‹ Le théatre à RomeChapitre 5 sur 11 · INTRODUCTION. XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XI

et vivante. Les Muses grecques avaient du s'enfuir avec terreur devant les exigences de ces dilettanti aux appétits si peu littéraires. Le théâtre élevé par Thalie devait donc se fermer , et les jeux du Cirque remplacer les nobles scènes de la tragédie et de la comédie.

L'effroyable rapidité avec laquelle le peuple romain se précipita tout entier, dans le luxe et dans la corruption efFrénéc qu'il entraîne à sa suite, épouvante l'imagination. L'art dramatique était mort. Mais il serait impossible de donner ici une idée des horribles spectacles qui le remplacèrent, lorsque les monstres couronnés qui gouvernèrent ce peuple tombé assez bas pour souffrir à sa tète les Tibère , les Caligula , les Domitien et les Commode , eurent appelé la corruption et la cruauté au secours de leur politique. Ils ne s'occupèrent plus alors que de rendre leur tyrannie supportable, en jetant à ces Romains dégénérés les hideux divertissements du Cirque et de l'Amphithéâtre, devenus à la fois un champ de massacre et une orgie permanente.

Dès le siècle d'Auguste , les mimes et les pantomimes étaient en possession exclusive de l'admiration des grands et du peuple. Esopus et Roscius avaient été les derniers acteurs. Bientôt tout devint , pour les Romains , matière à spectacle : tout fut tragédie, excepté la tragédie elle-même. Les combats des athlètes, où l'on vit quelquefois plusieurs milliers de gladiateurs s'égorger dans l'arène pour divertir le peuple-roi , remplacèrent la lutte d'Agamemnon et d'Achille, ou celle d'Ulysse et d'Ajax. Les nobles et touchantes fictions de la scène tragique ne pouvaient émouvoir des hommes qui n'avaient plus que le sentiment de la vie matérielle et positive , pour lesquels il fallait des cris et des gémissements réels , du sang réellement répandu , des actions et non des paroles , des drames vivants et non des récits poétiques. Les

vraies tragédies , pour la Rome des empereurs , c'étaient les représentations de la réalité. Hercule , c'était Commode , armé d'une massue et é-^rasant dans le Cirque une foule de malheureux qui figuraient les monstres domptés par le fils de Jupiter. Le temps était passé où le récit des malheurs de Troie et le tableau poétique , tracé par l'harmonieux Virgile , de l'embrasement de la ville de Priam suffisaient pour charmer l'esprit des descendants d'Enée. Pour se donner des émotions tout autrement puissantes , Néron n'avait-il pas incendié Rome? Quel décorateur aurait pu donner à la scène un tableau d'incendie qui valût celui-là? Lorsque au milieu du Cirque il prit fantaisie au peuple romain de faire représenter un épisode de son antique histoire , l'acte d'énergie sauvage de Mucius Scévola , plongeant son bras dans un foyer ardent pour épouvanter ou braver Porsenna , il se trouva un esclave qui, aux yeux des spectateurs émerveillés, sut donner à la représentation théâtrale le degré de réalité convenable, en reproduisant littéralement Scévola et en se laissant consumer le bras sur les charbons, sans pousser un seul cri. C'étaient de ces dénouements qui laissaient bien loin en arrière les misérables fictions de la Grèce ! Voulait-on représenter le drame touchant et lamentable de Héro et de Léandre? rien n'était plus facile. N'avaiton pas ces vastes bassins où les empereurs avaient pu faire combattre vingt-quatre galères à trois rangs de rames, montées par dix-neuf mille esclaves marins? Une autre fois, sur ce théâtre auquel on ne pourrait, comme on le voit, reprocher de n'avoir pas su conserver la couleur locale, Domitien, pour rendre plus saisissant le dénouement d'une pantomime qui devait représenter le brigand Aureolus, au lieu du mannequin que l'on clouait sur la croix dans cette pièce, voulut qu'on y attachât un homme vivant, que l'on fit ensuite dévorer par un ours. C'est ainsi qu'à la place du pantomime qui venait

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