‹ Le théatre à l'éxposition universelle de 1889; notes et descriptions, histoire et souvenirsChapitre 17 sur 21 · L'EXPOSITION DU THÉÂTRE JAPUXAIS · texte numérisé non relu

L'EXPOSITION DU THÉÂTRE JAPUXAIS

Lorsque je passerai en revue les théâtres de tout genre qui ont été, au point de vue pittoresque, l'un des éléments particuliers de succès de l'Expositiou universelle, j'aurai à m'occuper du Théâtre Annamite, qui a si bien attiré la foule et qui nous a donné une idée, au moins approximative, des mœurs artistiques de l'Extrême- Orient. Là, nous avons eu sous les yeux le spectacle même qui émeut et enchante les peuples de ces contrées lointaines, si longtemps fermées aux Européens et qui commencent seulement à nous révéler leurs secrets. Ce spectacle, loulefois. n'était pas — et ne pouvait pas être complet. Pour qu'il le fût, il eût fallu que celui de la salle fût joint à celui de la scène, et que nous pussions jouir de la vue du public et de ses coulumes particulières comme il nous était donné de contempler le jeu des acteurs et de pénétrer la fanon dont ils comprennent l'art dramatique. Ce qui revient à dire que c'est chez eux-mêmes, que c'est dans leur propre milieu qu'il les faudrait voir pour recevoir d'eux, de leur talent, de l'art dont ils sont les interprètes, une impression aussi exacte et aussi fidèle qu'on peut l'espérer, au moins en ce qui concerne le coté extérieur, lorsqu'on ignore la langue qui traduit les seutinients exprimés.

Ici, dans cette galerie supérieure du palais des Arts libéraux qui contenait tant de trésors de tout genre, non loin de la petite colleclioQ d'estampes théâtrales que je viens de rappeler, des très curieuses maquettes d'anciens théâtres que j'ai fait connaître, on avait exposé toute une série de petits documents relatifs à l'art théâtral tel qu'il est pratiqué dans les divers pays d'Extrême-Orient: Inde, Chine, Japon, Siam, Cambodge, Java, etc. Nous avions là, satiH prétention impossible au complet, mais dans toute leur originalité documentaire, la reproduction de quelques-uns des éléments extérieurs de cet art si complètement inconnu de nous jusqo'ici : co^turncH, masques, acccsHoires, |)orlraits d'" artistes », estampes diverses, et cela était vraiment intéressant ot .ligne d'attentiou, tutit pour sa nouveauté que pour son élrangclé. I)cux amateurs surtout iivaicnl fait les fraiv de cette petite exhibition d'un genre si particulier : d'une part, M. K. KrafFt, do l'autre, M. Louis (ionsc. rédacteur en chef de la fiazftlf dm Hraux ArU, dont la collcctiorj japonaise est peat^lre la plun belle do l'ari.H et (|ui a publié sur l'art et les artrstoa

japonais plusieurs ouvrages si substantiels et si caractéristiques.

Mais avant de détailler et de passer en revue cette exhibition où le Japon tenait la place la plus importante, il ne sera pas superflu, je pense, d'avoir quelques détails pratiques et précis, exacts surtout, sur le Ihéàlre tel qu'il existe et qu'on le comprend en ce pays. Je vais les emprunter à un écrivain élégant et disert qui a fait^ sur place, une étude de ces contrées lointaines, et qui avait, pour ce qui concerne ce chapitre spécial, le grand avantage d'ôtro en même temps un artiste, musicien et compositeur instruit, grand amateur de théâtre, très épris et trôs au fait de tout ce qui le touche et n'y rattache. Je veux parler de M. Emile Guimet, dont les très vivantes et très aimables Promenades japonaises contiennent, sur le sujet qui nous occupe, quelques pages fort bien venues, tracées par un voyageur qui sait voir, comprendre et décrire.

C'est à Yokohama que M. Guimol s'est pour la première fois, au cours de son voyage, enquis d'un théâtre, c'est là qu'il a pu assister à un spectacle japonais, et, en rendant compte delà représentation qu'il lui a été donné de voir, il nous fait faire, tout d'abord, connaissance avec la salle et son public :

...Je finis, dit-il, par savoir qu'il y a dans la ville le théâtre de Minaïoza, où nous pourrons voir des pièces japonaises. Et, le soir même, malgré une i)luie ballaiilo, je me fouiue dans un djinrikocha fermé et, accompagné de Hégamey, je vole à la représentation.

