‹ Le théatre à l'éxposition universelle de 1889; notes et descriptions, histoire et souvenirsChapitre 13 sur 21 · La Farandole {i" acte). — Rubé et Chaperon · texte numérisé non relu

La Farandole {i" acte). — Rubé et Chaperon

Parmi ces décors, tous remarquables à des degrés divers, il en est qui sont de toute beauté, et parmi eux on peut surtout signaler les suivants, qui donnent une haute idée du talent magistral et du génie d'invention de nos artistes : Patrie (!*■' et 4'" acles), la Source, les Huguenots, t Africaine, Aida (3* acte), un chef-d'œuvre, et le Tribut de Zamora (2* acte), une merveille!

Mais il s'en faut bien que ce fussent là les seuls échantillons de décoration théâtrale que nous offrit le palais des Arts libéraux. Au premier étage, à la classe XI, quatre artistes, MM. J.-B. Lavastre, Philippe Chaperon, Eugène Lacoste et Biauchini, avaient formé, je l'ai dit déjà, une exposition personnelle, extrêmement remarquable, de décors et de costumes. Ici nous retrouvons donc M. J.-B. Lavastre, avec vingt-huit maquettes do décorations exécutées par lui non plus seulement pour l'Opéra, mais aussi pour la Comédie- Française et rOpéra-Comique. Il avait fâcheusement négligé d'indiquer l'origine de dix-sept de ces maquettes ; mais voici la listo des onze autres : La/cmé (1" acte), une Pluit de Cléopâtre ('1" acte, 2* tableau), Samouna (2" acte), le Cid (4« acte, 2® tableau), Sigurd 12" acte, 2* tableau i, Egmont (1" acte), la Muette de Portici (1" acte), Sajjho li" acte), la Dame de Monsoreau, Garin (3* acte), et Polyeuctc (esquisse;. Ce n'est pas tout. A côté de ces maquettes, M. J.-B. Lavastre exposait loute une série de dessins superbes et de divers genres, d'une facture magistrale, qui n'étaient pas tous des dessins de décorations scéniques, et dont je puis donner la nomenclature : Hamlet (Comédie-Française, 1" acte, 3" table.iu ; 3" acte, 2" et 3' tableaux ; esquisse pour le ">' acte) ; Sap/io {i" acte, 1"^ et 2" tableaux I ; ti-Ji l>eus Pigeons, ballet; le Roid'Ys i'i" acte, 2" tableau); Kgmonl il" acinj ; Patrie d" acte); le Tribut de Zamora (2" aclci; (!(ilante Aventure; len Pantiwi; Bcnvenuto Ci-llini (es([uis3e [)0ur l'Opéra- Comique; ; Intérieur rustique ; .Salon Molière ; Rideau do mano-uvrc du Th/îôtre des Arts, à Rouen ; Projet de plafond ; Ksquissc pour an rideau d'avant-Hcèno ; Ksquisse.

De ion cAlé, M. Philippe (ihaperon avait exposé six dessins de d<^cor«, lix aquarelles de grandes ditnensionH et vraiment do toute beauté, au bia desquelles j'ai vivement regretté, pour mu part, de no trouver aacuDo indication. Je m'en voudrais pourtant do no pas les

mentionner et les signaler ici, avec les éloges bien sincères que méritent leurs grandes qualités, leur bel effet et leur facture superbe.

Passons maintenant au costume.

