‹ Le théâtrè a la mode au 18e sìecle. (Il teatro alla moda) Traduction précédée d'une étude sur Marcello, sa vie et ses œuvresChapitre 8 sur 26 · AUX CHANTEURS · texte numérisé non relu

AUX CHANTEURS

Le virtuose moderne ne doit pas avoir solfié et ne solfiera jamais, pour échapper au danger de bien poser la voix, de chanter juste, d'aller en mesure, etc., toutes choses contraires aux habitudes modernes.

Il n'est pas nécessaire qu'il sache lire ni écrire, qu'il prononce bien les voyelles, qu'il exprime correctement les consonnes, simples ou doubles, qu'il comprenne le sens des paroles, etc. ; il devra, au contraire, confondre les mots, les lettres, les syllabes, etc., pour arriver à faire des traits de bon goût, des trilles, appoggiatures, cadences, etc., etc. Il n'acceptera que les pre-

miers rôles, et son traité avec l'imprésario portera un tiers de plus que ses appointements réels dans l'intérêt de sa grande réputation.

S'il pouvait prendre l'habitude de dire « qu'il « n'est pas en voix, qu'il ne chante plus jamais, « qu'il souffre de fluxions, de maux de tête, de « dents, d'estomac, etc., » ce serait d'un bon virtuose moderne.

Il se plaindra toujours de son rôle, en prétendant « qu'il n'est pas fait pour lui; que les airs « ne sont pas à la hauteur de son talent, etc.; « alors il citera un air d'un autre compositeur et « affirmera qu'à telle cour, chez tel grand « seigneur, cet air (modestie à part) a enlevé « tous les suffrages et lui a été redemandé fus- « qu'à dix-sept fois dans la même soirée. »

Pendant les répétitions il ne chantera ses airs qu'à demi-voix, et battra la mesure à sa fantaisie ; une de ses mains sera passée dans son gilet, et il tiendra l'autre dans sa poche ; il prononcera de telle façon que dans les ensembles il soit impossible de distinguer un mot ni une syllabe.

Il gardera toujours son chapeau sur la tête, quand bien même une personne de qualité lui

adresserait la parole, dans la crainte de se refroidir ; lorsqu'il saluera quelqu'un il ne se découvrira pas, car il réfléchira qu'il tient X emploi des princes, des rois et des empereurs.

Sur le théâtre, il chantera la bouche demiclose, les dents serrées et fera son possible pour que l'on ne comprenne pas un mot ; dans les récitatifs, il n'observera ni points, ni virgules. Lorsqu'il sera en scène avec un autre acteur qui, suivant l'exigence du drame, s'adressera à lui en chantant un air, il n'y fera pas attention ; il saluera les masques dans les loges, sourira aux instrumentistes et aux comparses, afin que le public comprenne bien qu'il est le signor Alipio Forconi, musico ', et non le prince Zoroastre qu'il représente.

Tant que durera la ritournelle de son air, il se promènera, prendra du tabac, dira à ses amis qu'il n'est pas en voix, qu'il est enrhumé, etc. Quand il chantera, il n'oubliera pas qu'il peut

1 On donnait, en Italie, au siècle dernier, le nom de Musico à tout chanteur dont la voix de soprano ou de contralto avait été conservée par des moyens artificiels et contre nature. On les appelait aussi sopranistes ou contraltistes .

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s'arrêter sur la cadence aussi longtemps qu'il le voudra et faire des traits, des fioritures, des gargouillades à sa fantaisie ; pendant ce temps, le maître de chapelle laissera là le clavier, prendra une prise et attendra qu'il plaise au chanteur de vouloir bien finir. Celui-ci reprendra haleine plusieurs fois avant de terminer par un trille qu'il battra le plus vivement possible dès le commencement, sans le préparer par une mise de voix et en recherchant surtout les cordes les plus aiguës.

Son jeu sera tout de fantaisie, car le virtuose moderne ne devant rien entendre aux paroles, n'aura de préférence pour aucune attitude, pour aucun geste et se tournera toujours du côté par où doit entrer la prima donna ou vers la loge des acteurs.

Quand il reviendra au da Capo, il changera tout l'air à sa façon, et, quoique le changement ne s'accorde pas avec l'accompagnement, quoiqu'il faille altérer le mouvement, cela importera peu, puisque (comme on l'a dit précédemment) le compositeur y est résigné.

Si le chanteur représente un esclave, un prisonnier dans les fers, il apparaîtra bien poudré,

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avec un habit couvert de pierreries, un casque très élevée une épée, des chaînes bien longues et bien brillantes qu'il fera résonner à tout moment, pour exciter la pitié du public.

Il recherchera la protection d'un grand seigneur afin de pouvoir faire ajouter à son nom, sur le libretto, la qualification de virtuose de la cour, de la chambre, de la campagne de tel ou tel prince.

Si le directeur lui inspire peu de confiance, il prétextera une maladie, un voyage, des empêchements; mais s'il ne peut se servir de ces excuses, il acceptera comme à-compte des billets de location, des loges, des promesses, des révérences, etc., etc.

