‹ Le théâtre à Montréal; propos d'un huron canadienChapitre 34 sur 37 · AU FIL DE L'EAU · texte numérisé non relu

AU FIL DE L'EAU

leurs mères ; petites forces sereines, que vous étiez rassérénantes !

9 Juin 1910.

Le pont est libre. On en est aux petites heures du jour. Seuls, les matelots circulent, affaires, courent se bousculent, en se lançant des lazzis. Elle est rude la vie pour ces pauvres êtres sans affection véritable, malmenés et conduits au bout du bâton. Leur misère me navre. Un, entre autres, attire mon attention sympathique. Il a un sourire effacé, presque douloureux. Quelque chose de son âme qui s'ignore coule dans ses grands yeux bleus troublés. 11 s'isole de ses autres compagnons et ses allures vaguement misanthropiques et curieuses le feraient prendre pour un poète égaré dans ce royaume humide et malsain. Je l'ai questionné sur son origine, sa vie, s'il y avait quelque part, dans le monde, une mère qu'il avait aimée et qui l'attendait toujours, les yeux tournés vers l'horizon. Il s'est ému et une larme, une chaude larme descendit sur sa joue tirée. Et puis comme s'il défendait l'entrée de son cœur de toute sympathie, il s'en est allé plus loin rêver jusqu'à ce cju'un homme rude et cruel vînt l'arracher à cette suite d'esprit vers les lointains. Il l'a regardé comme un chien regarde son maître et sans pronencer un mot, s'est mis à le suivre.

Je l'ai revu une fois seulement depuis. Il contemplait la nuit calme et dominatrice. Elle paraissait le consoler. La brise jouait à travers les rubans de son béret de velours, et le regard s'allumait au contact des étoiles.

Pauvre mousse qui t'amuses d'un rien et souris sans savoir pourciuoi aux astres, que je te plains de ne pas connaître la puissance de sentir et de t'analyser. Que ta vie faite d'insouciance quotidienne et de tristesses dévorées, me fait mal. Ton éternelle chasse à l'étoile est une chasse à l'abîme, je le veux bien, les monstres, tu les vois remuer dans les flancs de la mer, tu devines peut-être la noirceur efïrayante des repaires où ils se délectent de chairs humaines, tu as frissonné quelquefois à leur passage, mais cependant comme tu ne vis pas ! Ton sourire est d'une mélancolie toute pénétrable : les ilôts de la vie ne t'ont pas roulé sur le rivage douloureux où viennent s'échouer les hommes hantés par des formes de vie intellectuelle et morale. Tu es heureux, mais ta félicité repose sur une insulïisance qui est une diminution de la personnalité. Je voudrais t'amener au pays de l'intelligence, je voudrais que tu viennes courir avec l'enthousiasme fou des vingt ans, pieds nus, le cœur blessé d'une étoile, dans les champs infinis de la pensée. «

Mais, ma prière est folle, et le gémissement de la

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