Il va sans dire que, comme le décor, le costume a toujours été une grosse préoccupation pour les théâtres qui se font surtout une spécialité du luxe et de la richesse du spectacle scénique. A Paris, la Porte-Saint-Marlin, le C.'hàtelet, la Gaîté, qui réunissent généralement en scène des masses considérables, ont fait de tout temps de grands efforts pour produire, dans cet ordre d'idées, des effets puissants au point de vue de la plastique et du pittoresque. Sous un aspect plus intime, la Comédie-Française, lOpéra-Comique, l'Odéon ne se distinguent pas moins, surtout en ce qui touche la vérité générale et l'exactitude historique. Il n'est pas jusqu'à nos petits théâtres de genre, les Bouffes-Parisiens, la Renaissance, les Nouveautés, les Folies-Dramatiques, qui, sous ce rapport, ne fassent preuve parfois d'une fantaisie charmante et pleine d'élégance ; ici seulement on peut dire trop souvent que la sauce est destinée à faire passer le poisson, c'est-à-dire qu'on revôt à ravir des pièces qui n'ont pas le sens commun, et qu'on (latle l'œil aux dépens de l'esprit, de l'oreille et du goût. Quant à l'Opéra, chacun sait qu'il est passé maître en ces sortes de choses, et que depuis plus de deux siècles la question du costume ne le préoccupe pas moins que celle du décor lorsqu'il s'agit pour lui d'ollVir au public une œuvre nouvelle.

Aussi, les travaux préliminaires en ce sens sont-ils fort importants dans nos divers théâtres, et la besogne des dessinateurs est-elle singulièrement compliquée. Tout le monde ne sait pas que pour une pièce à grand déploiement scénique il n'est pas un seul costume dont le dessin n'ait été tout d'abord établi de la façon la plus complète et la plus exacte, aussi bien en ce qui concerne la forme et la couleur que les ornements de tout genre et les ajustements accessoires. Et cela non seulement pour tous les personnages, sans exception, mais encore pour la danse, pour les chœurs, i)Our la simple figuration. On juge du nombre de dessins qu'exige ainsi, par exemple, un opéra ou un ballet nouveau, une féerie ou un drame à grande envergure, avec leur personnel immense (1). On peut aussi comprendre

(1) Jo n'ai pas ;i cuIilt ici dans le fif'tail do la confection des coslmnos. Pour doniKM" une idée de l'imifortanco du sujet, jo forai seulement remarquer, en ce qui concerne l'Opéra, que l'atelier des tailleurs à ce théâtre comprend une vingtaine d'ouvriers dirigés par un chef de riial)illement aidr d'un ou deux adjoints, et que l'atelier des couturières, d'un personnel vin peu plus considérable, a à sa tète une maîtresse couturière avec une sous-maîtresse et une employée. Au total, une cinquantaine de personnes pour le moins.

à quelles difficultés le dessinateur doit se heurter lorsque, sans parler même de son talent personnel, sans considérer le caractère historique ou la fantaisie qu'il lui faut donner aux costumes, non plus que le goût, le savoir ou l'imagination dont il doit faire preuve, il s'agit pour lui de varier les tons et les couleurs, de distribuer les étofTes, de fondre et de marier les nuances entre elles en se conformant a\ec soin à la nature et à l'éclairage du décor, et de procéder enfin de telle façon que l'ensemble soit toujours harmonieux jusque dans les brutalités parfois nécessaires, que les contrastes cherchés donnent TefTet attendu, et que rien ne vienne choquer l'œil du spectateur le plus raffiné, le plus scrupuleux et le plus délicat.

Il s'ensuit donc que, comme nos décorateurs, nos dessinateurs de costumes sont des maîtres en leur genre. Pour ce qui est de l'Opéra, on y peut relever les noms de toute une dynastie d'artistes qui, certes, ne sont pas les premiers venus. A l'époque de Lully, c'est Jean Bérain, " dessinateur du cabinet du roi», qui est chargé de tout ce qui concerne « les habits ». Plus tard, c'est-à-dire dans la première moitié du xviii® siècle, ce service est dévolu à Boucher. A Boucher succède Martin (IToOj, puisBocquet(l"oO), qui quitte l'Opéra Comique, auquel il était attaché depuis trois ans, pour passer à l'Opéra, oii l'on conserve de lui toute une suite de dessins d'une valeur rare et précieuse. Puis viennent successivement Cotibert(17"9), Berthélemy (1790», Ménager (vers ISOj), Dublin (1810), Garnerey (1819), Fragonard (l82l),HippolyleLecomte(182oi, et enfin MM. PaulLormier, Eug»;ne Lacoste et Bianchini. Kntre temps, on vit quelques peintres fameux prêter occasionnellement sous ce rapport leur concours à l'Opéra. C'est ainsi qu'en 1"82 Moreau le jeune dessina les costumes de deux petits ouvrages, Ariane dam l'xle de Naa-os et Apollon et Daphné, et que plus tard Louis Boulanger dessina les costumes de ia Ksmeralda, Eugène Lami ceux des ballets l'Orgie et la Sylphide, et Léopold Robert, l'auteur des Moissonneurs, ceux d'un autre ballet, /*//« fies Piratrs. Haffel, lui aussi, a exécuté à l'occasion divers dessins de costumes pour l'Opéra.

