‹ Le théatre à RomeChapitre 8 sur 11 · DE L'USAGE DU MASQUE DANS LA COMÉDIE ET LA TRAGEDIE · texte numérisé non relu

DE L'USAGE DU MASQUE DANS LA COMÉDIE ET LA TRAGEDIE

L'usage des masques dans la comédie et la tragédie, en Grèce et à Rome, a donné lieu à des dissertations nombreuses et soulevé des questions qui n'ont pas toujours été résolues d'une manière satisfaisante. On saitquela construction même du théâtre d'Athènes, destiné à réunir un grand nombre de spectateurs, la forme de l'amphithéâtre et l'éloignement de la scène, forcèrent les acteurs à se revêtir d'un costume qui permit à tous les spectateurs , même aux plus éloignés , de les apercevoir et de les distinguer les uns des autres.

C'est dans ce but qu'ils étaient montés sur de hautes échasses, et qu'ils se couvraient la figure d'un large masque, dont la forme était appropriée aux personnages qu'ils devaient représenter. Ayant alors une taille de huit à neuf pieds , ils pouvaient être facilement aperçus de tous les points de l'amphithéâtre. On peut se faire une idée de la difficulté qu'ils avaient à se mouvoir , à changer de posture , à se plier enfin à toutes les exigences de leurs rôles. La gravité tragique, la simplicité de l'action, sur une scène d'abord plutôt lyrique que dramatique, purent fort bien, dans les premiers temps , s'accommoder d'acteurs condanmés en

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quelque sorte à l'immobilité, par cette nécessité de se grandir outre mesure, à l'aide de moyens artificiels. Nous ne pouvons pas concevoir aujourd'hui qu'on se soit contenté de ces personnages, dont la figure couverte d'un masque devait nécessairement toujours conserver la même expression ; et cette absence de la vie nous paraîtrait bien ridicule à nous qui trouvons au théâtre notre plus grand charme à lire, sur la physionomie de l'acteur, la peinture vivante et animée des sentiments qu'il éprouve. Il est vrai que les masques pouvaient , à l'occasion , se diviser en deux parties et nous montrer, suivant que l'acteur se tournait d'un côté ou de l'autre, deux expressions différentes : rouge d'un côté . il pouvait être pâle de l'autre; triste et malheureux lorsqu'il offrait au spectateur son profil gauche, il pouvait se présenter gai et riant en tournant vers lui son profil droit. Mais cet artifice lui-même ne nous paraîtrait qu'une charge grossière ; et pour croire qu'un peuple aussi spirituel que le peuple d'Athènes ait toléré un usage pour nous si extraordinaire, il ne nous faut rien moins que les témoignages irrécusables parvenus jusqu'à nous à ce sujet.

Il ne-nous est pas permis néanmoins de douter qu'en plusieurs circonstances , et principalement pour la représentation des comédies, les acteurs ne se soient présentés sans masque sur la scène. Certains effets de théâtre signalés par les expressions mêmes que le poète mettait dans la bouche de l'acteur, annoncent indubitablement que son visage devait être découvert.

Nous trouverions dans les Comédies d'Aristophane un grand nombre de passages, dans lesquels il est question de changements successifs, qui s'opèrent sur la figure des personnages. L'un d'eux pâlit, tremble, puis se rassure par degrés, et montre enfin sur ses traits de la sécurité ou de la joie. Dans certaines circonstances, il faut nécessairement qu'il n'ait pas eu recours aux mayens des-

tinés à augmenter sa taille outre mesure. Mais c'est surtout pour la représentation des Comédies de Térence et de Plaute qu'il est impossible d'admettre l'usage du masque , pour l'exécution des effets de scène imaginés par le poète et exécutés par les acteurs.

— Il a rougi î tout va bien , dit le bonhomme Micion en voyant apparaître, sur le visage d'un jeune homme, cette rougeur qu'un ancien appelle la couleur de la vertu. — Voyez-vous comme il devient pâle ! est-il dit dans une pièce de Plaute! Viens ici et prends-moi un air intrépide. — Comme cela? — Non. — Ysuis-je?

— Pas encore. — Et ainsi? — Maintenant , c'est bien. Si l'acteur eût eu la figure couverte d'un masque , cette scène eut-elle été possible? Nous pourrions citer, pour prouver que très-souvent le masque n'existait pas à Rome chez les acteurs de comédies, une foule d'autres exemples. La comédie elle-même, ce miroir de la vie, cette exacte représentation de la société, eût perdu, aux yeux des Romains , une partie de son prix si les personnages se fussent privés , en prenant le masque , du moyen le plus puissant qu'il y ait de représenter, dans toute leur réalité , les sentiments de l'âme dont on aime tant à voir, sur une figure, l'expression et le rayonnement.

