SCÈNE V
Les Mêmes, MADEMOISELLE CLÉMENCE et MADEMOISELLE JEANNETTE.
CLÉMENCE, posant sur le buffet un plateau sur lequel se trouvent des tasses, etc.
Mesdames, voici le thé. Faites-nous place : nous allons mettre le couvert. La bonne a mal au pied...
JOSÉPHINE
Encore! On dirait qu'elle le fait exprès. Je vais un peu voir...
CLÉMENCE
Je vous en prie, mademoiselle Joséphine, laisseznous faire. Cela nous amuse, et la bonne a vraiment le pied tout gonflé. Donnez la nappe, Jeannette... Vous entendez : je l'appelle Jeannette tout court, et elle me dit Clémence; c'est une chose convenue. Nous sommes des amies et nous nous ferons des confidences. Vous le voulez bien, ma cousine?
JOSÉPHINE
Tout ce qu'il vous plaira. Mais vous êtes beaucoup trop complaisantes. C'est ainsi qu'on gâte les « sujets. »
(Jeannette et Clémence disposent toutes choses sur la table pour le thé ; tous les personnages sont debout.) Ah ! si On pOUVait Se passer
de servantes !
(Théophile tire la nappe ; une tasse tombe.)
i64 LE THEATRE A LA MAISON
JEANNETTE
Restez donc en repos, Théophile; sinon, vous n'aurez pas de gâteaux.
MADAME BALLUT.
Qu'est-ce qu'il a encore fait?
THÉOPHILE
Mais rien, maman; la tasse est tombée toute seule.
JOSÉPHINE
C'est probable! Cela a l'air tout à fait probable. Heureusement, elle n'est pas cassée!
THÉOPHILE
Eh bien, maman l'aurait payée; elle a de l'argent, tiens...
MADAME BALLUT.
C'est bon ! taisez-vous. Asseyez-vous.
(Brusquement elle le pousse sur une chaise.) THÉOPHILE.
Je ne veux pas m'asseoir; ça me fatigue.
(Il va de l'autre côté de la table et, en passant près de Jeannette, la pousse au moment où elle pose le sucrier, qui se renverse.)
JEANNETTE
Ah ! le gamin !
CLÉMENCE
Si j'étais sa mère, je le corrigerais sévèrement.
MADAME BALLUT, mécontente.
Je sais ce que j'ai à faire; je n'ai pas de conseil à
recevoir de personnes qui n'ont pas d'expérience. Chacun a sa manière d'élever les enfants...
CLEMENCE
Sans doute ; et c'est bien pour ça qu'il y a de bonnes et de mauvaises manières. Si toutes les mères avaient la même méthode, elle ne pourrait être que bonne ou mauvaise, c'est certain, madame.
MADAME BALLUT.
C'est bien malin, ce que vous dites là, mademoiselle Clémence; mais ça n'empêche...
(Théophile, qui s'est approché du chien, le prend par la queue et le traîne sur le tapis ; le chien hurle.)
JOSÉPHINE
Qu'est-ce encore, maintenant?
JEANNETTE
C'est insupportable!... à la fin, on se fâcherait...
MADAME BALLUT, criant.
Théophile!... Venez ici... Là! Restez assis, ou je vous donne des claques...
THÉOPHILE, pleurnichant.
C'est ça, parce que cette sale bête m'a mordu et que je lui ai donné un coup de pied, vous voulez me
battre.
JEANNETTE, hors d'elle.
Ce n'est pas vrai, il ne vous a pas mordu; vous
i66 LE THEATRE A LA MAISON
l'avez traîné par la queue. Vous êtes un petit menteur ! . . .
MADAME BALLUT.
Mademoiselle, de quoi vous mêlez- vous? Je suis ici, je pense, chez Mlle Joséphine Dulacq...
JEANNETTE
Je suis indignée des mensonges de ce petit malheureux...
MADAME BALLUT.
Malheureux! Ménagez vos expressions, mademoiselle, je vous prie. Ce petit malheureux a un chez lui, s'il vous plaît, et il ne reçoit la charité de personne.
MADAME MAUREL
Oh! madame...
CLÉMENCE
La méchante femme !
JEANNETTE, outrée.
Oh ! ça ne me fait rien. Ce que peut dire madame ne me touche pas... Mais je pense que ma cousine ne devrait pas me laisser insulter chez elle.
JOSÉPHINE
Ta! ta! ta! Vous prenez aussi la mouche pour rien... Et c'est vrai que c'est à moi qu'il appartient de parler ici. Si je supporte les gamineries de Théophile, je ne
comprends pas que vous vous en plaigniez, Jeannette... (A Jeannette, qui veut parler.) C'est bien; VOUS allez
trop loin, aussi. Il faut savoir se respecter.
JEANNETTE
Cela serait fort bien adressé à Mme Ballut.
MADAME BALLUT.
Impertinente !
JOSÉPHINE
En voilà assez! Je vous dis, Jeannette, que vous avez tort. C'est honteux de montrer un pareil entêtement...
JEANNETTE, prête à pleurer.
C'est bien, ma cousine; je me retire ; je sais ce qui me reste à faire...
(Elle sort en se cachant le visage.)