L'entrée est grillée de grosses barres de bois qui forment des cages dans lesquelles sont inslallés les caissiers, les contrAleurs, les placoiirs et même le bureau des cannes; pardon, je veux dire le vesliaire, oi'i l'on dépose ses chaussures...

Des faisceaux d'immenses parapluies en papier jaune garnissent les angles et forment de petits ruisseaux sur le ]ilanclier.

La salle se compose d'un vaste parterre et d"un rang de première galerie où sont des loges. Ce n'est ni un parterre assis, ni un parterre debout, mais c'est un parterre accroupi. Les spectateurs s'assoient sur leurs talons et restent dans cette position, familière aux Japonais, pendant tout le temps de la représentation, (jui dure souvent la journée entière et une partie de la nuit (l).

Des séparations carrées, de trente centimètres de haut, divisent le parterre en comi)arlinients, figurant des espèces de loges découvertes. Ces séparations sont assez larges pour qu'on puisse marcher facilement dessus; elles forment des sentiers que l'on suit pour gagner sa place ou pour se retirer. C'est aussi sur ces chemins surélevés que, pendant les entr'acles, les marchands de programmes, les marchands de gâteaux ou do thé passent au milieu des spectateurs, qui générahrment, étant venus là pour s'amuser complètement, consomment tout le temps.

(1) Parfois le spectacle commence vers midi, pour finir seulement au lever du soleil. Les Japonais ont, sous ce rapport, l'estomac plus solide que nous.

Dans chaque compartiment il va un petit brasero, non pas comme moyen de chauÛ'age — il fait certes assez chaud — mais pour que hommes, femmes, enfants puissent fumer de temps à autre la petite pipe dont on vide les cendres dans un tube de bambou, au moyen d'un coup sec et violent, dont le bruit incessamment répété est la première chose que je remarque en entrant.

Outre les séparations praticables dont j'ai parlé, il y a deux chemins plus larges, à droite et à gauche, et qui, placés à la hauteur de la scène, permettent aux acteurs de faire leur entrée autrement que par le fond du théâtre, et donnent parfois l'occasion de représenter des scènes différentes et simultanées. Un de ces chemins est assez large pour que des voitures, des bateaux à roulettes, puissent y circuler. Mais c'est toujours sur le théâtre que l'action se passe; on ne représente dans la salle que les scènes d'introduction et de sortie.

Nous nous installons dans une loge de galerie, assez près d'une loge d'avant-scène où siège un puliceman tout seul, chargé sans doute de maintenir l'ordre, que personne, du reste, ne songe à troubler.

f^e public est très nombreux et furt animé. Il y a beaucoup de femmes et des enfants de tout âge. On voit que l'on est venu là en famille. C'est toujours, à mon avis, une bonne note pour la moralité d'un pays lorsque la famille entière est admise aux divertissements.

La salle est éclairée au gaz et, malgré la pluie qui a rafraîchi l'aii-, la chaleur est intense. Aussi les spectateurs se sont mis à leur aise en se dépouillant le plus possible de leurs vêtements, que quelques jeunes gens ont supprimés tout à fait.

Je me figure que cette assemblée élégante, lettréi* et à demi nue, doit donner une idée du public athénien assistant aux représentations du théâtre de Uacchus.

J'ajouUirai que la rampe, un peu clairsemée, qui éclaire la scène du théâtre japonais, se compose seulement de quatre becs de gaz à DU, disposés de fa<;on que la lumière arrive à peu près à la hauteur de la ceinture des acteurs. Cet éclairage parcimonieux ne permet guère de voir le jeu des physiononnes ; aussi est-on obligé pour cela d'employer un procédé qu'on trouvera décrit plus loin ot qui est quelque peu destructeur de l'illusion. Quant aux loges de la salle, elles sont éclairées par des lanternes lumineuses.

