THEATRES ET SPECTACLES A L'EXPOSITION
Ce travail resterait incomplet si, pour le terminer, je ne réunissais ici quelques notes sur les divers théâtres, les spectacles de tout genre, de toute nature et de tous pays qui ont été l'une des joies et des distractions favorites des visiteurs de l'Exposition universelle. On sait que les organisateurs de cette entreprise merveilleuse, voulant faire une large part à la curiosité amusante, s'étaient propose de placer toujours l'agréable à côté de l'utile, et nul n'ignore de quelle façon siD£:ulierement heureuse ils avaient réalisé leur dessein. Au nombre des divertissements de toute sorte imaginés par eux se trouvaient donc plusieurs théâtres disséminés dans diverses parties de l'immense espace consacré à l'Exposition : à l'Esplanade des Invalides, dans le groupement formé par les exiiibitions si pittoresques et si savoureuses des colonies françaises, le théâtre Annamite; au Champ de Mars même le Grand Théâtre de l'Exposition, qu'ont rendu fameux les représentations des Gitanas espagnoles, le Grand Théâtre International, où la troupe égyptienne du khédive obtint aussi un grand succès, et les Folies-Parisiennes, qui, elles, n'étaient guère autre chose qu'un café-concert sans originalité particulière.
En dehors de ces théâtres, il faut au moins consacrer un souvenir rapide à qur-lques spectacles dont l'étrangeté était faite pour picjuer la curiosité du public avide de nouveautés. En premier lieu, le pavillon des gentilles et si gracieuses danseuses du Kampong javanais; puis, les exercices plus effrayants que réjouissants des Aïssaouas; la tente marocaine de la rue du (îaire, oîi les amateuis allaient contempler la d;inse du vmtre et les exploits du derviche tourneur; enfin, les séances du Concert tunisien, oîi, entourée de ses compagnes trAnait la b«'lle Fatma, (b* son vrai nom Hache) Bent-Fiiy. Quand nous aurons rapidement passé tout cela en revue, rini ne nous sera plus étranger de tout re qui couceroail le théâtre h l'Exposition universelle. •
LE Tll^lATRK A.VNAMITK
Ao point dr vue spécial qui nous occupe, h; <[(ni de l'ICxposition était rertainemcnt le Théàlre Annamite de l'ICsplanade de.s Invalides, qui pendant cinq mois, jour et soir, n'a cessé d'attirer la foule. C'ett qu'il y avait \h, pour nous autres Français, soit délicats et
raffinés, soit simplement curieux, la révélation d'un art inconnu, étrange, très brillant, dont, ignorants de la langue employée, nous no pouvions assurément saisir les détails, mais qui nous frappait a la fois non seulement par son caractère de nouveauté, mais, d'une part, par son accent de sincérité, de l'autre par sa bizarrerie naïve et par un mélange de luxe et de simplicité tout à fait jtarticulier. Ce spectacle curieux nous prenait d'abord par les yeux, et, quoique forcément étrangers à l'action qui se déroulait devant nous, notre intérêt finissait par être excité et par devenir très réel. Nous éprouvions là, presque instinctivement, le sentiment d'une forme d'art très intéressante, très intelligente, très compliquée, qui nous frappait surtout par son côté extérieur et plastique, mais qui certainement avait une valeur indénial)lc.
Dans les premiers jours de juin, a dit un chroniqueur, les visiteurs do l'Exposition qui se trouvaient, vers midi et demi, à l'Esplanade des Invalides, dans les environs du palais de l'Annani, ont assiste^ à un spectacle surprenant. Ils ont vu dtMiler une procession il'Annamites en grand costume d'apparat, le visage peint de bigarrures (étranges, marchant aux sons discordants d'un orchestre bruyant de tam-tam et de trompettes criardes, et j)réct'dés d'un mandarin à l'air farouche, qui se livrait à une mimique assez animée pour faire écarter la foule des curieux. Deux de ces Annamites portaient un Bouddha doré et les autres tenaient deux riches parasols à longs manches, des drapeaux multicolores de formes carrée et triangulaire, ou bien des hallebardes munies d'une large lame d'acier.
