‹ Le théâtrè a la mode au 18e sìecle. (Il teatro alla moda) Traduction précédée d'une étude sur Marcello, sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 26 · IO LE THEATRE A LA MODE · texte numérisé non relu

IO LE THEATRE A LA MODE

objet de ses prédilections. Pendant trois ans il s'y appliqua si sérieusement et avec tant d'ardeur que son père, craignant pour sa santé, le conduisit à la campagne sans lui permettre d'emporter une feuille de papier de musique, comptant ainsi le mettre dans l'impossibilité de composer. Mais les entraves que l'on oppose au génie ne servent qu'à l'exciter davantage, et il a bientôt rompu les digues dans lesquelles on veut le contenir. Il n'était pas possible à Marcello, pour qui la musique était devenue un besoin, de rester plusieurs mois sans s'en occuper. Avec une patience inouïe, inconcevable, il se mit à rayer des cahiers entiers de papier blanc, sur lesquels il écrivit une messe devenue célèbre. Malheureusement ce précieux autographe, que posséda longtemps le digne Furlanetto, maître de chapelle de Saint-Marc à Venise, et qu'il laissa par testament à son élève Don Antonio Rota, s'est égaré à la mort de ce dernier, et Ton ignore ce qu'il est devenu.

VD

Devant une vocation si décidée, le père de Marcello vit bien qu'il n'y avait pas à lutter davantage, et comprenant l'inutilité de son opposition, il le laissa libre de poursuivre des études qui le passionnaient de plus en plus. De retour à Venise, Benedetto reprit ses travaux de contrepoint avec son maître Gasparini, pour lequel il professa toujours une profonde estime et une grande vénération; mais, peu après, il eut la douleur de perdre son père, enlevé à la tendresse de sa famille après une courte maladie.

Marcello avait à peine 21 ans, quand, par une aveur inespérée du sort, il fut appelé, bien avant l'âge, aux emplois publics: Depuis un

temps immémorial régnait à Venise une coutume qui voulait que, le jour de la fête de Sainte- Barbe, les procurateurs réunissent la jeunesse patricienne du pays, pour que chacun de ses membres pût extraire d'une urne, une boule parmi toutes celles dont elle était remplie. Une seule d'entre ces boules était d'or, et celui qui l'amenait obtenait son entrée immédiate au grand conseil et un emploi dans la magistrature. On appelait cet usage Cavar la Barbarella. Le 4 décembre 1707, Marcello eut la chance de tirer la boule d'or, et commença dans les affaires de l'État une carrière que la mort seule put interrompre. Zélé dans l'accomplissement de ses devoirs, sa passion pour la musique et pour les lettres, la vie de plaisir et de fêtes qu'il menait ne purent le faire manquer un seul jour aux obligations que lui imposait sa position.

Ses premières compositions livrées à la publicité furent consacrées à la musique instrumentale et parurent à Venise en 1701 ; il débuta par des Converti a cinque istr 0 menti , bientôt suivis de Sonate di Cembalo (Sonates de clavecin) et de Sonate a cinque e flauto solo, col basso continuo (Sonate à cinq instruments avec flûte

AU XVIIIe SIÈCLE l3

solo, et basse continue), qu'il fit exécuter au Casino de Nobili, société d'amateurs qui s'était formée à Venise et dont faisaient partie beaucoup de jeunes patriciens, ses amis.

Membre de la haute société vénitienne, Marcello était recherché de toutes parts; mais la maison qu'il fréquentait le plus volontiers était celle de madame Isabella Régnier -Lombria, femme charmante et de la plus grande distinction qui, à une grâce parfaite, joignait un savoir étendu et un esprit merveilleux. Chez elle, notre héros se sentait à son aise, et fort souvent il y travailla, comme chez lui, à ses compositions musicales. C'est dans cette maison qu'il apprit à connaître une jeune et belle vénitienne qui devait être la plus grande cantatrice de son temps, et peut-être de tous les temps, la célèbre Faustina Bordoni (plus tard Mme Hassé), à laquelle il donna de précieux conseils et qu'il confia aux soins de Michèle Angelo Gasparini, célèbre contraltiste, élève de Lotti et chef d'une école renommée , pour lui enseigner l'art du chant dans lequel elle ne fut jamais surpassée.

