‹ Le théâtre à Montréal; propos d'un huron canadienChapitre 27 sur 37 · RESURRECTION · texte numérisé non relu

RESURRECTION

Lamothe — le Joseph Prudhomme de cette littérature qui roule dans ses flots la face horrifiante du polonais traqué comme une bête fauve, et du pauvre moujik, grelottant de misère, pâle de faim, pieds nus, jambes et bras déchirés — nous en contait de belles jadis à l'âge où l'on volait les prunes et où le moindre souci d'art ne venait nous troubler. Ce que nous demandions c'étaient des impressions vives et l'auteur des Marhjrs de la Sibérie n'en était pas avare. Tolstoï est probablement aussi exagéré, il est plus séduisant, parce que plus artiste.

Quelle lamentable histoire que celle de la Maslova ! Née sur la paille d'une étable et grandie au château des dames Ivanvona, entourée de gâteries et d'affection, elle est séduite dans la nuit de Pâques par un neveu, de passage chez ses tantes, et puis chassée, avec son enfant, devient fille de joie à Pétersbourg, voleuse criminelle et traînée en cour d'Assises, retrouve parmi les jurés . son ancien séducteur qui l'avait trahie. Nekludofï reconnaît Katucha et pris d'un désir soudain de résurrection en voyant tout le mal qu'il a causé, n'ayant pu obtenir la grâce de la malheureuse, se dépouille, vend terres et biens et l'accompagne en Sibérie. Ce prince élevé dans toutes ses aises, vivra de la vie des forçats et des criminels, guettant sans cesse dans cette âme de femme perdue le réveil des tendresses de jadis. Et, quand il se

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convaincra, par les allures désordonnées de Katucha, ([lie le mariage est impossible, que le passé avec ses fautes, ses lâchetés, les séparent par un abîme infranchissable, que c'est en vain qu'il monte la garde autour de ce cœur pour y surprendre un rappel, il se décide de la laisser à jamais, non sans assurer son existence matérielle. Et ce sont les derniers adieux.

Nulle part, il ne se trouve dans la littérature une scène d'une intensité tragique aussi pleine. In moment. It> Ilot du passé est remonté au cœur de Katucha, c'est son Tune de fillette qui ressuscite en elle, ses idées se troublent, elle aspire de ses narines halrt;intes les boulTées d'air pur (|ui s'exhalent de la campagne lointaine, elle se revoit, courant en jupe courte, un rire aux lèvres, agitant au-dessus de sa télé un luuu|uct dt> fraises (|u'elle se refuse de doimrr. par agacerie, au jeune prince. Tins tarit, la laiitc. la matei'uilé cmipable. Kt le soir de Pâques, à l'anniversaire de la chute, cette petite fennne ramassée sous un chfd(> et i oit. (pii se dirige à la gare pour recevoir son prince adoré, et cherche à arrêter le train ipii emporte ses rêves naïfs, tombant évanouie dcNanl la vision, à la jiortiére, de Nekludotï. chamarre d or. souriaid et cruel.

Nous Tu^ saviez pas. pauvre petite Katucha. que les hommes se jouent des cœurs connue les vôtres, que li>urs tlatleries mielleuses sont un [Mcge qu'ils

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vous tendent afin de vous avoir plus à eux, un moment, un moment seulement, et après, vous rejeter sur la route, tel un vase dont on a respiré tout le parfum. Vos lèvres pâlies de soufïrance balbutiaient encore un nom d'amour et jusqu'en l'agonie de vos tendresses, vous agitiez dans la nuit implacable et méchante, votre bras convulsif qui se tendait comme un appel obstiné vers le bonheur.

Les mains de la Maslova, ouvertes à la joie, se crispent au contact de la réalité. Mais au bruit de ses chaînes, elle se ressaisit, le spectre de sa misère d'hier, et l'ignominie de sa condition, la replongent toute dans son hébétement stupide. Leurs destins à tous deux, s'éclairent et prennent des arêtes diiïérentes. Ça n'a été qu'un éclair. Nekludofï a versé quelques larmes, car lui aussi, il s'était repris au sortilège de la divine magicienne et sa jeunesse en fleur lui était apparue. Leurs regards avaient opéré ce furtif miracle.