C'étaient les acteurs du Théâtre Annamite qui, avant d'inaugurer la scène sur laquelle ils allaient donner des représentations au public de l'Exposition, venaient placer solenuellemenl dans les coulisses, selon l'usage de l'Extréme-Oriont. l'image de leur idole, qu'ils avaient apportée de Saigon. Bouddha protège, en effet, l'industrie, les arts et la guerre, et sa présence est nécessaire à la réussite de toute entreprise. Aussi un bon Annamite ne saurait se soustraire à cette pieuse coutume, mémo sur l'Esplanade des Invalides, et le directeur de la troupe théâtrale de l'Exposition cohmiale n'aurait pas voulu ouvrir sa salle aux Parisiens sans s'être préalablement placé sous la haute protection de son dieu, dont la sérénité lui enseigne sans doute la résignation dont il a besoin pour faire jouer les pièces de son répertoire devant un public profane, (]\\i paraît tout déconcerté par le bruit assourdissant et discordant des instruments et par les cris aigus des acteurs. L'installation du Bouddha s'est donc faite avec tout le cérémonial accoutunfé, avec les prosternations et les invocations de rigueur, exactement comme elles se seraient faites sur le territoire de la Cochincbine pendant les pérégrinations de la troupe (i).
Nous verrons tout h l'heure ce que sont les jiratiqucs artisticoreligieuses dos comédiens annamites.
(1) Louis Rousselet : L' Exposition universelle île 18S9 (Paris, Hachette), in-8°.
Le Théâtre Annamite — dont l'inauguration officielle eut lieu le o juin — est une sorte de grand pavillon rectangulaire en bois, d'un aspect extérieur assez simple Lorsqu'on a franchi le contrôle, où se tient, impassible dans sa robe soyeuse d'un mauve clair et caressant, une jeune Annamite charmante, femme de l'interprète de la troupe, lorsqu'on a traversé un vestibule peint en bleu avec une bordure rouge, on pénètre, par une petite porte de forme orientale et tendue d'étoffes, dans la salle propement dite. Celle-ci, à peu près carrée, peut* contenir de quatre à cinq cents spectateurs. Sur trois côtés sont disposés, comme dans un cirque, des gradins s'étageant jusqu'à un promenoir qui s'étend tout au-dessus d'eux; le quatrième côté est occupé par la scène, qui mord profondément sur l'orchestre — ou le parterre, comme on voudra l'appeler. Cette disposition est exactement celle d'un de nos cirques, un jour de concert. Les places d'orchestre se paient o francs; les premières, 2 francs; les secondes, 1 fninc ; enfin, le promenoir, 50 centimes. On assure qu'avec ces prix le Théâtre Annamite n'a pas encaissé moins de 230, 0(K) francs au cours de sa saison. Il est vrai qu'il ne donnait pas moins de huit représentations quotidiennes : cinq d'heure en heure dans la journée, à partir d'une heure et demie, et trois le soir, à partir de huit heures! C'est à se demander comment les malheureux acteurs pouvaient y tenir. Ceux-là n'ont pas dû connaître beaucoup Paris î
Ces acteurs faisaient partie d'une troupe nomade comme celles qui, chez nous, parcourent les départements et s'en vont de ville en ville. C'est la mode aussi là -bas, ou il existo très peu de théâtres fixes et où les comédiens de la Cochinchinc, de l'Annam et du Tonkin parcourent ainsi le pays incessamment. La troupe do l'Exposition, qui vraisemblablement n'avait jamais entrepris une aussi ample cxcarsioD, est, dit-on, l'une des meilleures (ju'on ait connues à Saigon, et elle étend d'ordinaire ses voyages jusqu'aux provinces méridionales de la Chine, où ses grands drames si mouvementés obtiennent le plus vif succès. Kllc était réunie ici au nombre d'une quar.intainc de personnes, en y comprenant les musiciens (!) et les employés.