Lo pablic a pu se convaincre de la valeur do nos dessinateurs actaels en contemplant la très nombreuse série de costumes exposés au Champ de Mars, d'abord dans la rotonde do l'exposition théâtrale officielle, ensuite dans l'exposition particulière faite au premier étage du palais jiar quelques-uns de nos artistes et dont je viens de signaler la valeur en ee qui touche le décor. Dans la rotonde, je l'ai dit déjà, se trouve une séri»; nombreuse d'aquarelles très fines de 5f. I»rmier pour l'Opéra, de MM. Théophile Thomas i-l Lechevallier- Chevignard pour la Comé<lic-Kranrai8c ; cela est tout à fait charmant, d'une fincHsc extrême et d'un f(oM plein de délicatesse, M.M. Laconte et Biancbioi figurent a ushI dans l'exposition ofliciello ;

mais nous allons les retrouver là-haut, en compagnie de MM. J.-B. Lavaslre et Chaperon, et c'est là surtout ([ue nous allons voir briller M. Eugène Lacoste, à qui celte exposition particulière faisait tant d'honneur qu'elle lui a valu un grand prix bien mérité.

M. Lacoste n'est pas un artiste tranquille et insouciant. Il connaît les exigences de l'art théâtral moderne, ses besoins de vérité locale, de conscience historique, et il ne se fait pas prier pour les satisfaire. Non seulement il veut s'imprégner de l'air des pays dont il lui faut reproduire les coutumes et les costumes, mais il prétend leur arracher leurs petits secrets de toilette môme en ce qui concerne le passé, et un passé déjà lointain. Pour cela rien ne lui coûte, cl s'il le croit nécessaire il n'hésite pas, bouclant hardiment sa valise, à se mettre en route pour tel ou tel pays. La peine, le temps, l'argent, tout lui est égal, du moment qu'il s'agit de préparer de bonne besogne ; il a l'amour de son art poussé à un degré rare, et il ira sur place chercher les renseignements et les documents dont, par excès de conscience, il croit ne pouvoir se passer. Lorsqu'il a été question de monter Aida à l'Opéra, il s'est bravement embarqué pour l'Egypte et a été faire là-bas un voyage qui n'a pas été sans fruit pour le travail (lillicilc qu'il avait à exécuter. Pour Ilenrn VIII il est allé s'installer pendant plusieurs semaines à Londres, où il a mis sérieusement à contribution le lirilish Muséum et les trésors qu'il renferme, do môme que pour la Korrir/anc il a fait en Bretagne une trôs longue et très fructueuse exploration. De ces deux voyages il a rapporté une centaine de croquis pris à main leste, qu'il a exposés dans un immense cadre et qui lui avaient servi à établir les maquettes de ses costumes. Il a fait de môme pour la Farandole, et à l'occasion do cet ouvrage s'est rendu en Provence, d'où il a rapporté, entre aulros, une grande aquarelle tout à fait charmante, représentant une farandole prise sur nature et divers croquis qu'il a accompagnés de cette mention : « Voyage en Provence. Reconstitution des costumes de 1670 à 17S0, de Tarascon, Avignon, Arles, Beaucaire, Marseille, pour le ballet la Farandole. » Il lui est môme arrivô à ce sujet une petite aventure assez curieuse. Entrant un dimanche dans une auberge et y trouvant une gentille petite servante fort joliment accoutrée dans ses habits de fôte, il tire son calepin et prie la fillette de se tenir un instant devant lui pour qu'il puisse saisir son costume. Comme il était en train de dessiner, entre une bonne vieille grand'raère. qui demande ce que fait le monsieur. « Le monsieur » lui dit qu'il prend le dessin du costume de la servante. — " Attendez, fait alors la vieille. Venez avec moi ; vous allez voir. » Et elle l'emmène, lo fait monter dans un grenier, ouvre une grande malle et lui fait admirer des costumes de trois générations, aux couleurs éclatantes, et frais encore comme si l'on

