MIMES ET PANTOMIMES
Ce ne sont pas seulement les grandes compositions dramatiques de la Grèce que les Romains transportèrent sur leur théâtre. Ils imitèrent aussi les genres inférieurs, dont ils trouvaient d'ailleurs déjà les analogues dans quelques-unes de leurs productions nationales. La prise de Tarente et la connaissance qu'ils eurent , à dater de ce moment, des diverses compositions poétiques de la Grèce , les avaient familiarisés insensiblement avec les fables Rhynthoniennes , espèces de tragédies burlesques , dans lesquelles Rhynthon, leur inventeur, avait fait un mélange du genre sérieux et de la farce comique.
Les Grecs dégénérés avaient préféré les facéties des pièces qu'ils avaient désignées sous le nom de mimes aux chefs-d'œuvre de leurs illustres tragiques. La corruption et les progrès du luxe les avaient conduits insensiblement , du drame qui charme l'esprit en causant au cœur de nobles émotions, aux représentations propres seulement à flatter les sens et à satisfaire leur goût pour le plaisir. La conquête de l'Achaïe fut pour le^ Romains le signal d'une transformation. morale qui les mit bientôt de niveau avec l'esprit de licence effrénée qu'ils avaient trouvé chez le peuple vaincui?: et au nombre des acquisitions de toute nature que leur
/(S LE THEATRK A ROML'.
procura la conquête , il faut compter toutes les somptuosités et toutes les audaces du théâtre d'Athènes. Sylla, l'heureux vainqueur d'Orchomène, emmena à Rome, à sa suite, une foule d'histrions et de comédiens grecs qui remplirent ses palais, ouverts de préférence aux mimes , et aux actrices connues sous les noms de Thymélistes et de Citharèdes. Ces acteurs des deux sexes , plutôt destinés à égayer par leurs représentations les somptueux festins des maîtres du monde, qu'à faire admirer les pièces dues au génie des poètes, furent remarquables surtout par leur licence efTrénée , et l'obscénité des productions que Ton composa pour eux. Les farces atellanes furent alors remises en honneur, ou plutôt toutes ces facéties grossières , nées , comme nous l'avons vu , des libertés des jeux fescennins, de l'antique satyre romaine et des comédies planipèdes, vinrent se réunir et se fondre dans un genre qui les rappela toutes, c'est-à-dire dans les mmes. D'abord simples canevas livrés à l'improvisation et au caprice, plus ou moins spirituel, mais toujours licencieux des acteurs, les mimes furent plus tard, lorsqu'ils firent les délices de l'élite de la société romaine , soumis à des règles plus fixes et aune forme plus soignée. La première époque, qui s'étend jusqu'à la dictature de Jules César, est celle où, semblables en quelque sorte à nos parades de la foire, les mimes se distinguèrent plutôt pan la grossièreté et l'indécence du geste que par la valeur de la composition La danse et la musique en étaient les ornements obligés ; et ce qui les fît alors rechercher de préférence , ce fut cette espèce de mérite qui dans la suite fut celui de la pantomime , ce qu'un littérateur moderne appelle la poésie du corps.
L'introduction de la danse et d'une musique agréable et variée avait excité d'abord le courroux des graves magistrats et des sénateurs qui veillèrent avec un soin scrupuleux au maintien des
anciennes mœurs et des usages consacrés. Scipion, dans un discours contre Tiberius Gracchus , témoignait son indignation de voir les enfants des nobles familles , des fils de patriciens, recevoir dans leurs écoles une éducation frivole , et se livrer à des exercices et à des danses qui ne pouvaient être tolérés que chez les esclaves. Il paraît néanmoins que l'opposition de ces dignes défenseurs de la gravité des anciens temps n'avait pu apporter qu'un bien faible obstacle à l'irruption des coutumes et des mœurs de la Grèce.
Caton s'est moqué d'un grave sénateur romain, M. Cœlius, qui, poussant à un excès extraordinaire son goût pour les représentations scéniques, ne dédaignait pas de descendre quelquefois de cheval au milieu d'un des carrefours de Rome , et d'y donner en plein vent , au peuple assemblé , une parade dont il était le héros et l'acteur , dansant, chantant, gesticulant, et se livrant enfin à cœur joie à sa manie comique.
Les mimes romains ne furent donc ni moins licencieux ni moins libres que les mimes grecs, et l'âge d'or des représentations mimiques coïncide avec l'époque où le sanglant auteur des proscriptions payait largement les artistes qui travaillaient à ses plaisirs. Les femmes, exclues de la tragédie et de la comédie, s'en dédommagèrent en usant largement de la permission qui leur fut donnée de prendre part aux représentations mimiques. On cite, parmi les plus fameuses , Lucceia, qui, à l'âge de cent ans, remplissait un rôle sur le théâtre, et Galeria Capriola, qui, plus extraordinaire encore, paraissait sur la scène à cent quatre ans. Ce fut toujours par la pantomime ( gesticulatio ) que se rendirent fameux les mimes de cette époque. Les Romains, qui attachèrent de tout temps une très-grande importance, dans les orateurs et les artistes, à ces qualités extérieures qui dépendent de l'élégance
du geste et de la grâce des mouvements du corps, encourageaient de tous leurs efforts les progrès que firent ces talents tout physiques, qui furent souvent une des conditions des succès qu'obtenaient à la tribune ou au barreau leurs orateurs les plus renommés. Le célèbre Hortensius était ironiquement comparé , par un de ses adversaires , â la comédienne Dionysia , à cause du soin qu'il semblait prendre de composer ses gestes et de leur donner un tour gracieux. Cette Dionysia , mime célèbre de ce temps-là , et qui paraissait servir de modèle aux orateurs de Rome , était au reste dignement récompensée de ses talents, et son traitement, qui équivalait à cent mille francs de notre monnaie , prouve que Rome aussi payait avec générosité ses Essler et ses Taglioni.
