur du nom de Forberet. Cet excellent homme, de son métier marchand de vin à Bordeaux, était piqué de la tarentule dramatique. Aussi l'on buvait beaucoup dans ses pièces. Et comme il fournissait le vin, on étaitenchanté qu'il en présentât une nouvelle. Un autre, dans la pièce de qui l'on mangeait des lapins sautés, dut à ce détail de cuisine plus d'une brillante reprise.
(( Comme l'on s'amusait! Une source intarissable de plaisanteries était la comtesse de Lissac, qui, d'après les manifestes qu'elle afficliait quotidiennement dans tout Paris, était la première des tragédiennes connues. (Juand elle jouait, acteurs et spectateurs
attendaient sa sortie, et, dételant le cheval de sa voiture, la traînaient en triomphe jusqu'au square Moirtholon, où un Fabandonnnit.
(( Malgré son éloignement, le théâtre faisait de l'argent. Si les acteurs avaient l'amour de leur art, les abonnés étaient encore plus admirables. Car j'ai eu mes abonnés, tout comme Antoine et pour moins cher : 10 francs par mois. Beaucoup venaient des Gobelins ou de la barrière du Trône : ceux-là apportaient leurs rafraîchissements en été, leur chaufferette en hiver. La troupe jouait tous les grands succès du moment, voire l'opéra. Quelles ovations on faisait au chef d'orchestre, M. Fessard, qui, sourd comme un pot, dirigeait ses six musiciens envers et surtout contre tous !
(( C'est là que j'ai fait mes premières armes, comme Worms, Saint-Germain, Thiron, Dumaine, Jolly, Desclée, Agar, Blanche Pierson. Quel émoi quand on venait nous dire : a. Mon- (( selet ou Lucas ou tel autre critique est dans (( la salle. y> L'un après l'autre nous allions
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contemplernvec respect celui ipii pouvait être l'arbitre de nos destinées.
ft Ouand nous voulions souper, nous traversions la rue et dans le jardin potager du maraîcher d'en face — c'était nn de nos abonnés — nous pouvions choisir sur pied des légumes merveilleux ou d'excellentes salades.
« La Tour-d'Auvergne vit aussi figurer sur sa scène les demi-mondaines les plus huppées. Boudeville les engageait pour attirer la foule. Les cocodès, comme on disait alors, arrivaient en bandes, ayant devant eux des cor- Ix'illes de fleurs qu'ils lançaient à toute volée. Les débutantes ne pouvaient placer un mot. Je vis très souvent Augier, Meilhac, Halévy, aux soirées Boudeville.
« C'est de la Tour-d'Auvergne que partaient les tournées organisées par Tallien aux environs de Paris. On allait au point de ralliement comme on voulait. Pour le retour, un omnibus ramenait les acteurs à Paris, les seigneurs et dames nobles dans l'intérieur, les bourgeois
sur l'impériale; le bas peuple suivait à pied. Inutile de dire que Ton se disputait les premiers rôles. xVvons-nous ri ! »
En rappelant ces choses, M. Baron riait encore.
M. Bertrand, le directeur actuel de l'Opéra, ne riait pas moins lorsqu'il nous racontait ses souvenirs personnels, à lui aussi, sur la Tour-d'Auvergne. Il commençait alors — c'était l'époque de la direction Dupommereuil — à jouer la comédie. « Ce Dupommereuil, nous disait-il, était à la fois directeur et marchand de cuir. Pour jouer chez lui, on payait *20 francs par acte. Il fallait que la représentation comprît (juatre actes. Il récoltait ainsi 80 francs pour ses frais. Un soir, l'une des dames qui devaient paraître dans l'un des actes, ayant été arrêtée dans la journée, vu la légèreté de sa conduite, ne put venir jouer son rôle. On l'attendit vainement. J'étais, moi, de la dernière pièce. Je commençai à minuit moins le quart. 11 fallait fermer le théâtre à minuit sous peine d'amende. A minuit juste.
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Dupommereiiil éteint le ijaz, jugeani qu'on m'avait assez vu et que la pièce était suffisamment comprise. Il voulnt bien m'indemniser. « Vous avez payé *20 francs, me dit-il, « vous n'avez joué que la moitié de votre «i pièce. Voici 10 francs de cuir, vous vous (( en ferez des bottines... »
« Un autre jour, une pauvre femme, dont j'ai oublié le nom, voulut jouer le rôle de Chimène dans le Cid. Elle réunit quelquesuns de nous, Larochelle, qui se chargea de Rodrigue, Baron, qui jouait, je crois, don Gormas, et moi, qui parus en don Diègue. Il fallait des costumes. Je louai une immense paire de bottes, qui avait dû appartenir à quelque gendarme, et je louai aussi un superbe casque, aux apparences anciennes.
Malheureusement, la visière du casque ne voulait pas rester en place. Je fus obligé d'établir une petite chaîne et, alors, qunnd j'avais une réplique à donner, on me poussait : je tirais la petite chaîne qui faisait crac... j'avais la figure libre et je parlais. Quand
j'avais fini, je retirais la petite chaîne; la visière faisait clic... et ainsi de suite... Je crois qu'on n'a jamais tant ri dans la salle et sur la scène, d'autant plus que ne sachant pas très hien mon rôle, je le lisais la plupart du temps et qu'après avoir lu je remettais tranquillement mon bouquin dans mes i^randes bottes. Oh! le casque de don Dicgue! Je donnerais beaucoup pour le retrouver! »
De ci, de là, on rencontre quelque anecdote concernant le petit théâtre. Ainsi les frères Lionnet racontent, dans leur volume, qu'ils y donnèrent en 4862 une soirée au bénéfice du peintre Ballue, atteint d'aliénation mentale. Non seulement les principaux artistes de Paris prêtèrent leur concours, mais les journalistes et acteurs les plus connus parurent sur la scène. On vit arriver, non pour jouer et chanter, mais comme auditeurs, à la façon des marquis de l'ancien théâtre, Théodore de Banville, Armand Barlhet, Boger de Beauvoir, Carjat, Gustave Doré, Alphonse
Dorr, Clini'lrs Moiisplet. Commit nrlistos, on entendit Mmcs Viardot, Déjazet, Céline MontJiInnd,Ronsseii,MM. Mario, Bertheiier, etc.; dans la salle on se montrait Jules Janin. Emile de Girardin, Théophile Gantier, Villemessant, Dressant, Anber, Mélingue, Mario Uehard et Aurélien Scholl, le seul survivant dt' la ph'iade qne nous V(^nons d'énumérer.
En 1870, la Tour-d'Auvergne ferma ses portes; il les rouvrit en 1871, sous la dii-ectiun de Charles Rridanlt, qui fut dans la suite secrétaire général de l'Odéon et journaliste. Bridault ne fit pas un théâtre d'élèves.
Il lit jouer surtout des revues ou des vaudevilles, comme an théâtre du Luxembourg, à Bobino. L'une d'elles s'appelait l'Esprit (le tout le monde; le directeur avait mis à contribution pour une scène ou un couplet la plupart des écrivains dramatiques du moment, Clairville, Siraudin, Gogniard, Gormon, Gham, Glaretie, Meilhac, Raymond Deslandes, Hervé, Henri de Kock, etc. On joua aussi un Ortof/ène d'Armand d'Artois et
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Edmond Thiboust, et une parodie de Lambert Thiboust et Bridaiilt, Pz/gmalion et Mademoiselle (}(fl((thée, où l'on chantait :
Vive, vive la mère Vénus
Cette déesse,
Qui nous blesse !
Vive, vive la mère Vénus
Ou'a des mollets biscornus !
La grande poésie n'avait pas encore élu domicile h la Tour-d'Auvergne. Ajoutons que les choristes avaient trouvé pour le dernier vers une variante, qu'il serait peut-être difficile de reproduire ici.
La direction Bridault dura trois ans. De temps en temps, quand une occasion se présentait, le directeur louait sa salle à qui venait la lui demander.
C'est ainsi qu'en 1873 un jeune auteur, encore inconnu, y donna une représentation dont le souvenir est resté dans la mémoire de tous ceux, grands ou petits, vieux ou jeunes, qui y ont assisté. Ce débutant d'alors a bien
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voulu, dans la lettre qu'on va liie, nous raconter lui-même cette soirée :
« Mon cher ami,
(( Voici, au hasard des souvenirs, les quelques détails que vous me demandez :
« C'est en 1873, le 9 août, que j'offris cette représentation. Je dis bien : j'oll'ris, car elle me conta 300 francs gagnés à la sueur de mon front en vendant du grec et du latin à trente sous l'heure. J'étais absolument inconnu. Je voulais me faire connaître. Je louai la salle, organisai une troupe d'amis et montai trois pièces en vers : le Duel aux lanternes, de Paul Arène, la Ronde de nuit, comédie d'E. d'Hervilly, et l'Etoile, drame d'André Gill et de moi. Je jouai dans les trois : un vieux noceur déguisé en polichinelle (ici je chantais une chnnson, musique de Sivry), une sorte de Scapin, le fou.
(( Dans sa pièce, d'Hervilly jouait un astrologue avec une extraordinaire fantaisie.
