PLUS QUE REINE
tera les bons olfices de ses belles-sœurs à la condition expresse que Lucien assiste à la cérémonie du sacre. L'empereur consent à la prière de sa femme et de sa mère. Et Lucien, venu d'Italie, sur un ordre de Joséphine, demande à voir l'impératrice. L'entrevue est touchante. Lucien expose toutes ses craintes et se demande si ce n'est pas un guet-apens qu'on lui a tendu. Il est tellement hanté par la crainte du poison, qu'il ne boirait pas l'eau qu'il y a dans cette carafe, là. sur la table. .Joséphine tressaute. Elle épouse les craintes de son beau-frère. Elle l'a fait venir afin de tenter auprès de l'empereur une réconciliation désirable pour tous. Ses enfants et les neveux de Napoléon sont morts. C'est Charles-Lucien son fils qu'elle désire proposer comme héritier au trône de Napoléon.
Cependant, la rencontre des deux frères ne donne pas les résultats espérés. Lucien Bonaparte ne répudiera pas sa femme et la mère de ses enfants. Napoléon exaspéré déclare qu'il est son prisonnier, mais Joséphine, usant de ses droits d'impératrice, ordonne de le laisser libre.
La situation devient intenable entre les deux épou.x et l'empereur de plus en plus travaillé par l'idée du divorce, déchaîne sa colère en imprécations et en gestes menaçants. Le divorce est imminent. Le soir, au bal, Joséphine paraît dans sa toilette du sacre, portant sur son front la lourde couronne qui
l'accable. Fatiguée, triste à mourir, remplie de pressentiments douloureux, elle quitte la salle des représentations avant la fin de la pièce. Débarrassée de ses bijoux, elle compte encore une fois avoir raison de la colère du maître et le reconquérir tout entier à son affection.
Hélas ! on a muré la petite porte qui conduit aux appartements de l'empereur. Prise de folie, Joséphine frappe de sa tête couronnée la cloison murée et appelle au secours. Napoléon paraît et se précipite vers sa femme qui défaille dans ses bras. Les caresses, les baisers la ramènent à la vie. Napoléon évoquant devant elle ses rêves d'ambition et exhalant ses regrets de n'avoir pas de successeurs, verse des larmes qui bouleversent la pauvre Joséphine et la décident à signer l'acte du divorce.
Je n'ai pas su dire combien cette pièce est intéressante. Un charme de légende s'en échappe et vous cause de vrais plaisirs intellectuels.
Cabotins
Edouard Pailleron
On a bi'uu s'ai)iM'l<'r Edouard Pailleron. ce n'est pas tous les ours que l'on peut créer un chef-dœuvre comme le Monde où l'on s'ennuie. L'esprit est une monnaie qui se dépense vite. On a toujours tort de la jeter par les fenêtres, en gaspilleur désinvolte, ne prévoyant pas la saison grise. Elle vient, malgré nous, et c'est quelquefois bien en vain, qu'on cherche à y glisser un layon de soleil vif.
Cabotins est une comédie inférieure de ton et d'allures et au sortir de la représentation on se demande si l'auteur n'a pas plutôt donné la caricature des cabotins que la peinture exacte et lidèle de cette catégorie d'individus. Les ressorts de la pièce grincent, crient, ils ne sont pas suflisamment graissés.
On a l'impression qu'il y a de l'enipêtrement (|uel([iie part.
Le grand malheur est de verser tout d'une fois ses richesses intellectuelles dans une œuvre, on en est réduit alors à ramasser sur la route déjà parcouiiu' les poussières qui sont tombées de la gerbe.
La littérature nous otïre plus d'un exemple de ces hommes de talent qui ont, au matin de leur jeunesse, brûlé leui'S ressources. On les appelle : les vidés, tandis i\\w l'on devrait s'incliner devant cette souffrance, pire que toutes les autics. Ils ont fait ti'op bien d'abord, ils ne savent phis (|ue faire à demi. Et puis, mon Dieu, on n'accomplit jamais ce (|ue l'on voudrait. Il y a une sorte de conspiration entre les choses et le destin contre nous. .Jamais un instant, nous n'avons tenu dans nos mains tremblantes de bonheur, — tel un oiseau aux plumes d'or, — le rêve (pii roule dans nos pensées liévreuses.
(^ette pièce nous déçoit, et les jolis mots — il s'en trouve — nous anachent dillicilement à l'eimui des situations ternes. Nous aimons mieux nos cabotins de la politi{[ue, du conseil municipal, d'Ottawa, de Québec et d'ailleurs. Ils sont moins conventionnels et se détachent avec plus de relief sur le fonds banal de la réalité quotidienne.
