LES OMUKES CHINOISES DE SÉRAPHIN
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Bien que depuis environ vingt années le petit spectacle de Séraphin ait passé do vie à trépas sans laisser de traces de sa longue et paisible existence, on connaît encore, au moins par tradition, ce refrain devenu classique d'une de ses pièces les plus populaires, le Pont cassé, qui a réjoui pendant trois quarts de siècle tant de générations enfantines et rendu fameux le nom du fondateur ilu théâtre des (Jmbres Chinoises. Le Pont cassé était en quelque sorte la clé de voûte de cet édifice mignon, le chef-d'œuvre de son répertoire; c'était, pour Séraphin, ce qu'est Guillaume Tell pour l'Opéra, Tartufe pour la Comédic-Franraise ou la Ikiiiie blanche pour l'Opéra-Comique. On ne comprendrait pas plus Séraphin sans le Pont cassé que Guignol sans hî ('ommissairc ou Polichinelle sans sa double bosse.
Un curieux de choses théâtrales, M. Arthur Maury, a eu la chance de pouvoir recueillir les épaves de ce théâtriculo, dont la vogue fut si prolongée, et l'heureuse idée de les exposer au Champ de Mars, où on leur avait réservé, dans la rotonde, toute uue vitrine spéciale, qui n'était pas l'une des moindres curiosités, et des moins courues, de toutes celles oll'erles en ce trop petit réduit aux regards du public. Elle était bien garnie, cette vitrine, et de toutes sortes d'objets les plus divers : marionnettes et silhouettes d'ombres chinoises, portraits et manuscrits, afliches et programmes, billets d'entrée, ligurines et accessoires de tout genre, etc., etc. Cétail toute une partie du matériel de ce spectacle enfantin, si original, qui s'imposait à l'œil du curieux ou du flâneur, et où l'on découvrait aussitôt cette affiche, — car, comme ses grands confrères aux acteurs de chair et d'os, Séraphin avait ;\ sa porte sou ailichc, par laquelle il faisait connaître ses petits bonshommes articulés. La voici, dans son intégralité :
Par permission du Roi et de Monseigneur le Lieutenant-général de Police Al Palais-Royal, N° 127
Ombres Chlxoises
Et Fecx Arabesques d'un nouveau genre.
Splai'le que LEl>I»S MAJESTES et tocte la Famille Royale
ont honoré différentes fois de leur présence et à leur satisfaction.
Le sieur Sér.4PHIN .-. Breveté du Roi, aura l'honneur de vous
donner tous les jours une Représentation, à six heures du soir,
Ln DIMANCHES ET PESTES, il j ion deai représtaUtioot, l'oae à 3 heores et l'aolre à 6 et demie.
Le .Spectacle sera augmenté de plusieurs Scènes nouvelles, entr'autres
LeTaBIJ:aL DUPALAIS-RoYAL.prmdedesCHAISES
PAKLA.N I ES, et de plusieurs métamorphoses, etc.
Le Spectacle variera tous les jours.
On prendra 24 sols aux premières places et 12 sols aux secondes.
CedivPrtissemcnlest fort honnête, et MM. Ifs EcrlésiastirjMes peuvent se le procurer.
Comme tous les théâtres, celui de Séraphin a son hisloire; mais si celle-ci ne se perd pas dans la nuit des temps, elle est moins connue cependant que celle de tel d'entre eux dont l'existence, pour avoir été plus hrillanle et plus bruyante, a été aussi moins longue et moins constamment fortunée. C'est à Versailles, à deux pas de la Cour, qui se tenait alors en cette ville, qu'il prit naissance il y a déjà plus d'un siècle. Son fonJalcur. qui portait h' nom de Kranrois et les prénoms de IloniiniquoSc-mphiu, se lit connaître sous celui de Séraphin. Lorrain d'origiue, il était né à Loiigwy le lo février 1747, et avait déjà couru le monde et les aventures, avait fait un voyage en Italie, lorsqu'il débnrqua un beau matin à Versailles, eu 177:2, sans trop savoir en qu'il y allait faire. Ingénieux, spirituel et bossu, il devait pourtant se tirer d'affaire. Mais par quel concours singulier de circonftlances eut-il l'idée do fonder à Versailbs un théùlre d'ombres chiDoiiies, divertissement encore peu ct^mnu en Franco h cette époque et qu'il devait porter à un véritable état de perfection ? — c'est ce que je ne saurais dire. Toujours est-il qu'il obtint l'autorisation d'ouvrir un Hpcrlacle do eu genre, et (|u'il l'établit bicMitAt dans le jardin de l'hôtel Lannion. I«'(|ucl était situé ruo de Satory, sur l'emplacement du u" 2ÎJ artufi. SZ-rapliin, qui. comme nous le verrons, arail le génie de la réclame et de la publicité on un temps oh celles-
ci élaient encore dans leur enfance, eul recours au mode poétique pour faire connaître au public son éla])lis8emenl, et l'affiche par laquelle il l'annonçait se composait île huit vers, qui formaient le couplet que voici :
Venez, garçon, venez, fillellc, \oir Momus à la silhouclle.