LE THfiÂTRE A CÔTÉ. 35
Jouaient aussi Pierre Elzéar, Forain (un alguazil), Millanvoye, Davrit^ny, Mlle Schmidt. Le petit enfant blanc de l'Éfoi/e, c'était Mlle Ilenriot, fillette alors. Un prologue ou-' vritla soirée, dit par Mlle Ghartier (à l'Odéon depuis). Ce prologue se retrouve dans la troisième partie de la CItansion des Gueux. Le directeur de la Tour-d'Auvergne était Charles Bridault. Pour l'effet produit, si vous en êtes curieux, voyez les feuilletons de l'époque. Sans fausse modestie, je puis dire qu'il fut assez vif.
(( Toutefois, ce ne fut pas, ainsi que je l'avais espéré (dame ! à cet âge), la conquête de Paris. Le lendemain je me retrouvai Gros- Jean comme devant, obligé de gagner toujours mon pain avec des leçons à trente sous l'heure. J'avais en portefeuille la Clumsou des Gneu.v que je dus traîner encore pendant trois ans d'éditeur on éditeur sans que personne en voulût. Quant aux anecdotes de ce temps-là, n'y comptez point. Je ne suis pas anecdotier en public. Un écrivain donne assez de lui
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dans ses œuvres; c'est bien le moins qu'il garde quelque chose pour ses intimes et luimême.
(( Cordialement à vous.
<i Jean Riciiepin. »
C'est également au cours de la direction Bridault que commencèrent, à la Tom-d'Auvergne, les matinées Talbot.
M. Talbot, le sociétaire de la Comédie- Française, avait — il a encore — un cours particulier de déclamation dramatique. Ce cours était, en quelque sorte, l'antichambre du Conservatoire. Persuadé, et il avait raison, que ce qui forme le mieux le comédien c'est de jouer la comédie (dire qu'on est obligé d'énoncer des vérités aussi évidentes; c'est le Conservatoire qui nous y force), il imagina de donner, le dimanche, de petites matinées classiques où il lancerait ses élèves. Ce fut h laTour-d'Auvergne,oiiilprofessaitsesleçons, qu'il donna aussi ces matinées. Il appela au,près de lui ceux de ses anciens élèves qui
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(Haient nu Conservatoire pour guider les nouveaux, et, peu à peu, tous les élèves ou à peu près du Conservatoire vinrent le dimanche jouer à la Tour-d'Auvergne avec les élèves de M. Talbot.
On peut dire sans exagération qu'il n'est pas un des noms réputés du théâtre contemporain qui n'ait paru aux matinées Talbot. On y vit passer successivement Mmes Rousseil , Sarah Bernhardt, Réjane, iVntonia Laurent, Jeanne Samary, Alice Lody, Volsy, Sarah Rambert, la belle Mlle Piorskv, aujourd'hui retirée du théâtre, la petite Lecomte, qui créa la Ftiotc, de Maurice Drack, et disparut de la scène, ÉvaMontrobert, qui, aujourd'hui, sous un pseudonyme retentissant, plaide dans les journaux la cause de tous les opprimés, etc.; MM. Davrigny, Blanche, Marais, déjà superbe dans Néron, Frédéric Achard, Eugène Larcher, Georges Rolle, Leloir, alors aussi petit qu'il est de grande taille aujourd'hui, etc., etc.
Pour organiser les spectacles, M. Talbot
avait un second, qui préludait alors, tout en jouant aussi la comédie, aux belles destinées directoriales qui l'attendaient : c'était >[. Albert Carré. Même on représenta de l'inédit : un acte de M. Victor Bergeret, Ja Corn'r. Quelle ardeur, quel feu, quel désir de bien l'aire il y avait dans tout ce jeune monde ! Gomme c'était amusant! ¥A les amourettes qui naissaient derrière les portants entre une scène d'Athalie et un acte du Misanthrope!
Le Conservatoire prit ombrage des matinées Talbot. Défense fut faite aux élèves d'y prendre part. M. Talbot fut obligé de les interrompre et de les supprimer. Et ce fut grand dommage. Les élèves du Conservatoire ne retrouvèrent point dans la suite et ils ne l'ont pas encore retrouvée — car le Théâtre d'application, fondé sur ce modèle, a dévié bientôt pour devenir la Bodinière — la scène d'exercice qui, de fait, leur est absolument nécessaire.
Quant au théâtre de la Tour-d'Auvergne, que M. Bridault quitta en 1874, il se traîna
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pendant quelques années de direction en direction. Il a définitivement disparu en 1880. Il n'en reste d'autre trace matérielle que la marquise en fer forgé, plantée par M. Baron.
Lo cerrlo Pigallo. — Dos vers. — Un niriciix arlicU (le Th. r.aiitifr.
Dans une impasse humide et solitaire Que le soleil ne visite jamais, Sous un hangar, singulier sanctuaire, Pour mes amis, j'ai bâti mon palais...
C'est ainsi que l'un des membres actuels du cercle, M. Demeuse, dans une revue qui fut jouée en 186-2, sur la petite scène, décrivait l'endroit oii le cercle Pigalle, bien connu de tous les Parisiens qui se passionnent pour le théâtre, tient aujourd'hui encore ses assises.
La « Société dramatique », c'étaitson nom primitif, fut fondée rue des Martyrs, 79, par
Le Cercle Pigalle. (Cité du Midi.)
une réunion de jeunes gens. Les premiers fondateurs ont disparu; mais leur souvenir reste encore chez quelques-uns des sociétaires actuels. M. Chenevard entre autres, président d'honneur, qui fut vingt-cinq ans président effectif se rappelle bien avoir entendu, parmi les ouvriers de la première heure, Drouat, Lagoguée et Duponchel, qui fut ensuite directeur de l'Opéra.
C'est le 22 décembre i850 que la société donna sa première soirée. Elle se composait d'un concert que suivait le vaudeville célèbre, la C/iambrc â deux lits, où jouait un acteur, nommé Grenier, qui devait plus tard se rendre fameux aux Variétés et créer llabagas au Vaudeville. La Société dramatique tirait toutes ses ressources d'elle-même. Les musiciens qu'elle comptait parmi ses membres s'occupaient de la partie musicale, les peintres brossaient les décors et les auteurs dramatiques faisaient leurs pièces.
Aussi bien, M. Demeuse, que nous citions tout à l'heure, nous donne dans un poème
W LK TIlLiAïl'.K .V COTÉ.
qu'il intitula : Vieu.r Souvenirs, une idée exacte de ce qu'était le cercle l*igalle à cette époque. Qu'on nous permette d'en citer quelques vers :
C'est (comme le temps passe) en mil huit cent cinquante, Aux confins de Paris, tout en haut sur la pente, Presquïi Montmartre enlin, que notre cercle un soir, Riche comme Crésus, non d'écus, mais d'espoir, Devant quinze quinquetsà la lueur fumeuse, Inaugura gaîment notre scène fameuse.
(.ar c'est là que le cercle a trouvé son berceau, Un berceau primitif... Des fauteuils en noyau, Et quand je dis fauteuils ce n'est qu'une antithèse... N'importe; l'amitié s'y carrait fort à l'aise, Et les gens du balcon se levant pour mieux voir, D'un crâne époussetaient parfois le lambris noir. La scène était petite, étroite, à telle enseigne ()u'un soir on emprunta le tartan de la duègne, 0 profanation !... pour servir de tapis...
L'accessoire gênait; de ce luxe inutile S'étaient passés jadis Thespis et même Eschyle
Ma foi ! l'on fit comme eux
Chéret et Robecchi ne signaient point les toiles, Mais on avait pourtant des peintres comme étoiles. .Mais en peu d'instants vous brossait carrément, La chanson sur la lèvre, un riche appartement.
rius lard, on le sait, le cercle déménagea pour s'installer d'une façon tout aussi luxueuse:
Un hangar ôtuit l;'i, nu, vide, dévaslù : Ouelque pauvre ouvrier un soir l'avait quitté; Le cercle, sans tarder y loge ses pénates Son piano, ses décors au\ couleurs disparates. Mais est l'architecte et Drouat le maçon
On travaillait la nuit, on travaillait le jour.
Notre vieil ami Krauss, qu'un heau zèle tourmcnle,
En quelques tours de main, vous construit la charpente;
La scène s'édifie et le sol s'aplanit;
Grâce à six hons quiaquets, notre rampe reluit;
Les banquettes en cuir s'alignent avec chic :
Le crin est moelleux pour charmer le public.
Vient ensuite une revue des personnalités du cercle où nous lisons :
Sur sa chaise curule, assis en plein théâtre Lutinant Marinette, égrillard et folâtre, C'est iJuponchel, le vrai, celui de l'Opéra; A Pigalle, chez vous, qui diable l'attira?
Sous la direction Dupunchcl les répétitions
il l.t rHÉÀTKK A CÔTf:.
manquaient de sérieux ; c'esl du inuins l'avis de M. Demeuse :
Noire scène tournait J)el et Itieii au sérail; Ouvrir à ses beautés devenait un travail. (^luKiue soir, il venait flanqué de deux soul)rctles, D'une belle ingénue et trois grandes co((uettes : Et l'art chômait.
