‹ Le théatre à RomeChapitre 7 sur 11 · LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE

Ce grand ouvrage dans lequel, en présence d'un spectateur ému, les poètes font parler les douleurs ou agir les passions des grands personnages ; dans lequel , selon l'expression d'Aristote, on corrige la terreur et la pitié par ces passions elles-mêmes, n'a pas été inconnu aux Romains : et la gloire d'Attius et de Pacuvius n'a pas été chez eux moindre que celle dont ont joui leur Térence et leur Plaute.

Moins heureux pour cette importante partie du Théâtre romain , nous ne possédons qu'un petit nombre de passages et de fragments des productions dues à la Muse tragique. Ce n'est qu'à force de patience et de conjectures qu'il a été possible d'apprécier le tout par les parties que l'on pouvait étudier ; et le jugement que Ton porte sur le mérite des auteurs , ou sur l'excellence de leurs poèmes, ne peut reposer sur des fondements bien solides.

L'embarras et l'incertitude redoublent si , cherchant parmi les opinions contradictoires exprimées par les anciens eux-mêmes, celles qui nous doivent paraître les meilleures , nous essayons de formuler une opinion précise sur l'objet qui nous occupe. Quel que soit le motif qui ait engagé Horace, par exemple, à se montrer si sévère à l'égard des poètes tragiques qu'a possédés le théâtre

^% LE THÉaTRR a ROMC.

de sa patrie , il est dilliciie d'adopter ou d'infirmer complètement ses jugements. Séduit surtout par les progrès qu'avait faits la langue latine à son époque, Horace, en condamnant Attius et Pacuvius comme indignes de l'admiration qu'ils inspiraient encore à ses contemporains, ne s'occupait sans doute que de juger leur style et d'apprécier la langue dont ils avaient dû se servir.

L'incorrection et la dureté de la poésie de ces écrivains le frappaient d'autant plus vivement qu'il avait à soutenir, contre les critiques de son temps, une lutte animée. Il les accusait avec assez de raison d'être beaucoup moins guidés par l'admiration que leur inspiraient les œuvres de ces illustres morts , que par la haine et l'envie qu'ils éprouvaient pour les auteurs vivants.

11 y a loin de cette froideur assez dédaigneuse avec laquelle Horace s'exprime toujours, quand il parle de ses devanciers , à l'admiration que manifeste assez souvent Cicéron pour Ennius, Attius et Pacuvius. Dans la plupart de ses traités littéraires , il ne manque jamais de saisir l'occasion de citer quelques passages empruntés à leurs tragédies aujourd'hui perdues ; et c'est au respect qu'il leur témoigne que nous devons la conservation des fragments les plus considérables qui nous restent. Recherchées plus tard par les grammairiens, qui y trouvaient des exemples nombreux de ces expressions vieillies et de ces tours surannés qui plaisent tant aux philologues, elles ont du à cette particularité l'avantage de ne pas périr tout entières ; mais comment pouvoir, de ces matériaux rassemblés à grand'peine, reconstruire une œuvre sur laquelle nous puissions avec quelque certitude asseoir un jugement littéraire?

A défaut de ces matériaux , la plupart des critiques modernes

ont essayé, dans l'étude de la constitution politique et sociale des mœurs, des habitudes, du génie des Romains, de trouver les éléments d'un jugement motivé sur une branche si peu connue de la littérature romaine. La plupart, il faut bien le dire, ont été conduits par des considérations de cette nature à une opinion peu favorable à la tragédie latine.

Lessing, par exemple, tire, de la passion que les Romains ont eue de bonne heure pour les combats de gladiateurs, cette conséquence, qu'ils ne pouvaient être que médiocrement touchés de la peinture des passions tragiques , dont la représentation ne pouvait agir puissamment sur des âmes habituées à des spectacles sanglants , propres à inspirer une terreur réelle et à donner des émotions tout autrement vives.

Herder voit , dans le caractère grave et sévère des Romains\ long-temps exclusivement occupés du soin d'agrandir leur territoire, ou de consolider leur empire par des lois , une impossibilité pour les progrès de l'art dramatique et pour la tragédie en particuher. W. Schlegel qui, dans son Cours de littérature dramatique, si profond et si sage lorsque certaines préoccupations n'obscurcissent pas sa raison supérieure, juge les Grecs et les Romains avec une grande sagacité, n'est pas moins sévère à l'égard de leur théâtre. Il regarde les Romains comme étrangers à cette élégante politesse qui est nécessaire pour que les productions dramatiques s'élèvent à quelque hauteur et méritent d'être classées au nombre des chefs-d'œuvre. Il oublie jusqu'à quel degré de culture intellectuelle s'étaient élevés, sur les traces de Scipion et de Lelius, les contemporains deTérence ; et surtout l'état général des esprits et les progrès de toute nature que présente plus tard la société romaine, au siècle de Virgile, de Tibulle, d'Horace et d'Ovide; en sorte que, si son opinion pouvait

avoir quelque force pour une certaine époque, elle ne peut avoir aucune valeur à l'égard de celle qui a été distinguée précisément par les qualités qu'il refuse aux Romains.