Dans le chaos immense des destinées humaines, il se peut donc qu'il existe des vies aussi étranges, aussi douloureuses et dont le spectacle vous pénètre d'une mélancolie indéfinissable et profonde. C'est la richesse de la nature, des milieux, de vous offrir une variété extraordinaire de conflits d'intelligence et de crises d'âme. La loi des contrastes domine le champ universel où viennent aux prises les tristes

exemplaires d'humanité que nous sommes. Quelquefois dans la nuit, à la lueur d'un rayon, vous apercevez une figure hauttiiiie, empreinte de majesté, de sereine intransigeance qui se détache sur l'horizon terne, puis la procession des héros et des saints, et dans une teinte assombrie, la foule des anonymes • vous entendez un cri de génie que poussent avant de mourir ceux qui veulent se survivre, et le silence étend son linceul glacé sur les événements et les siècles. A peine, percevez-vous le rire ironique, sanglant qui trace ses zigzags étincelants. Tout se referme. L'écoulement des hommes et des choses précipite sa marche furibonde, éternelle.

Remarquez bien que Tolstoï ne se complaît pas plus que de raison à ces portraits de femmes damnées ; sa Maslova est l'un des éléments, si je puis dire, du réquisitoire qu'il dresse contre la société russe. 11 n'en fait pas l'apologie, mais il rend responsable la société delà déchéance où est tombée l'amante de Nekludofï. C'est sur la tête du prince égoïste et jouisseur qu'il fait porter tout le poids de ses crimes. Et c'est ici que se place l'évolution d'âme du prince Nekludoff, ce lent et difficile travail de réparation morale qu'il se sent tenu d'opérer, où il est tantôt repris par ses anciennes habitudes de vie élégante et facile. Ce prince, c'est le comte Tolstoï lui-même, c'est son âme qui vit en son héros, l'anime, lui fait accomplir des

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actions si extraordinaires. C'est un des plus beaux passages de l'œuvre. On ne sacrifie pas toute une série d'usages, tout un ensemble d'habitudes et d'idée3 sans se sentir, à certaines heures, furieusement poussé à revenir en arrière, à se bercer de la douceur ■des voluptés anciennes. Il n'y a pas que les princes qui s'acheminent vers le socialisme ou la réalisation d'une vie sociale meilleure qui éprouvent ces combats angoissants ; le moindre individu qui tente de se créer une mentalité nouvelle, un état d'âme plus rapproché de la noblesse, de la justice et de la vérité, subit des prostrations et succombe sur le chemin de Damas.

M. le comte Tolstoï est un pessimiste qui fait penser. Est-ce que les grands pessimistes n'ont pas tous ce privilège-là? L'admirable solitaire de Poliana arrive plus près de la vérité que tant d'autres qui s'ingénient à voir le bien là où il n'y en a que l'ombre et dorment leur lourd sommeil de repus quand l'ennemi monte déjà à l'assaut des citadelles. Beaucoup de ses doctrines sont condamnables. Car, il est difficile d'admettre qu'il ne faut pas résister au mal et laisser coudées franches au criminel. Que serait une société où le crime demeurerait impuni?

Le comte Tolstoï est un néo-chrétien. Il a un christianisme très spécial, ce qui ne voudra jamais dire qu'il soit moins bon que celui de ces hommes qui se

font du christianisme en cours, un paravent, afin de cacher leurs turpitudes et leurs vilenies, non plus qu'il soit supérieur à ce christianisme vigoureux et sain qui est la source des plus belles vertus de sociétés et dans lequel elles vont rajeunir leur faculté de penser et leur puissance d'agir.

Son roman mis en pièce est d'une tristesse âpre et desséchante. Vous sentez là l'inutilité de tant d'efforts vers le bien après le mal commis et cela vous glace. Il y souffle un vent de détresse morale qui vous laisse morfondu d'angoisse et de terreur.

Sire

M. Henri Lavedan

A Madame W. Uiigas

La liaute critique française a prononcé un arrêt définitif sur la valeur et le mérite de cette comédie. Il semblerait prétentieux de vouloir, d'une main légère, soulever autour d'elle, des questions de tenue littéraire, de savoir-faire et d'art scénique. Nous avouons sans peine, que nous y perdrions notre latin. Dirons-nous combien cette pièce nous a plu, et qu'elle nous a fait éprouver de véritables émotions artistiques? Pourquoi non?

