‹ Le théâtrè a la mode au 18e sìecle. (Il teatro alla moda) Traduction précédée d'une étude sur Marcello, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 26 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Depuis longtemps j'avais l'intention non seulement d'esquisser la grande figure musicale de Marcello, mais aussi de donner de lui aux lecteurs français la traduction de l'intéressant opuscule que je leur offre aujourd'hui. Mais plusieurs considérations inutiles à rapporter m'en avaient jusqu'ici détourné, lorsque dernièrement m'est tombé sous les yeux le troisième volume de l'Histoire universelle du théâtre, par M. Alphonse Royer, où j'ai lu ces mots :

« Un autre livre de critique musicale, publié « au commencement du XVIIIe siècle, fit alors « une grande sensation, et c'est encore aujour- « d'hui un ouvrage charmant, plein d'esprit et « de satire amusante. Ce livre intitulé : // Teatro

« alla moda, est du grand compositeur Benedetto « Marcello, l'auteur des Psaumes, né à Venise <f en 1686. Je m'étonne que ce curieux pamphlet, « qui pourrait tout aussi bien, en beaucoup de « points, s'appliquer à nous qu'à nos devanciers, " n'ait pas été traduit en français. y>

Cette remarque d'un lettré, dont chacun connaît le goût et la sûreté de jugement, a fait disparaître mes hésitations, et je me suis définitivement mis à l'œuvre pour traduire, de l'italien en français, // Teatro alla moda (le théâtre à la mode), satire ingénieuse qui «à part quelques « détails qui tiennent au temps, trouverait au- « jourd'hui son application. »

Ce spirituel petit livre, flagellation humoristique des vices et des ridicules qui, vers le commencement du siècle dernier, déparaient déjà le théâtre, et qui n'ont fait que croître et enlaidir depuis lors, est, comme le dit fort bien M. Alphonse Royer, l'œuvre du célèbre Marcello, dont je donne ci-après la notice biographique. Il m'a paru indispensable de faire connaître l'homme illustre qui n'a pas craint d'écrire // Teatro alla moda, et dans ce but j'ai réuni sur son compte les documents les plus

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complets, en tète desquels je place ceux que m'a fournis l'excellent ouvrage de M. Francesco Caffi, Storia dclla Musica sacra nella gia Capclla ducale di San Marco di Venczia, dans lequel j'ai largement puisé.

Le Catalogue des Drames en musique, imprimé à Venise en 1745, dit que cette satire a été publiée à Venise en 1727; mais on est fondé à croire qu'elle a vu le jour quelques années plus tôt, car dans une lettre qu'il écrivait de Vienne en 1721 au chevalier Marmi, Apostolo Zeno en parle déjà avec éloges. De plus, le P. Martini, qui vivait alors et qui, assurément, a connu l'époque précise de la première édition, la fixe à l'année 1720, et cette date doit être la vraie. Gerbert, dans son Lexique des musiciens, prétend qu'elle fut imprimée en 1722, mais l'exemplaire qu'il avait sous les yeux provenait, selon toute probabilité, d'une des nombreuses éditions qui ont été faites de cette curieuse satire; car on en connaît encore de 1733 et de 1738, et une dernière en a été publiée en 1841, à Florence, sous le titre de // Icatro di Musica alla moda. La première édition, cela est certain, a paru sans date et sans nom d'auteur.

Je m'abstiendrai de tout éloge sur cet amusant pamphlet que l'on croirait écrit d'hier, bien qu'il ait déjà plus de cent cinquante ans; le lecteur le jugera dès les premières pages. Il me suffit de dire que je lui souhaite d'avoir à le lire, autant de plaisir que j'en ai eu à le traduire. Je ne crois pas utile d'ajouter que j'ai mis tous mes soins à fidèlement interpréter l'original et que j'espère y être parvenu. Je regrette seulement de n'avoir pu faire passer dans notre langue les finesses de l'italien, le piquant du dialecte bolonais et les mots à double sens qui foisonnent dans ce petit livre et qu'il est impossible de rendre en français.

Mais avant tout, esquissons la vie et les œuvres de Benedetto Marcello, proclamé par les musiciens de son temps : le Prince de la musique.

S'il est une ville qui puisse, à juste titre, se glorifier d'avoir été le berceau d'une légion d'artistes incomparables, cette ville est incontestablement Venise, qui au XVIIIe siècle possédait dans son sein la réunion des plus admirables musiciens, en tête desquels brillait celui qui fait l'objet de cette notice.

Marcello (Benedetto), second fils d'Agostino Marcello et de Paola Capello, de la noble famille de ce nom, dont descendait la célèbre Bianca Capello, naquit à Venise le 24 juillet 1686. Cette famille patricienne, riche, hospitalière, et qui jouissait de la plus haute considération, habitait un magnifique palais situé dans la paroisse de Sainte-Marie-Madeleine, d'où on la

nommait Marcello délia Maâdalcna, selon le vieil usage vénitien de distinguer, par le nom de leur paroisse, les différentes familles d'une même souche. Les arts libéraux étaient en grande faveur auprès des parents de Benedetto, qui aimaient avec passion et cultivaient avec succès la poésie et la musique. Son père, passé maître en l'art du violon, se plaisait à se constituer le Mécène des disciples des muses et réunissait fréquemment chez lui les artistes les plus distingués.

Sa mère, outre un fort beau talent de peintre, était une femme de lettres extrêmement remarquable, dont, par malheur, les œuvres manuscrites ont disparu dans l'incendie qui, en 1769, dévora entièrement la précieuse bibliothèque des P. Servîtes. On peut donc dire, sans exagération, que la poésie et la musique passèrent dans la moelle des os et dans le sang des trois fils des époux Marcello. Quelques mots sur les deux frères de Benedetto avant de reprendre sa biographie. Alessandro, l'aîné, chanteur excellent, violoniste de la bonne école, car il fut élève de l'illustre Tartini, ne laissa pas que d'être un compositeur estimable et publia sous le surnom d'Eferw Stinfalico, qu'il avait adopté lors de son

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admission dans l'Académie de' Arcadi, des œuvres symphoniques qui furent favorablement jugées par les connaisseurs. Le plus jeune, Girolamo, quoique bon musicien, se livra plus exclusivement à la poésie, et publia des poèmes sérieux en langue toscane, ou burlesques dans le gracieux dialecte vénitien, tous accueillis par des éloges unanimes. Les trois frères reçurent ainsi une éducation brillante et une instruction solide, sous la surveillance constante de leur père qui tenait à faire de ses fils des citoyens utiles à la République.

Dès l'enfance, Benedetto avait commencé à étudier le violon, mais les difficultés de mécanisme de cet instrument l'eurent bientôt rebuté et il l'abandonna tout à fait pour se livrer plus complètement à l'étude du chant et du contrepoint, sous la direction de Gasparini (Francesco), maître du chœur délia Pietà, qui mourut en 1737 maître de chapelle de Saint- Jean-de-Latran, à Rome. Appelé par sa naissance, par ses talents et par sa position sociale à entrer dans les affaires publiques, Marcello malgré les travaux de tous genres nécessités par son éducation, ne négligea pas un instant la musique ni la poésie, ce double

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