‹ Le théâtre à Montréal; propos d'un huron canadienChapitre 26 sur 37 · LA TOSCA · texte numérisé non relu

LA TOSCA

marchent sur ses traces, ils sont certains de saisir le fugitif. Egarée par la colère amoureuse, la Tosca fonce chez Mario, éclate en imprécations et gémissements. Pour l'apaiser, Cavaradossi se voit obligé de lui dire l'entière vérité. Hélas ! déjà le régent de police et son escouade frappent à la porte et menacent de la briser. Eperdue, sanglotante, Floria raconte à Mario qu'elle Ta tralii inconsciemment. La porte s'ouvre et Scarpia sentant bien qu'il a dans ses mains la victime qui lui devra des faveurs royales, ricane d'aise, — car c'est un monstre hideux, une sorte de Torquemada, aussi féroce que l'autre, incarnant le moyen âge dans ce qu'il a de plus cruel, de plus sanglant. Il arrachera le secret de la retraite de Caesare Angelotti à la Tosca, car c'est elle qui subira l'interrogatoire, c'est elle qui descellera les lèvres — le régent le sait — pendant que Mario mis à la torture, le front pressé dans un cercle de fer, subira la plus épouvantable douleur. Floria entend les cris de souffrance aiguë poussés par son amant et après quelques hésitations, vaincue par une autre cri arraché des profondeurs de l'être, indique l'endroit de la cachette d'Angelotti, à condition qu'on lui fasse voir son amant. Mario paraît pantelant, ensanglanté, ayant peine à vivre. Floria court à lui, le couvre de baisers. Les agents de police -apportent sur un brancard Angelotti assassiné. Gava-

radossi comprend tout. Il repousse sa fiancée, lui lance des malédictions. La Tosca s'évanouit.

Au troisième acte, nous retrouvons Scarpia dînant à la lueur des bougies. La Tosca va venir. Nous assistons à une autre scène oîi l'intense coudoie le cynisme, s'y mêle, s'y entrelace. On dirait que cela est composé pour faire courir des frissons de chair de poule. La malheureuse abreuve d'injures le régent qui se repaît voluptueusement de sa colère, de ses spasmes nerveux. A moitié ivre, il veut se donner la volupté de tenir dans ses bras la chanteuse émouvante et passionnée. Il lui propose ce marché infâme de sauver son amant si elle veut se donner un moment à lui. Floria se cabre, redouble d'invectives. Si elle persiste dans son refus, le monstre ordonnera la mort de Mario, car il est tout-puissant. Eplorée, à demifolle, elle feint de consentir et, après avoir obtenu du préfet un sauf-conduit qui lui permettra à elle et à Mario de fuir Rome, elle plonge un poignard dans le cœur du baron Scarpia.

Mario et Floria se retrouvent dans la chapelle de& condamnés à mort. Après les premiers épanchements de tendresse et de pardon, elle lui narre ce qui s'est passé et se forge déjà toute une félicité du bonheur qu'ils vont enfin goûter, hors de Rome. Mais on l'a trompée. Le peintre a été tué. Mario est bien troué de balles, les fusils n'étaient pas chargés à poudre. C'est

LA rose A 155

en vain qu'elle cherche à réveiller de son silence. Il est mort. Alors la Tosca anathématise Rome, cette ville impie et cruelle, et se jette dans le Tibre.

Un frisson d'horreur couronne ces scènes remplies d'un tragique calculé, voulu, et d'où l'humanité est absente. Tout se meut sous la poussée constante d'une loi d'airain. Et comme le crime appelle le crime, la mort se referme sur l'un des principaux personnages du drame. Il n'y a pas de place pour le bien, la vérité, et s'ils apparaissent un peu à travers les figures de Mario et de la Tosca, c'est pour être confondus pêle-mêle avec le mal, l'ignominie, le néant.

Résurrection

M. Henry Bataille

Tiré du roman de Tolstoï

A Madame Paul Doré.

11 y a au fond de tous les romans du grand écrivain russe, Tolstoï, un cas de « sociologie », et c'est avec un talent remarquable, une chaleur de passion, qu'il emploie ses ressources variées à faire tenir debout ses thèses audacieuses. Son indignation en présence des misères du peuple russe monte à un diapason si élevé, c'est si bien de l'éloquence nerveuse et qui touche aux cimes, que l'on serait tenté de s'y laisser prendre ou du moins accorder à ce noble artiste autre chose que le bénéfice de sa virtuosité.

Le dilettantisme pur n'a pas de tels accents ! Cet homme est plus qu'un écrivain de génie, c'est un apô-

tre, un semeur d'idées. Tolstoï n'est pas le farceur dodu et éloquent qu'est M. Jaurès, il n'écrit pas sur un pupitre de marbre avec une plume d'or, les pamphlets qu'il lance sur son pays. Il est simple et mène la vie des simples. N'en voilà-t-il pas assez pour le croire sincère et conséquent avec ses propres doctritrines?

Quiconque a un peu de lettres connaît le succès énorme de ses volumes en Europe. Il est, avec Dostoïewsky et Melchior de Vogue, l'un des auteurs de la renaissance spritualiste en France. Et, parce qu'il est spiritualiste, il lui sera pardonné beaucoup de choses.

M. Henry Bataille qui prêche l'immoralité et l'adultère aux Français, dans les drames qui sont un défi au bon sens et à la réalité des choses, a adapté à la scène le vigoureux roman de Tolstoï. M. Henry Bataille appartient à ce groupe d'artistes, qui mènent, au son des buccins et des soupirs de flûte, la France aux abîmes... Malgré l'art de l'écrivain français et les moyens scéniques dont il dispose, c'est un roman qui nous semble perdre beaucoup à voir les feux de la rampe.

Ces romans russes sont, pour la plupart du temps la peinture agrandie, dramatisée, baignant dans l'horreur, des misères populaires et c'est très rare que cela ne finisse pas en Sibérie. Notre bon vieux

Page 1