MADAME MAUREL, MADEMOISELLE JOSÉPHINE
MADAME MAUREL, s'asseyant.
Il fait un froid !... Je suis toute transie...
JOSÉPHINE
Approchez- vous du feu.
MADAME MAUREL
Aurons-nous Mme Ballut et son aimable enfant, ce soir?
JOSÉPHINE
Je les attends... Du moins je pense qu'elle amènera son fils... qu'elle abandonne le moins possible.
MADAME MAUREL
Vous êtes bien bonne, savez- vous? de supporter toutes les polissonneries de ce gamin. En voilà un morveux mal élevé !
JOSÉPHINE
Oh ! il est si jeune ! C'est pour sa mère que je ne dis rien. Vous savez qu'elle est la fille de mon petit-cousin le major Destambert, et que Mme Destambert était intimement liée avec ma mère à moi. C'est des souvenirs de famille... Que voulez- vous, ma chère, il faut pourtant bien se soutenir un peu et se faire des concessions... Pour qui fera-t-on des concessions si on ne les fait pas pour ses proches? Est-ce que je n'ai pas recueilli Jeannette il y a trois mois, quand elle s'est trouvée toute seule, sans fortune?...
MADAME MAUREL
Vous avez...
JOSÉPHINE
Je vous le demande, qu'est-ce qu'elle serait devenue? Une fille toute seule... elle aurait peut-être mal tourné, et c'est ma cousine ! Quel déshonneur, ma chère!... Voyez-vous mon nom dans un journal, avec des réflexions sur les prouesses de Mlle Jeannette Pulz- Dulacq? Ce serait à en mourir... Non, non : j'aime mieux l'avoir sous les yeux... et la tenir sévèrement. N'est-ce pas un grand service que je lui rends ?...
MADAME MAUREL
Si fait certainement... On ne...
JOSÉPHINE
Elle est romanesque... Elle croirait tout ce qu'on lui dirait. Je pense que Jeannette est une honnête fille, mais elle a lu et elle lit encore des romans ; j'ai dû lui ôter sa lampe pour le soir : elle lisait dans son lit.
Maintenant elle monte avec un rat de cave, et de temps en temps je vais la surprendre pour voir si elle n'a pas acheté une bougie à mon insu...
MADAME MAUREL
Ma foi ! ma chère, je ne suis pas aussi regardante avec Clémence... Il est vrai qu'elle a trente-neuf ans... L'âge de raison est peut-être venu.
JOSÉPHINE
Il n'est jamais venu, soyez-en sûre... Ainsi, vous connaissez le colonel Cardont, n'est-ce pas?... Mais si, vous ne connaissez que lui... Il demeure au coin de la rue... une maison à porte cochère, peinte en jaune, avec une girouette qu'on entend d'ici quand il fait du vent... Mais si, mais si... qui a deux filles sur le retour, sèches comme des harengs saures... Ah! vous y êtes! Eh bien, sa sœur, à quarante-six ans... C'est l'année passée, au printemps... (on entend sonner.) Tenez, ce sera Mme Ballut : je vous raconterai la chose un autre jour, un vrai scandale. Le colonel en a eu une attaque d'apoplexie...