LE DIVORCE AVEC SON FAMEUX PLAIDOYER
pièce en trois actes, suivi
d'ARLEQUIN INVISIBLE, opéra comique pièces des pUis divertissantes
La gloire intéresse le sieur Saint-Louis, qui remplit le rôle d Arlequin à vous bien divertir.
On prendra : au théâtre ^ et à premières loges, 3 esquelins; à l'amphithéâtre, 2 esquelins; et parterre, I esquelin.
L'on commencera à f heures précises.
C'est au lieu ordinaire, chez M. Braconier, à la Neuville.
1 L'on siiil ([u'aiix xvii'' el xviir siècles, des speclaleurs occupiiient des places sur la scène inênie.
Il semble bien que le magistrat de Namur n'aimait pas beaucoup les troupes de comédiens. Nous voyons en effet qu'en 1726, encore, il voulut s'opposer aux représentations organisées par l'acteur italien George Bourelly, qui était cependant muni d'un octroi de la gouvernante des Pays-Bas, l'archiduchesse iMarie-Élisabetli ^; lors(|ue cette troupe se présenta à Namur en octoi)re, le magistrat envoya à Bruxelles une lettre où il exposait les motifs de son opposition : le mois d'octobre était un mois de jubilé; de nombreuses familles de Namur manquaient de pain et étaient hors d'état de supporter les charges publiques, à raison de la rareté du numéraire et de la cherté des vivres; en conséquence, il ne convenait pas d'accueillir des gens comme Bourelly, leurs jeux ne servant qu'à corrompre la jeunesse et à faire partir l'argent du pays.
Cette tournure d'esprit du magistrat de Namur est assez particulière. Il n'en était pas ainsi dans les autres villes de nos provinces : à Bruxelles, un théâtre régulier avait été installé dès 170o. Sous le gouvernement autrichien, il fut complètement dépendant de la cour. Les grands seigneurs et les comédiens avaient entre eux des rapports suivis; les salons de la noblesse réunissaient les uns et les autres, et cette familiarité s'accrut vers le milieu du siècle lorsque les armées de Maurice de Saxe occupèrent notre i)ays et y apportèrent les mœurs et les habitudes de Paris '-.
1 CeUe princesse élail la sd-iir de l'em|»ereiii- (".liarles M.
2 Fabeii, o/>. cit., l. III, p. 'i'IH. .\ii sujet des acleiirs de Paris, cf. le curieux livre de M. Ki'.nck-Hremajnm, La Hast die des Comédiens, le For-l'Uvéque.
Malgré l'hostilité du magistrat de Nanuir, des troupes de comédiens vinrent à plusieurs reprises, du Nord de la France ou de Bruxelles, donner des représentations dans notre ville. Pendant toute la première moitié du xvm'' siècle, il n'y eut pas d'exploitation permanente; lorsque des comédiens étaient autorisés à venir jouer à Namur, on aménageait la grande salle du rez-de-chaussée de la Boucherie.
C'est ainsi qu'en 1747 et en 1748, différents travaux furent exécutés à cet immeuble en vue de l'établissement du théâtre, travaux pour lesquels on dépensa environ 3oO florins. La ville de Namur était à ce moment occupée par les troupes françaises qui s'en étaient emparées au mois de septembre 1746 K Le comte de Losvendahl, commandant de l'armée de Louis XV, s'y installa aussitôt après la capitulation de la garnison hollandaise. « La ville était à peine rendue, dit Borgnet ^ que déjà on avait vu les soldats français se promener dans les rues et se presser dans les cafés, comme s'ils eussent été en garnison chez nous depuis longtemps. Dès le 28 septembre, alors que le canon grondait encore, la commune faisait disposer des bancs dans la salle du rez-de-chaussée de la halle à la viande, pour y jouer la comédie. » C'est pendant cette occupation que le comte de Lowendahl fit entreprendre la construction d'une nouvelle salle de spectacle. Comme nous l'avons dit, c'étaient surtout les
1 C'est la guerre de la Succession d'AiUriche, (nii lui iiiarqut^e par la fameuse victoire de Fontenoy, reni|)ortée par le maréchal français, Maurice de Saxe.
2 Annales de la Sor. arrhéol., I. V, p. 45)1.
officiers de la garnison et les lamilles riches de la hourgeoisie et de la noblesse namiiroises qui IVéciuentaient à cette époque le théâtre. La nécessité où l'on se trouvait d'avoir toujours recours à l'administration communale pour utiliser la salle de la Boucherie, la situation de ce local peu propre aux services qu'on voulait y installer, diverses autres raisons encore favorisèrent les projets du gouverneur fran(.'.ais : ce nouveau théâtre fut érigé près de l'hôtel du gouvernement ^ Mais ce ne fut pas sans soulever les protestations des Bénédictines, dont les propriétés, la brasserie entre autres, joignaient les jardins du gouvernement '^.