Quoique fort sévère pour les autres et n'ayant, au fond, d'estime réelle que pour sa propre mu-

sique (défaut trop commun aux grands compositeurs), sa protection était acquise aux jeunes musiciens qui annonçaient des dispositions : la manière dont il agit avec le célèbre Galuppi (Il Baranello) que M. Caffi appelle le Rossini de son temps, en est un exemple. Sans avoir fait de sérieuses études musicales, celui-ci, encore bien jeune, s'était permis d'écrire la musique d'un opéra, la Fede nell'incostanza, o gli Amici rivali (la fidélité dans l'inconstance ou les amis rivaux) que, par un hasard inexplicable, il put faire représenter en 1722, sur le théâtre de San Cassiano. La chute fut complète; si complète que Galuppi atterré se sauva du théâtre, indécis s'il allait se jeter à l'eau ou prendre le rasoir, non pour se couper la gorge, mais pour continuer le métier de son père qui était barbier. Il flottait entre ces deux idées, lorsqu'il fut rencontré par Marcello qui venait d'apprendre sa mésaventure, mais qui avait deviné en ce jeune homme des dispositions musicales peu communes. Après l'avoir d'abord consolé de son échec, il ne put s'empêcher de l'en railler (obéissant ainsi à la nature sarcastique de son esprit), puis enfin lui adressa de sérieux reproches sur

AU XVIIIe SIÈCLE l5

sa présomption d'avoir osé composer un opéra quand il ne connaissait même pas les éléments du contrepoint. Il conclut en lui offrant de le recommander à un maître qui lui apprendrait tout ce qu'il avait besoin de savoir. Galuppi ayant consenti de grand cœur, il le conduisit chez le célèbre Lotti, le maître le plus remarquable et l'un des chefs de l'école vénitienne, qui voulut bien accepter au nombre de ses élèves le protégé de Marcello, mais à la condition expresse que pendant trois ans il ne ferait rien autre chose que des exercices de contrepoint, sans se permettre de composer quoi que ce soit. Galuppi, dans sa vieillesse, aimait à raconter cette histoire et riait beaucoup en se rappelant le mauvais accueil fait par le public à son premier essai de musique dramatique.

Les compositions de Marcello, tout en se succédant avec rapidité, dénotaient en lui une si grande somme de talent et d'inspiration, que l'Académie Degli Arcadi l'admit dans son sein, et que la fameuse Filarmonia de Bologne l'inscrivit en 1712 au nombre de ses membres, sous le nom de Driante Sacreo. Pour fêter sa nomination, il composa une grande messe à quatre

l6 LE THEATRE A LA MODE

voix, qui excita l'admiration générale. En 1725, il écrivit pour l'empereur Charles VI, grand musicien lui-même, une cantate à six voix, deux soprani, deux contralti, un ténor et une basse, avec accompagnement de violons, violes, violoncelles, contrebasses et trompettes, dont Apostolo Zeno, le poète de la cour impériale parle en ces termes dans sa lettre adressée de Vienne au vénitien Pier Caterino : « Le patricien « B. Marcello, notre compatriote, a envoyé ici « une sérénade que l'on doit exécuter prochainece ment et dont le poème et la musique sont de a lui. La fête, je l'espère, sera magnifique, car de « l'avis de tous ceux qui ont assisté à la répéti- « tion, la musique est superbe et ferait honneur « aux plus grands maîtres. »

Gïoas, oratorio en deux parties et à quatre voix, avec accompagnement d'orchestre ; Psyché, interseccio à deux voix, avec instruments concertants, et plusieurs messes se succédèrent à de courts intervalles; mais* de ses œuvres sacrées, nulle n'est comparable à celle dite Messone, à quatre voix et orchestre, qu'il écrivit pour la prise de voile d'une de ses nièces au couvent de Santa- Maria délia Celestina. «Ce

AU XVIIIe SIECLE 17

«messone, dit M. Caffi, fut extrêmement cé- <( lèbre ; c'est une œuvre où l'auteur a mis toute « sa science pour atteindre à l'expression la « plus naturelle et la plus vive. Je ne connais « aucune composition sacrée de ce temps, d'un « style plus sublime ou qu'on puisse lui préce férer. »

