‹ Le théâtre à Montréal; propos d'un huron canadienChapitre 28 sur 37 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

paons, roinsoles, bœuf en daube, tarte, tourtre, lyres, ruinant sa boutique pour la Muse, est un bonhomme que nous aurions fait de nos amis. Il n'est pas banal, ce Ragueneau et c'est chez lui touf droit ([u'un soir, après lecture de sa recette de tartelettes arnandines, un gourmet en mal de pâté et (|ue je connais trop, serait accouru au lieu de réveiller les bonnes gens du quartier.

Tous ces poètes, amis de Ragueneau — pas les drôles du National qui n'ont pas du tout l'air de poètes, mais ceux de Rostand — on pourrait aisément s'y tromper et ce serait dommage — bafouillent des choses exquises. L'un dit :

« Ce pain d'épice suit le rniieur famélique

« De ses yeux en amande, aux sourcils d'Angéliquft »

L'autre :

« Ce chou bave sa crème. Il rit. »

Un troisième :

« Pour la première fois la lyre me nourrit. »

Cyrano paraît. Roxane lui a donné rendez-vous ■chez le pâtissier. Vous savez comme moi c{ue Bergerac est épris de sa cousine. Ses prouesses d'hier, son duel poétique ont, sans doute, frappé l'imagination de Roxane. Il existe donc pour elle ! Ah 1 c'est trop de ±)onheur. Le voilà qui se sent la vertu d'un Samson

et c'est une armée entière qu'il voudrait détruire. Mais la cousine a voulu le voir pour lui déclarer l'amour qu'elle porte au beau Christian de Neuvillette qui est entré, ce matin, au régiment des Cadets de Gascogne. Elle supplie son cousin de le protéger. Cyrano met son dévouement aux pieds de Roxane. Il marche sur son cœur. C'est lui qui fournira de l'esprit à cet imbécile de Christian. Il sera son génie et de son cœur blessé jailliront des épîtres d'amour. La supercherie obtient le plus douloureux succès. Et nous sommes au troisième acte, au baiser de Roxane.. Le balcon de Juliette a laissé couler sur le monde moins de poésie que celui de Roxane. C'est le résidu « d'une alchimie exquise ». L'amour a trouvé là de nouvelles formes d'expressions. Jamais il ne s'était condensé de la sorte en des vers qui fussent le miroir fidèle des trois derniers siècles de littérature amoureuse. Vous avez lu les dissertations sur l'amour de Monsieur Honoré d'Urfé. Il y a de tout, là-dedans. Et c'est tour à tour mignard, délicieux, mièvre, enivrant. Platon eut-il de vulgarisateur plus scrupuleux que ce paladin de l'amour platonique, orné de la fraise espagnole? Certes non. Le troisième acte en est pénétré d'une effluve capiteuse. Les brises se font infiniment soupirantes et le rameau de l'olivier, lourd de parfums, où jase le rossignol sublime, efïectue dans cette atmosphère de rêve la même agitation

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originelle. Ces branches, ce jasmin, se sont détachés, en leur ramure nerveuse, éloquente sur le ciel d'Arcadie ; ils créent une apothéose de nuit, de soupirs et d'idéalité. C'est là que l'on voudrait vivre et mourir, en chantant dans la nuit succombante de douceur le cantique éternel des cœurs qui se soulèvent au passage du printemps. Ecoutez :

« Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches »

« On se sauvait vers des choses... plus fraîches ! »

« Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon »

« Dé à coudre d'or fin, l'eau fraîche du Lignon »,

« Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve »

i( En buvant h^rgement à même le grand fleuve. »

Ecoutez encore : Roxane demande à Cyrano quels sont les mots qu'il va lui dire.

« Tous ceux, tous ceux, tous ceux »

« Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, « Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop. « Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot « Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, « Tout le temps le grelot s'agite, et le nom sonne ! « De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé. »

« J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure, « Que comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, « On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, « Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu

m'inondes, « Mon regard ébloui pose des taches blondes. »

« C'est trop! Dans mon espoir même le moins modeste » « Je n'ai jamais espéré tant ! II ne me reste « « Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots » « Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux » <' Car vous tremblez comme une feuille entre les

feuilles ! >.

VA ces vers que je voudrais avoir faits :

Certes, ce sentiment « \}n\ m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment

< [ De lamour, il en a toute la fureur... triste ! » «'De l'amour, — et pourtant il n'est pas égoïste ! » « Ah^! que pour ton bonheur je donnerais le mien » «JQuand mêmejtu devrais n'en savoir jamais rien »,

S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse » « Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice. »

« Oh ! vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop

doux ! T.

