‹ Le théâtrè a la maison. Illustrations d'Amédée LynenChapitre 16 sur 65 · SCÈNE III Les Mêmes, PIERRE, accourant · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, PIERRE, accourant

PIERRE, se jetant sur l'homme et s'accrochant à son habit.

Laissez là ma sœur... Au secours! Au secours!... Père, père, venez vite... Au secours!...

L'HOMME, lui donnant sur la main un coup qui lui fait lâcher prise.

A bas les pattes, eh ! petit drôle !

PIERRE, se raccrochant à lui.

Vous ne vous en irez pas. Je vous déchirerai. Je vous mordrai.

(Il se jette sur lui et essaie de le mordre.) L'HOMME, se rejetant en arrière.

Voyez-vous ça ! Ce petit coquin, c'est qu'il mordrait, vraiment ! Tenez, voilà votre sœur. C'était. pour rire, pourvoir si vous aviez du courage. Ah! ah! ah! a-t-il l'air furieux!...

ÉLISE, derrière son frère.

Pierre, allons-nous-en...

PIERRE

Et les vaches!... (Ai'Homme) Méchant, vous êtes laid, vous irez en prison.

L'HOMME, riant.

Mais non, mais non : c'était une farce, pour m'amu- . Vous voyez bien que je vous ai rendu votre sœur; et pourtant je pouvais l'emporter.

PIERRE. (Élise est toujours derrière lui).

Pas du tout! Je ne vous aurais pas quitté.

L'HOMME, se rasseyant sur l'arbre.

Eh bien, je vous aurais emporté aussi — là, dans le bois, où il ne passe personne. Mais je ne voulais pas : je voulais rire, voir si vous aviez peur. — Et vraiment, vous n'avez pas peur, Pierre?

PIERRE, qui se tient à distance.

Non.

l'homme.

C'est bien, ça, mon petit homme. La jeune sœur, qui a un si aimable visage, elle a peur tout de suite. Elle crie comme si on l'écorchait.

1 IERRE

Pourquoi ne la laissez-vous pas tranquille?

l'homme.

Eh! pourvoir... Mais maintenant, c'est fini. Vous pouvez vous asseoir sans crainte. Nous causerons

ensemble. Et quand je serai reposé, je vous quitterai. Avez-vous déjà vu une grande ville?

PIERRE

Non.

l'homme.

Oh ! c'est si beau ! Les maisons sont hautes comme ces arbres. Il y a de grandes églises avec des clochers quatre fois plus hauts que celui de votre village. Les rues sont pleines de monde, de voitures, et les beaux magasins sont remplis de belles choses en or, en argent, en cristal, en porcelaine, démontres, de bijoux, de chaînes, qui reluisent à faire mal aux yeux. C'est ça qu'il faudrait voir ! Et puis une masse d'enfants bien habillés, avec du velours et de la soie, que leurs mamans conduisent à la promenade. Je suis sûr que vous voudriez être ainsi habillés, hein !

PIERRE

Pour garder les vaches?

l'homme.

Oh ! non ! Vous ne feriez plus rien que jouer. On vous donnerait de bonnes choses à manger ; vous iriez en voiture et à cheval...

PIERRE

A cheval aussi ?

l'homme.

Certainement, sur un petit cheval avec une longue crinière et une longue queue noire, et vous seriez sur

une belle selle de cuir jaune, et vous iriez au trot, puis au galop. Tout le monde vous regarderait; on dirait: Voyez donc, ce petit garçon, qui va à cheval comme un homme!

PIERRE, se rapprochant un peu.

Ça, oui, j'aimerais bien. Et à qui serait le cheval?

l'homme.

A vous, à vous tout seul. Il vous obéirait, vous lui donneriez à manger, et personne ne le monterait que vous. Et la petite sœur aurait de petites amies gentilles comme elle, pour jouer à la corde et au cerceau.

