AU FIL DE L'EAU
trations. Les fleurs de l'eau — jets d'écume qui semblent une ardente floraison de caprices cristallins, jaillissant avec cette spontanéité des choses fragiles, qui n'ont de forme vitale que ce que nos imaginations leur concèdent — surgissent à nos regards éblouis, pour aller se confondre dans l'uniformité des vagues. Le goéland dessine sur l'horizon sa courbe élégante. Il tournoie, il arrête son vol et suspendu sur le mystère terrifiant, il subit la fascination impérieuse de la mer. Les côtes vont mourir. Je les salue avant qu'elles m'aient séparé de mon pays. C'est une fin émouvante, tragique, où le bleu de leurs lignes s'effondre en une chute de couleurs vives dans cet autre bleu intense qui s'irradie d'émeraude, cependant que, à côté des vagues d'or couronnées d'écume, s'ouvrent des abîmes glauques d'où monte un frigide frisson. Et c'est le tour du soleil de disparaître en une apothéose de nuances. Les bleus très pâles, les bleus d'agonie alternent avec les roses fanés. Deux à deux, se tenant par la main et mariant leur tristesse et leur pâle sourire, des séries de pensées descendent du ciel et nous effleurent au front. Ce charme indéfinissable et ténu opère. Le lacet qui bridait l'âme s'est détaché ; la voilà qui subtilise et s'abîme sur des pointes de ciseaux. Au bord de l'horizon, comme des témoins muets et solennels, des nuages assistent à ce déploie-
ment fastueux du soir, qui lance au seuil de la Nuit violette le baiser brûlant de son adieu.
La mer est une moutonnière immense où le désir maladif va chercher sa pâture. Je voudrais vous cueillir, colliers de perles, qui déroulez vos méandres de corail ! Grandes fleurs d'abîme, j'aspirerais avec délices votre parfum mouillé, si vous daigniez vous élancer jusqu'à moi ! L'ombre s'éparpille avec un bruit très doucement frcMeur. On dirait des pétales de fleurs nocturnes qui, en glissant sur nos yeux et nos mains, promènent une caresse d'oubli. Il reste des trahiéés lumineuses, attardées, indiscrètes. Cette lumière lutte contre la puissance des ténèbres. Petite illumination auprès de la nuit grandissante.
Des vagues frissonnantes se tendent pâmées, telles des nymphes qui voudraient une union plus intime avec le soleil. Mais il n'est déjà plus. Elles retombent alors, lassées de leur sublime effort et se reprendront demain à d'autres élans vers le dispensateur de la lumière. Elles sont semblables à nos illusions qui meurent avant d'avoir vu le jour et porté fruit.
8 juin 1910
Quelques mouettes rasent l'étendue liquide. Elles y trempent leurs petites pattes et, saisies par le froid intense, elles jettent à l'abîme un cri de douleur qui :se perd dans les lointains impassibles, fermés, impla-