« l'ar tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles « « On non, le tremblement adoré de ta main »

< 1 escendre (out le long des branches du jasmin »

i^t nous en passons. Mais il faut finir. Cliristian ni^urt au siège d'Arras, dans les bras de Roxane désespérée. La cousine de Cyrano éternise son veuvage inconsolable chez les Dames de la Croix, à Paris. Cyrano vient la voir ; il est une gazette vivante Les bruits de la ville et de la Cour sont transmis à la recluse volontaire, par son ironique cousin. La peur du ridicuhi a sceliéle secret d'amour sur ses lèvres. Il

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est changé un peu d'aspect physique, et ce soir il semble souffrir pour la première fois.

Pauvre Cyrano ! Il porte des blessures à la tête qu'un lac{uais soudoyé par ses ennemis lui a infligées, en lui jetant une bûche par une fenêtre. Pâle et brisé, il demande à Roxane la permission de lire la dernière lettre de Christian et malgré l'ombre de la nuit, qui se répand sur le jardin mélancolique, il la lit avec toute son âme. Roxane reconnaît l'auteur de la lettre et le supplie de vivre. Et dans un sourire triste, non sans avoir fcri aillé contre les fantômes des Lâchetés, des Compiomis, du Mensonge, il expire debout, fier, drapé d'orgueil, comme un empereur romain.

Les Cyrano, les Paillasse, tous ces fous du «œur et de l'esprit, constituent une humanité spéciale. Ils sont les bouffons sublimes qui tranchent sur le tableau de la civilisation. Ils ont jeté quelques cris déchirants et profonds dont le retentissement se prolongera dans les siècles futurs. Dans notre siècle d'égoïsme et de pruderie, ils détonnent un peu. On n'a pas même le temps d'essayer de les comprendre et même dans cet étonnement amusé qu'on leur prodigue, il n'est pas bien sur qu'il n'y entre pas du mépris. Ils ont cet honneur, eux, d'être de vrais incompris. Le romanesque ne les tue pas. Ils en sont l'âme même et vous savez qu'on ne l'a pas encore tuée.

En marge d'Œdipe roi

A Madame A. Pezzoli.

Thèbes est ravagée par la peste. Le peuple, répandant des larmes et des prières, s'amasse autour du palais royal et demande assistance au roi. Pour calmer ses sujets accablés par le fléau, Œdipe a délégué à l'oracle de Delphes, Créon, le frère de son épouse.

Mais le courroux céleste s'appesantira sur la cité tant que le meurtre de Laïus, l'ancien roi thébain. ne sera pas vengé. C'est l'arrêt formel que Créon a rapporté de la bouche des dieux eux-mêmes.

Il existait alors un devin chargé d'ans et de sagesse et qui possédait les secrets du passé et de l'avenir. On l'amène, le presse de questions et alors devant l'insistance passionnée du peuple qui veut tout savoir il déclare que l'assasin de Laïus, est Œdipe, coupable d'inceste et de meurtre. Le roi se cabre de révolte ; il.

fait chasser Tirésias en qui il voit un ennemi conspirant à la destruction de son autorité. Tout lui est suspect. Et ceux qui partagent sa puissance, il les voudrait briser entre ses mains. Créon est exilé.

Œdipe ne peut se souffrir coupable de tant de hontes. Il a besoin de croire que cela est faux et afin de donner à cette fragile croyance un simulacre de vérité il est inju-'te, il prête aux autres des mobiles qui sont étrangers à leurs actes, à leurs pensées, C'est vainement que son imagination en délire lui ouvre des échappées vers la région sereine des devoirs accomplis et de la conscience sans tache. Lui, qui avait vaincu le sphynx en lui arrachant la clef de l'énigme, le voilà devenu un mystère vivant qui s'acharne à se découvrir. Son état d'âme mi-inconscient, mi-livré aux morsures du doute le tient suspendu dans l'angoisse.

Le désespoir grandit peu à peu en son âme. Il ouvre toutes grandes les portes à sa mémoire pour aller y chercher des souvenirs, des légendes entendues jadis autour de son berceau et qui, peut-être, apaiseront sa torture en le sauvant. Il se rappelle qu'un soir à Corinthe, au milieu d'un festin, on lui a dit qu'il était un enfant trouvé sur le chemin. Œdipe alors, voulant se libérer de ses doutes, était allé consulter l'oracle de Delphes qui lui révéla son passé, lui prédit qu'il épouserait sa mère et que d'elle, sortiraient des enfants, fruits de l'inceste. Afin d'échapper à son

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