A partir de cette époque '^, il semble bien que des troupes de comédiens soient venues régulièrement chaque année donner des représentations. La Bibliographie namuroise de Doyen mentionne deux comédies qui furent vraisemblablement jouées à Namur vers cette époque : Le Retour des Comédiens à Naniur, par MM. Armand et Gasparing et les Èlrennes d'Arlequin au public, par les mêmes *, qui portent les dates de 1749 et 1750.
La saison théâtrale ne durait d'ailleurs pas fort long-
' Actuellement le Palais île Justice; le théùlre occupa une partie de la Place du Palais, du côté de la rue Verte.
2 Les bâtiments des Bénédictines avaient été occui)os |)ar les troupes françaises qui y avaient placé leurs approvisionnements. « Pour comble d'infortune, dit l'auteur d'une histoire des Bénédictines, on construisit contre la brasserie du monastère une salle de spectacle, et ce nouveau bâtiment nuisit tellement à la fabrication de la bière, que les Bénédictines durent renoncer à ce métier. »
3 Les trou|)es françaises (|uittèrent Namui' en février 17li). et la garnison hollandaise reprit possession de la ville et du château.
4 DovK.N, op. cit., n" TM et n** "Ci.
temps; elle s'étendait à peine de novembre à janvier : le 2 décembre 1757, Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, rappelait dans une circulaire adressée au mayeur de Namur, que « pendant la semaine de l'Avent, ainsi que pendant tout le carême, toutes représentations de comédie ou autres spectacles publics soient interdits. »
C'est seulement à partir de 1770 que les archives nous donnent des renseignements plus circonstanciés sur l'organisation du théâtre à-Namur. Dès lors, la salle de spectacle de l'hôtel du gouvernement est occupée chaque hiver par une troupe de comédiens. Le goijt des représentations dramatiques s'est répandu dans toutes les classes de la société; non seulement les officiers et les membres de la noblesse y assistent, mais les bourgeois y viennent plus nombreux; Ce fait s'explique aisément. Les vingt dernières années du règne de Marie-Thérèse ont été marquées par une renaissance de l'industrie et du commerce; notre province, bien que restée foncièrement agricole, a profité des mesures de protection accordées par le gouvernement aux bourgeois assez entreprenants qui ont développé la richesse générale, en étendant leurs affaires commerciales et en introduisant de nouvelles industries.
Avec l'aisance, le goût du luxe et des plaisirs s'est généralisé; d'ailleurs ce phénomène n'est pas purement local, le même essor se constate partout dans nos provinces. Le rôle de la bourgeoisie devient de plus en
plus important dans la vie économique, et il n'est pas étonnant que nos commerçants et nos artisans enrichis aient voulu, eux aussi, proliter des avantages artistiques et littéraires de leur époque.
Faut-il chercher dans ces tendances les causes des conflits qui éclatèrent au théâtre de Namur en 1771? Les représentations étaient à ce moment suivies avec un véritable engouement; le nombre des abonnés semble avoir été assez considérable pour (pie les autorités dussent imposer aux directeurs des troupes l'obligation de donner des soirées à abonnements suspendus. Cette question suscita des désordres pendant la saison 1771-177-2. Le substitut du procureur général dut intervenir et, après en avoir référé aux membres du Conseil provincial, il communiqua l'ordre suivant à l'un des directeurs : « Le soussigné substitut procureur général ... élans informé qu'au lieu de la comédie faisant partie du gouvernement de cette ville, se seroient passés quelques désordres au sujet des abonnements suspendus, ensuite des criailleries de quelques particuliers qui se trouvaient au parterre ou ailleurs, ... s'est rendu au théâtre ... et parlant au nommé Mascy, l'un des cinq directeurs, lui observa que l'endroit de la comédie faisoit partie d'un bâtiment roial, qu'il ne leur éloit pas permis de déférer à la demande des particuliers lorsqu'il est question d'im abonnement suspendu, que cela doit se (iiire sous le bon plaisir des abonnés avec lesquels seuls ils ont contracté, comme aussi il était de leurs obligations do rendre pendant le courant du mois les pièces données pour abonnement suspendu .... » Le directeur répondit (pTil voulait bien se soumettre et qu'il fournirait des cartes aux personnes
chargées par le conseil de maintenir l'ordre durant le spectacle. Un mois plus tard, de nouvelles discussions surgirent au théâtre à l'occasion d'un acteur, nommé Pilliotte, qui refusa de jouer les Deux Avares de Grétry \ un jour d'abonnement suspendu, prétendant réserver cette pièce pour sa soirée de bénéfice. A la suite de l'intervention de G. .T. Douxchamps, fils, chargé, au nom de la bourgeoisie de Namur, de surveiller les représentations théâtrales, d'accord avec le colonel Flotte, commissaire délégué de la garnison et avec le marquis de Trazegnies d'Ittre, délégué de la noblesse, Pilliotte, qui avait été emprisonné par le commandant hollandais, fut obligé de faire des excuses aux officiers qu'il avait insultés, bien qu'il fût soutenu dans sa résistance par un certain nombre de bourgeois, habitués du parterre. Le calme se rétablit, après son départ de la ville.