Il serait injuste de conclure de ces considérations que , livrés tout entiers à leur admiration pour l'art de ces danseurs, les Romains aient été tout-à-fait insensibles au charme de la poésie ,. et qu'ils n'aient admiré dans leurs acteurs que l'esprit qu'ils savaient mettre dans le mouvement de leurs mains et la souplesse de leurs jambes. Les Comédies de Plante offrent des exemples nombreux de bonnes et spirituelles plaisanteries ; et la finesse des réparties n'a pas plus manqué aux Romains qu'aux Grecs , leurs devanciers, et aux autres peuples modernes , trop disposés peut-être à les condamner, sans les entendre. Sans aucun doute, les plaisanteries dont fourmillent les atellanes, les mimes et souvent les comédies d'un genre plus élevé, se rapprochent bien plus de la grossièreté propre à la populace , que de l'urbanité et de l'atticisme , qui sont le privilège des classes éclairées. Je ne voudrais pas être condamné à faire connaître quelle était la nature de la plupart des bons mots qui défrayaient presque toutes ces farces de carrefour. Mais , en laissant de côté toute cette partie de la jovialité populaire, pour ne faire attention qu'aux
plaisanteries avouées par le bon goût, nous verrions que les Romains n'ont en ce genre rien à envier aux nations les mieux partagées. Cicéron , dans ses divers traités, donne des exemples nombreux de vers spirituels et comiques empruntés aux acteurs d'atellanes et de mimes , et il y trouve une assez ample moisson à recueillir. Plus tard, sans doute, lorsqu'au temps même de Cicéron le goût se fut entièrement épuré , la plaisanterie prit un tour moins vulgaire, et l'épigramme s'aiguisa en traits plus délicats et plus fins; mais les hommes, même les plus distingués, ne dédaignèrent pas d'aller puiser souvent aux sources mêmes de la gaîté romaine , dans ces farces primitives si longtemps admirées par leurs aïeux.
Au nombre des préceptes si sensés et si sages que Cicéron donne aux hommes qui se préparent aux luttes brillantes de la parole , il insiste souvent sur ceux qui sont relatifs à ces traits d'esprit, à ces plaisanteries piquantes, qui jetés au milieu même des discussions les plus importantes, produisent les effets les plus inattendus, et deviennent entre les mains d'un orateur habile une arme puissante. César, qui avait fait une étude particulière de ces moyens habiles que l'orateur appelle à son secours pour réveiller ou charmer un auditoire , vante les saillies des atellanes et des mimes, et les cite pour modèles et pour exemples aux orateurs. Cicéron, dans son traité De l'Orateur lui fait prendre la parole sur ce chapitre, et rapporte un assez grand nombre de mots spirituels et fins qu'il emprunte, soit aux auteurs comiques, soit aux grands orateurs qui brillaient dans le barreau de Rome. Quelques-uns des traits qu'il rapporte nous feront juger de la nature de l'esprit romain en ce genre. Pourquoi aboyez-vous , disait à Catulus un adversaire qui jouait ainsi sur le nom de cet orateur? — C'est que je vois un voleur, ré-
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pondit celui-ci, qui connaissait la mauvaise réputation de son antagoniste. Homo fatuus, est-il dit dans une atellane de Novius, postquam rem habere cœpit moritur. — L'imbécille ! à peine a-t-il fait sa fortune , qu'il s'avise de mourir ! Hortensias avait accepté , disait-on des présents de Verres et entr'autres un magnifique sphinx. Embarrassé par les questions que lui adressait Cicéron : — Expliquez-vous, lui dit-il, je n'entends pas les énigmes. — Comment répondit celui-ci, n'avez-vous pas chez vous le Sphinx ? De grâce , disait quelqu'un à un Sicilien qui lui annonçait que sa femme s'était pendue à un figuier , donnez-moi des plants de cet arbre ! Souvenez-vous bien , disait à Fabius Livius Salinator, que vous me devez l'honneur d'avoir pris Tarente. — Comment ne m'en souviendrais-je pas? Si vous ne l'eussiez pas laissé prendre, il est certain que je ne l'aurais pas reprise. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de montrer que , sur leur théâtre, ou sur une scène plus élevée et plus noble , les Romains n'ont nullement été déshérités de cette force comique et de cet esprit plaisant, que l'on a signalés si souvent comme étant absents de leurs poésies comme de leurs habitudes.
Les mimes , à l'époque de Jules César, s'élevèrent à un degré de supériorité que n'avaient pas connu ceux des époques antérieures. Ce fut alors que leurs compositions cessèrent d'être de simples motifs livrés aux chances de l'improvisation. D. Laberius, P. Syrus, Cn. Mattius furent de véritables poètes, et les fragments qui nous restent de leurs œuvres nous prouvent que, si quelques parties de leurs pièces étaient encore laissées à l'improvisation des acteurs , le reste était écrit avec le plus grand soin et renfermait souvent des passages dignes d'être admirés des hommes d'esprit et de goût. On y trouve surtout un grand nombre de pensées et de sentences morales, exprimées avec une remar-
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quable concision dans des vers appelés monoslicha , dont les grammairiens nous ont conservé de très-nombreux exemples, extraits surtout des mimes de P. Syrus.
On connaît l'histoire touchante de ce Laberius, chevalier romain, que César força, à l'âge de 60 ans, à monter sur le théâtre pour y jouer ses propres mimes, dans la composition desquels il avait mérité une brillante réputation. La toute-puissante prière du grand capitaine était un ordre : le vieux Laberius dut y souscrire, et chercha un dédommagement dans la liberté avec laquelle il osa se plaindre, avec autant de noblesse que de talent, de la contrainte morale qu'on lui faisait subir.