En 1855, donc, la société émigré et vient s'établir cité du Midi, boulevard de Clichy, dans un hangar en planches qui n'était point parqueté : c'est celui auquel le poète que nous citions au début de cet article faisait allusion.
Le hangar, depuis, a été améhoré, mais la société ne l'a point quitté. Seulement, en déménageant, la société changea denomet prit le titre délinitif de (c Cercle Pigalle j>. Le cercle Pigalle donne aujourd'hui ses représentations sur une scène assez grande pour pour que de nombreux personnages s'y meuvent à la fois et devant une salle où de Vrais fauteuils ont remplacé les banquettes couvertes de toiles grises. Une double galerie
inférieure el supérieure fait le tour de la salle, augmentant le nombre des places. Les couloirs, seuls, ont gardé leur ancienne physionomie : un homme un peu gros n'y passe })oint de front.
Le cercle Pigallea ses statuts qui serviront de modèles à toutes les sociétés analogues à venir. Il est dit dans ces statuts : (c Toute occupation étrangère à l'art, les journaux politiques et les jeux de toute nature y sont formellement interdits. » Excellente mesure.
La société est régie par un comité de sept membres (ce sont actuellement MM. Martin, président, Larousse, vice-président, Schwob, secrétaire, Brevaux, régisseur, Zivi, trésorier, Bardach, commissaire spécial de la salle, Fournier, commissaire de la scène). Le comité prononce les admissions dans la société, reçoit les pièces et organise les représentations.
Longue est la liste des pièces qui ont été jouées sur lapetite scène depuis sa fondation. La première pièce inédite qu'on y représenta
est de l'année 1851, elle s'appelait Mon Cauchemar.
Depuis lors, 08 pièces inédites ont été données au cercle Pigalle. Veut-on des titres? En voici quelques-uns : Brin (V Amour et Marcassin^ l(f Uohe (le Mif/HonneUe, le Mmilui des Amoarcux, le Mari s(ni,s le savoir, Apollon chez Athi)ète,Sous un parapluie, la Chasse au pâté, Quand l'amour arrive, Une allumette, s. v.p., Allons, Babet, Monsieur pose, Eliane, Brelan de cœurs, T Artilleur mélomane, Ba(jes de dents. Chambre à part, Service d'ami, le Troisième Larron, le Bureau du commissaire, etc.
Les revues ont fait leur apparition en 1861 et se sont succédé presque sans interruption depuis lors. La première s'appelait le Crocodile. On cite encore : le Diable à quatre, Oits quest mon dab, Fat^ma Cplaisir d\f/ venir, Flûte pour la vie. Fructidor, Vire la R'vue, scie!
D'ailleurs, le criti(|ue, de nos jours, suit assez résïulièrcment les revues du cercle Pi-
galle, qui ont une réputation non usurpée d'esprit et de gaieté.
Auparavant, ce n'est que de loin en loin que la presse s'occupait de cette société. En 1867, cependant, Théophile Gautier voulait bien consacrer une partie de son feuilleton (l'un de ceux (}ui n'ont pas été réunis en volume) à une soirée où l'on jouait la Toile animée, de M. Demeuse. Il écrivait :
« L'autre jour nous avons reçu une invitation pour un théâtre d'amateurs. A l'invitation était jointe une photographie représentant le rideau neuf du théâtre peint par Alfred Leroux. Les types de la vieille comédie italienne s'y groupaient ingénieusement sur une terrasse, et des arbres iluets formant berceau y encadraient une fuite bleuâtre de parc fantastique.
(( Il y avait là Mezzetin, avec sa large collerette, contant des douceurs à Isabelle ; Pierrot agitant ses longues manches ; Cassandrino berné par Léandre ; Colombine
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prise au piège à paillettes d'Arlequin ; Grispin vêtu de noir, le petit manteau sur l'épaule, sanglé de sa haute ceinture en cuir, enfoncé dans ses bottes jusqu'au-dessus des genoux et sa rapière à volumineuse coquille posée près de lui ; quant au sieur Polichinelle, à force de rouler ses bosses dans les vignes du Seigneur, il s'est si bien grisé que le sabot lui a manqué et qu'il a glissé, jambe de ci, jambe de là, le nez incendié à faire siffler les gouttes de pluie comme un fer rouge. Tout cela était spirituellement troussé, d'un trait vif et libre, indiquant un artiste familier avec Gillot, Watteau et l*ater. Le spectacle était donné pour l'inauguration de la toile nouvelle et se composait d'un vaudeville, d'une fantaisie et d'une opérette...
« Ce théâtre d'amateurs est situé sur le boulevard de Clichy, tout bordé de marbriers et de marchands de couronnes, industries funéraires qu'explique le voisinage du cimetière Montmartre. A Gonstantinople,
Karagheuz, le Polichinelle turc, habite une baraque dans le grand champ des morts et cela ne nuit en rien à sa gaieté. Des cafés se mêlent d'ailleurs aux magasins de monuments funèbres; onysoupecomme àlaMaison d'Or et sur les vitres et les lanternes d'un de ces cafés, nous lûmes cette inscription pleine de solennité : Sowpe à ro'njnon à tov/f heure.
(( La salle est petite : deux ou trois loges d'avant-scène, une galerie et un part.erre. Le personnel est formé par un cercle d'honnêtes jeunes gens littérateurs, musiciens, peintres. Ils font leurs pièces, leur musique et leurs décors, et c'est une agréable et intelligente manière de passer la soirée, qui vaut mieux qu'avaler des bocks dans une brasserie au milieu d'un brouillard de tabac épais à couper au couteau. Le public est formé par les parents et les amis et ceux des membres du cercle qui ne jouent pas ce soir-là. ^)
50 Lt tiikAtrk a rmf.
Après avoir parlé du spectacle, Théophile Gautier écrivait :
(( Puisque ces messieurs jouent pour leur plaisir, pourquoi n'essayent-ils pas de la véritable cumeuHa delV arte comme elle se pratiquait en Italie? Rien n'est plus amusant, plus fertile en surprises, en inspirations brillantes que cette façon de jouer. On arrête le canevas et chaque scène est indiquée comme les situations d'un ballet par quelques mots donnant la direction du dialoi^ue. Le scénario transcrit en gros caractères est collé derrière les coulisses et les acteurs y jettent les yeux avant de faire leur entrée. \J Amour des trois oranijes de Carlo Gozzi est traité de la sorte : à l'exception de quelques morceaux en vers, le détail des scènes est abandonné à l'inspiration de l'acteur. L'excellente troupe de Sacchi faisait merveille en ce genre vraiment national et contrebalançait par sa verve endiablée la pesanteur des vers martelliens de l'abbé Chiari.
LE THÉÂTRE A CAMt.. 'A
Avec cette façon, il y a nouveauté pour l'artiste comme pour le spectateur, et la pièce faite à mesure qu'elle se déroule a une palpitation, une instantanéité, une vie que ne peuvent égaler des phrases apprises d'avance. L'accent, le ton, le naturel de la vraie conversation se produisent d'eux-mêmes et comme à l'insu de l'acteur. Il n'y a pas entre l'idée et la voix cette imperceptible solution de continuité qui trahit la phrase étudiée par cœur. La pensée, le mot. et le son jaillissent en même temps, fondus dans un seul jet de llamme. Pourquoi ces jeunes gens qui sont des lettrés et des artistes ne s'essayent-ils pas îi ce charmant exercice si propre à exercer la faculté de la parole, tellement rare chez nous que des gens du plus grand mérite, des écrivains à qui toutes les ressources de la langue sont familières, très spirituels d'ailleurs dans la conversation intime, se troublent et se mettent à balbutier dès qu'ils ont quelques mots à dire en public?
LK THKÂTllE A CÔTÉ.
(( Dans un de ses romans' George Sand a raconté les exploits de la petite troupe de iVohant, qui surprit fort un voyageur venant par un temps de neige demander asile à ce château dramatique. Ce tut Leporello, tenant la lanterne sourde des aventures nocturnes qui lui ouvrit la porte et don Juan (jui le reçut l'cpée sous le bras ; car ces audacieux ne craignaient pas de dialoguer à leur façon le canevas de Molière. »
Le cercle Pigalle ne se consacrait pas seulement aux pièces inédites. Il ne craignait point de rivaliser avec les premières scènes parisiennes, en jouant les grands succès du moment, C Aventurière , par exemple, la Dame au.r Camélias, etc,
On n'attend pas de nous que nous donnions ici la liste des membres du cercle Pigalle depuis sa fondation. Quelques-uns ont acquis la célébrité, ou simplement la notoriété: Georges Pdzet, Léo Delibes, Ed-
LE THÉÀTKE A COTÉ. 53
mond Texier, .losiVMaria de Heredia, Carjat, Emile. Desbeaux, Eugène Fi'aumout, etc.
Un grand nombre d'artisles y ont lait leurs premières armes : Dumaine, Achard, Numa, Lagrange, Grenier, Valbel, Mmes Fanny Essler, Jeanne Samary, Marie Colombier, Orphise Vial, Anlonine, Génat, Persoons, les sœurs Dupuis, Barny, Berny, Ellen Andrée, Sylviac, Chassaing, Luee Colas, Jane Froment, Marguerite Deval, Félicia Mallet, etc.