Au reste, tous ne sont pas cabotins et il n'est pas bien sfn- que ce ne soient ceux-là qui nous inté-
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ressent (iHvantage. Le cabotinage des autres est si lointain... Deux figures sympathiques sollicitent l'attention : le s(iil|iteur Pierre Gardevent et Grigneux (|ui tient un rôle de papa retrouvé.
Semblable à un polichinelle qui sort de sa boîte en poussant un couac, il mar(|ue au cours des événements son incoercible mépris, en lançant à la tête de ses amis : k Cabotins, va ! » La vie a ménagé ses bonheurs à Grigneux et ne lui a infligé que des blessures.
Malgré ses déboires, il demeure un invincible amant de l'art. C'est un prêtre qui attise vainement le feu sacré ; jamais il n'a gravi les maiches de l'autel, jamais au moment de l'exécution, il n'a su traduire dans une œuvre humaine, tangible, la flamme intérieure qui le dévorait. Ce trahi de l'art, ce rabroué du génie \i[ toujours, comme un esclave fidèle, emmuré dans la foi de ses vingt ans. Oui sait si un jour, cette main rebelle à l'e.xpression du Beau, ne jettera pas dans la pierre, le marbre ou l'airain, quelque chose de sa douleur, de ses fièvres muettes, de ses insomnies hantées d'apothéose, de ses désespéi'ances, de ce quelque chose d'insaisissable et de prenant cjui fait tressaillir les fîmes ! « Le génie n'est-il pas une longue patience? »
Grigneux exhale en plaintes douloureuses ses déceptions d'artiste en présence de Gardevent, son
ami. Il anathématise les cabotins, les sculpteuis (]ui donnent aux naïfs, aux badauds l'illusion d'être des piliers de l'ordre social. Il donne des conseils au jeune sculpteur ; son expérience des hommes et des choses, lui confère ce droit de l'éclairer. Seul dans la vie, chargé de malheurs domestiques, il reporte sa chaude affection sur la tête de Gardevent.
Pierre dispute avec âpreté sa part de soleil. 11 est pauvre, et les réputations dans notre siècle amoureux de l'opulence, ne s'édifient solidement (|ue sur l'or. C'est un véritable artiste pourtant, et il se croit de taille à forcer la porte de la gloire. Il expose, cette année, au Salon. Longtemps, dissimulé dans la foule qui envahit les galeries, il guette en vain sur la figure des passants, un mouvement d'admiration. Jamais comme à ce moment, il n'avait éprouvé la doideur d'être incompris. D'un œil atone, il regardait cet écoulement d'indi\idus, (|ui d'une cruauté inconsciente lui emportaient ses espoirs de domination et de célébrité louangeuse. Il allait se jeter à l'abîme quand soudain, une jeune femme entourée d'artistes s'écria, devant son buste : « C'est touché ». Il aurait voulu mourir de reconnaissance à ses pieds et voilà que dans son atelier désert, en souvenir de l'heure bénie, ilsculpte l'image de celle quilui a rendu la joie de vivre.
L'ami Grigneux écoute attendri, ces confidences
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du jeune homme. Mais voilà bien une autre scène, la porte s'ouvre et l'atelier est envahi par la troupe des cabotins. Ce sont de jeunes godelureaux qui ont mis en commun leurs espérances et leurs intérêts. Ils se réunissent dans l'atelier de Pierre et s'en donnent à cœur joie. Il faut qu'on vous les présente : Monsieur Lavejol, fabriqueur de romans idiots, M. Caracel, avocat sans causes, le docteur Saint-Marin qui passe son temps à faire l'amour et qui, tout en étant l'ami de Madame Laversée, chante fleurette à X'alentine,. Brascommie de la Haute Gomme, et M. Wenceslas Népomucène Pegomas, cancre de la politique, qui veut à tout prix devenir le secrétaire de M. Laversée, afin d'atteindre à ses fins politiques. Il le devient, en efïet, du jour où Mademoiselle Valentine. fille adoptive de Laversée, pénètre dans l'atelier du sculpteur, pour lui annoncer qu'il a gagné la grande médaille du Salon.
