‹ Le théâtre à Montréal; propos d'un huron canadienChapitre 33 sur 37 · AU FIL DE LE AU · texte numérisé non relu

AU FIL DE LE AU

cables. On entend soudain un cri de joie admirative : Les banquises ! Les banquises ! Et tout le monde se précipite sur le pont. Munis de lunettes d'approche, les passagers dévorent des yeux ces blocs géants qui dressent leur étincelantc blancheur au-dessus de l'abîme.

Est-ce une cathédrale? Est-ce un château en ruines qui aurait été construit en albâtre et ofïrirait à l'admiration des hommes la liliale vétusté de sa déchéance? Est-ce un, bloc de marbre de Paros? Est-ce une de ces formes divines de la nature, que cette artiste incomparable, qui se moque des traités d'art et des manuels, a élevée pour narguer l'efïort humain? Est-ce un sphinx de glace accroupi qui veut rivaliser de splendeur hautaine avec ses frères authentiques du désert, étalant sur la vague uniforme son élégance non apprise? L'imagination a toutes les libertés. Ne bridez pas ses élans. Laissez-lui jeter le manteau de ses caprices littéraires sur les formes immuables du temps et permettez-lui ce vain jeu d'habiller les choses qui demeurent, de ces artifices d'un jour...

Mvre l'intense, créer des concepts, des idéologies, lancer dans l'air, au risque de lui briser les ailes, ma pensée maladive, qui, comme un oiseau en cage agacé de sa prison, est devenu fou de liberté, d'espace et d'infini, et ira, docile, résignée de son destin, pion-

ger à l'abîme ; c'est bien ce que mon esprit exalté demande, ce matin.

Mais, le mot me trahira, l'impuissance à exprimer la vie sourde et grondante qui se dégage du ciel, des horizons, de la mer, me ramèneront affaibli, triste, à ma promenade inféconde. Cependant j'aurai pris un bain d'infini, je me serai grisé de soleil, d'air pur, de solitude, j'aurai vécu une heure d'oubli. Ces glaciers, passant devant mon regard et s'avançant sur le cadre de mon imagination auront rafraîchi ma pensée fiévreuse et brûlante.

Je ne vous aurai rien arraché, formes divines qui m'apparurent un moment et qui déjà s'effacent ; tous vos secrets, vous les avez gardés. En vain j'ai tenté de vous demander quelque chose. Je tendais les bras vers vos blancheurs apaisantes, vous ne m'avez pas répondu. Et, je suis resté là, brisé du mystère des choses. Mais, ce mystère, je l'aimais quand même ; il attestait que le dernier mot de tout n'a pas été dit, que la science est courte par quelque endroit et, en moi-même, je répétais le mot de Shakespeare et je l'adressais à tous les matérialistes, à tous ceux qui vivent du temps et que l'infini n'a jamais tourmentés :

« Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que n'en contient toute votre philosophie. »

Petits- glaciers, nains qui se pendent aux jupes de

Page 1