Dans cette espèce de fin de non-recevoir et de condamnation a priori du génie romain , convaincu d'insuffisance, notons encore l'opinion de Rosencrantz, qui considère l'absence de grandes productions dramatiques, chez les Romains, comme due à l'esprit de leurs dogmes religieux .

Il n'y trouve pas, par exemple, cette idée delà fatalité qui, montrant dans tous les actes de la vie humaine une lutte désespérée contre la main de fer de la nécessité , est si éminemment propre à faire naître la terreur tragique, lorsqu'à l'exemple des poètes grecs on donne ce ressort à tous les développements de la scène. Les Romains, qui avaient conscience d'avoir fait de si grandes choses, et avaient tant de fois éprouvé quelle immense part l'on doit faire à la constance et à l'énergie humaines dans tous les événements dont l'histoire perpétue le souvenir , étaient donc totalement étrangers, selon cet écrivain, au sentiment dont Eschyle avait su tirer un si grand parti.

L'objection serait valable si, d'une part, la fatalité était le seul ressort que l'on put donner à la tragédie, et si, de l'autre, il était bien prouvé que les Romains fussent tout-à-fait étrangers à l'idée de la fatalité. Il est de fait au contraire que , tout en ayant le sentiment de leur force, ils ne pouvaient échapper à l'influence d'un dogme qui était au fond de toutes les croyances religieuses du paganisme.

Mais on insiste et l'on soutient que tout ce qui pouvait alimenter la scène tragique, la croyance aux divinités qui constituent le ciel mythologique, la connaissance de ces merveilles qui avaient signalé la carrière des héros et des demi-dieux , si familiers à

l'esprit des Grecs, ont manqué aux Romains. Les grandes traditions dont s'est inspiré Homère, et qui ont après lui suscité les élans lyriques de Pindare, étaient autant de sources merveilleuses , d'où découlèrent chez les Grecs les faits , les passions , les personnages qu'ils produisirent sur leur théâtre. Chez les Romains point de ces cycles poétiques, féconds en événements dramatiques ; point de ces odes héroïques , souvenirs nobles et touchants dont s'enivrait la Grèce assemblée et qu'elle retrouvait partout dans ses fêtes, dans ses jeux, dans ses théâtres. Au milieu de cette pauvreté de traditions et d'antécédents scéniques, la Muse tragique , faible imitatrice des Grecs, pouvait-elle prendre un grand essor, et n'est-ce pas assez d'une pareille observation pour expliquer l'infériorité de la tragédie romaine ?

Ce système, soutenu par Planck , ne peut être adopté sans restriction. Les Romains, en traduisant les Grecs, ne se trouvèrent nullement transportés, comme semblerait le croire ce savant, dans un monde étranger. Issus des Grecs eux-mêmes, enfants du même culte et des mêmes croyances , ils n'avaient nullement effacé de leur mémoire le souvenir de ces dieux et de ces illustres personnages, qui ont été si long-temps en possession du privilège de faire retentir la scène du récit et de la représentation de leurs lamentables histoires.

Pelops, Atrée, Âgamemnon, Pelée n'étaient point pour les Romains des noms tellement inconnus , que leurs poètes ne pussent essayer aussi de les faire parler, agir et vivre sur la scène , en présence d'une foule émerveillée ; et lorsque l'intervention de la divinité pour amener le dénouement tragique était nécessaire , ils étaient habitués depuis leur origine à en trouver des exemples dans leurs propres annales, toutes pleines de la protection de Jupiter , de Mars, de Vénus, d'Apollon et de Minerve.

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Ajouterons-nous aux Critiques dont nous venons de parler , ceux qui regardent les Romains comme ayant été incapables de composer de bonnes tragédies, parce qu'ils ont toujours été étrangers à l'étude des sciences philosophiques? La philosophie, dans l'opinion de ces critiques , n'est-elle pas indispensable au poète qui doit, pour les mieux exprimer, aller chercher au fond de l'âme humaine les sentiments et les passions qui la dirigent ? Les lois morales, qui régissent l'homme et la société, ne doivent-elles pas avoir été pour lui l'objet d'études approfondies ? Comment pourrait-il autrement être capable de mettre sur la scène les personnages, et leur donner à chacun le caractère qui leur convient ? Cicéron devait à la philosophie les plus précieuses de ses quahtés d'orateur ; et Horace ne soutient- il pas, avec raison, que la philosophie est la source de l'art d'écrire?