Pierre reconnaît en Valentine l'enthousiaste dont le suffrage lui fut si précieux. Déclarations d'amour. Ces deux grands enfants, faits pour se comprendre, s'adorent aux premières rencontres. \'alentine vient voir souvent Pierre à son atelier, au grand déplaisir de la mère Gardevent. Le malheur est dans l'air. Saint-Marin, devenu amoureux de la jeune fille, se jette à ses genoux. Madame Laversée les surprend et les chasse. Valentine se réfugie chez le sculpteur et
je crois que cela finira par unmariage àla campagne. Pégomas a fait des siennes. Ce petasson joyeux substitue sa candidature à celle de Laversée et se fait élire député de Caligon. Il calme la colère de ce fier imbécile de Laversée, en lui promettant une chaire à l'Institut, car, ce dernier qui a la manie des thèses, prépare une biographie de Murillo. Je voudrais n'avoir pas dormi, je vous raconterais le reste.
L'Eventail
MM. Robert de Fiers et de Caillavet
.4 Mutlduic 0. Lassalle
« Au milieu des chaleurs extrêmes,
« Heureux d'amuser vos loisirs,
« Je ne veux appeler vers vous que les zéphirs,
« Les amours y viendront d'eux-mêmes. »
C'est un roi qui a écrit ces vers délicieux sur l'éventail de Marie-Antoinette. Il s'appelait alors le comte d'Artois et il avait énormément d'esprit. Ni rois, ni démocrates ne se sont servis de l'éventail de Germaine de Landève comme d'un écritoire, mais l'amour est allé s'y poser. Il a accompli ce miracle de transformer en femme docile et caressante la coquette Gisèle et de faire relleurir une vie qui croupissait dans la morosité nerveuse et fantasque. L'Ereniail de Robert de Fiers et de Caillavet
80 LE THEATliE A MONT HE AL
est d'agrt'able facture. Les moindres mots possèdent la vertu d'éveiller le rire, et cela jusqu'à la fin des (|uatre actes. Légèreté, grâce, iluidité, caresse des termes, telles sont les notes dominantes de cette pièce.
C'est en somme, le récit d'une villégiature à la campagne, dans un endroit pittoresque, chargé de poésie et de parfums... On y voit remuer un petit monde, gai, aimable, spirituel, ne se préoccupant (jue de courses au grand air, qui ne songe pour le moment qu'à se divertir après avoir été pris tout l'hiver, dans le tourbillon du plaisir parisien. Promenades au bois, dans le mystère des choses épanouies, baignées d'un soleil orgueilleux de ses rayons. .Jeu de bridge, glaces, citronnades, crèmes de pistache, toute la kyrielle des choses faisandées qui vous façonnent un estomac dyspepti^iue.
Le manoir de Madame de Landève est le rendezvous de ses amis de Paris. Il y a là des comtes, des barons, des faibles, des forts, des mécontents, des femmes gênées, un personnage stupide, une bourgeoise tapageuse qui aguiche au passage, un vieux savant distingué, qui les domine tous par la finesse et l'étendue de son esprit.
Au nombre des invités de Madame de Landève, installés au manoir desChene.viettes, nous remarquons Blanche Bernin, Thérèse, la sœur de Germaine,
L'EVEXTAIL 81
François Trévoux, Gariii-Miclaux. Ils reçoivent quelquefois la visite de monsieur et madame Oviedo^ (lu baron des Armoises, du comte Lévy. In télégramme adressé à Germaine, lui annonce ([ue sa grande amie, Gisèle de \'audreuil, est en route vers le château. Joie exubérante. On dépouille les rosiers. C'est un massacre de lleurs, afin d'embellir la maison et la chambre qu'occupera la jeune veuve. On lui donnera la chambre rose où couche Monseigneur l'évêque. quand il visite les hôtes du manoir. Jaccjues en personne ira la recevoir à la gare, pendant que l'on mettra la dernière main aux préparatifs. François- Trévoux, en apprenant laniM-e de son ancienne amante, dont la cruauti' et l'oubli l'ont rendu si grognon et si malheureux, prétexte qu'il lui faut partir, au grand mécontentement de la famille Landéve. Gisèle arrive. Elle est étoufYée d'embrasseraents par Germaine et Thérèse. On lui fait fête.
François, marmonnant ses mots, salue froidement Madame de Vaudreuil. qui feint de ne pas s'en aper 'evoir et joue la comédie. LaisstVs seuls, ils ont une explication d'abord violente, qui se termine en pleurs d'attendrissement ému. L'ancien amant donne libre cours à la douleur de ses espérances trompées^ la veuve lui avoue qu'elle n'a jamais aimé d'autre (jue lui. Monsieur pleure et c'est assez comique de