C'est à peu près à cette époque que se rattache une aventure romanesque qui devait avoir sur son avenir une influence immense. Un jour, des fenêtres de son palais qui donnait sur le grand canal, il entendit monter jusqu'à lui des chants qui l'émurent : c'était une petite société de jeunes filles qui, selon la coutume du pays, descendaient en gondole vers la mer, en chantant ces barcarolles que, pendant les belles nuits d'été, les étrangers écoutent avec ravissement. Ces jolies voix féminines étaient dominées par un soprano sfogato d'un timbre clair, argentin, pénétrant, qui résonnait délicieusement dans le cœur du grand musicien. Agité par l'impression que produisait sur lui cette voix angélique, il envoya son domestique prier les jeunes filles de venir se rafraîchir dans son palais. Il apprit alors que celle qui possédait cet organe enchan-

l8 LE THEATRE A LA MODE

teur était encore douée d'une grande beauté, qu'elle se nommait Rosana Scalfi, qu'elle était fille de Stefano Scalfi, homme honorable, mais de naissance et de condition obscures, et que ses mœurs étaient irréprochables. Il en fit son élève préférée et finit par l'épouser secrètement le 20 mai 1728. Quoiqu'il l'aimât tendrement et qu'il eût toujours pour elle les égards les plus affectueux, il ne voulut jamais rendre son mariage public, dans la crainte de froisser l'orgueil de sa famille ou d'encourir le blâme de la noblesse vénitienne. Il n'en eut jamais d'enfant. Ses leçons en firent une cantatrice hors ligne, mais quelques amis privilégiés eurent seuls la faveur de l'entendre : il affirmait que si sa femme avait embrassé la carrière théâtrale elle n'aurait eu à redouter aucune rivale, pas même l'incomparable Faustina, qui, elle aussi, avait été son élève.

Si Marcello fut un admirable musicien, un poète et un écrivain fort distingué, il fut aussi un satiriste redoutable, d'un esprit sarcastique et mordant, ne pardonnant à aucun travers, surtout à ceux des artistes. Il ne se faisait pas de scrupule de fustiger les défauts qui l'offusquaient.

AU XVIIIe SIÈCLE 19

On en peut juger par il Teatro alla moda (le Théâtre à la mode), dont je donne plus loin la traduction, et qu'il est, par conséquent, inutile que j'analyse ; on le voit encore par certaines cantates , telles que : Calisto in or sa (Calisto changée en ourse), pastorale à cinq voix, ad uso di scena, dans laquelle il métamorphose une femme en ourse, pour rendre sensibles ses défauts naturels ; Timoteo, ovvcro gli effctti dclla masica (Timothée, ou les effets de la musique), qui prétend nous faire voir que la force de la musique peut tirer l'homme de l'excès d'une passion, mais qu'elle peut aussi le faire tomber dans une autre; le célèbre madrigal Non che lassù ne, cori, dans lequel deux ténors et deux basses se moquent de deux sopranistes et de deux altistes. Cette bouffonnerie musicale a été écrite pour tourner en ridicule les castrati, que Marcello ne pouvait souffrir, et sur lesquels il décochait ses traits les plus acérés; il en disposa les paroles et la musique pour que les chanteurs dussent imiter un troupeau bêlant. Lorsque cette cantate fut exécutée pour la première fois, l'hilarité du public fut portée au comble. On le voit enfin par sa lettre intitulée

Lettera scritta dal signor Carlo Antonio Benatti, alla signora Vittoria Test, posta in. musica dal Marcello, qu'il adressa de Bologne à Mme Tesi, l'une des plus illustres cantatrices du dix-huitième siècle, et qui n'est qu'une satire dans laquelle il se moque, avec sa verve habituelle, de beaucoup de chanteurs célèbres de l'époque.

Il faut regretter cependant que son penchant pour la satire l'ait porté à commettre une action blâmable, en écrivant une petite brochure sous le titre de Lettera familiare d'un accademico filarmonico et arcado, sopra un libro di duetti, terzetti et madrigali a più voci, stampato in Venezia, da Antonio Bartoli, 1705 (Lettre familière d'un académicien philharmonique etarcadien,sur un livre de duos, trios et madrigaux à plusieurs voix, imprimé à Venise, chez Antonio Bartoli, 1705). Ce n'est qu'une critique, aussi injuste qu'amère, d'un des plus beaux ouvrages de Lotti, que le public et les artistes accueillirent comme un chef-d'œuvre, et que l'empereur Joseph Ier, auquel il était dédié, récompensa par une chaîne d'or d'un grand prix, qu'il fit remettre à Lotti. M. Caffi, admirateur enthousiaste et panégyriste de notre héros, se refuse à croire