Le cercle Pigalle est dans sa quarantecinquième année. Il a donné le 30 avril sa sept cent qtiatrc-vinfjt-dixième soirée. Ces chiffres commandent le respect. Le cercle Pigalle est une véritable et vénérable institution. Des anciens, cependant, nous disaient que l'entrain qu'ils avaient ne se retrouve plus chez les membres plus jeujies. Mais où y a-t-il aujourd'hui des jeunes gens gais, ardents, vivants? Il n'en est plus que de mornes.
La sallo Duprez. — Le lénnr Duprez compositeur.— Le temple (If la musique. — Les Joyeulx, les Esbaudis et les Toc-Toc. — Le théâtre Vivienne: le legs de la comtesse de Caen, née Ermance Manchoux. — M. Alphonse Bouvret rêve d'un théâtre lyrique. — Les Marionnettes; M. Maurice Bouchor.
La plupart dos jeunes gens qui, appartenant à telle ou telle société dramatique, ont joué sur le petit théâtre de la rue Gondorcet, en ignoraient sans doute l'origine. Elle n'est point cependant fort ancienne. Elle est due à l'initiative du célèbre artiste de l'Opéra, le ténor Duprez. Lorsque, après une carrière remplie de succès, Duprez quitta l'Opéra en i848 — il avait alors quarante-deux ans, ce (|ui lui en donne aujourd'hui quatre-vingt-
LE théAïhk a coté br.
huit — il voulut que l'expérience acquise par lui profitAt aux artistes futurs et à l'art luimême.
Dans les jardins de l'hôtel qu'il habitait, il fit construire une salle de théâtre dont la décoration fut confiée à Diéterle et Séchan, et c'est là que l'école de chant qu'il fondait tint ses séances. Un critique dramatique bien connu, ïlippolyte Lucas, lui rendait visite vers 1859 et écrivait les lignes suivantes :
« On sait que Duprez habite un délicieux hùtel de la rue Turgot et qu'il a fait construire un élégant théâtre où il initie des élèves de choix à cette grande méthode de chant qui a déjà mis au premier rang de nos cantatrices Mme Caroline Duprez-Vandenheuvel, Mme Miolan-Cùirvalho, et (jui a donné au Théàtre-Lyri([ueMmeMiramon,M.Balanqué.
Duprez, après avoir été l'empereur des ténors, occupe ainsi utilement les loisirs que lui a faits son abdication, en se livrant de plus à la composition musicale. 11 ne s'est pas retiré.
56 LE THÉÂÏHE A CÔTÉ.
comme Dioclétien à Salone pour faire croître des légumes, ni comme Cliarlcs-Quint dans le couvent des moines de Saint-Just pour s'abandonner à des instincts i-ourmands. 11 ne se passe pas de jour que Duprez ne rende quelque service à l'art dont il a été un si élofjuent et si savant interprt'tc, qu'on prétendait, lors de ses débuts, qu'un moine italien l'avait gratiiié de son fameux ni de poitrine à l'aide de la magie. »
Ilippolyte Lucas ne se trompait pas en disant que Duprez se donnait à la composition musicale. Il avait fait représenter en 185*2, sur son petit théâtre, un petit ouvrage en un acte, Jeluotte^ qu'on avait bien accueilli. 11 était interprété par Mmes Caroline Duprez et Miramon, par MM. Roger, Mocker et llermann-Léon. Il fit représenter aussi sur d'autres scènes deux opéras, VAbtme de la }faladelld et./ faillit' (/'Arc, et un oratorio, //' .hifjrmciit dernier, pour lequel la criti(|ue se montra un peu sévère.
Les artistes et les amateurs IVéquentaienl assidûment les représentations du « Conservatoire Duprez )>. Rossini, Meyerbeer,Gounod venaient souvent y assister à l'exécution de tel ou tel fragment de leurs œuvres : les invitations pour ces fêtes musicales mensuelles étaient fort recherchées.
En 186'2, Duprez prit comme associé son lils Léon, qui était déjà professeur, et en 1870, lorsqu'il partit pour Bruxelles, il lui abandonna complètement la direction de l'école de chant. On y vit alors passer comme élèves Mlles Isaac, lleilbronn, Jeanne et Fidès Devriès, Mézeray; MM. Engel, Sylva, Morlet, et encore Mlles Ghevrier, Legault, d'Ervilly, Allary; MM. Stéphane, Plançon, etc.. Les cours de comédie furent successivement conliés à MM. Duprez, Mocker et Lambert. Le piano et l'orchestre sont restés sous la dii-ection de M. Maton, qui fait partie de l'école depuis sa fondation.
En 1889, un incendie détruisit une grande partie de la salle. On la répara. MM. Rubé,
58 LE THEATIÎE A COTE.
Chaperon et Jambon se chargèrent de la restauration.
La salle Duprez ne fut pas seulement «un temple de la musique j), comme l'appelait (jouuod, un endi'oit voué aux auditions de chant. Les pro])ri('taires ne se sont point l'ait faute de louer souvent leur salle à des sociétés dramatiques.
C'est sur la petite scène du théâtre Duprez que vinrent les « Arts Intimes », les « Joyeulx y> , les « Esbaudis », les « Toc-Toc », les « Escholiers », la « Rampe», etc.. Nous retrouverons plus loin quelques-unes de ces sociétés, celles qui vivent encore.
Donnons un pleur, en passant, à celles qui n'existent plus.
Les ((Joyeulx»^ furent fondés en octobre 1884 et donnèrent leur première re})résentation à la salle Duprez au mois de janvier suivant. Ils eurent i)Oiir fondateurs Jacques Vavasseur, aujourd'hui avocat à la Cour d'appel, L. -Lucien Klotz, qui fut candidat aux élections municipales et législatives dans le
neuvième arrondissement, Alphonse Franck, Albert Passant. Ils ont donné deux pièces inédites : les Joyeidx chez Rabelais, à-propos de M. Jules Levallois, et Jean Kerder, drame patriotique de M. Dachères.
C'est chez les Joyeulx que débutèrent Mmes Segond-Weber et Yvette Guilbert,
Qui depuis... Paris alors iiinurnil sa vertu.
Pour ce qui est des Toc-Toc, un jour, en leur sein, une guerre religieuse s'alluma. Les Israélites étaient nombreux : des antisémites surgirent. De discussion en discussion, on arriva à la dissolution de la société. Les Toc- Toc disparurent. Nous regrettons les Toc-Toc.
Le b2 avril 1870, Mme la comtesse de Caen^ née Ermance Manchoux, mourait dans son habitation du Pi'ieuré, à Saint-Georges-le-
'60 LE THÉATRK A COTÉ.
ThoLireil, canton de Gennes (Maine-el-Luire). Quelques semaines après, le testament de Mme de Gaen était ouvert, et on y découvrait un legs extraordinaire, «fantastique», comme le disait M. Sarcey dans le Gaulois du 17 mai 1870. Mme de Gaen destinait la plus grande partie de sa fortune au payement d'une pension, pendant trois ans, aux peintres, sculpteurs et architectes qui reviennent de Rome; elle ne leur imposait, en échange, que la seule obligation de contribuer, par une œuvre librement choisie, à la décoration d'un musée qui porterait son nom.
De nombreux articles furent consacrés à cette libéralité. On chercha qui était cette femme si généreuse. On apprit que, fille d'un notaire de Paris, elle s'était mariée au fils de l'ancien capitaine-général gouverneur de l'Ile-de-France, le comte de Gaen. « Mme la comtesse de Gaen, dit un de ses biographes, avait la beauté qui charme et l'esprit qui séduit. )) Artiste, elle avait exécuté notamment les cariatides qui supportent le balcon au-
dessus du passage Vivienne, du côté de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps.
Outre la fondation artistique dont nous venons de parler, la testatrice laissait de quoi fonder une ferme modèle dans ses propriétés de Maine-et-Loire. Elle organisait elle-même cette ferme dans une série de dispositions où nous relevons les suivantes:
(( Il y aura une classe de dessin d'agriculture et une classe de chimie concernant l'agriculture; il y aura une classe de musique le dimanche et les jours de fête. — Tout jeune homme qui ira au cabaret sera puni; s'il recommence, il sera renvoyé. — Les élèves, devant les autorités du département, travailleront et laboureront. »
Si nous avons rappelé tous ces détails, c'est que, comme garantie des legs institués, la comtesse de Caen apportait précisément la propriété de la galerie Vivienne et des immeubles qui la composent. Elle désignait comme son exécuteur testamentaire M. Alphonse Bouvret.
m LL THÉÀTllE A COTÉ.
Nous n'entreprendrons pas le récit de toutes les démarches faites par M. Bouvret auprès des hommes de loi. Retenons seulement ceci, c'est qu'actuellement la galerie Vivienne est entre les mains d'une société dite de la galerie Vivienne, se composant de deux cents copropriétaires. L'Académie des beaux-arts est propriétaire de 70 parts de propriété, en raison de la fondation qu'elle a été chargée de faire par le testament de la comtesse de Gaen; le département de Maine-et-Loire, lui, est propriétaire de 50 parts, pour les raisons d'exécution du legs à lui fait. Les autres parts sont réparties entre divers intéressés.