Comme on le voit, le service des représentations théâtrales était complètement organisé. G'est au gouverneur de la Province que les Directeurs des troupes dramatiques devaient adresser leurs demandes d'octroi pour la saison théâtrale; en vertu du contrat qui leur était imposé, ils devaient constituer une troupe complète pour jouer l'opéra comique depuis le 1" novembre jusqu'au premier dimanclie de carême; au début de chaque mois, ils devaient présenter à l'examen d'une commission spéciale, composée d'un délégué de la garnison, de la noblesse et
' Les Deux Aoares, conioilie en deux actes, mêlée d'aricUes, jouée pour la preiiiiùre t'ois en octobre 1770.
2 Correspondances du Procureur général, Conseil provincial, liasse 1770 i^ 1771).
de la bourgeoisie, la liste des pièces qui seraient données en spectacle durant la saison d'hiver. Ces délégués réglaient en quelque sorte l'ordre des représentations ; les soirées à abonnements suspendus et à bénéfices n'étaient données qu'avec leur autorisation. Il y avait trois soirées par semaine, le dimanche, le mardi et le jeudi. Le contrat stipulait aussi les conditions au\(iuelles étaient soumises les représentations à bénéfices, à abonnements suspendus, l'organisation des bals et des redoutes, etc. 1.
La troupe qui séjourna à Namur en 1774, participa aux fêtes qui furent données dans notre ville le 31 mai, lors de l'arrivée de l'archiduc Maximilien d'Autriche 2. Un acteur du nom de Klairwal composa à cette occasion un divertissement dramati(iue en un acte : Les Fêtes namiiroises ou le combat des échasses. Cette pièce, qui fut jouée le 9 juin, est nulle au point de vue de l'intrigue et de la versification; le seul intérêt (|u'elle présente consiste en quelques intermèdes en patois de Namur '^. Ce Kiairwal fit imprimer à Namur, l'année suivante, un drame en deux actes et en prose, intitulé : Fanny; nous ne savons pas s'il fut joué sur la scène de Namur.
D'autres auteurs se mirent aussi à composer des pièces destinées à notre salle de spectacle : au mois
1 Voyez en annexe le contnit qui liil sii^ni" en ITTt jmr le direcleurde Rainvilie.
2 Cf. à ce sujet, I)ovi;>, op. cit., l. I, |»|i. ;iM(!-oS,s.
3 Un exemplaire (le celle comédie est conservé à la l«il)liolhè(|iie du Musée archéologique. Klle est dédiée à la princesse de (iavre, femme du gouverneur de la province.
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d'août 1774, un sieur d'Ariitiud tit en l'honneur de l'archiduc MaximiHen une petite comédie, ornée de chants et de danses : les Vêles namuroises ou les Échasses ^. L'on sait que la comédie-vaudeville, dont les débuts datent du commencement du xvnr- siècle, après avoir subi plusieurs transformations, fut en pleine vogue, grâce aux talents des compositeurs Pannard et Favart, en 175:2. Petit à petit, aux jolis couplets, se mêlèrent des airs originaux qui donnèrent une nouvelle impulsion à ce genre dramatique : ce fut l'origine de l'opéracomique. Dès lors, les grandes tragédies sont à peu près abandonnées; les auteurs, gens pratiques, suivant le goût du public, composèrent des comédies, coupées d'ariettes, et des pièces où la musique prit de plus en plus d'importance. Le compositeur musical devint un collaborateur indispensable et tlnit même par reléguer le librettiste à l'arrière-plan. Cette transformation explique le rôle important joué dans la seconde moitié du xvHi^ siècle par des musiciens tels que Monsigny et surtout notre Grétry. Ce goût de l'opéra-comique s'était répandu, grâce aux comédiens qui, alors comme de nos jours, allaient chercher leurs modèles à Paris. Nous avons vu qu'à >'amur, la troupe devait surtout jouer des pièces de ce genre. Un habitant de notre ville, procureur au Conseil provincial, M. Patigny, voulut, lui aussi, arriver à la gloire en se servant du théâtre : il composa un opéra en deux actes, intitulé Justine et