AU XVIIIe SIECLE

que cette lettre ait été écrite par Marcello, panique, dit-il, il ne s'en déclara jamais l'auteur ! La bonne plaisanterie ! comme si on allait se vanter tout haut d'avoir commis une méchante action ! La remarque est assez puérile, on en conviendra ; mais il en fait une autre plus sérieuse quand il dit : « Est-il croyable qu'à peine « âgé de dix-neuf ans, et douze années avant « qu'il n'écrivît pour les voix, il ait osé s'atta- « quer directement à un homme d'un mérite c< aussi universellement reconnu que celui de « Lotti, qui, depuis vingt ans, se faisait applaudir <.( au théâtre et à l'église ? Il n'est pas admissible « qu'il ait exercé sa malignité contre un com- « positeur qu'il admirait, comme le démontre sa « manière d'agir avec Galuppi, et qu'il soutint « de son crédit dans sa lutte, pour la maîtrise de «Saint-Marc, avec Porpora et Pollarolo. Du « reste, Marcello ne fut reçu académicien de la «Philharmonique de Bologne qu'en décembre « 17 12, et la satire contre les madrigaux de Lotti « fut lancée par un anonyme en 1705.» — Ces objections de M. Caffi ne manquent pas de consistance ; mais ce qui en détruit la valeur, c'est que le P. Fontana, religieux de la congrégation

de Saint-Paul de Brescia, qui assista Marcello à ses derniers moments et qui reçut sa confession, dit positivement, dans la notice qu'il a publiée sur ce grand artiste, qu'il écrivit, en 1705, contre les madrigaux de Lotti.

On peut compter encore au nombre de ses pamphlets les plus amusants le Voyage de Salcissia (la Saucisse), poème en rimes octaves, et le Toscanismo ou la Crusca, comédie qui reproduit les caricatures de plusieurs écrivains italiens.

Marcello fit encore paraître Arianna, Giaditta, et d'autres oratorios, ainsi qu'un nombre infini de cantates ; mais l'œuvre qui l'immortalise aux yeux de la postérité, l'oeuvre qui est son plus beau titre de gloire et qui fait de lui un des plus grands génies dont puisse s'honorer sa patrie, c'est la musique qu'il écrivit sur une paraphrase en vers italiens, de cinquante psaumes de David, par son ami Girolamo Ascanio Giustiniani, comme lui patricien de Venise, sous le titre de Estro poetico-armonico, paraphrasi sopra i primi venticinque salmi. — Poesia di Girolamo Ascanio Giustiniani : musica di Benedetto Marcello, de' patrizi Veneti (Oestre poético-harmonique, paraphrase sur les vingt-cinq premiers psaumes. —

Poésie de G. A. Giustiniani ; musique de B. Marcello, patricien de Venise). Les vingt- cinq premiers parurent à Venise, chez Lovisa, en 1724, et les vingt-cinq derniers en 1726 et 1727. Ils sont écrits pour une, deux, trois ou quatre voix, avec basse chiffrée pour l'accompagnement d'orgue ou de clavecin, et quelques-uns avec violoncelle obligé ou deux violes. Pour donner au lecteur une appréciation digne d'un tel chef-d'œuvre, je laisse la parole au plus savant musicien de notre siècle : j'ai nommé M. Fétis.

« Un rare mérite d'expression poétique, beauce coup d'originalité, de hardiesse dans les idées ; « enfin, une singulière variété dans les moyens « sont les qualités qui, non-seulement ont fait «considérer ce grand ouvrage comme le chef- « d'oeuvre de son auteur, mais comme une des « plus belles productions de l'art. Marcello a «emprunté quelques-uns des thèmes de ses « psaumes aux intonations des Juifs d'Orient, « d'Espagne ou d'Allemagne , sur les mêm es « psaumes, ou même à la psalmodie de l'Eglise «latine; la manière dont il a traité ces motifs « n'est pas un des moindres témoignages de Télé-

AU XVIIIe SIÈCLE 25

« vation de son talent. Quelques incorrections de « style, quelques dissonances mal résolues, ne « sont que de légères taches dans un si bel ou- « vrage, et c'est avec raison que cette œuvre « jouit depuis plus d'un siècle de la réputation « d'une des plus belles productions de la musique « moderne. »