En 188(3, M. Alphonse Bouvret, trouvant quelque difficulté à louer certaines boutiques un peu retirées, eut l'idée de les remplacer par une petite salle de théâtre. Construit, dans le principe, pour des représentations enfantines, le théâtre s'est élevé peu à peu — sans que le cadre matériel de la scène fût agrandi — vers des représentations dramatiques d'un ordre plus élevé.
Gonl'érences scientifiques,, poétiques ou littéraires, avec MM. Desniarest, Jean Richepin, MmeThénard, MM. (leFéraucly,Coquelin cadet, Mmes Maria Deraisme, Louise Michel, MM. Clovis Hugues, Charles Fnster, Ernest Depré, audition de jeunes poètes ou artistes, tels que MM. Delmet, Fragerolles, Meusy, Pradels, Xanrofr,MmesFélicia Mallet, Yvette Guilbert, Delval, Bonnaire, tel l'ut le programme composite des premières soirées données à la galerie Vivienne.
Le petit théâtre ne resta pas étranger au mouvement d'opinion qui se produisit en faveur de la pantomime : MM. Paul Eudel et Marthold y apportèrent le Retour (la bal, musique de M. Adolphe David. On y représenta également /rt firève, mimodrame lyrique en trois tableaux, de M. Jestièros, d'après lo Robe de M. Eugène Manuel, dans lequel le doyen des mimes, Paul Legrand, obtint, avec un bout de rôle, un très grand succès. Vint aussi Un Rêve au pays bleu, de M. Ernest Depré, musique de M. de la Tombelle.
64 LE THftÀTRK A CÔTfi.
Ces pantomimes alternaient avec de véritables œuvres dramatiques, comme Cahi, de M. Grandmougin, Marthe, de M. Ernest Daudet, Un Coup iJe foudre, de M. André Lenéka, — tandis que des ouvrages spécialement écrits pour les matinées enfantines, comme les Petits Violons de Lu/li, lu Belle et la Bête, le Chat-Botte', Aladin ou la Laui/ie merveilleuse, étaient joués plus de cent fois par de tout jeunes bambins.
En 1893, le directeur, M. Bouvret, décida d'étendre son champ d'action. Il voulut, lui aussi, organiser sur la petite scène un théâtre lyrique. Noble ambition, certainement. Mais, hélas ! que de tentatives déjà ont été faites dans le même sens qui, toutes, ont piteusement échoué ! Nous souhaitons de grand cœur à M. Bouvret d'atteindre sur son petit théâtre le résultat que d'autres n'ont |)u obtenir sur des scènes ])lus grandes. Il a inauguré ces représentations lyriques l'année dernière par une reprise d'un joli ouvrage de Boïeldieu, Jean de Paris, qu'accompagnait
LR THÉATIIE a r.l'tTK. 65
iiiiG fantaisie de MM. Lenéka et Francis Thomé : Viril air, jeune rï/(insn)i. Le seeond spectacle se composa de Jarondc, l'opéra comique de Nicolo, que précédait im acte de MM. Bertol-Graivil et Roussagol, le Sithre ciiclunitr.
Tout lier des encouragements qu'il reçut et de la faveur que le public marqua pour son entreprise, M. Bouvret s'apprête à la continuer. En ce temps où le drame et la comédie lyriques, tous deux de vaste envergure, ont pris possession de la salle Favart, en ce temps aussi où l'opérette agonise, le genre « éminemment national » peut sans doute se faire une place, une petite pince au théâtre de la Galerie-Vivienne. Ce n'est pas nous qui nous y opposerons.
Tl n'est point possible de parler du tliéAtre de la Galerie-Vivienne sans donner un souve-
66 LK TllÉÀTIîE A CATTf..
nir h ces marionnettes, aujourd'hui disparues, qui nous apportèrent le plus délicat des plaisirs.
Voyant les grands théâtres encombrés et les grands acteurs très occupés, M. Henry Signoret conçut en 1888 l'idée de représenter les chefs-d'œuvre de tous les temps avec de simples acteurs en bois. Ceux-là, au moins, n'exigeaient pas des cachets considérables et ils avaient horreur, plaisanterie à part, des ft'ii.r. Mais on s'aperçut promptcment, avec 1rs Oiseaux d'Aristophane, ht Tcttiprlr de Shakespeare et Ir Gat'dirn rif/llant de Cervantes, que, si modestes et si dociles qu'elles fussent, les marionnettes de bois ne rendaient qu'imparfaitement des pièces écrites pour des acteurs en chair et os.
Il fallait donc que des r(Mes lussent écrits spécialement pour elles, comme pour les divas de la comédie ou les reines de la tragédie, des rôles taillés dans la poésie, dans le bleu, dans l'idéal. Les lecteurs ordinaires du Petit-Théâtre, qui étaient des poètes, de
vrais poètes, se chargèrent de cette mission. Et c'est alors que Maurice Bouchor écrivit successivement Tohie, Noi'l, la Lcgcnâe dr sainte Cécile, dont les vers délicieux chantent encore dans notre mémoire. « Ces mystères, écrivait M. Francisque Sarcey, attirèrent dans la petite salle tout ce que Paris compte ' de fins lettrés, de femmes élégantes et de snobs. Car les snobs viennent partout à la suite des grands succès. » Hélas ! les snobs ont tué nos délicieuses marionnettes, cpmme ils tuent tout ce qu'ils touchent; elles sont allées mourir rue Saint-Lazare, l'hiver dernier, après une brillante existence de six années. Mais, soyez fières, ù petites marionnettes, votre souvenir restera, et qui voudra traiter de l'histoire dramatique de ces dernières années ne pourra vous passer sous silence.
Le Tliéâli-p d'application. — Lord Lyons et le prince de Sapcan. — Les malinées-canserlos. — La nodiniére.
La réforme du Conservatoire était alors à l'étude. ?]lle y fut toujours; car dès 1849, h une séance de la commission du Conseil d'Etat réunie pour préparer la loi sur les théâtres, Alexandre Dumas père s'écriait : (( Le Conservatoire fait des comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe qui, un garde municipal licencié en février, un bouti((uier retiré, j'en ferai un acteur; mais je n'en ai jamais pu former un avec les élèves du Conservatoire. Ils sont n jamais gâtés par
LE tiiéAtjU'; a côté. 69
la routine et la médiocrité de l'État;. ils n'ont point étudié la nature; ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins leur maître. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement. C'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens. »
Ces doléances sur la rareté, le recrutement difficile des artistes, se produisent, on peut le dire, périodiquement. Et jamais il n'y eut plus de candidats à l'examen d'admission au Conservatoire.
Oui, mais, comme le disait M. Francisque Sarcey : « La profession de comédien tend à devenir une profession comme une autre, où l'on entre par la porte des examens, où l'on fait son chemin en travaillant et même en ne travaillant pas, où l'on jouit de la considération qui s'attache aux fonctionnaires, d'où l'on se retire, après une carrière honorablement remplie, avec le ruban de la Légion d'honneur. On entre dans l'art di-amatique
comme on entre dans les contributions directes ou l'enregistrement. »
Cela n'est pas d'hier. Dès 1887, Th. Gautier écrivait : « Les comédiens ne prennent plus de sobriquets, ils ne répondent qu'à leur véritable nom de famille; ils se marient, font des enfants, payent leurs dettes, achètent des châteaux, obtiennent des croix d'honneur etvivent de la vie la plus prosaïque du monde. Célimène spécule sur la rente, Alceste intrigue pour être nommé sergent dans sa compagnie ; les soubrettes concourront bientôt pour être rosières. »
Quoi qu'il en soit, il y a une dizaine d'années, la question du Conservatoire était à l'ordre du jour. On trouvait que les concours étaient faibles et que les lauréats ne savaient pas grand'chose de leur métier. Où l'auraientils appris? La Tour-d'Auvergne et les matinées Talbot, dont le Conservatoire avait demandé la suppression, n'existaient plus. Il y avait bien les représentations en province, à Corbeil, à Étampes, qu'organisaient un
OU deux pensionnaires ou même sociétaires de la Comédie-Française, qui s'adjoignaient quelques élèves du Conservatoire, a. Aujourd'hui, disait Auguste Vitu, les élèves du Conservatoire courent la province et vont cabotiner dans les granges des chefs-lieux de canton. Ce travail hàtif, sans conscience et sans guide, ne peut que nuire à leurs projets. »
C'est alors que germa, dans le cerveau du secrétaire général du Théâtre-Français, la pensée de créer ce qui n'existait pas ou n'existait plus: un petit théâtre d'application. En i886, s'inspirant de l'idée émise par M. Emile Perrin de prendre la salle Ventadour comme annexe delà Comédie-Française pour y exercer les pensionnaires du Théâtre- Français et ceux du Conservatoire, M. Bodinier publia un projet relatif à l'enseignement de la déclamation et à la création d'un théâtre d'application pour les jeunes élèves du Théâtre-Français (décret de Moscou du i.") octobre 181*2). Ce projet comportait le
dédoublement du Conservatoire, la création d'un conservatoire spécial de déclamation et celle d'un théâtre d'application.