ÉLISE, timide, toujours derrière Pierre.

Qu'est-ce que c'est que ça?

l'homme.

Un cerceau ! C'est un grand cercle en bois, comme ça, qu'on fait tourner en courant.

PIERRE

Et père, et mère, qu'est-ce qu'ils auraient?

l'homme.

Ils viendraient aussi; on viendrait les chercher bientôt. Ils auraient aussi de beaux habits et ils mangeraient de bonnes choses...

PIERRE, s'asseyant à l'autre bout du tronc d'arbre.

Alors, venez à la maison dire tout ça à père et à mère.

L'HOMME, doucement, très insinuant.

Ah! bien; je le vois, vous viendriez volontiers avec moi. Et vous avez raison : vous vous amuseriez toute la journée, et la nuit vous auriez un bon lit, bien doux, bien chaud l'hiver, pour dormir. Et la petite Élise, comme elle serait contente ! Comme elle jouerait ! Comme elle rirait! Tenez, regardez la jolie poupée!

(Il tire une poupée de la poche de sa redingote.) Avez-VOUS déjà VU

une poupée aussi bien faite, dites, Élise? Ne croirait-on

pas qu'elle Va parler ? (Il tend le bras et présente la poupée ; Pierre s'approche et Élise le suit.) N'auriez-VOUS pas grand

plaisir à jouer avec cette poupée, qui a de si beaux yeux bleus et des cheveux blonds ? Prenez-la ; elle est si légère...

PIERRE, à Élise.

Allons, prenez-la; vous la rendrez après.

ÉLISE

Est-ce que je peux?

PIERRE

Puisque le monsieur veut bien.

ÉLISE, reculant encore.

Je ne l'aime pas... l'homme.

L'HOMME, riant.

Oh ! la petite sauvage ! Comme elle a de la rancune ! Prenez la poupée, pour voir. Elle ne vous mordra pas... Et j'en ai encore de bien plus belles, plus

grandes, à la maison. Si vous veniez avec moi, ce serait pour vous. Donnez-lui la poupée, Pierre.

PIERRE, passant la poupée à Élise.

Vous pouvez bien la regarder, puisque le monsieur le permet.

ÉLISE

Il m'a fait peur; il est méchant.

l'homme.

C'était pour rire.

ÉLISE

Eh bien, donnez la poupée à père ou à mère, pour moi, à la maison...

l'homme.

Ah ! non ; je donne la poupée si vous venez avec moi. Vous serez si contents tous les deux si vous voulez me suivre. Le beau petit cheval, avec sa selle, de beaux habits, brodés d'or et d'argent, des poupées grandes comme de petites filles, tout sera pour vous. Nous irons partout, vous connaîtrez beaucoup de monde; on viendra vous voir et vous aurez tous les jours plus de plaisir. Et puis votre père et votre mère viendront vous retrouver... Hein! n'est-ce pas gentil ainsi ?

PIERRE

Allez parler à père, au village; nous allons revenir avec les vaches.

l'homme.

Non. Je n'ai pas le temps. Il faut venir avec moi.

(Il se lève.) ÉLISE.

Voyez, Pierre, comme il est encore méchant.

PIERRE

Nous n'irons pas!

L'HOMME

Je vous ferai bien venir. Je suis plus fort que vous ; je vais vous lier avec une grosse corde.

PIERRE, fuyant avec Élise.

Au secours, au secours !

L'HOMME, les rejoignant tout de suite.

Si vous criez, je vous battrai, je vous tuerai.

(Il en prend un de chaque main par le bras.) PIERRE et ÉLISE.

Père, père ! Au secours ! au secours !

L'HOMME

Allons, en voilà assez! Je vais vous emporter. Et si vous criez, je vous tuerai...

(Il les prend à bras le corps, malgré leur résistance ; ils ne cessent de crier : au secours ! Mais l'homme les entraîne vers le bois et il va y pénétrer.)

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