‹ Le théâtrè a la mode au 18e sìecle. (Il teatro alla moda) Traduction précédée d'une étude sur Marcello, sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 26 · Ç2 LE THEATRE A LA MODE · texte numérisé non relu

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obligera le signor Procolo à le faire retoucher ; elle l'enverra et le renverra sans trêve ni répit chez le costumier, chez le cordonnier, chez le coiffeur, etc.

Dès que l'opéra aura été représenté, elle écrira à ses amis des lettres dans lesquelles, elle implorera leur pitié, car on lui fait redire tous ses airs, ses récitatifs, l'action ; il faut même qu'elle recommence de se moucher, tant elle a de succès ! elle dira qu'une telle qui devait faire fanatisme est à peine écoutée, parce qu'elle chante faux, parce qu'elle a un mauvais trille, parce qu'elle a peu de voix, parce qu'elle est mal en scène; ce qui ne l'empêche pas de reprocher au public les applaudissements qu'il accorde aux autres actrices.

Lorsqu'elle chantera son grand air, elle battra la mesure avec son éventail, avec ses pieds, etc., et si elle joue le premier rôle, elle exigera que madame sa mère ait la meilleure place de la loge des acteurs; elle lui recommandera de ne pas oublier d'apporter tous les soirs des mouchoirs blancs, des foulards, des mules, des fioles et des gargarismes, des aiguilles, des mouches, du fard, une chaufferette, des gants, de la

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poudre de Chypre, un miroir, le livre des roulades, etc.

La cantatrice moderne ne manquera pas, en chantant, de prolonger la dernière voyelle des mots, comme dolceec... favellaaaa.... qnellaaaa.... orgoglioooo.... sposoooo.... etc. S'il arrivait par hasard qu'elle prit une intonation fausse ou qu'elle altérât la mesure, elle dira : « Ce maudit « clavecin est accordé trop haut ce soir à cause « de messieurs les acteurs de l'intermède qui « croient que l'opéra n'a réussi que grâce à eux; « et puis cet orchestre presse tellement la me- «sure, qu'on ne peut chanter un air dans le « mouvement voulu ! »

Avant de sortir de scène, elle acceptera une prise de son protecteur, ou d'un de ses amis, ou d'une comparse qui lui aura donné de Vlllustris- b* sime. Quand elle quittera le théâtre pour rentrer chez elle, accompagnée de ses amis, elle demandera des mouchoirs pour se garantir de l'air froid, et dira à madame sa mère « qu'elle n'ou- « blie pas de lui laisser le soin de rendre ces « mouchoirs à ceux qui les lui ont prêtés. »

En scène, elle devra, aussi souvent que possible, lever tantôt le bras droit, tantôt le bras

gauche, en faisant passer son éventail d'une main dans l'autre ; elle n'oubliera pas de cracher à chaque pause de son air ; elle chantera de la tête, de la bouche, du col ; si elle joue un rôle masculin, elle tirera constamment ses gants et les remettra ; elle aura des mouches sur la figure, et en sortant de scène, elle oubliera ou son épée, ou son casque, ou sa perruque.

Quand un acteur jouera avec elle, ou chantera un air, la cantatrice moderne (ainsi qu'on l'a déjà dit pour le chanteur) saluera les masques des loges, sourira au maître de chapelle, aux symphonistes, aux comparses, au souffleur, et jouera de l'éventail pour que le public n'oublie pas qu'elle est la signora Giandussa Pelatutti ', et non l'impératrice Filastrocca qu'elle représente ; du reste, elle en pourra conserver le caractère majestueux hors du théâtre.

Elle dira qu'aussitôt la saison du carnaval terminée, elle se mariera; qu'elle est promise depuis longtemps à un homme de qualité. Si on lui parle

1 Dans tous les noms que l'auteur a donnés à ses personnages, tels que le signor Procolo , le maestro Crica, la signora Giandussa Pelatutti, il y a une signification cachée, très claire en italien, mais impossible à rendre en français.

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de ses appointements, elle répondra que c'est une bagatelle, qu'elle est venue pour se faire entendre et pour être appréciée; mais que néanmoins elle ne refuse pas plus les protecteurs que les amis de tout rang, de toute nation, profession, fortune, etc.

La. prima donna enseignera l'action de l'opéra à toute la compagnie dramatique. Si la virtuose est engagée pour l'emploi de seconde dame (seconda donna), elle exigera que le poète la fasse sortir de scène la première; quand elle aura reçu son rôle, elle en comptera les notes et les mots : si elle s'aperçoit que leur nombre soit inférieur à celui de la première dame, elle obligera le poète et le maître de chapelle à les égaliser quant aux mots et aux notes ; elle n'aura garde non plus de rien céder dans la longueur de la queue de sa robe, dans le fard, dans les mouches, dans les trilles, dans les fioritures, dans les cadences, dans le protecteur, dans le perroquet, etc.