« La nécessité, dit-il, aux spectateurs accourus pour le voir et pour l'entendre , la nécessité dont le cours impétueux que tous veulent éviter, auquel peu de gens échappent, entraîne tous les hommes, me conduit à l'extrémité où je suis aujourd'hui, au moment où la vie est prête à m'échapper. Moi que ni l'ambition, ni l'appât de l'or, ni la crainte, ni la prière, ni l'autorité ne purent, aux jours de ma jeunesse, faire décheoir de mon rang, voici que, d'un seul mot, lorsque j'arrive au décHn de mes ans, un homme a pu changer ma destinée 1 11 l'a pu, cet homme au cœur magnanime , cet homme que sa clémence égale aux Dieux, par le charme d'une parole bienveillante et gracieuse. Cet homme , à qui les Dieux eux-mêmes n'ont jamais rien refusé , pouvais-je, faible mortel, lui refuser quelque chose? Ainsi donc, après soixante années d'une vie sans tache , sorti ce matin de ma maison , chevalier romain, j'y rentrerai ce soir comédien! Hélas ! j'ai vécu trop d'un jour.
« 0 Fortune ! toi qui, dans tes faveurs comme dans tes persécutions , ne connais pas de mesure , si tu étais décidée à briser dans sa fleur ma gloire de poète et à flétrir un nom respecté ,
ia
que ne le faisais-tu, lorsque jeune encore, plein de vigueur et de sève, je pouvais du moins plaire au peuple romain et plaire au grand César? Dans la souplesse de l'âge, j'aurais moins souffert en me courbant sous le poids de ton injure. Aujourd'hui à quoi me réduis-tu? Que puis-je apporter dans cette enceinte? La beauté, l'élégance, un noble maintien, la vigueur de l'âme, le charme d'une voix harmonieuse? Hélas! ainsi que le lierre flétrit l'arbre qu'il enserre dans ses funestes étreintes , de même la vieillesse, dont les bras pressent mon corps usé par les fatigues, détruit et brise mon existence. Je ne suis plus qu'un sépulcre , et de Laberius , il ne reste plus que le nom ! »
Après ces plaintes éloquentes, il se mit à jouer son rôle. Mais, dans le cours de la pièce , il saisit plus d'une fois l'occasion de protester, parla liberté de ses allusions, contrela violence qui lui était faite. Poursuivi par son maître , au moment où il remplissait le rôle d'un esclave: Romains, s'écria-t-il, nous avons perdu notre liberté l
Porro, Quirites, liberlalem perdidimus !
Il fit aussi entendre au Dictateur une vérité hardie dans ces vers :
Necesse est multos limeat quem multi liment. Quiconque est craint de tous doit craindre tout le monde.
Le poignard de Brutus fut pour ce vers prophétique un terrible commentaire !
Plus tard , Laberius vaincu dans une lutte avec P. Syrus , visiblement préféré par César , entendit les railleries de son heureux rival , qui lui disait assez rudement de venir comme spectateur
DES DIVERSES (.OMPOSlilONS DU AMATIOl'ES CHEZ LES KOM VINS. S!)
applaudir à la pièce à laquelle il avait disputé le prix : Qutcum contendisti scriptor hune spcctator siibleva. 11 se contenta de lui répondre , en improvisant les vers suivants, dans lesquels César dut voir encore une leçon sévère:
Non possunt prirni esse omnes onini in lempore : Summum ad gradum quum clarilalis veneris , Consistes œgre , et citius quam ascendas décides ; Cecidi ego ; cadet qui sequilur ; laus est publica.
La Fortune pour tous n'est pas toujours la même : Quand on atteint le faîte et le pouvoir suprême. On s'y tient avec peine, on en tombe aussitôt : Je succombe aujourd'hui , tu tomberas bientôt : Sur le faîte aujourd'hui , demain tu peux descendre. La gloire est un domaine où tous peuvent prétendre
Les Sentences de P. Syrus recueillies avec soin et souvent citées ont été admirées de Sénèque, et presque toutes traduites par La Bruyère, qui les a fondues dans ses Caractères. Elles énoncent avec une élégante précision , non des pensées extraordinaires et sublimes, mais ces préceptes du bon sens vulgaire qui, pour être communément répandus , n'en sont pas moins utiles à graver dans la mémoire. On les met quelquefois à la suite du recueil des Fables de Phèdre. Ces Sentences, du reste, ont seules , parmi les compositions de Syrus, échappé aux injures du temps. Nous ne connaissons absolument rien de ses mimes, dont le caractère général devait, selon toutes les apparences, contraster singulièrement avec la gravité des préceptes moraux que ses Sentences renferment.
Les mimes de Cn. Mattius, chevalier romain , connu par l'estime toute particulière qu'en faisait Cicéron , ne sont point parvenus jusqu'à nous. La correspondance de l'orateur romain re-
produit seulement, de ce poète, une lettre qui atteste la noblesse de ses sentiments et la dignité de son caractère. Elle a été adressée par lui à Cicéron quelques jours après l'assassinat de César. Les anciens font cas de son esprit et le nomment un poète savant, sans doute parcequ'il possédait la, langue grecque et la langue romaine. Les pièces qu'il composa étaient intitulées Mimiambes. Il ne nous en reste que quelques vers.
