AUX CANTATRICES
La cantatrice moderne débutera à l'âge de i3 ans ; elle saura à peine lire, mais cela n'est pas nécessaire aux virtuoses d'aujourd'hui. Elle n'aura donc besoin que de savoir par cœur quelques vieux airs d'opéras, menuets, cantates, etc., qu'elle aura toujours à son service dès qu'elle voudra se faire entendre ; elle n'aura jamais solfié et ne solfiera pas, afin d'éviter les dangers dont il a été question à propos du virtuose moderne.
Lorsqu'un directeur lui écrira pour lui faire des propositions d'engagement, elle ne lui répondra pas aussitôt, et dans sa lettre, elle lui signifiera qu'elle ne peut conclure si vite, qu'elle
a d'autres propositions (ce qui ne sera pas vrai), et quand, plus tard, elle se décidera, elle demandera l'emploi des premiers rôles ; si, pourtant, elle ne pouvait l'obtenir, elle acceptera les seconds, les troisièmes et même les quatrièmes rôles. Elle contractera un engagement avantageux, dans le genre de celui du musico, et si elle a un oncle, un frère, un père, un mari chanteur, instrumentiste, danseur, compositeur, etc., le fera engager avec elle.
Elle demandera qu'on lui envoie aussi vite que possible son rôle, qu'elle se fera enseigner par le maestro Crica, avec variations, traits, belles manières, etc., se gardant bien surtout de rien comprendre au sens des paroles ou de chercher à se le faire expliquer.
Par contre, elle aura un avocat, un docteur familier qui lui apprendra la manière de remuer les bras, de frapper du pied, de tourner la tête, de se moucher, etc. , mais qui ne lui donnera aucun éclaircissement sur son rôle, dans la crainte de l'embrouiller tout-à-fait. Elle se fera écrire par le maestro Crica les traits, les variations, les belles manières, etc., sur le livre à ce destiné, qu'elle aura sans cesse avec elle et dans tous pays.
AU XVIIIe SIÈCLE 87
Elle ne se fera pas entendre au directeur dès sa première visite, mais (bien entendu en présence de Madame sa mère), elle lui dira : « Que « votre seigneurie veuille bien m' excuser si je « ne puis la satisfaire maintenant, car il m'a été « impossible de reposer sur ce maudit bateau, « où se trouvaient plus de cent personnes dont « plusieurs fumaient, ce qui m'a occasionné un « mal de tête qui dure encore ! » Et Madame sa mère ne manquera pas d'ajouter : « Oh, mon cher « directeur, nous avons beaucoup souffert dans « ce malencontreux voyage. ' »
Quand le directeur reviendra pour l'entendre avec le compositeur de l'opéra, elle fera les simagrées voulues et chantera Tair habituel :
Impara a non dar/ede
A chifede ti giura, anima mia-
1 Dans le texte original, cette phrase, comme toutes celles accompagnées de guillemets que l'on trouvera plus loin en assez grand nombre, et que l'auteur a mises dans la bouche de la cantatrice et de sa mère, est en dialecte bolonais, dont le piquant, le goût de terroir, la finesse rustique et triviale ne peuvent être rendus dans notre langue.
2 Air célèbre et que chantaient, sans doute, toutes les cantatrices vers l'année 1720.
Si elle ne se souvient plus des belles manières, elle dira à Madame sa mère de lui donner le Livre des roulades qui se trouve dans sa malle, ce que celle-ci ne fera pas à temps, et alors elle s'écriera : « Veuillez me pardonner, car il y a « bien longtemps que je n'ai chanté ce morceau, «et puis ce clavecin est accordé trop haut; ce « récitatif est trop mélancolique ; cet air n'est « pas dans mes moyens, etc., etc. » bien qu'en réalité la difficulté provienne de ce que le maestro Crica n'est pas là pour l'accompagner. Au milieu de l'air, il lui surviendra un accès de toux, et Madame sa mère ne manquera pas de dire : « En « vérité, ce morceau ne lui est pas favorable, et « elle l'a dit à l'improviste ; elle chanterait bien « mieux un air du Giustino ou du Faramondo l « qui sont autrement beaux que celui-ci ; et puis « encore l'air du froid, celui du chaud, cet autre « de celui-ci ou de celui-là ; cet autre encore de « Je ne peux pas ! La scène du mouchoir, du « poignard, de la folie que l'enfant dit et joue à « merveille ! »
1 II est très probable qu'il s'agit du Giustino de Lotti , représenté à Venise en 1678, et du Faramondo de Pollarolo, égalernent représenté à Venise en 1699.