Elle ira se montrer tantôt dans une loge, tantôt dans une autre, et manifestera son mécontentement en disant : « On me fait jouer un rôle qui « n'a pas été écrit pour moi, et puis, je ne sais

« pas pourquoi ce soir je ne peux ouvrir la bouche

«convenablement; cela ne m'est jamais arrivé

«dans aucune ville où j'ai chanté. Du reste, il

« est impossible de jouer et chanter à la fois de

« la musique comme celle-ci, qui est d'une inspi-

« ration si pauvre qu'on n'en peut rien faire : au

« surplus, si le directeur et le maître de chapelle

« ne sont pas contents, qu'ils viennent la chanter

« eux-mêmes, car moi j'en suis lasse. S'ils ne me

« laissent pas en repos et s'ils m'obligent à n'être

« en scène qu'une espèce de poupée, je les plan-

« terai là, car j'ai aussi des protections, etc., etc. »

La cantatrice moderne fera des cadences

interminables, en ayant soin, comme on l'a dit

pour le chanteur, de reprendre haleine plusieurs

fois, de rechercher les notes les plus aiguës, et

de tourner le col en faisant le trille. Quand le

maître de chapelle lui demandera quelles sont

les cordes les plus avantageuses de sa voix, elle

lui indiquera les plus élevées et les plus basses.

Tous les soirs, afin de procurer au théâtre un

nombreux concours de spectateurs et un plus

grand profit, elle se fera suivre de dix ou douze

masques qui entreront gratis, sans compter le

signor Procolo, quelques sous-Procoli, etc., etc.

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Lorsque la cantatrice se fera entendre au directeur, elle chantera au clavecin en y joignant les gestes, et si elle doit jouer une scène à deux personnages, elle appellera pour la seconder ou Madame sa mère, ou le protecteur ou la servante.

Elle ira aux répétitions générales des autres théâtres1 et applaudira les chanteurs au moment où le silence sera général, afin que personne n'ignore qu'elle est présente : elle causera avec son voisin et lui dira : « Pourquoi ne m'a-t-on « pas donné cet air et ce récitatif, ou cette scène «du poignard, du poison, du désespoir? Voyez « comme elle joue d'une façon languissante, cette « grande chanteuse de cinq mille cinq cent cin- « quante-cinq lires de notre monnaie ! Je n'aurai «jamais autant de chance qu'elle: toujours des «rôles à éventails, des monologues éternels, « dans lesquels on ne peut faire valoir le petit '< talent que l'on possède, etc., etc. »

1 Au XVIIIe siècle, Venise possédait six théâtres sur lesquels on représentait l'opéra. En voici les noms: San Cassiano , San Mose , San Giovanni et Paolo, San Appolinario, San Salvatore et celui de la Cavalleri^^a. Ce dernier était plutôt une Accademia qu'un théâtre.

Si elle a un rôle dans le second opéra, elle enverra aussitôt qu'elle le pourra, ses airs (que par une sollicitude bien comprise elle fera copier sans la basse) au maestro Crica pour qu'il lui écrive les traits, les variations, les belles manières, etc., et le maestro Crica, sans rien savoir des intentions du compositeur, quant au mouvement des airs, à l'instrumentation, aux basses et à l'accompagnement, écrira tout ce qui lui passera par la tête, afin que la cantatrice puisse varier ses airs tous les soirs.

Quand on complimentera la virtuose sur son talent, elle répondra que sa voix est malade, que c'est à peine si elle peut chanter , elle dira même qu'elle ne chante jamais. Avant de se mettre en route, elle demandera au directeur de lui payer la moitié de ses appointements pour ses frais de voyage, pour habiller le protecteur, pour se munir de trilles, d'appoggiatures, etc. — Elle emmènera avec elle un perroquet, des oiseaux, un chat, deux petits chiens, une chienne pleine et d'autres animaux auxquels le signor Procolo sera chargé de donner à manger et à boire, pendant le voyage.

Si on lui parle d'une autre actrice, elle ré-

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pondra : « Je la connais fort peu et n'ai jamais « eu l'occasion de chanter avec elle. » — Si, au contraire, elle la connaît, elle dira: «Il vaut <( mieux se taire que mal parler; mais elle avait « un petit rôle qui ne comportait que trois airs, « et dès la seconde soirée elle a commencé à « tousser. Et puis elle engraisse tellement qu'elle « a l'air d'un sac habillé ; elle n'aime pas qu'on « la regarde de trop près, elle enrage ; en outre, « elle est envieuse et crève de dépit quand une « autre qu'elle est applaudie; je sais aussi qu'elle « compte déjà un bon nombre d'années, bien que « son protecteur et sa mère disent qu'elle est « encore une enfant ; elle s'est fait du tort la « dernière fois qu'elle a chanté au théâtre, etc. » La première dame n'aura que du dédain pour la seconde, celle-ci pour la troisième, et ainsi de suite. Lorsqu'elles seront en scène toutes deux, elle ne l'écoutera pas, se mettra de côté pendant qu'elle chantera son air, demandera une prise de tabac à son protecteur, se mouchera, se regardera dans son miroir, etc., etc. — Si elle a un rôle d'action et qu'elle manque son effet, elle se plaindra qu'on la met toujours en scène avec un tel ou une telle qui jamais ne lui donnent la

réplique voulue ; si elle n'a pas de rôle d'action, elle s'écriera que le poète et le maître de chapelle l'ont assassinée, bien qu'ils aient été stupéfaits de son talent et que le signor Procolo les ait souvent régalés et sollicités. — Elle ne sera jamais d'accord avec le directeur ; elle se plaindra de son rôle ; elle se fera attendre aux répétitions, elle refusera de chanter ses airs, etc.