Le nom de mimographes, donné aux poètes qui composèrent des mimes pendant cette dernière époque, les distingue de ceux qui les avaient précédés , et qui ne se donnaient pas la peine d'écrire leurs pièces ou, du moins, ne prenaient ce soin que pour un très-petit nombre de passages destinés à être déclamés. Mais le caractère qui distingue ce genre de composition fut toujours le même : la grossièreté et l'obscénité. C'est ce que Cicéron fait remarquer pour les mimes appelés Étholoyues. Dans ces sortes de pièces on se contentait ordinairement de produire sur le théâtre un caractère qui , placé dans plusieurs situations différentes, était tourné en ridicule. Ce rôle était rempli par celui qu'on nommait préférablement l'acteur. On s'empressait peu de trouver un dénouement raisonnable à une intrigue folle : lorsque l'auteur ne savait comment sortir d'embarras, il s'enfuyait précipitamment, la toile se levait et tout était dit.
Quand le mime, arrivé au point où nous l'avons vu sous J. César , ne voulut pas se borner à amuser le peuple par ses plaisanteries bouffonnes , et qu'usant de la liberté qui lui était accordée , il s'attaqua aux classes élevées , aux chefs même de l'Empire , il provoqua la sévérité des Empereurs qui plus d'une fois chassèrent les histrions de l'Italie. Ils furent souvent punis , mais non corrigés, et l'histoire nous fournit un grand nombre
de faits qui peuvent nous faire juger de leur extrême licence. Elle fut , comme on le pense bien , plus ou moins audacieuse , suivant le caractère des princes qui gouvernèrent alors l'Italie et le monde. Les auteurs de mimes eurent à peu près le même sort que les auteurs d'atellanes.
Entre plusieurs exemples que nous pourrions citer , mentionnons un fait rapporté par l'historien J. Capitolinus. Le féroce Maximin , doué, comme on sait, d'une force extraordinaire, se trouvant au théâtre , un acteur, profitant de l'ignorance de l'Empereur, prononça des vers grecs dont le sens était: « Souvent celui qu'un seul n'a pu tuer a été massacré par la foule : l'éléphant est un animal bien grand , et cependant on parvient à le tuer ; le lion et le tigre sont forts, et cependant on les fait mourir : garde-toi de la multitude, toi qui ne crains pas chacun individuellement. » Sans doute, le tyran s'aperçut delà sensation que ces vers avaient produite ; il en demanda l'explication aux courtisans qui l'entouraient : Ils lui répondirent que c'étaient d'anciens vers faits contre des hommes diflTiciles (homines asperos), et lui , ajoute l'historien, tyran et barbare qu'il était , il le crut.
Cette liberté, qui devint funeste aux acteurs, se déployait bien plus à l'aise dans la cynique peinture des mœurs dépravées des classes populaires. C'est en cela surtout que les mimes se distinguent des autres compositions scéniques. Rien n'était d'ailleurs plus varié que les sujets qu'ils traitaient. Ce genre admettait tous les tons, depuis le plus tragique jusqu'au jargon des rues. Bien que représentés souvent par un seul acteur, les mimes avaient aussi très-fréquemment plusieurs rôles. Dans ces vers du satirique Pétrone :
Grex agit in scena inimum, Pater iile vocalur, Filius hic , nomen Divitis ille tenet.
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Voilà trois rôles bien distincts établis : Y Amoureux, le Financier et le Père noble. Nous voyons plus loin mentionné celui du Niais [Stupidus persona), et ce que nous appelons le premier comique, connu chez les anciens sous le nom de ridiculus ou de derisor. Ils devaient quelquefois se rapprocher de la comédie Tabernaria. Mais mythologiques">Du sentencieux, champêtres ou bourgeois, les mimes étaient toujours obscènes. L'obscénité était la loi du genre, c'est ce que nous apprend très-clairement Ovide :
« Quel aurait donc été mon sort , s'écrie-t-il , si j'avais com- « posé des mimes, des farces obscènes, qui contiennent toujours « une intrigue d'amour , qui mettent constamment en scène un « séducteur élégant et une épouse adroite à tromper un mari « stupide? etc. » (Ovide, Tristes, II).
Ces détails confirment parfaitement la définition du mime donnée par Diomède : Mimus est sermonis cujuslibet motus sine reverentia , vel factorum, vel dictorum cum lascivia, imitatio.
Quant à l'art, déjà porté si loin par les acteurs de mimes, de donner pour interprètes aux idées du poète les mouvements des bras et l'élégance des gestes , il fut dépassé de bien loin par les pantomimes qui ne méritent pas moins de nous occuper.
Un penchant naturel porte tous les hommes à imiter. Nous éprouvons, dès l'enfance, ainsi que l'a fait observer Âristote, un grand plaisir à reproduire par l'imitation les gestes et la voix de nos semblables. L'art du comédien, et surtout cette partie de son talent qui consiste à rendre par ses gestes et l'action de sa physionomie expressive et mobile, la passion et les sentiments, furent donc, chez tous les peuples, l'objet d'une admiration méritée. Les Grecs y attachèrent une grande importance; mais les Romains poussèrent bien plus loin leur goût pour la science mimique. Acteurs sur la scène, orateurs à la tribune, s'efiforcèrent ,
DES DIVERSES COMPOSITIONS DRAMATIQUES CHKZ l.KS ROMAINS. SU
à l'envi , de satisfaire sur ce point les exigences de plus en plus impérieuses du peuple romain. '
L'art mimique éclipsa la tragédie elle-même, dont le talent du comédien fit presque tout le mérite , et l'on applaudit moins sur la scène la beauté ou l'énergie du style des poètes , que la puissance mimique des JEsopus et des Roscius. Cicéron , si bon juge en cette matière, semble professer une plus grande admiration pour ces grands acteurs , que pour les chefs-d'œuvre du théâtre romain , dont il fait cependant un si brillant éloge. « J'ai vu , dit-il, .^sopus mettre dans sa physionomie et ses gestes une expression si vive , que toute son âme paraissait être passée sur son corps. Les yeux de l'habile comédien jetaient la flamme à travers son masque lorsque, par exemple , d'une voix irritée, il s'écriait dans le rôle de Télamon reprochant à son fils d'avoir abandonné son frère Âjax :
K Misérable ! tu as osé quitter ton frère et te présenter à Salamine ; tu n'as pas craint de t'ofFrir aux regards d'un père irrité ! »
Et puis, que sa voix devenait touchante et triste lorsqu'il ajoutait, avec désespoir : « Et moi, privé de mes enfants, au déclin de « mes jours, tu m'as dépouillé, déchiré, assassiné ! Rien n'a « donc pu t'arrêter, ni la mort d'un frère , ni le malheur de son « fils infortuné confié à tes soins ? »
Cette admiration pour le talent d'Jlsopus et de Roscius, le grand orateur savait la faire servir au progrès de son art , de même que ceux-ci ne craignaient pas de venir s'instruire à son école et à celle de ses contemporains les plus illustres. Macrobe nous apprend que Cicéron et Roscius se défiaient quelquefois à qui, de l'orateur ou du comédien, exprimerait le mieux une pensée , l'un par ses paroles , l'autre par ses gestes ; et ces
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exercices donnèrent au dernier une telle opinion de son art , qu'il écrivit un ouvrage dans lequel il le compare avec l'éloquence.