Les Romains n'ont pas été étrangers aux études philosophiques, même au siècle d'Ennius et de Plante. Plus tard, Platon, Aristote, Epicure et Zenon leur devinrent familiers, grâce au génie de Cicéron. Mais eussent-ils été privés de connaissances de cette nature , eussent-ils tous professé , à l'égard des philosophes , ce mépris que pendant quelque temps leur témoigna Caton, l'ennemi acharné de la civilisation grecque, il faudrait bien se garder d'en conclure que l'absence d'études philosophiques eût pu arrêter l'élan de leur Muse tragique. Nous serions plutôt disposé à adopter l'opinion contraire , si nous nous laissions préoccuper de certains inconvénients produits , soit dans les temps anciens , soit sur la scène moderne, par l'abus de cet esprit philosophique, dont on a accusé justement, à de longs intervalles, Euripide et Voltaire. Ce n'est point comme philosophe, et élève de Socrate , qu'Aristote a proclamé Euripide le plus tragique des poètes grecs; mais bien parce qu'il sut donner plus

d'intcjrèt , de mouvement et de pathétique à la scène , par l'art avec lequel il sut faire parler la passion; et Voltaire, supérieur en cette partie à ces deux illustres maîtres, aurait certainement produit de plus grands effets encore, s'il ne s'était pas laissé entraîner à cet irrésistible penchant qui , au milieu des scènes les plus passionnées, le portait à jeter quelques-uns de ces froids raisonnements qui trahissent le philosophe du XVlll". siècle, au moment même où l'on croirait ne devoir entendre qu'Œdipe , Zaïre, Alzire ou Mahomet.

Cette opinion , du reste, se rapproche de celle d'autres littérateurs qui , en accordant aux Romains quelque portée philosophique, déclarent en môme temps que leur tendance pour le système d'Ëpicure , ou celui de Zenon le stoïcien, les a familiarisés précisément avec les dogmes les moins favorables au développement du génie tragique. La philosophie renouvelée d'Aristippe par Épicure pouvait-elle inspirer, en effet, ces sentiments élevés et nobles , ce dévouement et cette générosité de caractère qui sont les mobiles des belles actions? Renfermés dans leur brutal égoïsme, sectateurs de cette philosophie du plaisir et de l'intérêt personnel, les Romains devaient s'endormir, après leurs conquêtes au sein de la mollesse et dissiper , dans des dépenses extravagantes, pour satisfaire leurs passions désordonnées, ces trésors que la rapacité de leurs proconsuls allait chercher dans les provinces conquises. Le stoïcien , dans son mépris pour les avantages que les hommes recherchent au prix de tant de fatigues et de soucis; le stoïcien, qui fait consister tout le bonheur de l'homme dans l'anéantissement des passions et de toutes les vives émotions de l'âme, ne détruit-il pas en lui-même, et dans les autres, les sources de toutes les émotions dramatiques, et ne porte-t-il pas, par ses dogmes orgueilleux, dans tous les cœurs, le

désir d'échapper au mouvement et à la vie , pour vivre au sein de cette tranquillité et de cette contemplation superbe qui constituent, selon lui, la seule et véritable sagesse?

Philosophes ou non, épicuriens ou stoïciens, les Romains pouvaient avoir un théâtre tragique, brillant et riche, tout aussi bien que d'autres peuples , celui d'Athènes, par exemple , chez lequel nous ne voyons nullement que la subtilité philosophique, et le goût pour la discussion, aient enlevé le moins du monde aux poètes le sentiment et le génie dramatiques.

Ne nous préoccupons donc point des jugements fondés sur des préventions plutôt que sur l'étude attentive des textes ; ne jugeons point le théâtre tragique d'Attius, de Pacuvius et d'Ennius , sur l'opinion plus ou moins favorable qu'ont eue de lui, à des époques différentes , ceux des critiques qui ont cru devoir s'attacher à démontrer ce qu'il devait être, au lieu de s'appliquer à découvrir ce qu'il a été réellement. En examinant plus tard les fragments qui nous restent des écrivains que nous venons de nommer , nous verrons ce que nous pouvons réellement penser du génie tragique des Romains.

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