AUX INSTRUMENTISTES
Avant tout le virtuose violoniste devra se faire la barbe avec soin, tailler ses ongles, friser sa perruque et composer de la musique. Il aura étudié les difficultés de son instrument, mais n'aura jamais joué en mesure; il connaîtra à fond le manche du violon, mais très peu le maniement de l'archet. — A l'orchestre, il ne dépendra ni du maître de chapelle, ni du premier violon; lorsqu'il jouera, il n'emploiera son archet que de la moitié à la pointe, et n'observera ni les forte ni les piano, que quand cela lui conviendra. Lorsqu'il accompagnera un air comme violon solo, il pressera toujours le mouvement,
LE THEATRE A LA MODE Il3
ne suivra pas le chanteur, et fera une cadence illimitée qu'il aura préparée d'avance avec des arpèges, des doubles cordes, etc.
Les violons de l'orchestre s'accorderont tous à la fois, sans prêter l'oreille au clavecin ni aux contrebasses '. Les violistes pourront aussi mettre à profit les conseils qui précèdent.
Le second claveciniste - n'assistera qu'à la répétition générale et se fera remplacer à toutes les autres par le troisième qui, la plupart du temps, ne connaîtra d'autre clef pour les dessus que celle du soprano; il n'oubliera pas qu'en jouant il ne devra pas se servir de tous ses doigts ; il ne s'inquiétera pas des valeurs de notes ; il
1 Cette coutume vicieuse est encore régnante non seulement en Italie, mais encore en France, au grand de'plaisir du public et au de'triment du bon accord des instruments, qualité pourtant si essentielle pour un orchestre.
2 Le clavecin (ou piano) qui n'a pas été adopté dans les orchestres français, mais qui l'était encore salle Ventadour, à Paris, s'emploie toujours en Italie pour accompagner le récitatif. Il n'y a pas bien longtemps que le compositeur d'un opéra devait tenir lui-même l'instrument pendant les premières soirées où l'on jouait son œuvre. On sait que Rossini occupait le clavecin lorsque eut lieu à Rome la première représentation de son immortel Barbier, qui souleva une si violente tempête.
accompagnera toujours à la sixte; il ne sera pas en mesure avec le maître de chapelle et terminera toutes les secondes parties des airs à la tierce majeure.
Le violoncelliste ne connaîtra que les clefs du ténor et de la contre-basse; il ne jettera pas les yeux sur sa partie, saura médiocrement lire et ne se réglera ni sur les notes, ni sur les paroles du chanteur. Il accompagnera les récitatifs à l'octave supérieure (surtout les ténors et les basses), et dans les airs il détachera la basse à volonté et la variera tous les soirs, bien que ses variations soient absolument contraires à la partie du chanteur ou à celle des violons.
Les contrebasses joueront assis et avec des gants ; ils veilleront à ce que la dernière corde ne soit jamais juste; ils~$e serviront de l'archet seulement de la moitié à la poirite et mettront leur instrument au repos dès le milieu du dernier acte.
Les hautbois, flûtes, trompettes, bassons, auront soin de n'être jamais d'accord, et leur manque de justesse devra aller en augmentant jusqu'à la fin de la soirée.
Etc., etc., etc.