1 DoYKN, op. cit., t. 1, p. r>!)l. Franvois de Baciilard d'Arnaud, lillérateur, né à Paris, en 1718, m. en 1805.
l'Esclave échappé, dont la musique fut faite par Saint- Fritz et (|ui fut représenté au théâtre de Naniur le 3 février 1778 i. Cette pièce, dont le sujet n'a aucune valeur, n'est qu'un prétexte à motifs pour le compositeur, elle est parsemée d'ariettes, de récitatifs, de duos, de trios et de quatuors; mais l'auteur ne s'est nullement soucié des règles de la versification.
Ce sont là, à notre connaissance, les seules pièces qui furent laites à l'occasion d'événements namurois ou par des auteurs connus dans notre cité. Le répertoire de notre scène était fourni par des littérateurs de Paris, d'où venaient d'ailleurs aussi les comédiens qui occupaient notre scène. Parmi ceux-ci, il convient de dire un mot de l'un d'entre eux, devenu célèbre par le rôle important qu'il joua lors de la Révolution française : Fabre d'Églantine ^. Né à Carcassonne en 1750, il vécut toute sa jeunesse en bohème, il roula par toute la France, faisant et essayant tous les métiers : musique, peinture, littérature, journalisme, théâtre. Il joua de l'opéraboulle à Versailles, dans la troupe de la Montansier, dirigea ensuite le théâtre de Beauvais, fut acteur à Namur et, après son équipée de 1777, à Luxembourg, Metz, Thionville,
' L)ovi;n, op. cit., I, |i. ."iitîS. — <:r. aussi liulletin du bihUophile belge, t. V, pp. -27-"2«.
''■ Cf. au sujet de ce personnatje d'Almeuas, Faire d'Eglantine, r.to.'i : et un article de M. Mathiez dans les Annales Révolutionnaires, l'.UI, pp. 581-GOU.
Sedan, Strasbourg, Liège, Troyes, etc. Lors de la Révolution française de 1789, il s'y jeta, dit un de ses biographes, « comme dans un champ où il pouvait moissonner à son aise. « Il devint membre de la commune de Paris, secrétaire de Danton et enfin député à la Convention nationale. Il collabora à la rédaction du Calendrier républicain et fut impliqué dans les poursuites engagées contre les Dantonistes, avec lesquels il fut exécuté le o avril 1794.
Son passage à ISamur fut marqué par une aventure qui faillit lui coûter cher.
En 1777, le théâtre de Namur était dirigé par un nommé Hébert. Au nombre des comédiens de la troupe figurait François Deresmont qui, avec sa famille, habitait chez Close, sur le Marché fleuri. Sa femme, née Madeleine Béchart, ses deux fils et l'aînée de ses filles, Catherine, âgée d'environ seize ans, occupaient également certains emplois au théâtre. Des relations, de plus en plus étroites, s'établirent entre Catherine et Fabre d'Églantine, dont les assiduités étaient mal vues de la mère. Des scènes violentes éclatèrent entre ces comédiens et Fabre alla jusqu'à menacer d'un coup d'épée Madeleine Béchart qui favorisait trop à son gré les visites d'un jeune bourgeois de la ville. 3Ialgré l'opposition de la mère et grâce, semble-t-il, à la complicité d'un fils Deresmont qui paraît avoir facilité les rendez-vous de sa sœur avec Fabre, celui-ci séduisit la jeune fille et profita d'un jour où la
1 Le procès de Kabre d'Églanline est conservé aux Arcliives de l'Klal, à iSamur, tonds des Êchevinii de Naniur.
troupe était inoccupée pour l'enlever. Le 16 février, il y avait bal au théâtre; accompagné d'un officier de la garnison, Fabre se rendit chez Close, et après avoir passé quelques instants dans la chambre des Deresmont, qui s'apprêtaient pour se rendre à la redoute travestie, il sortit et sous un prétexte Ht appeler la jeune comédienne. Celle-ci le suivit, et comme elle tardait à rentrer, sa mère voulut aller la chercher, mais Catherine avait disparu. La mère s'empressa de se rendre au domicile de l'otllcier hollandais qu'elle soupçonnait être de complicité avec Fabre, et qui habitait rue des KécoUectines ^; mais ne l'y ayant pas rencontré, elle entraîna son mari à l'hôtel du gouvernement, croyant y trouver des traces de sa fille et de ses ravisseurs. Après de vaines recherches et après d'inutiles démarches auprès du commandant de la garnison, elle apprit que sa fille s'était réfugiée rue des KécoUectines. Elle s'y rendit le 19 au soir, mais la propriétaire lui refusa l'entrée de la maison; après de longs pourparlers, elle dut se retirer dans la rue, et, au milieu de la nuit, elle assista, impuissante, à la fuite de sa tille. Mais il n'était pas facile à cette époque de sortir de la ville sans autorisation. Aussi le lendemain, les parents Deresmont allaient porter plainte contre le séducteur de leur fille aux Échevins de Namur qui s'empressèrent d'ouvrir une enquête et de lancer un mandat d'arrêt contre Fabre d'Églantine et sa complice. Ceux-ci étaient parvenus à quitter la ville, avec la complicité de quelques individus qui facilitèrent leur fuite; mais ils ne
' La rue de l'Evêché acluelleineul.