I^* directeur, Nguyeii iJông Tru. (jui est aussi l'auleur des pièces qu'il fait représenter el pour qui le théâtre est une véritable passion, est an jeune Annamite de vingt^rinq ans environ, le seul de son personnel qui sût dire quelques mots d»- franenis d'une Ineon à peu pr^ intelligible. L'un de ses premiers iirlintes élail Nj^'iiyet, un eoluique fort iiilcn-ssaut ; il y aviiil Thô, qui fuiHuit lo roi avec b«'aucoup de dignité et dont le viHage était fort expressif, puis Chô et Thinh, qui jonaiont leH mandarins; puis encore Qui, rcmarquiiblo dans ieii Norciem, Thap, I)ang, Kit, Phung... Knlin, contrairetnent
à la coutume aunamito, où, comme dans le théâtre antique, les rôles féminins sont tenus par de jeunes hommes imberbes, Xguyen avait amené ici deux jeunes femmes charmantes, Tani et (luonçf. (pii tenaient leur emploi de la faron la plus gracieuse (i).
Les acteurs annamites prennent leur art très au sérieux. Quelquesuns ont exai^éré sans doute eu assurant qu'ils n'abordaient la scène qu'après dix années d'études préparatoires ; mais il est certain que ces études sont d'autant plus im])ortan(es qu'il leur faut avant tout se familiariser, d'une manière absolue, avec la lani^ue des lettrés, lanjîuc toute spéciale et dans laquelle les pièces sont écril(>s, qu'ils doivent apprendre les rôles de tous les ouvrac;es du répertoire, (ju'ils sont tenus à certains exercices physiques relatifs aux marches et aux danses à exécuter sur la scène, enfin (ju'ils sont oblii;és à un exercice d'un autre genre pour amener leur voix au diapasoti cffroyabhnnent aigu (|ui leur permet par instants non de jjarler, mais de crier, de hurler, si l'on jx'ut dire, de façon à couvrir jusqu'au bruit (le leur orchestre j)ourtant si bruyant.
En dehois de leur talent, ils poussent fort loin la science du costume, et surtout de ce qu'on peul appeler le r/ritufif/c. L'art de « faire sa ligure. » comme disent nos comédiens, est en ell'el pour eux fort important et autremei;! coiupliqué. C'est que l'acteur annamite ne doit pas seulement indiquer, par l'aspect de ta physionomie, son âge et son rang social: grâce à certaines conventions, il faut aussi qu'il fasse connaître exactement, dès son entrée eu scène, la position qu'il occupe dans la vie, de telle sorte fjue le sj)ectat,eur ne s'y puisse tromper. Ainsi, un roi ou un prince ciii sang royal doit avoit le visage recouvert d'ocre rouge, sans autre tatouage, tandis qu'un mandarin chef d'armée, un pirale chef de bande se zèbre la figure de blanc et de noir de façon à présenter la l'ace d'un tigre, dont il porte d'ailleurs h^ nom comme un titre; avec cela, des moustaches effarouchantes, rouges ou noires, et des barbes invraisemblables. Quant au mandarin civil, il est presque toujours marqué d'une teinte grisâtre, avec une longue barbe tombante, attribut de l'âge, de la sagesse et de l'expérience. Pour ce qui est des serviteurs, ils ont simplement une ligne blanche ou noire sur les joues, parfois des espèces de lunettes dessinées autour des yeux, et c'est tout. Ajoutons que les femmes ne se griment jamais.