Il n'y a point là d'orcbealrc, comme chez nous, les musicieus, peu nombreux, se tenant sur un des côtés de lu scène ; parlant, point de vide, point d'espace libre entre l'acteur et le public. Les spectateurs les plus proches de la aci-ne la louchent absolument, et, jiour mieux voir, se haussent volontiers quelque peu, de sorte que leur t^l,. .^,,r.,n ,.,, ,,,,..i,jue fnron au-dessus do rovant-sciîne, qui pénJ-tre as»<;7. , .'. dans la i*all«!. Au rez-d»;-cl»aussée, cofiloiirniint

le pourtour, il y a une rangée de loges assez senihlahles k nos baigrioirt'S. I.a familiurité est grande, comme nous l'avons vu, et les mères nourrices ne ne gAnctit nullement pour amener leurs petiU enfiint« au théâtre et leur donner le soin devant la foule.

— Si —

Mais laissons M. Gainiet, après avoir décrit la salle, nous raeltre au courant de ce qui se passe sur la scène :

...Voilà bien uno aulri" réminiscence de l'anMcjuilé.

L'acte commence.

Dans une loge grillée de lavant-scène un homme joue de la guitare [sammissen) et parle d'un ton larmoyant et cadencé. Il raconte au public la situation, et de temps en temjjs décrit les sentiments des acteurs, pendant que ceux-ci expriment par leurs gestes et leurs pbysionomies les mouvements de leur àme.

Or, cet homme, qui sert d'intermédiaire entre l'acteur et le spectateur, qui s'adresse parfois aux héros de la pièce pour leur donner du courage ou de la prudence, (jui conseille les uns, qui invective les autres, qui annonce, explique et conclut, qui pleure, s'indigne, s'émotionne, palpite avec le drame... cet homme est le chœur anticjue dans toute sa pureté.

Au-dessous du chœur se tient un régisseur de la scène, armé de deux rectangles de bois massif avec les(|uels il fait des roulements sur une petite tablette excessivement soiH)re. C'est dans les moments palluHiiiues tju'il frappe à tour de luas et souligne les paroles de l'acteur par un étourdissant trémoht. 11 est également chargé d'annoncer, à coups redoublés, l'entrée des acteurs princiiiaux. C'est, à la fois, un appel à l'attention du public, une réplique ]>our l'artiste et une réclame ]»our les chefs d'emploi. De l'autre côté de la scène, dans les coulisses, se tient l'orchestre et un souflleur chargé des cantonades.

Les comédiens parlent en faisant beaucoup chanter la voix, qui monte et descend sur chaque phrase. Mais cela n'a rien de la nn^Iopée criarde et conventionnelle des acteurs chinois. Les Ja]ionais sont vraiment acteurs, et à part certaines habitudes théâtrales, comme celle d'exagérer les grimaces aux endroits dramaliciues, ils jouent aven beaucoup de naturel et non sans talent. Les rôles de femmes sont remplis par des hommes.

Indépendamment des acteurs, il y a sur la scène d'autres personnages vêtus de brun et que l'on est censé ne jamais voir. Les uns vont et viennent pour donner les accessoires ou faire ftmclionner les becs de gaz. Les autres portent au bout d'un bâton (horizontal) une bougie «ju'ils tiennent constamment devant la figure des acteurs principaux, pour mettre en lumière les jeux de physionomie. D'autres enlin se tiennent derrière les personnages pour glisser sous leurs vêtements un tabouret, (|uand ils veulent s'asseoir, leur jiasser un mouchoir, une tasse de; thé, ou les rafraîchir à grands coups d'éventail. C'est justement dans les scènes émotionnantes (|ue ces gnomes dramatiques interviennent, s'agitent, secondent les aelours, comme pour les soulager dans la douleur et l'émotion (ju'ils simulent.

Notre observateur a voulu tout voir, tout visiter, tout coniprcudrc. Après avoir examiné la salle et le public, s'ôlre rendu compte du jeu des acteurs et des coutumes scéniqucs, avoir établi les diffétreuces qui, sous divers rapports, existent entre ce théâtre et le nôtre, tant en ceciui touche les comédiens qu'en ce qui concerne les spccateurs. il a voulu connaître ce qu'on peut appeler l'envers du ritleau,

et de la salle est passé sur la scène. Il va donc, après nous avoir décrit l'une et l'autre, nous mettre au fait et au courant de ce qui se passe dans les coulisses; ainsi, il ne nous laissera rien ignorer sur le sujet qui no-is intéresse :

Pendant un entr'acte nous allons dans les coulisses, où règne une grande animation. En efTet, on prépare la plaque tournante.