purent aller bien loin. Le ^12 lévrier, ils étaient arrêtés au cabaret du Cabacca , près de Malonne ; ils furent ramenés à Namur et enfermés dans les « conciergeries » de la ville. Dès le lendemain, les échevins procédèrent aux interrogatoires des inculpés et des témoins; plusieurs complices qui avaient aidé au départ des fugitifs, furent poursuivis ^ Certaines dépositions sont très curieuses, parce qu'elles nous renseignent sur les mœurs des comédiens à cette époque et sur les pièces de théâtre qui furent jouées à Namur pendant cette saison. L'enquête dura plusieurs semaines; le 5 mars, Fabre avait été décrété « de prise de corps » et ses biens avaient été saisis. On y trouva des souvenirs intimes de quelques femmes qu'il avait connues ainsi que des lettres, notamment une de son père et plusieurs autres qui lui étaient adressées par une jeune fille de Langres qu'il se promettait d'épouser, lorsque ses moyens le lui permettraient. Le 26 mars, la jeune Catherine fut remise à ses parents. Vers la même époque, quelques autres comédiens de la troupe d'Hébert envoyèrent une requête au prince Charles de Lorraine pour demander la grâce de leur compagnon, menacé d'un châtiment sévère. Le magistrat de Namur, auquel cette lettre fut soumise, répondit par un long rapport où, après avoir raconté les faits et constaté le libertinage raffiné de Fabre, ses mœurs dissolues, il concluait « qu'il importe à la nature offensée, à la sagesse des loix violées de voir réprimer ces actes » et qu'il fallait condamner le coupable à un bannissement perpétuel et à une forte amende. Le 31 mai 1777, Charles de
1 L'ollicier ne fui pas iiiipli(iiit' dans les poui>uiles.
Lorraine décrétait « qu'il a par grâce spéciale, accordé au dit Fabre abolition de la peine qu'il peut avoir méritée, moyennant qu'il paie les fraix et mises de justice et à condition qu'il devra sortir incessamment des États de S. M. sans pouvoir jamais y rentrer. » Quant à ses complices, ils furent condamnés à quelques jours de prison et à de fortes amendes ^.
Fabre s'empressa de quitter Namur; quelques années après, on le vit jouer au théâtre de Liège, où il entra en relation avec de notables familles de la bourgeoisie ^.
Pendant la saison de 1777-1778, ce fut un sieur Billioni qui fut autorisé par le prince de Gavre <^ de représenter avec sa troupe toutes espèces de spectacles sur le théâtre du gouvernement ... à condition et à charge bien expresse de ne rien représenter contre la religion catholique, apostolique et romaine et contre les bonnes mœurs. »
En octobre 1779, ce furent deux autres directeurs (jui signèrent le contrat que nous avons analysé : Serigny et Valbray. Cette année là, l'état de la salle de spectacle devait laisser à désirer; des travaux de maçonnerie, de menuiserie et de peinture y furent faits, et le maîtrecharpentier de la ville, .1. J. Depaye, estima la dépense à la somme de 27l(J 11. Il s. On y fournit entre
1 Voyez le reg. ii° 13:2',) des Échevins de Namur.
2 Cf. à ce sujet les iellres publiées par .M. F. M;igneUe, tians la Chronique archéologique du pays de Liéye. 1912, p. 01» et suiv.
XXXll 13
autre vingt-deux châssis avec leur décoration en toile peinte, dix frises en toile, quatre rideaux, un grand tapis, cinq lustres en bois, onze lustres en fer blanc, quatre grands bancs de parquet et des garnitures pour les loges.
C'est vraisemblablement à cette époque et à cette occasion que fut dressé le plan de la salle du théâtre, publié en tête de cette étude et dont l'original se trouve aux Archives de l'État.
Les vingt dernières années du x\iii'= siècle furent pour le théâtre de Namur une période de vicissitudes qui faillirent à plusieurs reprises en amener la disparition.