L'art des gestes fut porté au plus haut degré de perfection par itlsopus et surtout parRoscius, cet artiste si achevé, dit Cicéron, que lui seul paraissait digne d'être vu sur le théâtre, et en même temps si honnête homme qu'on était presque fâché de l'y voir. On conçoit donc toute l'importance que leur talent mimique a fait donner à Yaction ou au geste des acteurs. Déjà ces deux sortes de mérite avaient été recherchées dans la représentation desmimes,Elles finirent par absorber tous les autres, et le temps arriva où les représentations de pièces dans lesquelles la musique, la gesticulation et la danse composèrent tout le spectacle , c'està-dire les Pantomimes, finirent par obtenir seules l'attention et la faveur du public romain.
L'illustre favori d'Auguste, Mécène, fut un des plus ardents enthousiastes de l'art des pantomimes, dans lequel excellèrent ses deux protégés Bathylle et Pylade, l'Jisopus et le Roscius de ce genre de spectacle.
On prétend qu'Auguste crut qu'il appartenait à une sage politique d'encourager ces spectacles muets, qui auraient du moins le mérite de ne point donner lieu à ces allusions audacieuses , à ces plaisanteries malignes, que présentaient souvent les comédies satiriques et les atellanes. La substitution des pantomimes aux représentations dialoguées pouvait, en effet, couper court à ces mordantes applications que le comédien ouïe spectateur pouvaient faire aux hommes puissants et au cheï même de l'État. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il n'était pas en effet aussi facile à la pantomime de se permettre cette licence , il arriva néanmoins plus d'une fois qu'il fallut avoir recours à des mesures sévères pour modérer
lOES DIVERSES COMPOSITIONS DRAMATIQUES CHEZ LES ROMAIN». \}\
leur hardiesse, et que les Empereurs furent obligés assez souvent de sévir contre eux. Il est difficile de supprimer tout-à-fait cet instinct de liberté qui vit immortel au fond de la conscience populaire. Il faut toujours qu'elle s'échappe en dépit de la rigueur ^t de l'oppression. On sait que Séjan put se moquer de Tibère , qui avait perdu ses cheveux, en faisant représenter une pantomime par des acteurs chauves, et en plaçant aux portes du théâtre cinq mille jeunes esclaves rasés qui éclairèrent les spectateurs. On a voulu attribuer à une autre cause, à un motif plus honorable, la protection réelle qu'Auguste accorda à ce genre de spectacle , et l'on a supposé que, trouvant dans les gestes et l'expression des pantomimes un langage susceptible d'être compris par tous les peuples de son vaste empire, il avait considéré les représentations scéniques, ainsi conçues, comme un instrument de civilisation , comme un moyen puissant d'opérer l'union et la fusion de toutes les nations , instruites par une langue mise à la portée de tous. Son goût pour les spectacles, dont Mécène, son favori, s'était déclaré le protecteur, aurait donc eu sa source dans le calcul d'une profonde politique.