On mena quelque bruit autour de ce projet.
M. Got écrivait à l'auteur : « I.a section de déclamation du Conservatoire, dont tous les professeurs font partie de la Comédie-Française, doit d'autant plus approuver l'esprit général de votre projet que plusieurs fois déjà la chose a été agitée dans les séances du comité du temps de M. Emile ï*errin. )>
M. Worms approuvait le moyen proposé « pour arriver à perfectionner les études actuelles, qui manquent totalement de pratique ».
M. Victorien Sardou s'exprimait ainsi :
« La disette devrais comédiens est chaque jour plus inquiétante. L'opérette en a tué sous elle deux générations. On ne sait plus où les prendre, les voir, les suivre et les encourager. »
Un an plus tard, un arrêté de M. Spullor,
ministre des beaux-arts, en date du ^7 octobre 1887, autorisait officiellement les élèves du Conservatoire à jouer des œuvres classiques sur le Théâtre d'application.
Maison mettre ce théAtre? pensait M. Bodinier. Il cherchait et ne trouvait que des locaux fort chers, trop chers pour ses modestes ressources. Un jour, comme il était venu rue Saint-Lazare, 18, pour y acheter un appareil hydrothérapique dont on lui avait parlé, il pénétra au fond d'une cour très noire, sous une sorte de hangar où était installée une petite tannerie. « Cette tannerie sera mon théâtre, » se dit-il immédiatement. Il achète, démolit et construit. Il fait appel aux abonnés du mardi, que l'idée amuse. « Lord Lyons crut fermement que de l'œuvre à créer dépendait l'avenir de l'art en France; le prince de Sagan s'en pénétra. »
Le !"■ février, le nouveau théâtre était inauguré. Une femme, Mme Mario Bertaux, nous a donné de cette inauguration, dont nous nous souvenons tous, un tableau piquant :
74 LE TllKÂTRE A CÔTÉ.
« Lorsque la tannerie (le la rue Saint- Lazare eut fait un peu toilette, la première eut lieu. C'était un soir d'automne, et une pluie battante tomba de sept heures à huit heures et demie; lorsque les premiers invités arrivèrent, elle durait encore et elle avait transformé en un lac noirâtre et boueux la sombre cour qui précédait le théâtre. Pour cette solennité, les dames avaient fait toilette, une toilette des grands jours de la Comédie, robe claire et petit chapeau. En descendant de voiture, elles tombaient dans le cloaque et n'avaient plus qu'à ployer le dos sous l'averse cinglante et le ruissellement des gouttières. Le cocher de l'ambassadeur d'Angleterre, aveuglé, tourna trop court et, avec l'arrière-train de son landau qu'il brisa à demi, emporta toute la devanture d'une échoppe. Les derniers arrivants passèrent sur les décombres.
(( De l'intérieur, Mme Rodinier assistait au désastre. « C'est lini, se disait-elle, jamais « ils ne reviendront. »
Ils revinrent, mais sans enthousiasme.
Cette anneîe-là, M. Bodinier offrit aux abonnés dix-sept actes classiques, sept actes modernes, et dix-neuf actes oubliés, comme le Bijou de la Reine, F Habit vert, la Farce du carier, le Joueur de flûte, etc.
Pour alterner avec les représentations classiques, M. Bodinier appelait à la rescousse Caran d'Ache et son Epopée. Jl y eut plus de monde pour l'Epopée que pour les représentations classiques. En somme, le Théâtre d'application végétait. Mais il allait bientôt marcher, courir vers de brillantes destinées, en devenant... la Bodinière.
Le Théâtre d'application manquait d'air.
M. Bodinier acheta les immeubles qui donnaient sur la rue Saint-Lazare, les jeta à bas ou les modifia, et il parvint ainsi à aménager
76 LE THRÀTKF a côté.
d'une façon convenable le petit local que nous connaissons aujourd'hui. La façade est simple, avec deux grandes portes qui s'ouvrent par une clenchettc, comme une porte de boutique; deux becs de gaz flambent de chaque côté. Un chasseur à casquette galonnée surveille l'entrée... Entrons, avec notre confrère Paphnuce. « Une petite antichambre; au fond une petite niche vitrée, puis un petit comptoir faisant office de contrôle; une nouvelle antichambre, au seuil de laquelle sourit, railleur, le buste de Renan. Partout des affiches en nombre incalculable. Encore une porte vitrée, derrière laquelle s'allonge une galerie aux murs éclectiques et bénévoles, tantôt tapissés de pastels audacieux, tantôt tendus de toiles bitumées avec abondance et ordonnancées suivant les formules classiques, Enfin, au sommet de l'escalier, la salle aux portes hospitalières où vient s'asseoir chaque jour, plutôt deux fois qu'une — quelquefois même trois, la société parisienne la plus soigneusement triée sur le volet, la quintessence
D'après une gravure de Vllhisi ration.
LK ïIIKATRE a côté. 77
de cette élite qui fait, défait et refait les répiilations. »
En possession de sa nouvelle salle, le directeur fait flèche de tout bois. Dans le long couloir, il organise des expositions, celle de l'histoire du théâtre, tout d'abord (M. Jules Glaretie fait la préface du catalogue); il donne hospitalité au Cercle funambulesque renaissant; il multiplie les spectacles inédits. Les auteurs ont confiance en lui ; c'est le duc de Bellune avec le Neveu de son onde, Blémont et Valade avec la Raison tl/i moins fart, André Alexandre avec Hi/mnis.
Le monde commence à venir. Il va afiluer en '1890, pour les « matinées-causeries ». Sans vouloir faire de peine à l'excellent M. Bodinier, il nous permettra de dire que son idée, d'ailleurs excellente, n'était point nouvelle.
Vers la fm de l'Empire, la mode fut déjà aux conférences. Les conférences de la Sorbonne, organisées par M. Victor Duruy, et faites par les maîtres d'alors, sont demeurées
7S LE ïHKÀTRK a côté.
célèbres. Théophile Gautier écrivait, dès 1867 : (( La conférence est ;ï la mode aujourd'hui et la fréquence de la chose a nécessité l'introduction d'un barbarisme dans la langue : on dit conférencier, comme on disait poëte, orateur, musicien. Par cette époque de rénovation générale où les vieilles formes disparaissent pour faire place à des formes nouvelles, et où l'on sent, comme à travers un brouillard, se dessiner la figure de l'avenir, il est inutile de se gendarmer pour un mot, d'ailleurs de construction régulière. Nous en verrons bien d'autres. »
Théophile Gautier était bon prophète. En effet, nous en avons vu bien d'autres.
Quoi qu'il en soit, les « matinées-causeries» de Bodinier réussirent à souhait.
Tour à tour paraissent sur la petite scène François Goppée, Anatole France, Armand Silvestre, Ganderax, Francisque Sarcey, Ferdinand Brunetière, Henry Fouquier, Maurice Bouchor, Antoine Banès, Paul Desjardins, Maurice Donnay, Georges Boyer, qui
viennent exposer leurs idées sur l'art, la critique, la littérature. Camille Bellaigue fait VIIistoiredelamiisiqHeen\mit\eçons;\espr[ncipaux artistes lui apportent leur concours, en venant interpréter tel ou tel morceau cité par les conférenciers. Enfin, Yvette vient. Elle arrive de Bruxelles. Paris ne la connaît presque pas. Hugues le Roux la présente. Elle dit ses chansons, et tout Paris vient à la Bodinière.
On y vient matin et soir; on y vient pour Yvette; on y vient aussi pour les brillantes expositions de Chéret et de Renouard; on y vient encore pour les représentations de Hu- /Idèle, de Georges de Porto-Riche, avec Mlle Moreno, de Marthe, d'Ernest Daudet, de Sduvetatje, de Gyp, lV Après le divorce, de Paul Bonnetain.
Bodinier n'a plus qu'à se laisser vivre et à se laisser faire. « Il promène sur la foule bariolée et jacassante, qui va et vient sans cesse dans sa galerie et dans sa salle, un excellent sourire de brave homme qui n'a (jue des
m LE TIIÉÀTRK A CÔTfi.
amis. » Alors, il donne la JUtssion d'ilaraucourt, le Miracle de sa'ml Nicolas de Gabriel Vicaire, les Lieds de France de Catulle Mendès et Bruneau, Tamara, de Mme Tola Doria, Daria, d'Henri Amie, la Statue du Comiiiaiideur, de MM. Eudel, Maiigin et David, (|ui fait fureur, les Puèmes d'amour, d'Armand Sylvestre; Très Uusse, d'Oscar Méténier et Jean Lorrain, etc.
Il donne aussi des revues, Paris cite: soi, de Lihus et Oudot, Paris-Printemps, de Alévy et Vély, Paris-Bazar. Il donne son couloir pour exposition à Gyp et à Bob, à Guérard pour ses eaux-fortes, à Caliban pour Poil et Plume, etc.. La chanson accapare les matinées-causeries : on entend les chansons brutales avec Félicia Mallet, que présente Maurice Lefèvre; la romance de nos pères, que soupirent délicieusement MmeMatliildc Auguez et M. Cooper; les c/iansons d\iulrefois, (|ue dit fort spirituellement Mme Amelj de la Comédie-Françaiâe, présentée par Georges Boyer; on entend aussi
Représf.xtatio.v de la PASSIOXj de iij D'à près une g m
RAUCOURT, AU Théâtre d'Application.
lire de VJllusfrntion.