Sire est une délicieuse évocation du passé monarchique. Il y est c|uestion d'un roi que nous avons beaucoup aimé, et sur la figure duquel nous avons versé, à quinze ans, des torrents de larmes. Devant la physionomie pâle et souffreteuse du martyr,

nous récitions les beaux vers de Victor Hugo, avec des transports de passion maladive. Nous ne pouvions donc pas rester insensible à une pièce où l'on s'occupait de lui, oij un artiste délicat le faisait revivre grandi d'âge et de malheurs, voire sous les fausses barbes et perruques d'un comédien de banlieue. Les naïves adorations de jadis nous ont traversé l'âme et ce nous était une double jouissance d'applaudir cette fantaisie combien distinguée, infiniment jolie. Mademoiselle de Saint-Albi est en mal de royalisme. La république et l'orléanisme lui tombent sur les nerfs. Elle ne dort plus, ne trouve aucune saveur aux mets de son excellente table. Elle dépérit sous le regard attristé et inquiet de ses deux bons amis : le docteur du château et M. l'Abbé, son confesseur. Ceux qui croient en la survivance du dauphin Louis XVII n'ont pas de meilleur partisan. Le roi se cache quelque part. Mademoiselle de Saint-Albi en a la hantise, et ce qui plus est, la prescience divinatoire. C'est lui qui sauvera la France en renouant la chaîne des traditions rompues, et non ce gros Louis-Philippe, si odieusement bourgeois. Il rétablira les dignités d'autrefois, et qui sait, si Mademoiselle de Saint-Albi ne jouera pas un rôle glorieux dans cette restauration royale? Il lui sera peut-être donné de faire des comtes, des princes, et dans l'arrière-saison de sa vie mélancolique, promener à la Cour, avec ses sou-

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rires d'irréductible aristocrate, la grâce penchée d'une Egérie qui touche au décHn. La destinée ne lui doitelle pas ce sourire? est-ce que son long dévouement à l'ancien régime ne lui crée pas des droits à la conduite du nouveau règne — et cela par un décret de la Providence?

Oui, elle incarnera en elle l'âme des grandes princesses. Cette femme éprise de royauté, roule dans son âme ardente l'ambition de manier des âmes de petits ducs, de pétrir, telle une cire molle, l'esprit de l'héritier présomptif. Elles revivront en France, ces actions d'éclat, ces prouesses de chevaliers, ces courses fastueuses où sonnait, dans les après-midi resplendissantes de soleil et de gaîté folle, l'hallali triomphal ! Mademoiselle de Saint-Albi s'enfonce dans son rêve et son culte passionné du roi. C'est pour elle que Cherbuliez a écrit : « Une opinion est bien peu de chose, c'est une grande chose que la fidélité. »

Nous sommes en pleine fin orléaniste. Laine vient de jeter à la droite royaliste efïrayéeson cri fameux : « Les Rois s'en vont. » L'histoire des Girondins de Lamartine a fait son œuvre de destruction et les jours de l'usurpateur Louis-Philippe sont comptés. Ce 21 janvier 1848, qui est l'anniversaire de la mort du roi. Mademoiselle de Saint-Albi s'enfuit de sa maison et court à l'église prier pour le repos du Dauphin. On s'afïole de sa sortie. Toute la maison se trémousse.

Les vieux amis ne savent que penser. Pendant qu'elle prolonge ses prières de mystique exaltée, le docteur discerne une vague ressemblance bourbonnienne dans le profil de cet horloger Roulette qui remet en branle le vieux cartel du château. Denis Roulette est le monsieur pour qui n'existe pas de sot métier, il a de l'esprit à faire sécher de colère les mânes de tous les Figaros. Tour à tour conspirateur, comédien, ramoneur, intarissable causeur, connaissant les dessous des grandes et des petites existences, il est capable de monter les plus fines duperies.

Mademoiselle de Saint-Albi revient de l'église. Elle est nerveuse et supporte mal qu'on la gronde et la sermonne. Elle veut voir le roi Louis XVIL Le voir ! Le voir une seule fois, et elle aurait les fleurs de lis dans son cœur jusqu'à la mort. Le médecin et l'abbé croient qu'elle va devenir la proie de la folie et ils conviennent ensemble de faire surgir à ses yeux un faux Louis XVIL Alors, apaisée, elle reprendrait son assiette normale. Mais où trouver l'homme qui consentirait à jouer ce rôle de roi retrouvé, à assumer le poids de cette lourde supercherie?

Le deuxième acte où l'on retrouve Denis Roulette dans sa mansarde typique est un bel éclat de rire. Nous avons cru reconnaître dans l'allure des conspirateurs de la Main Rouge une certaine ressemblance avec celle de nos maçons montréalais qui complotent

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contre l'Etat. Roulette a promis au médecin et à l'abbé de remplir le rôle de faux prince, et il se présente chez l'illuminée sous le déguisement royal. L'entrevue est mousseuse d'observation subtile, réglée par un maître. Oh ! ces frémissements extatiques de Mademoiselle de Saint-Albi ! Oh ! ces airs de dignité princière de Roulette !