Dans sa préface, Marcello, avec une feinte modestie, cherche à excuser les nouveautés qu'il a osé introduire dans sa musique: il dit que si la musique des Hébreux et des Grecs produisait un effet surprenant, quoiqu'elle fût à l'unisson, c'est que tontes les paroles se prononçaient au moment et à F endroit précis ; que l'on n'y entendait ni réponses inutiles ou confuses, ni vaincs roulades, ni traits déplacés. Il en résultait que dans ces temps éloignés la musique agissait avec un pouvoir merveilleux, dont une foule d'écrits sacrés et profanes font foi ; puis il termine en disant que l'on se tromperait fort si l'on supposait que la simplicité de la musique ancienne fût une imperfection, quand, au contraire, c'était une de ses plus précieuses qualités. Il recommande aux exécutants la précision de la mesure, la justesse des intonations, la clarté des paroles et

l'exclusion absolue des fioritures. Sache, dit-il en s'adressant au chanteur, qp? il n existe point de règles pour t' apprendre à chanter cet ouvrage; si la nature ne te les inspire pas, personne ne pourra te les enseigner.

Les plus illustres virtuoses de l'Italie tinrent à honneur de chanter les psaumes de Marcello dès leur apparition. La Tesi, Faustina, Santa Stella (Mmc Lotti), Grimaldi, Carestini, Farinelli, Barbieri, Païta, etc., en furent les principaux interprètes. C'est Faustina qui eut la gloire d'entonner la première le magnifique psaume / cieli immensî narrano etc. (Les cieux racontent la gloire de Dieu !), lorsque Marcello le produisit pour la première fois à Y Accademia délia Cavallerizza. Elle fut si admirable quand, de sa voix pleine et vibrante, elle lança vers le ciel ses accents inspirés, que Marcello, dans un accès d'enthousiasme irrésistible, s'élança vers elle, la serra dans ses bras et l'embrassa en pleurant devant les auditeurs, dont les acclamations et les applaudissements frénétiques menaçaient de faire crouler la salle. Du reste, les Psaumes Marcelliens furent salués dans FEurope entière par une admiration unanime, et les plus grands mu-

AU XVIIIe SIECLE 27

siciens décernèrent à leur auteur le titre de Prince de la Musique (Principe dclla Mnsica). Deux des plus éminents artistes de l'Allemagne lui adressèrent leurs félicitations : le premier, Mattheson, qui fut chanteur, organiste, compositeur, diplomate, conseiller d'ambassade, écrivain, auteur didactique et maître de chapelle du duc de Holstein, lui disait en 1728 : — «. Au lieu « de tant de voix différentes , de contre-points « fatigants et torturés employés jusqu'ici dans le « style d'Eglise, V. Exe, unissant la force à la «douceur, la tendresse à l'édification, a décou- « vert une terre inconnue, et de même qu'an- « ciennement on disait alla Palestrina, de même « aujourd'hui on dira alla Marcella. » Le second, Telemann, maître de chapelle et directeur de la musique à Hambourg, lui écrivait de son côté : «Dans l'œuvre sublime de vos Psaumes règne «une majesté inconnue à tous les maîtres qui « vous ont précédé ; car l'harmonie, la mélodie « et une régularité sans affectation luttent à l'envi « pour obtenir la palme. »

L'un des amateurs de musique les plus distingués du siècle dernier, le marquis de Ligniville, mandait au P. Don Giovenale Sacchi, religieux

de la confrérie de Saint-Paul, savant didacticien et ami du P. Martini :

« Vous avez sagement agi , mon révérend « père, en introduisant dans votre chapelle les « Psaumes de Marcello. C'est un compositeur « extrêmement distingué. Tous les autres maîtres, « même ceux qui lui sont supérieurs dans quelque « genre particulier de composition, s'attachent à « un style de modulation et de forme, qui les fait « reconnaître dès qu'on les entend, faute que « n'ont évité ni Haendel ni Scarlatti; tandis que « Marcello, avec un génie égal à celui du plus « grand d'entre eux, n'a jamais daigné suivre « d'autre guide que son propre enthousiasme et « l'inspiration de sa belle imagination. En n'accep- « tant pour contrôle que celui de sa science pro- « fonde, il s'est fait lui-même le plus effectif et le « plus original des compositeurs. »