Les grands personnages sont revélus du costume d'ap])arat en usage dans les circonstances solennelles : grande robe à larges manches en soie richement brodée, dont les dessins, de couleurs très diverses et très voyantes, fij^urent des animaux fanU'istiques ; un
(i) On n'est pas iracconl sur leurs noms, car certains chroniqueurs les ont pn'.sentées au public sous ceux de Tau i-t Tu.
cerceau qu'ils ont autour de la taille, à uue certaine distance des hanches, permet de relever, eu arrière et à sa hauteur, deux pans de la robe, de telle façon qu'ils ressemblent aux ailes de certains canards chinois. Pour coiffure, un casque doré en forme de tiare, souvent orné de plumes, qui se porte un peu eu arrière et qui recouvre les cheveux, noués sur le sommet de la tête et enveloppés d'une sorte de serre-tète noir. On comprend, en les voyant ainsi vêtus, les scènes que leurs peintres reproduisent sur le ventre des potiches. Le costume des femmes est d'une richesse extrême et plein de grâce ; leur coiffure esl charmante, et elles portent leurs robes de soie et de brocart avec une rare élégance. Elles sont chaussées. Si je fais cette remarque, c'est qu'elles sont à peu près les seules qui se permettent ce luxe. Dans une de leurs pièce?, j'ai vu tous les acteurs pieds nus, à l'exception d'un seul mandarin.
J'ai parlé de la ferveur loligieuse des acteurs annamites, pour qui le culte de Bouddha s'enchevêtre avec le culte de l'art. Nous les avons vus placer l'image de leur dieu dans l'intérieur de leur théâtre pour implorer sa protection. 11 faut ajouter qu'ils n'entreraient pas une fois en scène sans faire leurs dévotions devant cette inuge. Un écrivain qui pendant leur séjour ici les a pratiqués d'une façon toute spéciale, qui lésa bien et de près étudiés, M. Ernest Launiaun, en parle ainsi à ce sujet, en décrivant les coulissBs et l'autel devant lequel ils font leurs invocations (1):
Nous sommes dans un endroit qui lient du foyer et du temple. C'est une sorte dr loin: couloir percti de trois baies ouvrant de plain-pied sur la scène et mas<ju<'es de draperies en portières. Au ccnlrc, accotée au mur du fond et face à la baie centrale, une petite table tendue de rouge. sorte d'autel formant un carré dont la face, qui rentre d'une dizaine de cenli' au centre, permet aux deux coins de se dév«lo|i|)er en avant.
Ce c^.. . ■ bois rouge esl enjolivé de lignes d'or qui exécutent leurs méandres en fines nervures capricieuses ; les coins seuls, plus lourds, présentent un encbevélremenl de caractères mystiques, légendes attestant le m^'rite et la valeur de» Dieux .
Cet autel esl recouvert, à son centre seulement, d'une sorte dt! toit plat simulaol la tuile, en bois de teck. A son ombre trois fauteuils ou font alTaléa, en de ridicules positions de marionnetlcs, trois bonsii habilk's d'un pantalon blanc et d'une veste verte li bciuluns d'or.
I , ..i.-it ce premier groupe, deux iionsliommus sonl éguiement assis ii
gauche et à droite, lorle de gardiens du teiuplu et qui semblent cbargés de la garde perpétuelle des idoles. Devant, et dans un buisson d'odorantes
't' Il n\ a pa* a proprement parler de ciiulisacs, puisque la scène, r lit nue et sans dénirs, n'e<«t qu'une estrade élevée sur l'un dos c^it^s (le la salle. C'eit l'etpaco lilué derrière celt4) estrade, c'est-à-dire ce (j ' ' ' ' 1 du (héàlre, qui tient lieu tout ù lu fois de loges, di; :.-, . - .r. ■
baguettes éteintes, une baguette allumée laisse flotter son parfum mystérieux dans l'air alourdi (I), et à ses côtés des fruits et des gâteaux d'offrande attestent aux dieux du dévotisme des acteurs. Avant d'entrer en scène, l'artiste s'arrête devant cet autel, joint les mains et, d'un geste lent, les lève et les abaisse trois fois, demandant au dieu la faveur dun p'ublic indulgent et la force de remplir son i)énible rôle (i).