On ne peut douter , quoi qu'il en soit , de l'avantage que possèdent les pantomimes d'être une langue universelle, susceptible d'être entendue par les hommes venus des pays les plus divers. C'est ce qu'exprimait Martial dans une des nombreuses épigrammes que lui inspirait le théâtre de son époque : « César, quelle nation si lointaine et si barbare n'a pas, dans ta ville, quelquesuns des siens assis comme spectateurs? Pour contempler Rome , l'habitant de la ïhrace vient du sommet de l'Hémus, demeure d'Orphée ; on y voit accourir le Sarmathe , qui se nourrit des chairs sanglantes de ses coursiers , et celui qui boit à leur source les eaux du Nil , et celui dont le rivage est battu du dernier flot
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de Thétis. L'Arabe et le Sabéen y accourent ; le Sicilien , dans ton amphithéâtre, se croit mouillé des brouillards de sa patrie ; on voit se réunir en ce lieu le Sicambre , à la chevelure bouclée ; l'Ethiopien , aux cheveux crépus. Tous parlent des langues diverses ; mais ils n'ont qu'un langage pour te nommer le Père de la Patrie ! »
Dans leur admiration pour des artistes qui savaient si bien employer le langage d'action, et faire de leurs mains et de leur visage un usage si savant , les historiens et les poètes n'ont rien négligé pour nous faire valoir leur mérite et leurs talents. Un contemporain d'Auguste, Lesbonax, appelle les pantomimes des hommes aux mains savantes. Pylade , suivant une épigramme de l'Anthologie, avait des mains capables de tout dire, et Plutarque prétend que l'on pouvait appliquer à la pantomime ce que Simonide dit de la peinture , et appeler la danse une poésie muette , et la poésie une danse éloquente. « Cet acteur a autant de langages qu'il a de membres , dit un autre poète. Il sait parler sans ouvrir la bouche , il parle avec la main , il exprime avec le geste ce que ni l'écriture, ni le langage ne pourraient faire connaître d'une manière suffisante. » Cassiodore ne sait comment exprimer son admiration pour le talent et le langage expressif des pantomimes : « Ils ont des mains qui parlent, des doigts qui expriment leurs pensées; leur silence est une exclamation, ils exposent par ce silence même; enfin il semble que Polymnie ait voulu se servir d'eux pour faire connaître jusqu'à quel point l'homme peut manifester sa volonté sans se servir de la parole. »
« Un seul pantomime, dit Manilius, suffira pour prendre tous les rôles , et peut fournir une troupe entière. Il représentera tantôt les plus célèbres héros , tantôt de simples citoyens ; il
prendra l'air et le ton convenables à tous les états; par son geste^ il rendra les pensées du cœur ; il fera voir Troie en cendres, expirant sous vos yeux. »
Telle était donc la puissance des pantomimes , et il faut avouer qu'ils méfitaient bien ainsi toute la vogue dont ils jouissaient. L'art avait été l'objet des études les plus sérieuses , et les acteurs qui réussissaient à captiver l'attention ou plutôt à exciter l'enthousiasme des nombreux spectateurs accourus autour d'eux , ne pouvaient être des hommes vulgaires. Un danseur du temps de Néron , voulant montrer au philosophe cynique Démétrius qu'il s'était permis à tort de parler avec irrévérence du mérite des pantomimes, résolut de le faire juger par lui-même de l'excellence d'un art qu'il condamnait sans le connaître. Il l'emmena chez lui et représenta seul une pièce fameuse alors, sujet de notre ballet des Filets de Vulcain, avec une telle expression et un talent si merveilleux que le philosophe s'écria : « 0 homme admirable ! j'entends tout ce que tu me montres, et tu semblés parler avec les mains. » Lucien iui-même s'est plu à rendre hommage au mérite des pantomimes et surtout de ceux qui savaient remplir successivement les rôles les plus divers , et représenter les personnages les plus variés. Le même acteur pouvait enefîet, comme le dit Cassiodore, faire l'un après l'autre le personnage d'Hercule et celui de Vénus, de Jupiter et de Junon, de manière à faire illusion : c'étaient, en vérité, plusieurs personnes réunies en une seule. C'est ce qui faisait dire à un paysan, voyant cinq masques préparés pour un seul acteur, qui devait s'en servir tour à tour pour cinq rôles différents : « En vérité, je ne savais pas que cet homme put dans un seul corps renfermer cinq âmes ! » On ne s'étonnera pas de ce qu'un prince barbare , venu à Rome des rives du Pont-Euxin , ait désiré emmener avec lui quelques-
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uns des pantomimes dont il avait vu les représentations ^ afin de s'en servir comme d'interprètes auprès des nations voisines.
Objet d'une telle admiration , et accueillis partout avec un enthousiasme si passionné, les pantomimes durent nécessairement se prendre au sérieux et être excités, par l'estime même que l'on faisait de leurs talents , à chercher tous les moyens de les perfectionner. De nombreux exemples prouvent qu'ils n'étaient pas moins que ne l'avaient été Rosciuset yEsopus jaloux d'approfondir, par la réflexion et l'étude, les rôles dont ils étaient chargés ; et toute l'importance qu'ils attachaient à l'exécution savante de ces combinaisons du geste, delà danse et du chant, qui constituaient Tart de la pantomime. Cet art avait été l'objet de préceptes et de règles rédigés avec soin et dont l'observation n'était pas négligée par les grands artistes, qui pouvaient dire, comme Lucien, que le pantomime qui se trompait faisait un solécisme avec la main.
Pylade, nous dit Macrobe, avait formé un élève nommé Hylas qui bientôt devint son rival. Un soir , ce jeline acteur dansait un chœur [canticum saltahat] qui se terminait par ces mots : le grand Agamemnon. Il voulut exprimer la grandeur du roi des rois , et il fît quelques gestes pour indiquer la taille du héros. Pylade , qui se trouvait parmi les spectateurs, ne put s'empêcher de crier: « Tu te fais long et non grand ! » Le peuple demanda alors que le maître exécutât la même pièce : Pylade se prêta à ce désir. Parvenu au passage dont il avait blâmé Texécution , il se contenta de prendre l'attitude d'un homme livré à la méditation : il croyait que rien ne caractériserait mieux le grand capitaine et le chef des nations que de penser pour tous.
Pylade et Bathylle se distinguèrent surtout par l'importance donnée à leurs études : fiers de leur talent si universellement
admirés , ils se permirent plus d'une fois de profiter jusqu'à l'abus et de la bienveillance qui leur était témoignée et du soin qu'ils avaient de se bien pénétrer de l'esprit de leurs rôles. Jlsopus, dans la tragédie d'Atrée, avait donné cet exemple en frappant rudement et en étendant mort à ses pieds un esclave qui avait passé devant lui, au moment où, remplissant le rôle d'Atrée préparant sa vengeance, il était plongé dans de sombres méditations. Pylade, à son tour, dans le rôle d'Hercule furieux , s'oublia tellement lui-même, pour rendre avec plus de vérité et d'énergie le personnage qu'il représentait, qu'il lança ses flèches sur les spectateurs, et qu'il répéta même cet insolent jeu de théâtre dans les appartements d'Auguste, qui ne trouva pas mauvais, dit Macrobe, que l'acteur en usât avec lui avec aussi peu de façon qu'avec le peuple. On vit un autre pantomime, remplissant le rôle d'Ajax , arracher tout à coup la flûte des mains d'un des musiciens, et en frapper Ulysse , son rival ; puis, s'élançant dans l'orchestre, aller s'asseoir entre deux graves consulaires, qui durent craindre d'être traités comme le sont, dans la tragédie de Sophocle, les troupeaux de l'armée des Grecs !