Lorsqu'une pièce nécessite de nombreux et de rapides changements de décoration, on dispose deux décors accolés dos à dos. Le plancher de la scène peut tourner sur lui-même et, au changement, un groupe d'acteurs s'en va par la rotation, tandis qu'un autre apparaît dans un appartement tout différent. Cela permet même de représenter dei'x scènes simultanées, en faisant voir au public tantôt ce qui se passe d'un côté, tantôt co qui se passe de l'autre.

Les machinistes se sont mis à leur aise et n'ont gardé que leur koshimaki blanc el la blague qui ne les quitte jamais. La jeune maîtresse de la belle Siguenoi I) parait étouffer sous sa lourde robe de mariée. Quant à l'héroïne, elle n'y met pas tant de façons et, relevant jusqu'à la ceinture «es robes de grande dame, elle rafraîchit ses jambes masculines.

Les enfants des spectateurs ont envahi les coulisses, soit en passant à côté de la toile, soit en passant dessous. Les acteurs paraissent trouver tout naturel de voir leur scène transformée en écol : pendant la récréation.

Dans un coin, les musiciens accordent gravement, et avec un grand sérieux, des instruments qui n'arriveront jamais à être dans le même ton. C'est en vain qu'on essaie de mettre à l'unisson les timbales avec le gong et le tambour avec la guitare; car, en su|tposant (ju'on y arrive, les instrumentistes auront toujours soin, par amour de la recherche et de l'étrange, de fausser la note le plus possible, ce qui est le suprême de l'art musical.

Je remarque combien les types des acteurs sont beaux, délicats et distingués : soit par leurs traits naturels, soit jiar les lignes ({u'ils ajoutent en se grimant, ils reproduisent avec exactitude les nobles figures des peintures historiques.

Le 'ir de la scène se ni«t à frapper l'un contn.' l'autre, à coups

pre«s< . leux rectangles de bois; l'entracte est lini et le rideau tombe.

Car le rideau ne se lève pas. A la tin des actes, il se déploie horizontalement et avec lonteur pour laisser plus longtemps le spectateur sous l'i' -ion de la srène qui se continue: mai» k la lin des ontr'artes il

t/j;;,.,.. ...usquement, afin d'éblouir tout <l'un couji b- j)ul)lio par les splendeurs de la mise en «cène. Puis des valets retirent l'étoffe par hi coulisse. On cbang<f plusieurs fois de rideaux dans une même soirée. Ces toiles, C' de carartèrcs rursif» des plu.s fantasti(|u<;s, noir sur orange,

bla..- >. .1 hlni, viol<;t «ur rouge, avec des lisérés qui font relief, sont dus cadeaux qu'on fait aux principaux acteurs, qui voyagent avec leurs rideaux et leura costumes. Il va sans dire <jue plus un acteur a de rideaux, plu^ il est célehre, et que, l<irsf|u'on veut parler d'un comédien de grand talnnl, on di* ^"<-iit un homme qui a six rideaux. •

(Ij La pièce représ«!nti';o avait pour titre : les Aimlura dr la MU- Siyitcnoi,

Par tout ce qui précède, on voit que los Japonais jouent aujourd'hui la comédie à visage découvert. Il n'en a pas toujours été ainsi, et leurs acteurs étaient jadis masqués à la scène — ainsi que les nôtr(>s, d'ailleurs. En ce qui nous concerne, on sait, en effet, que non seulement nos anciens comédiens italiens, conservant l'usage de leur pays, ne paraissaient au théâtre que masqués, de même que les premiers farceurs de notre Hôtel de Bourgogne, mais que les premières pièces de Corneille, entre autres le Menteur, furent jouées ainsi. Le masque ne disparut môme chez nous que peu à peu, non tout d'un coup, el, pour certaines pièces au moins, il fut conservé plus longtemps qu'on ne serait porté à le croire ; on peut s'en convaincre en lisant ces lignes du Mercure de France, rendant coniple, en 1736, d'une remise à la scène des Fourberies de Scapin : — « Rei)rise des Fourberies de Scapin. Il y avoit, dit ce journal, dix ou douze ans qu'on n'avoit joué cette pièce. Dangevillo et Dubreuil y jouent les deux vieillards sous le masque. C'est la seule pièce resiée au théâtre où lusage du masque se soii conservé. »