Tout d'abord, en 1781, un nouveau conflit d'attributions éclata entre le mayeur de Namur et le procureur général, conflit qui montre clairement les idées dirigeantes du pouvoir central à cette époque. Les spectaclesavaient été interrompus pendant la durée du deuil causé par la mort de Marie-Thérèse, le 29 novembre 1780. Lorsque la saison théâtrale recommença, les comédiens proposèrent de jouer une nouvelle pièce que le procureur général interdit à cause de certaines allusions trop claires à diverses personnes de Namur. Une autre comédie, reconnue sans danger, V Amour à la Mode, fut représentée le 11 février; mais la seconde représentation qui devait avoir lieu le 16, fut interdite par. ordre du magistrat. Le procureur général intervint, protesta contre l'atteinte portée à son autorité et en appela au Conseil privé. Dans sa requête, il déclarait que lui seul devait
exercer la censure dans la province; il faisait valoir aussi que la salle de spectacle dépendait de l'hôtel du gouvernement où le magistrat n'avait aucune espèce de juridiction, que l'entretien du théâtre n'était pas à la charge de la ville, et que le gouverneur seul avait le pouvoir de veiller à la bonne direction des spectacles.
Mais, malgré ses rapports, le conseil privé lui fit savoir que la censure des imprimés n'avait rien à voir avec la police du théâtre, qui incombait au magistrat de Namur i. Le procureur général dut se soumettre; mais il est probable que ces conflits ne lurent pas sans influence sur la détermination (pie prirent, quelques mois plus tard, les États de Namur, dont le siège se trouvait aussi à l'hôtel du gouvernement.
En 1782, l'administration dos Domaines proposa de vendre cet immeuble au profit des États. Ceux-ci se montrèrent favorables et chargèrent des entrepreneurs et l'inspecteur général des bâtiments, Gilson, de faire un plan et une estimation détaillée des terrains et des constructions mis en vente. Le IT juillet, la salle de spectacle fut estimée à une valeur de HOcSO tli^riiis ^.
Les négociations entre les États et les domaines furent interrompues pendant plusieurs années : les événements politiques du règne de Joseph II fournissaient matière plus importante aux discussions des États et du magistrat de Namur. L'on sait aussi qu'en 1782, les quatre bataillons
1 Correspondance du procureur général, aux An;hives de l'Klal à Namur.
2 Tous ces faits sont extraits d'une liasse des États de Xamur, u» \'M. — L'eslimalion totale était de Uytl 11. pour un terrain de '1 bouniers 40 verges petites.
d'infanterie et la compagnie d'artillerie, qui composaient la garnison hollandaise, quittèrent notre ville et y lurent remplacés par deux bataillons autrichiens du régiment de Murray. Cette même année, commencèrent les travaux de démolition de l'enceinte de la ville et les casernes furent mises en vente. Ajoutez à cela les pourparlers qu'entraînait l'exécution des célèbres ordonnances de l'Empereur, préludes de la révolte de nos provinces et des troubles de 1789.
Ce ne fut qu'en 1788 que les États reprirent les négociations pour l'achat de l'hôtel du gouvernement. La population s'émut à la nouvelle de la démolition de la salle de spectacle qui, selon les dires des députés des États, constituait un danger permanent pour la conservation de leurs archives, installées dans un immeuble voisin. Le baron de Ponty, Charles Bivort et le capitaine de Weys, « tous trois commissaires députés de la noblesse, de la bourgeoisie et de la garnison de la ville de Namur pour le spectacle », adressèrent une requête à l'empereur : « La privation du spectacle, disent-ils, gôneroit extraordinairement la garnison, la noblesse et les autres habitants de la ville, eu égard qu'il ne se trouve d'autre théâtre ni même d'emplacement pour en construire un autre. Dans les circonstances actuelles, où il est nécessaire de réunir les esprits divisés, ... il seroit dangereux de supprimer les endroits où tous les ordres des citoiens se trouvent journellement rassemblés pour leur amusement .... » En conséquence, ils demandaient que la vente eût lieu, mais de manière que le théâtre ne fût pas démoli avant qu'une autre salle ne fût construite.