Les talents et l'intelligence déployés par les pantomimes devaient être soutenus par une réunion de qualités physiques que l'on trouve rarement ensemble, et dont la possession signalait à l'admiration des Romains l'heureux artiste qui pouvait les réunir en sa personne. Lucien va jusqu'à demander, pour l'acteur chargé des principaux rôles dans ces sortes de pièces , que la beauté, l'élégance et la majesté de formes, la taille et les proportions soient celles des modèles de Polyclète. Ceux qui se présentaient, sans offrir ces avantages, couraient risque d'être accueillis par le peuple avec peu d'indulgence. Le même Lucien , dans son traité De Saltatione, nous raconte plusieurs faits qui
prouvent l'importance attachée à ces avantages extérieurs que l'on voulait trouver chez les pantomimes. L'un d'eux , de trèspetite stature , représentait Hector sur le théâtre d'Antioche. En le voyant, les spectateurs s'écrièrent tous d'une voix : « C'est Astyanax, ouest donc Hector? » Un autre au contraire, de trèshaute taille, jouait dans la même ville le rôle de Capanée. Au moment où il menaçait d'escalader les murs de Thèbes , on lui cria de toutes parts: « Saute dessus, tu n'as que faire d'échelle. » Enfin, un pantomime maigre et débile s'étant présenté sur le même théâtre, un murmure s'éleva aussitôt. On le supplia de se ménager , et le pauvre diable entendit l'Assemblée entière faire des vœux ironiques pour sa santé.
Les sujets qui étaient traités dans les pièces représentées par les pantomimes étaient tirés, pour la plupart, des anciennes tragédies du théâtre grec ou du théâtre latin. On choisissait aussi dans les poèmes épiques quelques thèmes qui devaient ensuite servir de canevas à la représentation mimique. Ovide écrivait à ses amis de Rome que, pendant qu'il était en exil, on dansait sur le théâtre romain ses poésies. Il est probable que ces pantomimes, dans lesquelles on dansait les passages les plus fameux de ses Métamorphoses, étaient jouées plus souvent que sa tragédie de Médée, dont Quintilien vante le mérite, mais à laquelle les Romains déjà blasés préféraient les spectacles dont le but était de charmer leurs sens.
Il serait assez difficile de se faire une idée exacte de la composition de ces pantomimes. Semblables en quelques points à nos ballets, puisque la musique, le geste et la danse en faisaient la partie principale , elles offraient sous d'autres rapports de notables différences. Indépendamment des effets produits par nos puissants orchestres, dont ne pouvait approcher l'accom-
pagnement de la flûte et de la trompette dont on se servait sur le théâtre romain, elles étaient dépourvues de cet éclat et de cette pompe qui ont fait chez nous , de ce genre de spectacle , une véritable merveille. Un seul acteur, deux ou trois, quelquefois, faisaient tous les frais de la pantomime, et ce ne fut qu'à une époque de décadence que l'on en fit paraître à la fois un plus grand nombre sur le théâtre. Lorsque l'empereur Caius fit avancer sur le théâtre du Cirque trois mille pantomimes à la fois, ce ne fut plus le mérite qui fut applaudi, ce fut le nombre; on recherchait alors plutôt les effets extraordinaires et monstrueux que ce qui pouvait indiquer le talent des artistes. Quant à ce talent luimême, nous ne pourrions pas plus aisément expliquer en quoi, même aux époques les plus brillantes, il consistait principalement. Plutarque nous apprend bien que les pantomimes s'exerçaient de préférence à se perfectionner en trois points essentiels , sur lesquels il entre dans quelques détails. Ces trois points étaient, selon lui : le pas ou la marche, la figure, la démonstration.
Nous sommes beaucoup mieux instruits de ce qui concerne l'histoire des pantomimes eux-mêmes, que nous ne le sommes de ce qui constituait leur genre de talent et les ressources de l'art qu'ils cultivaient. Depuis Auguste jusqu'à Constantin, l'histoire de Rome est pleine de détails sur la vogue dont ils jouirent, les intrigues auxquelles ils furent mêlés, les scandales auxquels donna lieu la passion qu'ils inspiraient aux personnages les plus distingués de l'État , et surtout l'importance que leur donnèrent les Empereurs qui les admirent dans leur intimité. Il n'est pas de scène jouée dans l'intérieur du palais impérial, sous les règnes sanglants des Tibère , des Caligula , des Commode , des Héliogabale, qui n'ait un pantomime pour héros.
^)8 LE THÉATIiK A ROME.
Produit de la corruption et de l'immoralité des Romains , ils exercèrent sur les progrès des mauvaises mœurs une influence désastreuse , et leur long règne correspond à cette époque de décadence oii finirent par périr et se dissoudre, au sein d'une ruine épouvantable, la vertu, le talent, la liberté, la moralité, l'art et le goût. Bientôt cette préférence donnée de tout temps par les Romains à la réalité sur la fiction , au spectacle sur l'art , à la matière et à la forme sur l'esprit et sur le sentiment , fut portée à l'excès le plus monstrueux. Ce peuple à qui il ne fallait, pour oublier sa misère et son oppression , que du pain et les jeux du Cirque, put satisfaire tout à son aise sa passion pour les spectacles hideux , pour les représentations immorales et sanglantes : des princes tels que les monstres couronnés qui le gouvernaient , ne pouvaient lui offrir que des plaisirs cruels et des scènes horribles de scandale. Que pouvait-on attendre d'un Commode, qui, pour augmenter l'émotion produite par le dénouement d'Hercule mourant, faisait attacher sur le bûcher un malheureux condamné, qui expirait sur la scène en poussant des cris lamentables jusqu'à ce qu'il eût été la proie des flammes , sous les yeux d'un peuple immense applaudissant avec transport à cette épouvantable tragédie? Les représentations mimiques devinrent donc, dans ce temps désastreux , des spectacles dégoûtants , impurs ou ridicules. Que dis-je? Les Empereurs enviant aux histrions les applaudissements de la foule , s'empressèrent de s'offrir euxmêmes en spectacle, et les trésors entassés dans leurs palais furent consacrés à ces représentations mythologiques , dans lesquelles ils remplissaient les premiers rôles. Héliogabale, surtout, passionné pour les pantomimes , trouvait son bonheur et sa gloire à s'offrir aux yeux de ses courtisans dans la posture de Vénus accroupie.