Toutefois, tandis que les anciens avaient le masque tragique et le masque grotesque, il semble bien que chez nous l'emploi du masque se soit exclusivement borné aux pièces du genre comique, peut-être môme aux seuls r«^les ridic<iles. Je ne saurais dire si les acteurs de Kiolo ou de Yokohama ont renoncé au masque depuis aussi longtemps que les nôtres, mais je croirais volontiers que, pour eux aussi, son usage s'est boiné aux pièces, ou tout au moins aux caractères comiques. Dans la petite exposition théâtrale japonaise dont je m'occupe ici, on a pu voir, dans une vitrine, une série de « masques japonais anciens ayant servi au théâtre et aux danses de Nô. » Cette petite collection, tort curieus»\ comprenait seize masques d'hoiume, tous du genre grotesque, remarquables par leurs grimaces, el plus encore par celles des yeux que par celles de la bouche ; car ces yeux étaient tantôt démesurément ouverts, tantôt clignants d'une certaine façon, tantôt louchant, tantôt surmontés de sourcils absolument extraordinaires, prenant enfin toutes sortes d'expressions ridicules et burlcstiues.

On peut supposer, d'ailleurs, que les acteurs japonais actuels ne prennent pas moins de soin que les nôtres en ce qui concerne le costume et ses accessoires, sinon sous le rapport de l'exactitude historique telle que nous la comprenons (ît l'observons aujourd'hui, du moins pour ce qui est de l'ensemble et du détail de l'habillement considéré au ])ointde vue scéoique. La coiffure, entre autres, semble être de leur part l'objet d'une attention toute particulière, et l'on voit, par certaines estampes exposées, qu'ils prennent une peine infinie pour la disposer d'une façon, conforme à l'âge, au caractère ou à la condition du personnage représenté. Plusieurs de ces estampes nous montraient en effet toute une série de « perruques

de théâtre » et de coifiFures diverses qui témoignent de leur sollicitude à cet égard, du soin qu'ils apportent à cette partie importante du costume. Il t avait là des modèles de coiffures de toutes sortes, coiffures de princesse, de courtisane, de servante, de jeunes garçons, de jeunes filles, qui présentaient de très nombreuses variétés et suflBsent à nous donner une idée de la conscience qui préside chez eux à la pratique matérielle de l'art théâtral.

Une autre estampe, placée près de celle-ci, nous offrait précisément la vue de divers costumes de théâtre, pris celte fois dans leur ensemble et avec leurs détails les plus compliqués ; mais une autre, encore, attirait surtout les regards et excitait l'intérêt d'une façon toute particulière, d'abord par le fait de la scène qu'elle représentait avec un mouvement endiablé, ensuite en raison de son caractère éminemment populaire et du rare accent de vérité qui l'animait. Cette dernière nous montrait la « façade d'un théâtre au Japon », à l'heure évidemment où, près de commencer, le spectacle appelle à lui les amateurs d'impressions vives et de puissantes émotions. La place sur laquelle s'élève le théâtre est en ce moment remplie d'une foule aussi bariolée qu'affairée, composée de gens de tout âge, de tout sexe et de toute condition, riches ou pauvres, artisans ou bourgeois, qui accourent tous également au plaisir et dont la physionomie épanouie indique le contentement eu quelque sorte préventif. Hommes, femmes, enfants, les uns en famille, en bande, pourrait-on dire, les autres seuls, coux-ci à pied, ceux-là en chaise ou en voiture, débouchent de tous côtés, se pressent d'arriver non sans se bousculer quelque peu, se croisent, se heurlent, s'enlre-choquent, et finalement assiègent les portes du théâtre, où tous vont chercher, avec la joie attendue, avec l'émotion que doit leur procurer la fiction dramatique, l'oubli de la fatigue du joar, la consolation des soucis et des tracas de la vie quotidienne. Il 7 a là an fouillis humain que l'artiste populaire a su rendre d'une façon très heureuse, avec une verve humoristique et une vivacité de crayon très intenses ; tout ce monde vil, marche, court, s'agite, grouille dans un ensemble ph-in de couleur et de mouvement, dans uo tr>hu-bohu très amusant, très naturel h la fois et très carac téristique, et qui donne à celte gravure destinée au vulgaire toute la valeur d'un document original. On sent que cela est vrai, et pris sur le vif. Cela sert, eu tout cas, à nous prouver tout l'attrait qu'exerce, «ur le peuple japonais comme sur nous-mAmes, h* plaisir du fhéâlre.