Voyons enfin ce qu'est la scène du Théâtre Annamite. Pas autre chose qu'une estrade, je l'ai dit, sur laquelle, comme au Japon, les acteurs sont entourés de trois côtés par le public. Cette estrade, à laquelle on pourrait plutôt encore donner le nom de plate-forme, car elle est entièrement découverte, peut avoir environ dix mètres de hui^e sur quatre de profondeur. Pas de rideaux, pas do décors, à peine quelques accessoires indispensables. Les entrées et les sorties se font toutes forcément par le fond, lequel présente, ou l'a vu, trois baies, fermées par ilcs tapisseries éclatantes. Entre ces baies et au-dessus d'elles la cloison, qui forme le fond du théâtre et qui sépare la scène du foyer (ou des coulisses, comme on voudra), est partagée dans sa })artit^ supérieure eu trois panneaux sur lesquels sont peints, en couleurs voyantes, les épisodes les plus animés des drames les plus émouvants du théâtre uuuamite (3).
(1) On se rappelle ces petits paquets de baguettes rouges odorantes que, pour dix centimes, de jeunes Annamites offraient et vendaient au public sur l'Plspianade des Invalides.
(2) Art el Critique, 1889, n» 16.
(3) La cloison qui se dresse au fond de la scène est partagée en trois grands panneaux qui occu])ent la partie supérieure. Nous avons assisté au travail des peintres annamites qui ornent ces panneaux de scènes empruntées au répertoire des drames les jilus célèbres.
Rien de plus curieux que le spectacle de leur babileté. Il se trouvait justement que chacun do ces trois panneaux était à un degré différent d'avancement, esquisse, dessin, peinture. L'esquisse est à peine indi(juéo par un trait vague, imperceptible, au cbarbon, qui enveloppe les formes générales de la scène. Le dessinateur vient ensuite avec un pinceau trempé dans la couleur noire. Avec une étonnante sûreté de main, il pousse le trait, il établit les ombres, les reliefs, et les moindres détails des figures. Les personnages naissent sous sa main, sans retouche, sans hésitation, immédiatement. Tantôt il commence par une main, tantôt par un ])ied, qu'il trace avec une infinie délicatesse ; puis les corps sont dessinés à grands traits de pinceau, avec les plis des vêtements. Une partie n'est abandonnée qu'après être achevée. Rien de plus amusant que la confection des figures. On voit sortir d'abord une moustache hérissée, effrayante; puis des yeux féroces se superposent à la moustache ; enfin le tour du visage, les traits et les coiffures se détachent comme par enchantement.
Quand le dessin est fini et poussé très loin, il est livré au peintre. Celui-ci a une demi-douzaine de petits pots remplis de couleurs écla-
Là, comme chez nous, de nombreuses conventions, qui, après tout, ne sont pas plus grossières que les nôtres, bien qu'elles nous paraissent étranges parce que ce ne sont pas celles auxquelles nous sommes accoutumés. D'abord, comme il n'y a point de décors, il faut bien, d'uue façon quelconque, donner au spectateur la pensée, l'illusion du lieu où le transporte l'action. Le procédé, comme on va le voir, est d'une simplicité élémentaire, et c'est M. Ernest Laumann, déjà cité, qui va nous le faire connaître :
Une scène se passe-t-elle dans un palais, une table, des sièges, font la décoration. Au contraire, si elle a lieu dans la campagne, au bord de Teau, une natte fait la rivière. Dans un pays montagneux, un tabouret représente la montagne, et enfin, si, comme cela arrive souvent dans les pièces annamites, une scène se passe dans le ciel, le même tabouret va figurer un nuage. Nous pourrions multiplier encore ces exemples, mais ceux-ci sufiQsent pour démontrer à quel naïf point de départ en est encore le coté scénique de l'art dramatique en Extrême-Orient.