Bouleversée, délirante de bonheur, elle ofïre au prétendu roi de demeurer chez elle ; on le fera passer pour le chevaher, son frère, dont elle vient d'apprendre le décès. Il se dérobe et finit par accepter. La lectrice Bouquet dissipera ses ennuis. Roulette, installé au château, fait grasse vie au milieu du fumet des viandes délicates et des adorations. Hélas ! la demoiselle découvre vite la fraude. Elle va le chasser en lui jetant à la face l'épithète de misérable. Sous cette déception cruelle qui s'exhale en cris de douleur, Denis Roulette comprend que c'est une profanation de tromper pour guérir et veut réparer par un geste de pur héroïsme. La Révolution grondante passe à la porte. Mademoiselle de Saint-Albi tressaille et perçoit dans un éclairqueLouis-Philippe,malgrésonusurpation, représente la royauté. Elle crie : «^'ive le Roi ! » L'homme de la scène, ce Cyrano de la bohème obscure, mourra pour lui afin d'être pardonné par cette femme pleine de dignité et de grandeur. Avant de se rouler dans le tourbillon de la mort, il lui jette, comme paroles d'adieu :

« Vous n'avez pas vu le Roi, eh bien, moi, j'ai vu une reine. «

Des teintes, des nuances indécises, des ombres où se joue ledivin caprice de l'écrivain. Cela évoque les portraits de grandes dames au sourire effacé de Geor ges Rodenbach et dont la main

... souffre de tous ces fils entrecroisés

Qui font pleurer en elle une plaie immobile...

Cyrano de Bergerac

M. Edmond Rostand

A mon cher maîlre Olivar Asselin

M. Edmond Rostand est l'un de nos « assassins adorés », et jusque dans ses verrues, ses à peu près, ses préciosités, ses dégringolades de mots chatoyants et pittoresques, qui donnent parfois l'illusion d'une musique de castagnettes, nous le trouvons intéressant. Ce « five o'clock » de la pintade dans Chantecler, si détestable sur la scène, ne laisse pas d'être curieux à la lecture.

Tout ce choix d'expressions capricieuses, d'épithètes étranges, de propos merlicoquenfieux, tous ces coqs qui sécrètent et susurrent la galanterie, arrivent du pays du Tendre et veulent aller y mourir avec quelque faisane dans leurs éperons, tout cela fait si prodigieusement le désespoir des philistins du Canada

et est, par ailleurs, si joliment satirique, que je bois avec ivresse l'acte tout entier.

Il y a bien d'autres raisons qui nous font trouver M. Rostand délectable... Il est si peu comme lesautres ! Et je crois bien, en toute humilité, qu'il est, à l'heure actuelle, le plus grand auteur dramatique de l'Europe. Je le crois.

Aurons-nous jamais une psychologie de Cyrano? Si M. Faguet voulait se mettre en frais de l'écrire. Mais au fait, pas M. Faguet, car il croit encore au sufïrage universel, au parlementarisme, à toutes ces monstruosités qui sont les plaies de notre monde moderne ; il s'emploie même à épurer la démocratie dans des livres spirituels et ironiques. Non, pas M. Faguet, je craindrais qu'il démocratise Cyranomais M. Jules Lemaître, ce délicieux Lemaître qui abhorre la démocratie, la couvre de ses injures élégantes, la tourne sur le gril de l'ironie avec une si ingénieuse malice, que nous en tressaillons d'aise. Oui, c'est M. Lemaître qui pourrait nous causer ce plaisir de choix. S'arrachera-t-il à cette tâche auguste de ressusciter dans leur rayonnante beauté, les figures de Racine et de Fénelon, et dressera-t-il sur le monde de la pensée, comme un défi aux institutions, à la couardise et à la veulerie régnantes, cette ■ figure complexe, provocatrice, divinement soufïrante et sublime?

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Car Cyrano, c'est la protestation vivante contre la sottise et l'ignominie de notre époque dépourvue de noblesse et de vraie grandeur, contre les arrivismes pomponnés, rutilants, en tuyau de « castor », contre cette anomalie odieuse qui fait que du jour au lendemain, un palefrenier moins bête que les autres, peut sentir frémir dans sa main velue et rousselée, les rênes de la magistrature suprême, — - c'est assez, une espèce de gens et si l'on veut compter avec eux les autres palefreniers de l'esprit, dont s'emplissent nos parlements modernes — et qui assure le règne de l'incompétence et de l'irresponsabilité dans la bêtise; contre ces reptiles immondes,

« Qui regardent grouiller au vivier de leurs vices » « Les sept vipères d'or des péchés capitaux. » J

contre ces assassinats du talent, pratiqués d'une main douce et pateline, entre la poire et le fromage, menés à bonne fin par ces petits comparses glabres et rosés, qui prennent les ventres au moment où ils crient famine et pour trente deniers, achètent les libertés et les consciences.