Le virtuose moderne consentira difficilement à chanter dans les conversazioni; lorsqu'il aura accepté, dès son entrée dans le salon, il ira se regarder dans un miroir, il arrangera sa perruque, tirera ses manchettes, relèvera sa cravate pour que l'on voie bien son épingle en diamant. Ensuite il ira s'asseoir de mauvaise grâce devant le clavecin, chantera par cœur et recommencera plusieurs fois, comme s'il lui était impossible d'achever; enfin, quand son air sera fini, il se mettra à causer (en vue de récolter des éloges)

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avec une dame, à laquelle il fera la confidence de ses aventures de voyages, de sa correspondance et de ses intrigues politiques. Il parlera à tort et à travers sur le génie ; il soupirera et lancera des regards langoureux en parlant de quelque grande passion qu'il a inspirée, tout en rejetant avec grâce sur son épaule les boucles de sa perruque. Il offrira à son interlocutrice du tabac dans plusieurs tabatières qui seront toutes ornées de son portrait; il lui parlera d'un superbe diamant minutieusement taillé, de vocalises, de cadences, de trilles, de scène de force, de sonnet, d'ours, etc., que lui fait monter un de ses illustres protecteurs dont il tait le nom par discrétion, etc., etc.

Si le chanteur moderne rencontre un savant ou un lettré, il ne lui donnera jamais la main, car il se dira que le musico est considéré par la plupart comme un virtuose, tandis que le lettré passe pour un homme du commun: il se persuadera donc que le savant, philosophe, poète, mathématicien, médecin ou orateur voudrait être musico, par la raison péremptoire que les musici, outre la grande estime dans laquelle on les tient, ne manquent jamais d'argent, tandis

que la plupart du temps les savants et les lettrés meurent de faim.

Si le virtuose a l'habitude de jouer des rôles de femme, il portera toujours un corset et aura sur lui des mouches, du fard, un miroir et se fera la barbe deux fois par jour.

Le virtuose moderne exigera les appointements les plus élevés par la raison que toute l'année il doit tenir son rang de capitaine ou de général avec son armée, de Prince, de Roi, d'Empereur avec sa Cour, ses ministres, ses secrétaires, ses conseillers, etc. Il fera généreusement cadeau des gants, des bas et des souliers qui lui auront servi pour jouer l'opéra à son domestique, surtout si celui-ci est son parent. — Quand il sera en conférence avec le directeur, son domestique se faufilera auprès du régisseur, ou d'un musicien, ou d'un machiniste et racontera les prouesses de son maître il signor Alipio ; il dira que l'intérêt du directeur serait de l'engager les yeux fermés, « car il n'est jamais « tombé nulle part, car il est infatigable, car il ne « s'enrhume jamais, car il a un trille incompa- « rable, les cadences les plus nouvelles, etc., etc.»

Si le chanteur a une voix de ténor ou de basse,

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il pourra tout aussi bien mettre à profit les conseils précédents, en observant que la basse doit tc'noriser (tenorcggiare) et faire des traits qui atteignent les cordes les plus aiguës , tandis que le ténor doit descendre jusqu'aux notes les plus graves de la basse, tout en montant avec le fausset jusqu'au contralto; il importe peu que la voix sorte du nez ou de la gorge. — Les ténors et les basses sauront presque toujours composer, et dans les vieux opéras ils se feront des airs et battront la mesure en chantant, soit avec la main, soit avec le pied. Quand le virtuose sera contraltiste ou sopraniste, il aura un ami intime qui parlera de lui dans les Conversazioni et qui déclarera (par amour de la vérité!) « qu'il descend d'une famille «honorable; qu'en raison d'un accident des plus « graves il a dû se soumettre à Y exécution i ; qu'il « a un frère professeur de philosophie, un autre « médecin, une sœur religieuse, une autre mariée « à un bourgeois, etc., etc. »

1 C'est ce prétexte que l'on a mis en avant pour excuser Farinelli et beaucoup d'autres evirati. Cette race de chanteurs, dont beaucoup furent d'admirables artistes, excitait particulièrement la verve de Marcello, qui ne les supportait pas et ne manquait aucune occasion de les poursuivre de ses sarcasmes.

Si le chanteur moderne doit simuler un duel dans lequel il est blessé au bras, il n'en continuera pas moins à faire de grands gestes avec le bras blessé ; s'il doit boire du poison, il chantera en tenant la coupe en main, il la tournera et retournera comme si elle était déjà vide.

Il adoptera des mouvements particuliers de la main, du genou, du pied, et s'en servira tour à tour pendant l'opéra. S'il commet quelque bévue en chantant un air et qu'il ne soit pas applaudi, il dira « que cet air n'a jamais été fait pour le « théâtre ; qu'on ne peut le chanter ; il exigera « qu'on le lui change, attendu qu'au théâtre ce « sont les virtuoses et non les maîtres de chapelle (( qui paraissent sur la scène. »

Il fera la cour à toutes les actrices ainsi qu'à leurs protecteurs et vivra dans l'espoir que, grâce à son talent et à sa modestie exemplaire et bien connue, il finira par obtenir un jour le titre de marquis, de comte ou au moins de chevalier.

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