Simon-Girard, Alice Lavigne .et Victor Maurel; tout cela est d'hier; c'est hier eiiliii (|uc nous entendions l'intéressante conierence de M. Robert de Montesquiou sur Mme Desbordes-Valmore, qui fut dite devant un parterre de |)rincesses et de mar(|iiiscs.
Entre temps, les sociétés dramatiques de Paris — que nous retrouverons bientôt — descendent et s'installent à la Bodinière. Il faut bien suivre l'engouement général. Pourquoi cet engouement? « Pourquoi cette menue salle simple et naïve, demande le chroniiiucur que nous citons plus haut, avec son unique balcon et ses deux loges évidées dans un mur? Pourquoi cette cour vitrée et cette scène primitive ? Pourquoi pas un théâtre coquettement et luxueusement meublé? l*our(|uoi celui-ci plutôt que celui-là? Pourquoi cette salle qui n'est pas une salle?
Ht LE TlIKÀTliE A CÔTÉ.
Pourquoi cette scène qui n'est pas un théâtre?... Mystère. Ainsi le veut Paris, dont la lîodinière est un des plus amusants caprices. Il lui a plu d'élever cette salle au rang de favorite, d'en faire le centre de toutes les attractions mondaines et d'y venir goûter des plaisirs délicats et subtils que les autres théâtres ne sauraient lui odrir. »
Et les élèves du Conservatoire? demandera peut-être quelqu'un. Il paraît ({u'ils viennent une fois par semaine — est-ce bien sûr? — jouer au Théâtre d'application. Qu'est-ce, le Théâtre d'application? Où logc-t-il? Parleznous de la Bodinière, où s'engouffrent, matin et soir, les élégants et les élégantes de Paris, attendus dans le long couloir par des laquais galonnés et, au dehors, par des équipages aux chevaux fringants et pialfant qui débordent de la rue Saint-Lazare jusque dans la rue des Martyrs et la rue Saint-Georges!
Et cependant Bodiiiier, l'excellent Bodinier au nez retroussé, hume le vent. Cet Angevin sait que la mode, à Paris, est capri-
LE THÉÀTIii; A COTÉ. 83
cieiise. « J'ai amusé Paris aujourd'hui, se dit-il. Avec (juoi l'amuserai-je demain? »
De quoi demain sera-il fail?
Demain, Bodinier compte ajouter à son répertoire habituel des représentations d'opéra comique. Lui aussi! Les élèves des classes de chant du Conservatoire viendraient à leur tour, a. s'appliquer y> à la Bodinière. Pourquoi pas? Mais que de représentations lyriques nous aurons l'année prochaine, a la galerie Vivienne, chez Antoine, chez Bodinier! 11 est vrai ({ue la musique adoucit les mœurs.
Les Castagnettes. — Los Esdioliors. — Le Gardénia. Cercle funambulesque.
Au cours de nos notices sur la Tour-d'Auvergne, sur la salle Duprez, sur la galerie Vivienne, sur la Bodinière, nous avons cité quelques-unes des sociétés dramatiques privées qui ont emprunte ces petites scènes pour y donner leurs représentations. Le moment est venu de donner quelques rapides renseiiçnements sur ces sociétés d'amateurs.
Quelques-unes, déjà, nous l'avons dit, n'existent plus. Retracer l'histoire de chacune de ces sociétés évanouies serait une tâche difficile, d'un résultat peut-être médiocre.
Nous lerons iiiift exception pour les Castagnettes, dont la courte existence ne laissa pas d'être assez brillante.
Le cercle s'appelait en réalité le Cercle des arts intimes : les Castagnettes étaient le nom pour les initiés. Il eut comme fondateur M. Fernand Samuel, qui le dirigeait de l'intérieur du collège où il faisait ses études sous son vi-ai nom de Samuel Louveau, le collège Sainte- Barbe. Entre autres sociétaires imberbes, le fondateur avait réuni MM. Georges Feydeau, Fredericx, de VIndépendanœ hehjc, Charles Martel, le brillant chroniqueur, Edmond Frisch, aujourd'hui M. le comte de Fels, Desvallière, Arago, le hls du sénateur, Albert Lambert, Albert Guinon, etc.
Les Castagnettes donnèrent leur première représentation dans la salle Pierre Petit, rue Cadet; quand la salle Pierre Petit fut démolie, on alla à la Tour-d'Auvergne; après la démolition de la Tour-d'Auvergne, on se réfugia aux Folies-Marigny; après la démolition des Folies-Marigny, on traversa la salle
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ïlerz ; et eiiliii, apivs la (l(''moIitioii de la salle Ilei'z, on s'installa dans la salle Dnprez. C'est là que, de I88i à 1881, les Castagnettes se distinguèrent particulièrement : dans une première plaquette publiée par M. Antoine, l'audacieux directeur déclare qu'il s'est inspiré des efforts des Castagnettes pour fonder le Tliéàtre-Libre.
La petite société joua successivement Margarita, de Victor Hugo; la Coupe et les Lèvres et les Marrons du feu, d'Alfred de .Musset; l'Assassin et l'Education d'un prince, d'Edmond About; les Mécontents, de Mérimée; Nos aïeux, de Marc Baveux, etc..
Comme artistes, le public, trié sur le volet, put applaudir Mmes Favart, Dudiay, Lerou, Iladamard, Chartier, Brandès, Vrignault, Rosamond, Nancy Martel, Marie Berge, Rachel Boyer, et Mlle Marcelle Lender. Le Cercle des arts intimes ou des Castagnettes fat dissous en 1884.
LK THRATBK a CdTK.
Arrivons aux cercles d'amateurs qui sont encore debout. Le plus ancien — après le cercle Pigalle — est celui des Escholiers. Il fut fondé par son président actuel, M. (icorges Bourdon , qui est l'âme de la société ; son plus actif collaborateur du début fut M. Lugné-Poé (alors simplement Aurélien Lugné), qui faisait sa rhétorique au lycée Gondorcet.
La réunion constitutive de la société — car tout se fait dès lors avec des formes — eut lieu le 11 novembre 1886, dans l'appartement qu'occupaient ensemble, rue de Siam, à Passy, MM. Lefébure, actuellement souspréfet à Tizi-Ouzou (Algérie), et Cordonnier, aujoui'd'hui juge au tribunal de Digne. Le théâtre, on le voit, mène à tout. On voit aussi (jue les Escholiers précédèrent le ïhéàtre- Librc, ((ui fut fouib'' seulement en 1887.
8S LK THKÀTr.K A C.OÏK.
Ont riv présidents siiccessii's des Escholiers : MM. Lefébure, Natanson, le directeur de la Revue blanche, Alphonse Franck, secrétaire du Gymnase, Georges Bourdon et Robert (langnat, alors secrétaire du député Piclion. ^lembres du cercle : MM. Salandri, Mourey, Jules Bois, Adolphe Thalasso, François de Nion, Klotz, Jacques Dreux, Géo Lange, Tarride, des avocats, des industriels, des médecins. (Paierie Yivienne, salle Duprez, Bodinière, Théâtre-Moderne et, enfin, Comédie-Parisienne, telles furent les scènes qui donnèrent asile aux Esclioliers.
Les Escholiers ne jouent que des œuvres inédites, émanant ou non des membres du cercle, et sans parti pris d'école. Exemples : Neiges (V autan, de Jules de Marthold; Une Vent/eance, de Henri Amie; les Vieux, de Salandri; F Éclipse, d'Auguste (icrmain; r Héritage (le Pierrot, de Mme Léopold Lacour; le Flagrant délit, de Paul Ginisty; la Darne de la mer, d'Ibsen ; le Passant, de Paul Gavault; VArt, de Adolphe Thalasso; l'Engrenage, de
M. Brieux, etc. Les Escholiers ont aussi, les premiers, joué Ibsen et Maeterlinck à Paris. Du premier ils ont donné la Du me de la mer et du second les Aveugles. Le catalogue est beau. Le cercle, qui recrute ses artistes un peu partout, sans parti pris également, a un comité d'administration et un comité de lecture, un président, un vice-président, un trésorier, un secrétaire général, M. Riboulet, un directeur de la scène, M. Tarride, un régisseur, un régisseur adjoint. Rien n'est abandonné au hasard. Pas assez même, à notre gré. Dans toutes les sociétés que nous passons maintenant en revue, tout est réglé, sérieux, compassé. Nous aimerions y trouver un grain, un petit grain de fantaisie.
T/annéc 1887, indépendamment du Tliéàtrc-Libre, vit llcurir le cercle dramatique du Gardénia et renaître le Cercle funambulesque.
iiO I.E THKATHK A COTK.