Voici pour les décors ; passons aux personnages. Un mandarin conduit une armée à la guerre ; ce mandarin est à cheval ; une simple cravache qu'il tient attachée au poignet et dont il se sert quelquefois pour frapper sa botte de.feutre, indique le fait aux spectateurs. Si, comme nous le disions plus haut, le ciel devient le lieu de l'action et que l'un des personnages soit doué d'un pouvoir magique qui lui permet de voler, deux petits drapeaux attachés sous les aisselles figurent les ailes. Le 'public n'en demande jamais plus, tant l'hyperacuité de leur sens inventif sait suppléer à l'Insuffisance des moyens employés. Et il est à noter qu'en Annam le théâtre est très en faveur, aussi bien pour le public lettré que pour celui de la caste inférieure (1).
Comme dans tout l'Extrême-Orient, les pièces du théâtre aunamile sont des espèces de longues épopées dont la n^présentatiou exige plusieurs jours, et qui sont divisées en épisodes importants dont chacun forme un spectacle complet. Ces divers fragments portent tous le même titre général, mais avec un sous-titn; particulier à chacun d'eux. Ce sont pour la plupart do grands drames à l'uction très compliquée, oîi l'élément militaire joue un grand rôle, et où cette action se déroule à travers des duels, des meurtres, des
tant«a. Aucune trace de palette. L'arUnic prend d'abord le pot de rouge, et, en un clin d'ii-il, il a couvert tous les esitaccs, niémc les plus jietits, réservé» à la couleur rouge ; de même pour Ii!m autroH nuancus, cl la décoration te trouve ainsi «.-omplëte et parfaite, grâce à la division du travail. Cet ouvrier» font truvre d'artiHl«! par le» réHultat», non par I<!8 moyen». II ' ' ' '' »onl •: (\*'H IVnfaiic'î ù p<!itidri; ••(•h Horlf» do
•'i, 1- ... bcKOifi ,.-i»»e m d'cludu». Il» font cola df dur, fa •
Cilemont, , ;it, rapidiimeol.
(i) Art et Cnlufue, IHH'J, w 16.
vi'Ugeaiices, dt-s combats, des poursuites, des trahisons, le tout eutremêlé de tlanses, de corlèj^cs et de défilés de toutes sortes. L'élémeut passionnel n'en est pourtant pas exclu, et l'on y trouve parfois des scènes d'amour touchantes et expn>ssives. De même, la fantaisie s'y mêle parfois au drame et y insère une note toute particulière. Voici d'ailleurs une analyse aussi exacte que possible de la première pièce que les acteurs annamites ont ollerle au public de l'Exposition, te Roi de Duoiuj :
Un jour, Cliieu-Oû invite son beau- frère, le roi de Duonp, Ly-Tion{^- Vuong, ù venir assister ;i un festin (ju'il donne, en vassal res])ecluoux, à son maître et à son parent.
Mais voici que quatre mandarins jjorvers conseillent à Ghieu-Oû de se dt''l)arrasser du roi et de monter sur le trône, La convoitise chucliole aussi ses conseils dans l'esprit de Cliieu-Uù, qui consent à tramer dans l'ombre un attentat horrible contre la personne sacrée du roi.
Au loin, les fanfares éclatent en notes joyeuses et triomphales, annonçant l'arrivée de T.y-Tieng-Viiong, (jui descend devant le palais au milieu de l'allégresse et des honneurs.
Mais Ly-Tieng-Vuong a trois mandarins (idèles et fervents qui veillent sur leur maître. Ils ont surpris les allures suspectes des mandarins Thiet- Iloai, Thiet-llô, Tbiet-Long et Tliiet-lMiuong, et ils conseillent au roi de fuir une hospitalité (jui cache des traîtrises et peut-être des meurtres silencieux.
Le roi, pris de crainte, s'enfuit avec ses mandarins, et les voilà errants dans les ri/ières bleutées ; en passant sur le fleuve, Auh Trung (le hasard meurtrier) fait que l'un des mandarins se noie et Ly-Tieng-Vuong reste avec ses deux seuls amis.