Pour en finir avec le Japon, je n'ai plus qu'à signaler toute une collection de • hrochurcs japonai.s«'8 anciennes relatives au théâtre », brochures d'apparence Irès curieuse, ornées de nombreuses imagos et qui, parleur âge. tendent à prouver que l'art du théâtre est depuia fort looglenipf en honneur en ce pays, et une petite série de por-

— HS -

traits d'acteurs célôbres représeutés dans leurs principaux rôles; ces porlrails sont de simples caries photoi^rapliiées, et ces acteurs sont des artistes contemporains dont voici les noms: Sadanji, Kikougoro, Kikisiki, Danjiure. Je ne sais rien autre chose en ce qui concerne ces Febvre et ces Delaunay d'un pays si éloigné et d'un art si différent du n(Mre, pas môme s'ils sont décorés, pas môme s'ils sont professeurs au Conservatoire.

En dehors du Japon, cetlo pofilc exposition d'un caractôre si étrange et si savoureux perdait un peu lic sou unité et ne nous offrait plus que quelques documents épars, curieux encore sans doute, mais d'un intérêt ^econdaire et que ne rattachait pas entre eux une communauté d'origine. Nous nous trouvions en présence d'une série d'estampes ou de i)hotogiapliies représentant des scôncs ou des personnages que je no saurais décrire, et que je ne jiuis faire connaître très sommairemout qu'cMi reproduisant les courtes inscriptions dont chaque cadre était accompagné. L'un d'eux portait celte mention : 0 Acteurs siamois ; acteurs cambodgiens ; acteur annamite. » Un autre : « Chine : chanteurs et acteurs. » Un troisième : a Java : Ba^adèro et orchestre; Bayadi'ros; Orchestre, dit ('•ameloiuj ; Théâtre de marionnettes, dit Wayang - Koelis, » IMnsieuis autres enfin représentaient des danseurs et danseuses, des chanteurs ambulants, des acteurs, lutteurs, prestidigitateurs, orchestres, charmeurs de serpents, etc., de l'Inde et du Japon.

En somme, et quelque incomplète qu'ait été — et que ne pouvait manquer d'ôtre — cette modeste exhibition relative à la pratique de l'art théâtral dans les contrées de l'Extrôme-Orient, elle ne laissait pas, au moins en ce (jui touche le Japon, d'oll'rir un intérêt très appréciable. C'est la première fois qu'il nous était donné de trouver ainsi groupés, réunis dans une sorte d'ensemble, un certain nombre d'objets et de documents concernant l'art et les artistes de ce pays, et le peu (juc nous en savons anjourd'hui ne peut que nous inspirer le désir de les connaître davantage et de trouver les moyens de les étudier d'une faeon moins superficielle. Les relations établies à cette heure, l'échange fréquent des idées, la facilité relative des communications peuvent nous laisser espérer que ces moyens ne nous feront pas longtemps défaut, et que ce côté particulier de la civilisation d'un peuple si bien doué ;\ divers points de vue ne demeurera pas toujours mystérieux et caché pour nous. Et qui sait si, malgré la perfection de notre théâtre, nous ne pourrions pas faire de ce côté quelques utiles emprunts, qui nous dit que nous ne trouverions pas là pour lui les éléments d'une sorte de renouvellement, qui nous permettraient do le varier, de le fortifier et de le rajeunir?

Page 1