DES DrVERSES COMPOSITIONS DRAMATIQUES CHEZ LES ROMAINS. 99
L'intérieur du palais impérial ne fut rempli que par les artistes des deux sexes , appelés pour servir aux plaisirs des Empereurs. 11 serait impossible de faire connaître jusqu'à quel degré d'extravagance les successeurs d'Auguste portèrent leur goût pour ces sortes de représentations; elles étaient dignes de l'esprit insensé de cet Iléliogabale qui , dans sa passion pour les mascarades naturelles, invitait à souper 8 hommes chauves, 8 borgnes, 8 goutteux, 8 sourds, 8 nègres, 8 hommes fort grands, 8 fort petits , afin de rire de leur surprise et de leur embarras ; de ce Commode qui se fit un jour servir, dans un grand bassin, deux bossus rabougris et couverts de moutarde , et qui, après avoir joui de leur confusion, les payant du plaisir qu'ils lui avaient donné, ks éleva aussitôt en dignité et les combla de présents. Une comédie singulière, que se donnait aussi parfois le même Iléliogabale, consistait à réunir des parasites et à leur faire servir des repas de verre; ou bien à leur envoyer, au second service, des mets de cire, d'ivoire ou de terre cuite : dans les entractes de ces comédies, il les forçait à boire et à se laver les mains comme s'ils avaient mangé.
Je m'arrête : il me serait impossible d'entrer dans les détails propres à faire connaître jusqu'à quelle extravagante folie étaient parvenus ces maîtres du monde, ces protecteurs des arts, singuliers Mécènes , dont les excès amenèrent, comme une conséquence forcée, l'anéantissement de tout ce qui avait fait la gloire de l'Empire.
iS
LIVIllS ANDRONIGUS.
Les principales époques de l'histoire littéraire de Rome, durant la première période, sont indiquées dans le passage suivant d'AuIu-Gelle :
«L'an de Rome 490, sous le consulat d'Appius Claudius, smnomméCaudex, et fils du fameux Appius Claudius Cœcus, et de Marcus Fulvius Flaccus, la guerre commença avec les Carthaginois. Quelque temps après, le poète Callimaque, deCyrène, florissait, à Alexandrie, à la cour du roi Ptolémée. Vingt et quelques Stnnées après, sous le consulat de Claudius Centon, fils d'Appius Claudius Cœcus, et de M. Sempronius Tuditanus, Livius présenta le premier des pièces de théâtre, cent soixante ans environ après la mort de Sophocle et d'Euripide, et cinquante-deux ans après celle de Ménandre. Le consulat de Claudius et de Tuditanus est suivi de celui de Q. Valerius et de C. Manilius, pendant lequel , au rapport de Varron , dans son premier livre De Poetis, est né le poète Ennius; il composa, à l'âge de 67 ans, comme il le dit lui-môme , son douzième livre des Annales.
a Plus tard, l'an de Rome 519, Spurius Carvilius Ruga divorça avec sa femme, qui était stérile , d'après le conseil de ses amis, après avoir juré devant les C'^nseurs qu'il ne l'avait épousée que
pour en avoir des enfants : ce fut le premier exemple de divorce à Rome. La même année, C. N^viis fit représenter sa première pièce devant le peuple. 11 avait servi, comme le témoigne Varron dans son premier livre De Poetis , dans la première guerre punique, et Nsevius lui-même atteste ce fait dans le poème qu'il a composé sur cette guerre. C'est encore à cette époque que Ser- \ius dit que Porcins Licinius enseigna à Rome la poésie :
Pœnico bello secundo Musa , pinnalo gradu , Inlulit se bellicosam in Ilomuli gentem feranï.
« Quinze ans après recommença la guerre contre Carthage : et c'est dans le même temps, à peu près , que M. Cato , l'orateur, et Plaute, jouissaient de leur célébrité, le premier dans la république, le second au théâtre. Alors aussi Diogône, le stoïcien, Carnéade, l'académicien, et Critolaiis, le péripatéticien , furent envoyés par Athènes , vers le Sénat romain , pour traiter des intérêts de leur patrie avec la république. Quintus Ennius, puis Cecilius et TÉRENCE, et à leur suite Pacuvius, pendant la vieillesse duquel parut Attius, se distinguèrent sucessivement : et le satirique Lucile se fit un nom en attaquant les œuvres de ces poètes. »
Dans cette longue liste , qui embrasse un intervalle de cent cinijuante-huit ans, depuis la première apparition d'une poésie régulière sur le théâtre romain (512), jusqu'à la mort du poète Attius (670), la première place, selon l'ordre chronologique , appartient à Livius Andronicus , amené à Rome après la prise de Tarente, et mis en liberté par Livius Salinator, dont il avait instruit les enfants dans les lettres grecques. La date de la première représentation des pièces de Livius Andronicus se trouve établie dans plusieurs passages de Cicéron , de Valère Maxime ,