INTRODUCTION. IX
à faire que d'entendre Médée ou Clytemnestre , Agamemnon ou Œdipe, Tphigénie ou Antigone ! Le héron dédaigneux ne saurait se déranger pour si peu ! Il faut des morceaux d'une autre nature pour les plaisirs de la grande nation qui a triomphé de tous les peuples du monde, à Zama, à Cynocéphales, à Magnésie , à Pydna , à Corinthe !
Voici ce qu'était devenu successivement le théâtre à Rome.
Le premier théâtre, sous le nom de cirque, avait été construit par Tarquin-l'Âncien , à l'imitation de ceux que possédaient déjà depuis long-temps les Étrusques. Des places particulières y furent attribuées aux sénateurs , avec le droit d'y établir des sièges appelés fori. Ces sièges étaient élevés , assez peu élégamment , sur des fourches de 4 mètres de haut. Un grossier échafaud, placé au milieu, fut le théâtre où se jouèrent, au grand ébahissement des Brutus et des Cincinnatus , les satires , les atellanes , les farces assaisonnées du gros sel importé par les Osques et les Campaniens ; là aussi se jouèrent les premiers essais grœco-latins de Livius Àndronicus.
Quand le luxe commença à s'introduire à Rome, il fallut bien, malgré l'opposition des vieux sénateurs invariablement attachés aux coutumes des ancêtres, imaginer des constructions plus commodes et plus élégantes. L'esprit nouveau finit, comme toujours, par l'emporter sur l'esprit ancien ; une de ses conquêtes fut de séparer le théâtre du cirque et de faire établir des sièges pour tous les spectateurs sans distinction. Enfin , le parti des défenseurs du système de politique conservatrice , qui avait placé la constitution sous le patronage du dieu Terme , et que la jeune opposition d'alors appelait , sans doute , le parti des bornes , fut décidément vaincu, le jour où Mummius , après la prise de Corinthe, fit , en l'année 606 , construire un théâtre à la manière
des Grecs. Dès-lors , le progrès ne s'arrêta plus : vinrent les fabuleuses merveilles des théâtres de Scaurus et de Curion ; puis successivement les trois grands théâtres de Pompée, de Marcellus et de Balbus, où purent tenir à l'aise quarante mille spectateurs.
Mais il était arrivé aussi que les accroissements prodigieux donnés successivement aux monuments destinés à procurer au peuple romain les nobles délassements du théâtre , avaient été accompagnés d'un mouvement de décadence progressive dans l'art dramatique lui-même. C'était, en effet, un public effrayant, pour le traducteur de Sophocle ou de Ménandre, que ces quarante mille Romains, qu'il s'agissait de divertir en leur arrachant des larmes, et pour qui il fallait employer les ressources de cet art qui doit, à l'aide d'un acteur,
Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!
Cette foule bruyante où se pressaient les sanguinaires et grossiers compagnons de Sylla ou de Marius ; ces hommes intrépides et cruels, qui avaient eux-mêmes rempli un rôle actif dans les horribles drames des proscriptions ou dans les sanglantes tragédies où avaient péri les Cimbres et les Teutons, ne pouvaient être que bien faiblement impressionnés par les simples et touchantes élégies que soupirait la tragédie antique. Les combats de gladiateurs , ou les spectacles dont le bruit et la pompe frappaient les oreilles et les yeux, leur convenaient beaucoup mieux : ce n'étaient pas non plus les plaisirs de l'intelligence qu'allaient chercher les honnêtes bourgeois de Rome , dont se moque si méchamment Horace ; il fallait qu'on leur présentât des spectacles propres à émouvoir leur sens : ce n'était pas la fiction poétique qu'il fallait leur offrir , mais une réahté palpable