La cantatrice moderne se fera recommander à des dames, à des cavaliers, à des ecclésiastiques, etc., auxquels elle remettra ses lettres dans une visite de politesse, mais elle n'ira plus chez eux à moins qu'ils ne lui fassent des cadeaux. Elle trouvera plus de profit avec des lettres de recommandation pour un négociant riche et généreux, qui ne demandera pas mieux que de la pourvoir de vin, de charbon, de bois, etc., qui l'invitera souvent à dîner, qui l'emmènera souper, etc.
Si elle doit se loger à ses frais, elle fera choix d'un petit appartement voisin du théâtre, et quand elle y recevra des personnes de qualité, elle leur dira, selon l'habitude : « Je vous prie de « m'excuser si je vous reçois dans cette espèce « de niche à chiens, qui a tout-à-fait l'air d'une « cabane de la place aux Bœufs 1, car il faut bien « s'accommoder de tout pour être près du « théâtre; mais dans mon pays, j'ai une grande « maison, bonne pour une pauvre fille comme « moi, où nous recevons une société aussi noble « que bien choisie. »
1 La place aux Bœufs, à Venise, est entourée de masures fort mal construites ou de maisons en très mauvais état.
Elle se cherchera un protecteur- qui s'appellera il signor Procolo ; elle aura bien soin (comme on l'a dit plus haut à propos du chanteur) d'avoir toujours des rhumes, des refroidissements, des fluxions, des maux de tête, de gorge, de reins, etc.; elle se plaindra en disant: «Je ne sais « quelle ville est celle-ci ! l'air me rend la tête « aussi lourde qu'un plomb, et puis ce pain, ce « vin que Ton me fournit me causent un mal « d'estomac impossible à supporter. »
Quand le poète ira chez elle, avec le directeur, pour lui lire sa pièce, quoiqu'elle en écoute à peine la lecture, elle exigera que son rôle soit refait à sa mode; elle ajoutera, retranchera des vers du récitatif, des scènes de délire, de désespoir, etc.
Elle se fera toujours attendre aux répétitions, où elle arrivera accompagnée du signor Procolo ; elle accueillera par un sourire agaçant tous ceux qui viendront lui présenter leurs hommages, et si le signor Procolo a l'air de lui en faire des reproches, elle lui répondra avec hauteur : « Que veulent dire ces grimaces ? Que « signifie cette jalousie déplacée ? Etes-vous «fou? Je ne suis pas la femme que vous « croyez ! etc. »
AU XVIIIe SIÈCLE 91
Elle ne chantera jamais son grand air aux premières répétitions et ne fera les traits et les cadences que lui a enseignés le maestro Crica qu'à la répétition générale sur le théâtre. Elle ne manquera pas non plus de faire recommencer l'orchestre, en prétendant que le mouvement est plus lent ou plus vif, selon l'exigence des traits susdits.
Elle ne paraîtra pas à bon nombre de répétitions et se fera excuser par Madame sa mère. « Que ces messieurs veuillent bien nous exoc cuser! De toute cette nuit, l'enfant n'a pu « fermer l'œil une seconde, à cause de l'affreux « tapage de la rue qui rappelle la cavalcade de « Bologne ; et puis la maison est si remplie de « moustiques qu'à peine commencez-vous à vous « endormir, ils se jettent sur vous comme autant « de diables; et puis, à l'approche du jour, elle « a perdu son bonnet de nuit et n'a jamais pu le «. retrouver, ce qui est cause qu'elle s'est re- « froidie, et je ne pense pas qu'elle se lève de la «journée. »
La cantatrice moderne ne cessera de se plaindre de son costume, qui est pauvre, qui est hors de mode, qui a été porté par d'autres. Elle