Oui, chez Séraphin venez voir La belle humeur en liabit noir.
Tandis que ma salle est bien sombre, Kt que mon acteur n'est que l'ombre.
Puisse, Messieurs, votre gaîté Devenir la réalité.
Du piemier coup, Séraphin rencontra la vogue ; à ce point que la reine Maric-Anloincile l'appela à la cour à diverses reprises, pour diverlir ses enfants et ses invités, et que sa petite troupe mécanique sut plaire tellement à Louis XVI ([iie ce prince lui permit, le 22 avril 1"H1. de donner ;i son théâtre le titre de « Spectacle des Enfants de France. » Mais cela ne sullisait pas à Séraphin, dont l'ambition, parait-il, était démesurée. Il rêvait de transporter ses bonshommes à Paris; et sans mémo i)rcndrc leur avis sur ce déplacement, n'en faisant ([u'à sa léte, il mit son projet à exécution et vint s'installer dans les bâtiments nonvcllemenl construits au Palais- Royal, ou premier étage du n" 127 (fli>, 120 cl 121 actuels), oîi il fit son inauguration le S septembre 178V. Le succès l'y suivit, et Séraphin, (jui jouait de bonheur, ne prévoyait pas sans doute que ses Ombres chinoises se maintiendraient en cet endroit, sans sortir des mains des siens et de ses ilcsccndants. pendant snijcanlc-quatorzc ans ! Quoi qu'il en soit, voici comment, moins de deux années après son installation, un chroniqueur parlait de son théùlro et de SCS. . . acteurs :
Ombres Chinoises. Ce j)etil si»eclacl(.' nCsl pas le moins agréable du l'alais- Hoyal. Il est le premier qui s'y soit »Hahli. Il y lit son ouverture le H septembre I7^^1. La salle contient (mviron M'A) personnes, il y a un par(|uol et un ainpliillii-àtre. TiC spectacle, qui dure une licuro ol liemie, est rempli jiar dix talilcanx, ouvrages d(Micals, qui produisent une illusion charmanie, formant cliacnn une scènf où les personnages (mt les attitudes et les monvemcns les jdns naturels. Ils oxrcutent des danses de caractère avec une très grande précision : il y en a qui dansent et voltigent sur la corde. Un magicien s'y pn-senle sons dilTèrentes formes, et l'on y voit un grand nombre d'aninianx avec ton.s les mowvemens propres à l'espèce de chacun. La collection du sieur Si-raphin est assez considérable, et il travaille tous les jours à l'augmenter. Ces ombres jouent, par le moyen de voix empruntées, de petites pièces mêlées de chansons ut de vaudevilles. Voici quelques pièces qui font partie du répertoire : le Vieillard amourfit.r, Ir f'èrr tir famille, l'A ri ninrjifjur, lu Chulr tlu Jardinier, le Malade
imaginaire, le Précepteur, le Ramoneur, h Dispute de l'Auvergnat, la Ménagère au village ou la Poule plumée, les Musiciens mal accueillis, l'Embarras du ménage, Cateau magiu' liseuse, le Billet de loterie. Chacun a son goût, le Pont cassé, la Chasse au vol, le Tableau du Palais-Boijal, où un jeune provincial qui voit ce monument chante :
Au; : Du haut en bas.
Oui, si Paris Est une ville sans rivale,
Oui, si Paiis Prime dans l'empire des lis, Ce beau Palais que rien n'égale Peut se nommer la capitale
De tout Paris.
Le spectacle est toujours précédt' de Feux Arabesques, qui représentent les plus grands hommes de toutes les nations, des marines, des tempêtes, des vaisseaux faisant naufrage, des cascades, des palais, les forges de Vulcain, le Temple de la gloire, etc. (1).
J'ai dit que Séraphin se connaissait en matière de réclame. En voici la preuve. Ceci est un petit boniment, un prospectus imprimé qu'il faisait distribuer à la porte de son spectacle par !'« aboyeur » chargé d'annoncer les représentations; c'est en son genre ua vrai petit chef-d'œuvre :
Un moment! arrèlez-vous, lisez moi.