Arteaga le qualifie de \ Génie parmi les plus « grands qu'ait possédés l'Italie dans notre siècle, « et qui, dans son immortelle composition des «Psaumes, égale Palestrina, s'il ne le dé- « passe. »

Une seule voix détonne dans ce concert d'éloges universels : c'est celle du Dr Burney, qui,

AU XVIIIe SIÈCLE 29

dans son Histoire générale de la Musique (A gênerai History of Music), traite Marcello comme un compositeur ordinaire ; cela est d'autant plus surprenant, que Burney était grand admirateur de la musique et des compositeurs de l'Italie. Mais , malgré des connaissances musicales incontestables, malgré la valeur de son Histoire qui, en dépit de nombreuses inexactitudes, est une œuvre estimable, ce n'est pas la seule preuve de légèreté de jugement dont le docteur anglais se soit rendu coupable.

Non content d'être un chanteur habile, un éminent musicien, un compositeur illustre, Marcello fut aussi un théoricien de premier ordre. Il avait à peine 21 ans, lorsqu'il écrivit un Traité de musique intitulé : Teoria musicale ordinata alla moderna pratica (Théorie musicale adaptée à la pratique moderne), qui est demeuré inédit, mais qui fut très-apprécié des érudits. Il était divisé en trois parties; malheureusement les deux premières sont perdues, et la bibliothèque Marcienne de Venise ne possède que la dernière partie,, qui traite des Consonances harmoniques. Quelques personnes ont pensé que cet autographe est de la main même de Marcello ; mais

3o LE THEATRE A LA MODE

M. Caffi le nie, parce que, dit-il, l'écriture en est trop nette, sans ratures ni corrections.

Marcello professait un grand respect pour son art ; il avait l'habitude de répéter que « celui-là « seul mérite le titre de musicien et de maître, « qui sait en toute occasion appliquer les pré- « ceptes les plus secrets de l'art. » Il aimait aussi à dire aux jeunes gens désireux d'apprendre la musique et qui lui demandaient ses conseils : « Ne vous effrayez pas des règles établies, car «elles s'apprennent; craignez plutôt ce qui n'a c point de règles, car celles-là personne ne vous « les apprendra si la nature ne vous les a pas « mises dans le cœur. »

Il peut sembler étrange que Marcello, qui excellait dans tous les styles, n'ait pas travaillé pour le théâtre. M. Caffi en donne une explication qui, pour être passablement excentrique, n'en a pas moins une apparence fort plausible de probabilité. EllemJa paru assez curieuse pour être reproduite : « Mais pourquoi, dit-il, le prince « de la musique, qui était aussi un grand poète, « donna-t-il quelquefois sa poésie au théâtre et «jamais sa musique? Marcello, considéré par « les plus grands maîtres comme leur arbitre

AU XV III ^SIÈCLE 3l

« suprême, pouvait-il entrer en lutte avec eux, « se soumettre à leurs jugements, s'exposer aux «s. caprices d'une foule ignorante qui, parce qu'elle « a versé quelque monnaie à la porte du théâtre, « prétend avoir acheté le droit d'approuver ou « de maltraiter les auteurs, d'insulter les acteurs, « quelque excellents que soient les uns et les « autres ? Les plus frénétiques applaudissements, « les ovations mêmes n'eussent pas ajouté une « feuille à sa couronne ; mais la moindre « désapprobation, la plus petite froideur l'au- « raient abaissé et mis au même rang que les « artistes qui le regardaient comme leur sou- « verain. Marcello était, mieux que personne, à «. même de savoir comment il devait se conduire : « il donna souvent et sans réserve sa poésie au « théâtre, jamais sa musique, parce qu'en musique « il avait atteint le point culminant et qu'il voua lait s'y maintenir. »