Chieu-Oû, voyant ses projets dévoilés et son ambition mourir à l'aube de la réussite, envoie les quatre mandarins, accompagnés d'innombrables guerriers, à la poursuite du roi.
Il ne faut jtas que Ly-ïieng-Vuong regagne son royaume et la demeure paisible oii ses épouses désolées attendent son retour.
Thiet-IIoai, Thiet-IIô, Thiet-Long et Thiet-Pluiong arrivent avec leur troupe, le roi est cerné et les régicides mettent le feu aux jilaines inhnies pour faire mourir le roi.
Dans l'incendie, Tliiet-Phuong perd la vie.
Mais ne voyant pas revenir le roi, le lils adoptif de Ly-Tieng-Vuong rassemble aussi des troupes et accourt au-devant de son maître.
Il rencontre les armées du traître, la bataille s'engage, terrible, les hommes tombent, Kntin. le roi est sauvé et revient au milieu de l'allégresse générale, précédé et suivi des armes étincelanles des guerriers, sous le chaud soleil qui fait miroiter les co aux plis ondoyants et dans le concert des lay de joie de tout un jieujjle jjrosterné.
Les acteurs annamites nous ont représente ici quatre des pièces de leur répertoire; mais do ces quatre pièces, trois n'étaient, selon ce que j'ai dit plus haut, (^ue des épisodes d'un grand ouvrage inti-
tulé le Roi de Duong. La première, qui portait ce titre, est celle dont on vient de lire l'analyse ; la seconde, qui en était la suite, avait pour sous-tilre Xuy-Ho (Cinq tigres mandarins), et la troisième, suite de celle-ci, était intitulée Vo-fJaû. La quatrième, indépendante des précédentes, était une féerie qui avait nom Lé Hué (La Rose', une féerie sans trucs et sans changements à vue, où l'imagination du spectateur doit faire beaucoup de frais pour se représenter ce qu'on ne peut offrir à ses yeux.
Mais on pense bien que pour les spectacles donnés à l'Esplanade des Invalides, et dont la durée n'atteignait même pas une heure, il avait fallu pratiquer de larges coupures dans le dialogue et dans l'action de chacune de ces pièces. Restaient-elles suffisamment intelligibles:' c'est ce qu'aucun spectateur parisien sans doute ne saurait dire. La curiosité du public cusmopulite de l'Exposition était uniquement excitée par le spectacle des yeux, si nouveau, si curieux, si étrange, parfois si saisissant, si différent surtout ^e tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour en Europe.
Décrire ce spectacle n'est pas chose facile. Nulle surprise d'abord pour commencer, puisque la scène, que ne cache aucun rideau, est immédiatement visible au spectateur dès qu'il pénètre dans la salle. Avant la première entrée des acteurs, quatre musiciens, aux instrum<nts criards et discordants, viennent y prendre place, deux à droite, deux à gauche ; un cinquième, placé dans un des angles du fond, est chariré d'une sorte de grosse caisse dont il se sert en conscicnce. Ces cinq « artistes, » du reste, n'interrompent pas un seul instant, tout le long de l'action, leur musique enragée Enlin la pièce commence, et dès l'abord on est étonné des cris farouches, des hurlements forcenés auxquels, dans certaines situations, se livrent les acteurs ; ces cris effroyabl<;ment stridents, mais plus prolongés que les sitHcts de nos locomotives, sont véritablement déchirauls pour nos oK-illes lorstju'ils sont poussés à la fois p;ir plusieurs d'entre eux, comme il arrive fréquemment. Ils y joignent parfois une mimique effréné*', mais qui ne laisse pas d'ôtrc par instants très expres- •iîe, et l'on se demande comment, avec les peintures de leur visage, avec leur» moustaches hérissées, leurs barbes épaisses, ils peuvent donner à leur physionomie tant de mobilité et des aspects si <livers. Leurs jeux de .s<-<';ne, dans les épisodes dramiiliques, sont véritablemeat ezcessifH, et ii leurs cris aigus se joignent des gestes on linéique sorl<; épile|itiquos et les mouvements les plus étranges.