Cyrano a la haine des farceurs et des médiocres de tous les temps, et que de bouffons — oh ! ironie — le citent impudemment, et ne sentent pas que ses paroles leur brûlent les lèvres. Cyrano de Bergerac

voue le culte le plus ardent aux choses qui ne meurent pas : il adore la beauté dans l'amour, la nature, la philosophie et l'art. Il lit Descartes, Platon, Homère. C'est un grand poète de l'ironie et c'est à cause de cela que nous le trouvons adorable. Son rire cache des abîmes d'amertume et d'angoisse et c'est à cause de cela qu'il est d'essence supérieure. Il ne sait pas se plaindre, ou plutôt la chose ne lui arrivera qu'une seule fois et encore le gémissement s'achève dans un sourire. Pour ceux qui saisissent l'âme des choses, l'universelle plainte qui s'échappe de la création, qui ont senti le vide autour d'eux et promènent sous un ciel impassible, le tourment de leur pensée la douleur est la sœur jumelle de la joie. Elles cheminent côte à côte, elles ne font pas de pas sans s'influencer l'une l'autre, elles s'entrelacent, tels deux rameaux tremblants qui cherchent dans l'obscurité, le rUet lumineux ((ui frôle l'infini des horizons.

Quel jeune homme n'a rêvé d'être Cyrano? Quel autre jeune homme qui cesse un peu d'être jeune homme et se sent vieillir quelque part, ne rêve encore d'être monsieur Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac? Se dresser devant son siècle, lui crier ses infamies, ses complaisances honteuses, pour tout ce qui est laideur morale, ses pactes avilissants avec le mensonge, dégringoler les statues de neige et les traîner dans la boue à la face du ciel,

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entraîner la foule vers quelque dégât sublime ; composer un madrigal précieux, alambiqué, suave, hérissé de Voiture et de Scarron, puis aller ensuite le réciter dévotement à la fenêtre d'une Amaryllis en larmes ; se battre pour une cause noble et vaine, foncer au risque d'y laisser sa peau, sur la muraille des préjugés étroits, mesquins, qui nous enveloppent non sans y avoir pratiqué une ouverture sur le ciel ; rire, pleurer, vibrer aux cordes de la lyre, élever dans son âme un autel à la Beauté et en devenir l'esclave fervent, enthousiaste, fidèle, n'être pas insensible à la main qui se tend, fendra son manteau en quatre et le donner aux malheureux, mépriser tout ce qui est vil, bas, et diminue les forces vives de l'intelligence, être le rayon qui éclaire et console, augmenter par une action courageuse et noble et toute tendue vers la justice, le capital moral de l'humanité et puis finir en lançant des anathèmes aux vilenies, à la sottise, aux vendeurs du temple, aux mufles, aux pierrots et aux imbéciles, quel rêve ! quel destin !

Avec quel plaisir en présence des forces écrasantes •de l'or et ces autres forces immorales qui dominent le monde de la politique et des afïaires, aux Valvert bornés, cuistres sans esprit et sans âme, aux « cartes •de mode » de notre temps, ne s'écrierait-on pas :

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« Moi, c'est moraIeme)it que j'ai mes éléiJfances »,.

« Je ne m'atlit'e pas ainsi qu'un freluquet »,

« Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet... »

« Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise » ;

« Empanaché d'indépendance et de franchise ;

« Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est

H Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset

H Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,

« Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,

« Je fais, en traversant les groupes et les ronds

« Sonner les vérités comme des éperons. »

Il court dans ce premier acte de C\ rano un fleuve de vie, de mots succulents et vifs, d'images variées et charmantes. C'est de la fine Champagne dramatique. On s'y grise, car c'est étourdissant de gaîté, d'exubérance ; il n'y a pas un seul mot qui ne retienne votre attention, ne vous cause de la jouissance, on voudrait que cela n'ait pas de fin. Et il est moins triste que les autres qui le sont profondément. Car c'est une comédie triste. J'allais dire que c'est ce qui en fait sa valeur profonde et philosophique, car il y a de la philosphie dans Cyrano, — la philosophie a mère du stoïcisme.

Vous ne vous ennuyez pas non plus au deuxième acte chez le pâtissier Ragueneau, le Phœbus Rôtisseur. Ce marmiton doublé d'un poète qui offre à la goinfrerie des rimeurs : fruits en nougat, flancs,.

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