SCÈNE IV
Les Mêmes, MADAME BALLUT, THEOPHILE.
MADAME BALLUT.
Bonsoir, mesdames, bonsoir, ma cousine. (Elle embrasse M"* Joséphine.) J'ai amené Théophile, mais il a bien
promis d'être sage comme une image. M. Ballut est sorti ; je ne pouvais pas laisser l'enfant seul avec la servante. Est-ce qu'on peut se fier à ces gens sans éducation?
JOSÉPHINE
Bien sûr que non ; vous avez bien fait de le prendre
avec VOUS. Bonsoir, Théophile. (Elle embrasse 1 enfant.)
D'ailleurs, le voilà un grand garçon, maintenant, et il ne voudra pas être grondé. Approchez-vous du feu. Il fait froid.
MADAME MAUREL
Je crois que nous allons avoir un joli hiver.
THÉOPHILE
Le chat ne veut pas me faire place. . .
JOSÉPHINE
Mettez- vous là, sur le côté...
THÉOPHILE
Non, je veux la place du chat. Qu'il s'en aille !... C'est un animal, n'est-ce pas ?
MADAME BALLUT.
Allons! vous allez déjà commencer ?
THÉOPHILE
C'est une bête... Il doit s'en aller... (Un coup de pied au cfaat, qui miaule.) Tenez, il veut me mordre...
MADAME BALLUT.
Laissez-le tranquille...
JOSÉPHINE
Le voilà parti; asseyez-vous, Théophile. Soyez gentil...
MADAME BALLUT.
Et ne brûlez pas vos souliers en les fourrant dans le feu. . .
THÉOPHILE
C'est pas ma faute. J'ai froid !
MADAME MAUREL
Le fait est que moi-même je ne sens plus mes pieds... Quand on pense qu'il y a des gens sans feu, presque sans vêtements, et qui ne mangent que tout juste de quoi ne pas mourir !...
MADAME BALLUT.
Oh ! On exagère beaucoup ! (Théophile se lève et va sournoisement de l'autre côté de la cheminée, près des chiens.) Il y a des
pauvres qui n'ont pas d'autre métier que d'avoir faim et froid et de se faire de bonnes rentes par ce moyen-là. Ma chère madame Maurel, les gens sont si coquins, savez- vous? le jour d'aujourd'hui !
MADAME MAUREL
Certainement il y en a qui...
JOSÉPHINE
Moi, je les connais, les pauvres; j'en ai eu pitié pendant des années. Ça vous dégoûterait d'être charitable.
MADAME MAUREL
Allons, allons, ne vous faites pas plus mauvaises que vous n'êtes, toutes les deux. Quand vous voyez une pauvre femme gratter dans les tas d'escarbilles pour y trouver quelques morceaux de charbon qui ne soient pas trop consumés, je vous connais, ça vous fend le cœur et vous ouvrez votre porte-monnaie.
MADAME BALLUT.
C'est vrai qu'on s'y laisse encore prendre...
JOSÉPHINE
Mais comme on le regrette souvent ! Voyez les servantes, n'est-ce pas une abomination?
MADAME MAUREL
Bah ! bah ! il y en a des unes et des autres. Nous ne sommes pas non plus sans défauts, et quel métier d'être toujours là prête à obéir ! Mettez-vous un moment à leur place...
JOSÉPHINE et MADAME BALLUT.
Par exemple!...
MADAME MAUREL, riant.-
Eh bien, non, ne vous y mettez pas; aussi bien, vous n'y pourriez pas rester.
(Un djes chiens hurle et se sauve.) JOSÉPHINE, se levant.
Qu'est-ce qu'y a encore?
i62 LE THEATRE A LA MAISON
THÉOPHILE, en colère.
C'est lui qui m'a marché sur le pied.
MADAME MAUREL, riant.
Et vous l'aurez mordu, sans doute.
MADAME BALLUT.
Ce n'est rien, ce n'est rien. Venez ici, Théophile. Tout de même, avec les chiens, on ne sait jamais à quoi s'en tenir; s'il était enragé, pourtant, ce roquet-là !
JOSÉPHINE, pincée.
Ce roquet-là, ma chère, est un king-charle, qui a coûté cinquante francs. On ne pourrait pas en dire autant de tous les animaux, et il vaut plus que la plupart des hommes...
MADAME BALLUT.
Je veux bien; mais pourtant...
JOSÉPHINE
C'est ainsi. Mes chiens sont de bonnes bêtes qui n'ennuient personne quand on ne leur fait rien. Priez Théophile de se tenir tranquille, ils ne hurleront pas...
THÉOPHILE
Il m'a marché sur le pied, je le sais bien, peut-être. C'est une vilaine bête, une sale bête...
JOSÉPHINE, se levant.
Vraiment, cet enfant est tout à fait gracieux !
(Madame Ballut donne une bourrade à Théophile en lui parlant bas.)