)*ais, à des Hcenes très animées succèdent de temps à nutre des d •« tranquilles, dans |eH(|uelH ile parlent avec hoaucoup de
cauij- et de naturel. Mais, ce qui est curieux, ce sont les combats, \,,u ,,.,'. ...;i,,f^ icg cortèges, qu'.it'.coinpagnent les hurlements ordi- L'i ■» ces poursuileH, dans ces <'ortet'e9. on voit se produire
ce qu'oj) a laal raillé uaiiuère dans ceux de uos théâtres oîi l'on jouait des pièces militaires; c'est-à-dire que pour faire illusion sur le nombre, les figurants (jui sont entrés par l'une des portes ilu fond et qui. après avoir traversé la scène, sont sortis par l'autre, rentrent en courant par la première pour ressortir par la seconde cl recommencent cinq ou six fois ce manège. Dans ces parties de l'action, tous les personnages se livrent à un mouvement endiablé, à un bruit infernal, et (ceci est une île leurs nombreuses conventions) ils sont excités et surexcités par le régisseur, qui ne se gène pas j)our pénétrer sur la scène, où sa présence et ses exl^ortations maintiennent chacun dans le droit chemin.
Parfois le chant ou la danse vient se mêler au ilialoguc, mais seulement pour les personnages prenant part à l'action, car les figurants ne chantent ni ne dansent jamais. Dans une de leurs pièces j'ai vu une des deux femmes ije ne saurais dire si c'est Tani ou Guongi faire preuve dans une sorte de mélopée langoureuse il'une voix, ma foi ! fort agréable. Quant à la danse, elle n'oifie guère autre chose que des attitudes. Pour les hommes, elle consiste surtout à se tenir en équilibre tantôt sur uue jambe, tantôt sur l'autre, à tourner sur soi-même les bras en avant, soit la main fermée avec deux doigts levés à la faeou sacerdotale, soit la main tout ouverte et la paume proj(>tée en avant ; pour les guerriers, elle se termine par une sorte de saut périlleux accompagné d'un grand cri. En ce qui concerne la femme, c'est plutôt une série de gestes lents et Inrmonicux, empreints d'une rare souplesse, par lesquels elle décrit autour de son corps, divers signes d'un caractère particulier.
Certaines scènes sont tout à fait singulières; ainsi dans Vo Jlaû, celle ou l'on voit Ky-Loan-Auh, éi)ouse du pirate Tiet-Guong, jjrise on scène des douleurs de la maternité. Elle s'éloigne alors vers le fond, tourne le dos au ])ublic et s'accroupit par terre, pendant que sus serviteurs, se groupant autour d'elle et formant un demi-cercle, la cachent complètement aux yeux des spectateurs. Puis, lors(jU(! l'événement s'est produit, elle se retourne, timant dans ses bras une poupée ([ui ligure le jeune cit(jyen auquel elle vient de donner le jour. Cela est d'une étonnante naïveté.
En résumé, le Théâtre Annamite a été, à son i)oint de vue spécial, l'un des attraits les plus curieux de l'Exposition universelle. Si, par le fait de notre ignorance de la langue, il ne pouvait nous donner une idée même approximative de la valeur littéraire des œuvres qu'il faisait passer sous nos yeux, il nous a du moins familiarisés avec le côté extérieur et plastique d'un art sous ce rappoit très particulier, très riche, très brillant, il noUs a mis au fait de coutumes scéniques absolument dill'éreutes des nôtres, dont nous n'avions
auÊuue notion, et si malheureusement nous étions dans l'impossibilité d'apprécier le talent des acteurs, aussi bien que la nature des pièces jouées par eux, le spectacle qu'ils nous ofïraient n'eu était pas moins digne de nous inspirer un intérêt très réel et très vif (1).