‹ Le théâtrè a la mode au 18e sìecle. (Il teatro alla moda) Traduction précédée d'une étude sur Marcello, sa vie et ses œuvresChapitre 23 sur 26 · AUX MÈRES DE CANTATRICES · texte numérisé non relu

AUX MÈRES DE CANTATRICES

Les mères de cantatrices les suivront partout et toujours, mais elles se tiendront poliment à l'écart lorsque leurs filles seront accompagnées de leurs protecteurs.

Quand la cantatrice chantera devant le directeur, Madame sa mère remuera la bouche comme elle, lui soufflera les traits, les trilles, et si on lui demande lJàge de sa fille, elle le diminuera d'au moins dix ans.

Si un gentilhomme honorable, mais sans fortune, désire avoir son entrée dans la maison et qu'il en parle à Madame sa mère, elle lui répondra: « Quoique ma fille soit pauvre, elle est

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« néanmoins honnête et si elle a embrassé cette « carrière, c'est que le malheur de notre maison « l'y a obligée. Il faut d'abord que je marie mon « autre fille qui est promise à un docteur ; que «je fasse sortir de prison mon mari qui, pour «avoir été trop confiant, s'est rendu garant « d'une somme qu'il nous faut payer. Du reste, « il ne vient chez nous que des personnes consi- « dérées, et si nous recevons des messieurs, « c'est qu'on peut dire qu'ils ont presque vu « naître la Giadussina; l'un est l'avocat de mon « mari et l'autre le parrain de la Petite. »

Si la virtuose est une commençante, Madame sa mère dira qu'elle a chanté plus de trente fois en deux ans; mais, si elle est déjà un peu avancée en âge, elle soutiendra qu'elle chante seulement depuis trois ans et qu'elle a commencé à treize ans.

Lorsqu'aux répétitions on jouera la ritournelle de l'air de sa fille, Madame sa mère indiquera de la main le mouvement à l'orchestre et, pendant qu'elle chantera, elle l'accompagnera de la tête, des yeux, du pied, elle remuera la bouche avec elle et lui criera viva! quand elle aura fini. — Rentrée à la maison, elle lui apprendra

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l'action de la pièce et lui indiquera l'endroit de son air où elle devra faire le trille. — Si le public fait bon accueil à la cantatrice, aussitôt revenues à la maison, elle lui sautera au cou et lui dira : « Chérie de mon cœur, sois bénie pour « avoir si bien fait tes belles roulades ; tu as « chanté à merveille, et les autres se sont rongé «les ongles de dépit. » Mais, si elle oublie de faire le trille ou de frapper du pied dans la scène de force, elle la grondera en lui disant : « Re- « gardez-moi un peu cette pimbêche qui n'a pas « trille ce soir, ni joué sa grande scène ! te voilà « bien avancée ; aussi tu reviens comme un « chien qui a la queue coupée, et personne ne t'a « applaudie. »

Quand elle ira au théâtre, elle mettra sa robe de chambre, avec une écharpe faite des sonnets en soie envoyés à sa fille, ou avec le manteau du protecteur ; elle se tiendra sur la scène avec les gargarismes, les livres des roulades ou tout ce dont la cantatrice pourrait avoir besoin ; si cette dernière n'est pas en voix, Madame sa mère s'écriera « qu'il y a des moments où le di- « recteur ne devrait pas jouer lJopéra, car c'est « vouloir tuer sa fille, etc. »

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Pendant que la virtuose chantera, Madame sa mère dira aux machinistes, à Y ours, aux comparses, etc.: «Ma fille, pour dire la vérité, a « toujours tenu les premiers emplois; elle a joué « les princesses du sang, les reines, les impératrices, sur les principaux théâtres, à Cento, à « Lago, à Medesina '. Elle n'est pas intéressée; « elle veut du bien à toutes les actrices, quoique >( celles-ci ne lui rendent pas la pareille. Il faut « dire aussi que ma fille est sage et modeste ; « qu'elle a appris à déclamer, à marcher, à dan- « ser, à faire des armes, sans parler de ses études « de chant; elle a même appris la grammaire, et « elle comprend si bien le génie de toutes choses, « qu'elle fume en compagnie du protecteur. Elle « est si bonne qu'elle ne dit de mal de personne; « mais, dans ce monde, si l'on veut faire fortune, <( il faut s'y prendre autrement. Cela n'empêche «pas qu'elle sera bientôt célèbre et qu'elle « s'amassera des rentes. »

Si une cantatrice était plus applaudie que sa

1 Cento, Lugo, etc., sont des villes de la Romagne, célèbres par les opéras que l'on y représente avec un luxe inusité, à l'époque des fêtes patronales ou du carnaval.

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fille, elle s'en prendra à sa mère qui se trouve dans la loge et lui dira effrontément : « Mais « qu'a donc fait ce soir la signora Juliana, que « sa fille accapare ainsi les applaudissements ? « Ah, ce n'est pas difficile de savoir comment << vous vous y êtes prise ! La mienne n'a ni taba- « tière, ni timbale d'argent à donner au maître « de chapelle et au poète; c'est pourquoi elle a « un rôle si infâme ! Mais si je leur donnais à « dîner, si je leur faisais cadeau d'une épingle « ou d'une cravate, avec manchettes brodées de c la main de ma fille, ils les accepteraient de « préférence. » — A quoi l'autre répondra : — « Je ne comprends rien à vos inventions ni à « vos dîners. Vous avez une singulière façon de « parler : je ne connais ni timbale ni tabatière ; « mais je sais que ma fille joue parfaitement son « rôle et qu'elle n'a pas besoin de faire de ca- « deaux au maître de chapelle ou au poète. — «Signora Sabadina, voulez -vous savoir ce « qu'il faut faire pour être applaudie? Il faut bien « poser la voix, parler distinctement, chanter « juste les demi-tons et les grands ports de voix « dont on fait usage aujourd'hui; il faut aller en « mesure, bien jouer, ne pas rire en scène, ni

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