Malgré cette réclamation, le gouvernement consentit à approuver la vente ; l'acte de cession porte que si les États disposaient de l'emplacement du théâtre, il conviendrait de ménager un accès aux terrains que les Domaines se réservaient derrière ce bâtiment, pour pouvoir, le cas échéant, le mettre en valeur et y établir une voie de communication ^
Ainsi, lors de l'ouverture de la saison théâtrale, en novembre 178<^, les directeurs Claronville et Sainclair, qui, depuis deux ans, avaient l'entreprise des spectacles dramatiques à Namur, se trouvèrent dans une situation plutôt désagréable. Ils s'empressèrent d'adresser une requête aux États pour obtenir la disposition de leur salle. Ceux-ci refusèrent, mais, à la suite de nouvelles démarches, ils consentirent à prêter au magistrat de Namur « toutes les parties convenables du théâtre, loges, parterre, orchestre et parquet ... pour être placées et servir aux spectacles, bals et redoutes, » qui auraient lieu dans un autre local. Le majeur et les échevins de la ville avaient décidé que la salle de spectacle serait établie dans l'ancienne église réformée, près des vingtdeux fours, dépendances des casernes ■^ : ils prirent l'engagement de restituer aux États, la saison théâtrale finie, les décors et accessoires qui leur auraient été prêtés.
Le nouveau théâtre fut donc installé dans des bâtiments
1 C'est le projet de la rue Verte, qui fut exécuté peu après celle date.
2 Les fours se trouvaient entre la rue Rogier actuelle et la place Léopold. Sur l'église protestante, cf. Eur.. llniERT, Notice sur l'église wallonne de Xamur ati XVIII' sircle.
appartenant à la ville; il occupa les locaux qui avaient servi de prêche et de salle de consistoire pour les soldats hollandais, et qui avaient une longueur de o80 pieds. Tous les frais de transformation, construction de murs, etc., furent à la charge des directeurs de la troupe. Le magistrat stipula en outre « que tout ce qui concerne le spectacle, bals et redoutes, ne pourra se faire sans le consentement de la cour i. «
Le théâtre, à ce moment, comprenait plusieurs espèces de places : la scène et les premières loges coûtaient 3 escalins, le parquet 2 escalins, les secondes loges pour lesquelles on payait 1 1 :2 escalin, le parterre 1 escalin et le paradis un demi-escalin 2.
La saison avait bien mal débuté pour Claronville. Un mois à peine après l'ouverture du nouveau théâtre, des incidents, analogues à ceux qui avaient déjà éclaté antérieurement, surgirent entre le magistrat et le procureur général. L'on était, il est vrai, à une époque où le pouvoir central semblait vouloir restreindre les privilèges des autorités communales. Les représentations théâtrales, qui pouvaient fournir des occasions à une campagne politique, étaient surveillées de près; chaque année les directeurs de théâtre recevaient du conseil de Bruxelles la liste des pièces qu'ils étaient autorisés à représenter. Claronville négligea de remettre cette liste au procureur
1 C'est ainsi que la veuve de l'inipriineur FiahiiUeaux s'adressa aux échevins pour obtenir le poste de receveur et d'imprimeur des billets d'affiche, quelle avait exercé pendant ^2'A ans, alors que le tliéâlre dépendait du ijouverneur.
2 L'escalin, à cette époque, était une monnaie d'arçrent valant sept palars, ce qui corres[)ond t) peu près à soixante cenliinei acluellenienl.
général, qui commença de surveiller de plus près les annonces de spectacles. Un jour il apprit qu'on allait jouer une comédie, intitulée Jérôme Pointu, qui n'était pas inscrite dans la liste. Il tit défendre la représentation; mais le jour où l'on donnait les Menec/imes de Regnard et la nouvelle pièce, le directeur s'adressa à l'échevin de Gaiffier, qui, après en avoir référé à ses collègues, autorisa le spectacle. Le lendemain, Claronville, prenant les devants, alla exposer la situation au procureur général qui se plaignit amèrement de la conduite du magistrat et adressa un rapport à ce sujet au conseil royal du gouvernement à Bruxelles.