Un passage remarquable de Cicéron ne nous permet pas de révoquer en doute le fait que nous venons de mettre en lumière. Il prouve, d'une manière péremptoire, que le masque n'a été employé que dans la représentation des farces satiriques , des atellanes et des autres pièces de la môme nature , et que ce ne fut que fort tard que l'on vit reparaître le masque dans la comédie et la tragédie. Son emploi ne devenait nécessaire que pour dérober aux yeux la figure des acteurs de ces pièces libres et obscènes, dont les personnages étaient toujours les mêmes et consacrés en quelque sorte par l'usage d'un costume spécial

comme le sont encore aujourd'hui les héros du théâtre de la foire. « L'expression du visage est tout pour l'orateur , dit Cicéron , et dans le visage , c'est aux yeux qu'appartient l'empire. C'est pour cela que nos anciens ne peuvent souffrir un acteur masqué, pas même Roscius. » Si les vieillards, du temps de Cicéron, ne pouvaient pas approuver l'emploi du masque, il fallait bien qu'auparavant ils eussent eu l'habitude de voir sur la scène les acteurs jouant, le visage découvert. Diomède nous apprend que c'est précisément Roscius qui introduisit l'usage du masque, 11 était louche, oculis obversis erat, dit-il. Roscius et ^Esopus se sont donc servis du masque. « Il me semble, dit encore Cicéron, voir étinceler à travers son masque les yeux du grand comédien , lorsqu'il fait entendre les imprécations de Télamon contre son fils. »

Le motif assigné par Diomède à l'emploi d'un masque par Roscius paraît peu probable. Il semblerait avoir été provoqué plutôt par l'usage que commençaient à en faire les pantomimes, dont nous aurons à parler bientôt , et par le goût prononcé qui s'introduisit à Rome pour les représentations dans lesquelles le geste et la danse étaient le principal objet des applaudissements d u public. Bientôt la Tragédie et la Comédie devaient tomber ellesmêmes dans le discrédit: et quand un homme comme Roscius consentait à enlever à sa physionomie le langage d'expression pour lequel il possédait un si beau talent, et à porter son attention sur le mouvement de ses bras et la pose du reste de son corps, il était aisé de prévoir le succès que devait avoir, dans l'âge suivant , le jeu pantomimique des Pylade et des Bathylle. L'usage du masque avait été incompatible avec ces représentations de l'ancien Théâtre, où l'œil, la bouche , le front , les yeux d'un acteur ajoutaient aux paroles cet accompagnement obligé.

que le masque détruit, au grand préjudice de la représentation dramatique et de l'art du comédien.

On pourrait opposer à notre opinion la nécessité qui, ayant d'abord introduit l'emploi des masques et les moyens d'élever artificiellement la taille des acteurs, devait nécessairement en maintenir l'usage d'autant plus obstinément, que les théâtres devenaient plus vastes et étaient ouverts à une plus nombreuse multitude. Pour être entendu et pour être vu de 60,000 spectateurs, une nécessité impérieuse forçait l'acteur d'élever sa taille et de renforcer sa voix. On sait, en effet, que, par un procédé particulier et tenant à la forme même du masque, l'acteur tragique avait à sa disposition, pour grossir suffisamment son organe, une espèce de porte-voix, ou de machine qui répercutait le son et le renvoyait au loin plus nourri et plus retentissant. Mais les essais tentés plusieurs fois par des savants, sur des amphithéâtres romains qui subsistent encore aujourd'hui, démontrent clairement que l'emploi des moyens artificiels dont nous avons parlé n'était nullement indispensable ; qu'un homme de taille ordinaire pouvait être vu de toutes les parties de l'amphithéâtre , et que sa voix naturelle arrivait aisément aux derniers degrés de la cavea summa.

L'emploi du masque fut donc purement facultatif. Il ne fut pas une conséquence nécessaire de la forme du théâtre antique. Obligé dans certaines pièces populaires, dans les satyres et les atellanes, par exemple, représentations à travestissements forcés; employé pour la représentation de la tragédie, aux temps où l'on croyait pouvoir donner ainsi au drame un caractère plus grandiose , il disparut toutes les fois qu'il fut nécessaire de se rapprocher de la réalité. Les Romains , dont nous avons plus d'une fois signalé la tendance à préférer aux représentations fictives la vie réelle et positive , n'en ont fait pendant plusieurs siècles qu'un

usage restreint: et rien ne s'oppose à ce que nous n'en regardions, avec Diomède^ Roscius comme l'introducteur sur la scène romaine.

La forme et la nature du masque de théâtre ont varié avec les temps. Les premiers acteurs, dans la grossièreté de leurs essais dramatiques , se barbouillèrent le visage de lie, ou le colorèrent du suc de certaines plantes : l'écorce des arbres fut la matière de leurs premiers masques, pour lesquels ils eurent ensuite recours à du bois qu'ils creusèrent pour lui donner la forme de la figure :

Oraque corlicibus sumunl horrenda cavatis.

( Virgile.)

Ul tragicus cantor ligno tegit ora cavalo.

(PncuENCE, Advert. Symm., II, G^G.)

La terre cuite fut enfin la matière dont ils se servirent pour composer, non pas seulement un masque destiné à couvrir la partie antérieure de la tête , mais une espèce de buste creux , qui couvrait la tête tout entière et une partie du corps. C'est à l'occasion d'un masque de ce genre qu'est composée la fable de Phèdre, bien reproduite par notre La Fontaine:

c'était un buste creux et plus grand que nature. Le Renard , en louant l'effort de la sculpture : Belle tête ! dit-il , mais de cervelle , point.

Nous ne pouvons nous dispenser de croire que des masques plus légers et moins incommodes ont dû être le plus souvent employés par les acteurs. Les Romains connaissaient les masques en cire ou en étoffes recouvertes d'une couche légère de cette

DES divi:rsks compositions dramatiques chez les romains. /O

substance; leurs galeri ressemblaient, dans ce cas, à nos masques modernes, et sont assimilés par les savants à ceux dont les dames se servirent plus d'une fois, au XVP. siècle, dans les divertissements de la Cour.

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