Si on lui adresse des sonnets, elle les étalera sur le clavecin et recommandera à Madame sa mère de coudre ensemble tous ceux en soie, bien que leurs couleurs soient différentes ; ils serviront alors de couvertures pour la petite table, pour le buste, etc. — Elle enverra.lelibretto, ses airs, les sonnets et quelques échantillons de son costume au protecteur qui n'est pas avec elle. Avant de commencer à chanter un air, elle suivra de l'œil, et très-attentivement, le maître de chapelle ou le premier violon, qui doit lui faire signe afin de partir en mesure.

La cantatrice moderne s'efforcera de varier son grand air tous les soirs, et, quoique ses variations n'aient rien de commun avec la basse, ni avec les violons à l'unisson, ou concertés ; qu'elles ne soient pas dans le ton, cela n'importe

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guère : il est convenu que le maître de chapelle moderne est sourd et muet. Lorsqu'elle ne saura plus comment varier son air, elle tâchera de faire des fioritures dans le trille, ce que l'on n'a jamais entendu que par les virtuoses modernes.

Si elle chante un duo, elle ne sera jamais d'accord avec son second ; elle retardera surtout à la cadence, fera un trille qui n'en finira pas et refusera de chanter les airs qui meurent en scène, pour ne pas manquer YEvviva du public et son buon viaggio (bon voyage) en rentrant dans la coulisse.

Elle ne lira jamais le livret de l'opéra, parce que (comme on l'a déjà dit) la virtuose moderne ne doit rien y entendre, et quant à la dernière scène, qui doit fortement émotionner le public, elle n'y prêtera pas d'attention, se mettra à rire, etc.

Il sera bon que dans les airs et les récitatifs scéniques elle emploie chaque fois les mêmes mouvements de pied, de main, de tête ou d'éventail; elle se mouchera à une heure convenue d'avance dans son beau mouchoir qu'elle se fera apporter par un page au milieu d'une scène pathétique. — Si elle doit faire jeter dans les

fers un personnage et quJelle doive chanter un air d'imprécation, il n'y aura pas d'inconvénient à ce que, pendant la ritournelle, elle cause et rie avec lui, qu'elle lui désigne les masques des loges, etc. — Si elle chante un air dans lequel se trouvent les mots cruel, traître, tyran, elle regardera toujours son protecteur, qui sera dans la loge ou dans les coulisses; si, au contraire, elle doit dire cher, ma vie, mon âme, elle se tournera vers le souffleur, ou vers Y ours, ou vers quelque comparse.

Dans les airs d'un caractère vif, passionné ou joyeux, elle s'efforcera d'insérer un passage aussi neuf que curieux de doubles croches liées en triolets, afin d'éviter la variété, qui n'est plus de mise aujourd'hui, et plus elle aura un soprano aigu, plus il lui sera facile d'obtenir les premiers rôles.

Elle pleurera toutes les larmes de son corps (sous prétexte de vertueuse émulation) lorsqu'elle entendra applaudir un ou une de ses camarades, Y ours, le tremblement de terre, etc., etc., ordonnera au signor Procolo de lui faire envoyer un sonnet après chaque air.

Si elle doit jouer un rôle d'homme, Madame

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sa mère ne manquera pas de dire : « Quant à ce < rôle-là, il faut que toutes cèdent à ma fille. Ce « n'est peut-être pas bien à moi de le dire, mais « partout il lui a fait très-grand honneur. — Je « sais bien qu'elle est un peu bossue et replète, « mais en scène elle paraît droite comme un fu- « seau et légère comme un balancier. Elle est « gentille, elle a une paire de jambes faites « comme des balustres et une démarche superbe. « — On peut s'informer du magnifique rôle de « tyran qu'elle a joué l'an passé à Lugo (où on a « représenté les grands chefs-d'œuvre) que tous « en étaient presque devenus fous. »

La cantatrice moderne saura par cœur les rôles des autres acteurs mieux que le sien : elle les leur chantera au milieu de leur scène et aura bien soin de les troubler autant que possible en faisant du bruit avec l'ours, les comparses, etc., etc. — Si le signor Procolo se permettait de saluer, d'approuver ou d'applaudir une jeune actrice, la virtuose lui criera avec colère : « Cette « histoire va-t-elle bientôt finir ? Voulez-vous « donc que je vous envoie un soufflet ou un coup « de poing sur le nez, vieux fou que vous êtes ? « N'avez-vous pas assez d'une femme, que vous

(( voulez faire le muguet ou le bouffon avec les « autres ? Pour cette drôlesse, je saurai bien la « forcer de se tenir tranquille. — Quant à vous, « vous feriez mieux de veiller sur vos quelques (( sols, et je lui donnerai, à elle, tant de claques « sur le nez que son grouin deviendra comme « de l'étoupe, etc. »

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