Le conflit s'aggrava par la suite, bien que les échevins de Namur eussent répondu énergiquement à une demande d'explication : d'après eux, le procureur général n'avait pas à intervenir, la surveillance des spectacles, simple question de police, n'était pas de sa compétence; le magistrat déclarait même qu'il y avait plutôt lieu de regarder cette intervention comme une nouvelle tentative du procureur, afin de se faire passer pour le jirincipal officier de justice de Namur. Sur ces entrefaites, Claronville eut la malencontreuse idée de jouer une pièce qui n'était pas inscrite au répertoire : Rauiir ou Arlequin soldai. Aussitôt le mayeur de Namur le lit emprisonner avec son collègue Saint-Clair : c'était, dit le rapport, le seul moyen de punir cette désobéissance. On ne badinait pas sous l'ancien régime avec les délincpiants de cette espèce. Les directeurs durent présenter des excuses; (pielques jours après, le 16 février, ils furent mis en liberté et ils s'empressèrent de prendre la fuite, abandonnant leur troupe. Cinq jours plus tanl, le Conseil d'État écrivait au magis-
trat de Namur la dépêche suivante, qui caractérise bien le régime de l'époque : « Quoique notre Conseiller, procureur général de la province, ne soit pas autorisé à s'ingérer dans l'exercice de ce qui tient à la police ordinaire, il est néanmoins suffisamment autorisé par son état à donner des ordres aux officiers quelconques de la ville dans des objets qui, tels que la censure, tiennent à la police supérieure; en conséquence c'est notre intention que dans ces matières vous défériez provisionnellement aux ordres ou réquisitions du procureur général, sauf qu'il vous est permis de vous adresser à nous par représentation, si vous croies avoir des motifs au contraire. »
Pendant la saison si mouvementée de 1788-1789, dixhuit représentations furent données en décembre, dix-neuf en janvier, et dix-huit en février. La fuite des directeurs ne fut pas sans mettre les acteurs dans l'embarras; ils s'adressèrent au magistrat qui leur permit de jouer le 26 février, bien que ce fût jour de carême, et de continuer leurs représentations jusqu'au l" mars. Quant aux créanciers de Claronville et Saint-Clair \ ils demandèrent que la somme reçue par Bivort, un écu par soirée, pour couvrir les frais de réparations des bâtiments, leur fût distribuée, tout au moins en partie.
Malgré la fin lamentable de cette campagne, le théâtre de Namur ne disparut pas : dès le mois de septembre, deux directeurs écrivaient au magistrat de Namur pour demander « le privilège exclusif » de représenter, pendant l'hiver, des comédies, des tragédies et des opéras à la salle de spectacle de la ville, et y donner des bals
' La veuve Flahutteaiix rL^claniail, entre autres, 252 livres.
et des redoutes. Ce furent les sieurs Harel et Déterville, directeurs associés du théâtre de Givet, qui obtinrent la concession de celui de Naniur K
Ce sont là les derniers renseignements que nous avons trouvés sur le théâtre de Namur, avant la con(iuèle française de 1794. Les troubles qui marquèrent la tin de 1789 et l'année suivante, la révolte des Pays-Bas contre l'empereur Joseph II, les opérations militaires qui amenèrent le rétablissement de l'autorité impériale et qui eurent notre province pour théâtre, occasionnèrent vraisemblablement la fermeture de la salle de spectacle qui ne fut réouverte qu'après l'annexion de notre- pays à la France ^.
1 Voici les noms et les emplois des acteurs qui composaient la troupe théâtrale en 1789 ;
MM. de Volmeranges, pren>iers rôles.
Deseselles, seconds rôles.
Bailly, pères nobles et rois.
Déligny, premiers comiques et laruetles.
Harel, idem.
Déterville, financiers, manteaux et des secondes basses tailles.
Calas, 3» amoureux et confident.
MM" Calas, premiers rôles.
Déterville, jeunes premières.
Bailly, mères nobles et Renier.
de Volmeranges, soubrettes et 2*" amoureu.ses dans l'opéra.
Déligny, caractères et dans l'oi>éra rôles de convenances.
2 Sur les incidents qui marquèrent la saison de ITltfi-lTilT, cf. l'article de M. Vehuaegen, dans les Annales de la Société archéoL, t. \X, pp. 241 et suiv.
Nous voudrions terminer ces quelques renseignements sur le théâtre à Namur au xviii^ siècle par la nomenclature de quelques pièces qui sont signalées dans nos documents comme ayant été jouées à' Namur. Le spectacle comprenait ordinairement deux pièces : une grande que l'on jouait la première, et une petite, comme le montrent les billets de cette époque.
En 1772, on joua les Deux Aiwes de Grétry, comédie en deux actes, en prose, mêlée d'ariettes, jouée pour la première Ibis en 1770, à la Comédie Italienne.
Le procès de Fabre d'Églantine, en 1777, nous renseigne sur les pièces qui furent données pendant cette saison ; on joua des tragédies : Zaïre, Mahomet, Adélaïde, Du GuescUn de Voltaire, Eugénie de Beaumarchais, le Père de famille de Diderot, Hijpermneslre de Lemierre; des comédies : la Chasse de Henri IV de Collé, l'Homme singulier de Destouches, Annetle et Lubin de Favart, et un opéra, Samson, de Voltaire pour le livret et Hameau pour la musique.
En 1786, 1>^. 24 décembre, on donna : Silvain, opéra en deux actes de Grétry, et Biaise et Badet, opéra en deux actes de Desaide. Le 1"' janvier suivant,, la troupe de Claronville jouait : le Jugement de Midas, opéra en trois actes de Grétry, et Amant auteur et valet, comédie en un acte de Cerou ^
' On a conservé au Musée un exemplaire des billets annonvant ces deux représentations; nous.en donnons la reproduction.
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