Outre sa grande position comme musicien, Marcello occupa encore des charges importantes dans l'État. De vingt à vingt-cinq ans, il fit partie du barreau comme avocat et en prit l'habit ; de vingt-cinq à trente ans, il fut appelé à diverses magistratures et occupa pendant quatorze ans

un siège dans le Conseil des Quarante. Jusque-là, sa vie n'avait été qu'une suite de fêtes, de plaisirs et d'ovations, quand un événement bizarre vint en changer le cours. Le 16 août 1728, il assistait à une funzione dans l'église des SS. Apostoli, lorsqu'une pierre sépulcrale sur laquelle il se trouvait, s'écroula sous ses pieds et le fit rouler jusqu'au fond de la tombe qui venait de s'entr'ouvrir. Il ne se fit aucun mal, se releva seul et sortit de cet antre de la mort ; mais son imagination en fut frappée, et il se persuada que cet accident n'était qu'un salutaire avertissement que lui envoyait le ciel, pour lui conseiller de quitter le sentier trop fleuri qu'il avait suivi jusqu'alors, et de penser à l'éternité qui l'attendait. Les sentiments religieux de son enfance, qui n'étaient qu'endormis au fond de son âme, se réveillèrent plus vigoureux que jamais : dès ce jour, son caractère enjoué devint grave et recueilli, les écrits frivoles ou profanes furent proscrits ; les réunions joyeuses firent place aux conférences pieuses; il renonça aux théâtres et ne fréquenta plus que rarement les Académies, auxquelles il avait été si assidu ; les exercices de piété remplacèrent les festins ; les prêtres et les

AU XVIIIe SIÈCLE 33

hommes sérieux se substituèrent aux parasites et aux actrices, qui avaient été jusque-là ses convives de prédilection.

Nommé provéditeur (gouverneur) à Pola (Istrie), il y exerça ces fonctions de 1733 à 1737; mais le climat pernicieux de cette ville détruisit sa santé et lui fit perdre toutes ses dents : sa correspondance avec ses parents et ses amis en fait foi. Le temps ne fit que l'affermir dans ses pieuses résolutions ; la musique cessa d'être l'objet de ses préférences ; on a même prétendu qu'il la bannit tout-à-fait de chez lui, et que, pour n'être pas tenté de mettre les doigts à son clavecin, il en avait fait tourner le clavier contre le mur ; mais les écrivains qui ont rapporté ce fait ont été mal informés, car il composa encore de la musique religieuse, qu'il fit exécuter dans l'église des Pères de l'Oratoire, entre autres un Tantum ergo, un Salve Regina, les Lamentations de Jérémie, et l'une des plus belles et des plus considérables productions de son génie : // Trionfo délia Poesia e délia Musica, nel celebrarsi la morte, la csaltazione e la incoronazionc di Maria, sempre Virgine, assunta in Cielo; oratorio sagro a 6 voci, musica di Benedelto Marcello,

1733. (Le Triomphe de la Poésie et de la Musique, pour célébrer la mort, l'exaltation et le couronnement de Marie , toujours Vierge, enlevée au Ciel; oratoire sacré à 6 voix, musique de B. Marcello.) M. Fétis en possédait la partition écrite. « Les interlocuteurs, dit-il, «sont la poésie, la musique, le soprano, le « clavecin, le ténor et la basse. On y trouve «trois chœurs : le premier, composé de poètes; <<- le second, des arts libéraux, et le troisième, « de vieux musiciens (musici vetterani). L'ins- « trumentation se compose de deux parties « de violon, d'alto, de violoncelle et orgue. La « partition renferme 43o pages. L'originalité et « le sentiment expressif sont les caractères dis- « tinctifs de l'ouvrage, et l'instrumentation est « d'un remarquable effet pour l'époque où « Marcello écrivait. »

Revenu à Venise en 1738, pour refaire sa santé compromise, il demanda et obtint la place de camerlingue (trésorier) à Brescia, dans l'espoir que l'air salubre de cette ville lui rendrait ses forces premières. Sa femme l'y suivit, afin de lui prodiguer ses soins dévoués et affectueux. Sa dévotion redoubla; il avait commencé d'écrire

AU XVIIIe SIÈCLE 35

un grand poème sur la Rédemption ; mais il n'eut pas le temps de l'achever. Epuisé par ses travaux de tous genres, empoisonné par le climat délétère de Pola, ce grand homme, après de cruelles souffrances causées par un cancer de la poitrine, expira le jour même de sa naissance, le 24 juillet 1739, à l'âge de 53 ans. La ville de Brescia rendit les plus grands honneurs à sa dépouille mortelle, et sa veuve, à laquelle il laissa un douaire considérable, lui fit élever, dans l'église Saint-Joseph des Franciscains de Brescia, un tombeau sur lequel on grava l'épitaphe suivante :

Page 1