Le Gardénia a été fondé par M. F^aul Fabre,
secrétaire du commissariat du gouvernement du Canada à Paris, aidé de M. Duplay, artiste des Variétés. Quel hasard amena cette réunion inattendue ? Nous l'ignorons. Ne fait point qui veut partie du cercle. Les statuts, qui se composent de seize articles, sont fort sévères. Établis en 1887, ils ont déjà été revisés six fois : le Gardénia ne craint point la revision de sa Constitution. Pour être admis au cercle, fondé « dans le but de créer et d'entretenir des relations amicales et de donner des représentations dramatiques », il faut faire une demande écrite, qu'apostillent deux parrains. Trois mois après, si personne ne s'y oppose dans le cercle, le postulant est admis au scrutin secret : ilif/nifs rst iiitrarc. S'il est difficile de faire partie du cercle, il est facile de s'en faire rayer : il suffit de ne pas assister pendant trois mois aux réunions du cercle smis (■(hh/i' r/'f/ii/icr. La société a des insignes : un gardénia, naturellement. Les membres doivent le porter à la ])Outon-
nière, les jours de représentation, saits /iriiir (Vamendr.
Depuis la fondation, M. Paul Fabre a toujours présidé aux destinées du Gardénia, et M. Duplaya rempli les fonctions de régisseur général. Pour les représentations, auxquelles les membres du cercle prennent part comme acteurs, ils ont le droit aussi de proposer des pièces; mais c'est au bureau qu'incombe le choix des ouvrages à jouer et la distribution des rôles. Un membre ayant accepté un rôle est tenu d'assister à toutes les répétitions : autant d'absences, autant d'amendes. On ne plaisante pas, dans le Gardénia.
Sur la liste des membres d'honneur ou actifs du cercle, nous lisons les noms suivants : Emile Goudeau, Jacques Ferny, George Auriol. Barrai, Dubut de Laforest, Paul Delmet, Glerget, Victor Meusy, Bernes, etc. Le Gardénia, la plupart du temps, pour ses soirées, s'en tient, en fait de pièces, au répertoire connu et courant. Gomme iiièces inédites, nous ne relevons que celles de MM. Tiret-
9i LE THÉÀTHi: A CÔTÉ.
Rognet, dessinateur, et Jacques Feriiy. Par contre, on y eut la primeur de nombreux monologues ou chansons de MM. Paul Delmet, Alphonse Allais, Dubut de Laforest, Victor Meusy, Matrat, etc. M. Dubut de Laforest, l'auteur du Cufin, écrivit un rondeau le (]ar- (Iriiia, musique de M. Alfred Bert : il y a de ces contrastes.
Les membres du cercle appellent à leur aide, pour les soirées — et ils ont bien raison — les plus jolies actrices de Paris : Mmes Marcelle Lender, IrmaPerrot, EmmaGeoroe, Nancy Berthin, Launay, Louise Laurent, Yvonne Barnice, Rita d'Arzac, Gabrielle Legrand, etc. Les représentations ont eu lieu, jusqu'ici, à la galerie Vivienne, aux Fantaisies-Parisiennes, à la salle Dicksonn, à la Bodinière. La colonie canadienne de Paris les suit fidèlement.
Le cercle a l'intention de ne plus représenter que des pièces inédites (avis aux jeunes auteurs) que joueront toujours les actrices parisiennes réunies aux membres du cercle.
Vignette du Programme du " Gardénia ". (Théâtre d'applicatiou.) D'après uu dessin île De s moulixs.
LE THÉAtKE a côté. 9J
C'est lepointcapital. Après la représentation, tous soupent ensemble joyeusement. Ce souper a même donné l'idée au bureau de fonder un dîner mensuel. En somme, les sociétaires du Gardénia n'ont pas jusqu'ici tenté de rénoverl'art dramatique. Endépitde leurs sévères statuts, ils ont voulu s'amuser et ils y ont réussi : c'est déjà ({uelque chose.
Plus hautes sont les visées du Cercle l'unambulesque, qui entend faire revivre, de notre temps, l'art de la pantomime, tombé, après une si brillante existence, dans l'oubli le plus profond.
L'honneur de cette renaissance revient à M. Eugène Larchcr. Vers 1887, un libraii-e demandait à M. Larcher de composer un recueil de paiilumimcs [)OUr quebiues sociétés provinciales (jue ce genre de spectacle séduisait. Al. Larcher va voir son ami Paul Le-
'.n LE THÉÀTRK A (;(Vn':
L;r;iiHl, vl de leur collaboration sort un livre : A'.v Panloiithiu's de Paid Lct/rand. Entre t(!mps, pour une soirée, il l'ait répéter une pantomime à Mlle Félicia Mallet, alors peu coimue, une autre à Mlle Tnvernizzi, de l'Opéra. Frappé par l'effet produit, il réunit quelques amis, MM. Paul Legrand, Paul Hugounet, Félix Larcher, son frère, et leur soumet un projet de fondation d'un cercle consacré à la pantomime.
Après bien des tâtonnements, bien des épreuves, le Cercle funambulesque donna sa première représentation le 15 mai 1888, au Pardès-Théàtre, rue llochechouart, avec le proiiramme suivant : « Programme d'ouverture de Jacques Normand ; Coloinhiiic abandonnée^ de Paul Margueritteet FernandBeissier; l'Amour de l'Art, de Raoul de Najac : Lcandre anihassadrnr, parade adaptée par M. Alfred Coiiin. » La presse entière, dès le début, accueillit avec la plus grande faveur le nouveau cercle. Depuis, elle a suivi avec exactitude ses représentations et constaté leur
succès avec BarJieblenette^ de Raoul de Najac et Francis Thomé; la Lune, de Fernand Beissier et Edmond Audran; LuIk, de Félicien Chainpsaur; le Cœur brise, de M. Fernand Hue ; la Révérence, de MM. Lecorbeiller et Vidal; la Fin de Pierrot, de M. Hugounet; Illifsi/>ns perdues, de MM. Jean Jullien et Paulin, etc.
Deux œuvres priment toutes les autres : l'Enfant prodigue, de M. Michel Carré, musique de M. André Wormser, qui est devenu en quelque sorte classique, et la Statue du Couuiiandeur, de Ghampfleury, mise à la scène par MM. Paul Eudel et Mangin, musique de M. Adolphe David. Toutes ces œuvres eurent des interprètes de choix : Paul Legrand, Tarride, Courtes, Galipaux, Laugier, Pierre Achard, Mmes Félicia Mallet, Sanliiville, Invernizzi, Litini, Bianca Duhamel, Theven, Feriel, Dathènes, etc.
On a beaucoup discuté, à propos du Cercle funambulesque et du brillant succès de la tentative des frères Larcher, sur la panto^
mime. Doit-elle être simple ou compliquée, claire ou complexe ? Doit-elle s'attaquer à des légendes connues ou inventer des scénarios inédits ? Doit-elle être dramatique ou comique, lugubre ou gaie, calme ou mouvementée ? Autant de sujets pour les cxégètes de la pantomime.
Pour nous, une des choses qui a le plus contribué à assurer à cet art qui était bien mort une vie nouvelle, c'est que la musique lui a été intimement associée, ce qui n'avait point lieu à la Comédie-Italienne et à la Foire Saint-Laurent. L'accord intime, parfait, du geste et de la musique fut pour beaucoup dans le succès des œuvres représentées: on l'a vu dans l'Enfant jirodiyiie, dans la Statue (la Cfrmniandcar, dans Barbahlcaftfe. Le Cercle funambulesque a aujourd'hui six ans d'existence. Il a de nombreux adhérents et, si les dépenses sont élevées, les ressources sont assez grandes. Sur du lendemain, il n'a plus qu'à consolider la gloire ([u'il a conquise au prix de courageux efforts.
Le.s Gaulois. — Le Masque. — La Rampe. — Les Ihéâlres des Poètes et des Lettres. — P. M. P. — Soirées çà et là. — Indépendants. — Refusés.
A mesure que les années se rapprochent de nous, les cercles dramatiques croissent et se multiplient. Pour sa part, l'année 1891 en voit naître trois, coup sur coup : les Gaulois, le Masque, la Rampe. L'histoire de leurs premiers efforts sera brève à raconter.
Les Gaulois ont été fondés le vendredi 13 février, par treize membres fondateurs : que de prétextes pour les amateurs de superstition ! Ils mirent à leur tête M. Richaid
yî< LL I Ht ATI SE A COTf:.
Cliristiun, qui est, de son métier, artiste dramatique et qui est remuant, actif, « débrouillard )). Le cercle se fondait pour jouer des œuvres inédites, toutes des membres de la société et interprétées (du côté masculin) également par des sociétaires. Cercle très ouvert : peu de formalités. Il suffit que le casier judiciaire soit net pour être admis. Il y a un comité de direction et un comité de lecture, et le nombre de « fonctionnaires » nécessaire. Les membres « actifs » payent une cotisation de 5 francs par mois; les membres « adhérents », qui ne sont ni auteurs ni acteurs, mais simples spectateurs, payent 25 francs par an : ce sont les ressources delà société.
Le premier spectacle a été donné en mai 1891. Depuis, neuf représentations ont réuni trente-sept actes inédits, des pièces d'un ou plusieurs actes, quelques-unes avec chant, orchestre et chœurs. Yingt-six auteurs ont été représentés. Nous citerons notamment M. Jules de Gastyne : Aos Maris ianu/sci/l, trois