venait à l'instant de les quitter. Vous jugez de la surprise tout ensemble et de la joie du voyageur, qui, transformant la petite servante en une sorte de mannequin et lui faisant revêtir tour à tour ces divers costumes, passa une demi-journée à les reproduire sur son calepin !

Tons ces croquis relatifs à Henry VIII, à la Korrigane et à la Farandole, exposés par M. Lacoste, sont extrêmement curieux et donnent une preuve éclatante de la conscience de l'artiste. Mais là ne se borne pas, on peut le croire, son exposition personnelle. Dans quatre cadres de dimensions diflérentes, il a encore placé sous les yeux du public quatre-vingts dessins de costumes, sous forme d'aquarelles très fines, très poussées et d'un aspect vraiment délicieux, dont l'ensemble réjouit le regard et qui, ainsi groupées, forment une réunion exquise. En examinant celte série de travaux si délicats, ces dessins si pleins de charme et d'élégance, de finesse et de vérité, en songeant que M. Lacoste est resté quatorze ans à l'Opéra, où il a donné tant de preuves de talent et de dévouement, on se demande comment ce théâtre a pu se priver volontairement des services d'un tel artiste et quelles raisons ont pu l'amener à se séparer de lui? Heureusement, la haute récompense qu'il a reçue est de nature à consoler M. Lacoste de bien des déboires (i).

Je n'ai plus, pour terminer ce chapitre concernant les travaux si intéressants de nos décorateurs et de nos dessinateurs de théâtre, qu'à signaler les aquarelles de M. Biancliini, reproduisant les mo-

(1) Il n'est peut-être pas sans intérêt de noter les circonstances qui ont précédé l'attribulion du grand prix décerné à M. Lacoste pour sa belle exposition. La veille seulement du jour où se réunissait la commission du jury de la classe XI pour visiter les œuvres exposées, M. Lacoste rec"'vait avis d'avoii à se trouver au Champ de Mars à l'heure de la réunion. Absent de Paris, il y revenait le jour même, trouvait la b'tlre, courait au Champ de Mars et arrivait... trop tard. Un peu désappointé, on lo comprend, et contant ses doléances à un membre de la Commission, |)ar hasard encore présent, celui-ci lui dit: — " Ob ! ne vous plaignez pas ; vous avez eu un avocat qui a fait apprécier votre exposition comme vouijie l'auriez eertainemenl pas fait, (|ui a plaidé votre cause avec une chaleur qui vous eût été interdite, et qui a présenté votre éloge de façon à vous faire rougir si vous eussiez, été présent. — Ah bali ! et qui donc? — L'n de voh confr<*re», expOHant c(»mme vous. — Mai» qui iMicon- ? — M. J.-U. Lavastre, qui a donné à la commission tous lus détails possibles et II: les fur voire personne, sur votre talent, sur vos travaux, et

qui <• • -i iiiis en quatre pour faire rosHorlir l'imitortance et la valeur de vos envoi». • On penne si .M. I>acost4! fut IoucIm* de ce récit, et s'il Mut gré k M. J.-Ii. I^vaitlre du t^mnif^nage — •! rarel — de bonne confratemit/! qu'il venait du lui donner!

dèles de costumes faits par lui pour Patrie, Sigurd et Romeo et Juliette à l'Opéra, pour Ilamlet à la Comédie-Française et pour le Roi d'Ys à rOpéra-tiOmiquc (1),

(1) On vient de voir quels sont les dessinateurs de nos grands théâtres. Parmi ceux qui travaillent pour nos sct'nes de genre, je signalerai entre autres les noms do MM. Grévin, Draner, Job et Ghoubrac.

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