LÉOPOLD KAA
extase, veut se joindre à ses frères, voler à leur secours. Annia se suspend à lui, l'étreint, lui donne ses lèvres... Elle lui appartient...
Cependant l'heure fatale va sonner. C'est ce soir même que Vassili lancera l'engin terrible, et vraisemblablement se tuera lui-même en massacrant le gouverneur de la ville. Le plan est arrêté, le lieu désigné. Lorsque le gouverneur sortira du théâtre, Vassili, caché parmi le peuple, agira... Avant de consommer son suicide, il ne peut se tenir d'aller dire un suprême adieu à sa chère Annia. D'ailleurs, n'a-t-elle pas aussi une âme grande et forte, une âme d'héroïne et de martyre ? Elle loge chez sa tante, en face de l'endroit où l'attentat se doit perpétrer. Il la supplie de l'aider à remplir tout son devoir, de l'assister à la minute décisive, en approchant un flambeau de la croisée. Il regardera la lueur, il songera à l'aimée, il mourra sans faiblesse. Et Annia, exaltée, transfigurée par l'immensité du sacrifice, y consent. Vassili s'est éloigné. Le visage décomposé, les doigts tremblants, elle allume le flambeau, s'avance vers la fenêtre... Et je vous assure qu'un silence funèbre planait sur la salle et que toutes les poitrines étaient serrées...
Tout à coup une formidable explosion déchire les airs. Annia se dresse, égarée, riant d'un rire affreux^ les yeux dilatés par l'angoisse et la folie. Et de sa bouche crispée, sort un cri rauque, inhumain, cri de douleur, cri d'espoir. En avant ! En avant ! En avant! Mlle Véra Sergines l'a poussé avec une flamme indescriptible; elle était superbe d'attitude, d'expression; elle frémissait de la tête aux pieds; il semblait que les plaintes de tout un peuple jaillissaient de sa gorge; elleapparaissait comme la statue symbolique de l'amante douloureuse, et comme l'ardente prêtresse de la religion nouvelle. Aussi quel triomphe! On ne se lassait pas d'applaudir. On trépignait. Et je sais qu'il faut attribuer une part de cet enthousiasme à la tension de nos nerfs. Pourtant dans l'émotion très vive que nous ressentions, il entrait des éléments plus réfléchis et
plus nobles. Le Grand Soir est une tragédie, d'inspiration et de dessin classiques. Elle repose sur l'immolation du bonheur au devoir. Et que la qualité de ce devoir soit contestable, que l'on approuve ou que l'on condamne l'assassinat politique comme moyen, que l'on flétrisse ou que l'on absolve et que l'on exalte les meurtriers, ce sont questions étrangères au théâtre. Nous envisageons les personnages de M. Kampf sous l'aspect où il lui plaît de les montrer. Le talent du dramaturge est précisément de nous amener à son point de vue, de nous forcer à épouser sa thèse. Il y réussit. Annia et Vassili sont intéressants. Nous compatissons aux catastrophes qui les accablent, nous les voudrions heureux... L'œuvre est poignante... Et puis un grand souffle de pitié la traverse et l'élève; on sent qu'elle ne fut pas écrite de sang-froid, mais sous l'aiguillon d'indignations et d'aspirations généreuses. Et toutes ces choses assemblées font qu'elle ne saurait nous laisser indifférents.
Palais-Royal : La Cagnotte.
J'ai eu la curiosité d'aller revoir la Cagnotte... Une ou deux fois par an, à l'occasion des vacances du l®'' janvier ou de Pâques, cette œuvre célèbre reparaît sur les planches du Palais-Royal, qu'elle illustra naguère. De même, jusqu'à ces derniers temps, on reprenait aux Variétés le Chapeau de paille d'Italie... C'est une tradition, une sorte d'hommage rendu par le présent au passé. Ainsi dans de certaines familles, exhibe-t-on aux jours de fête les bijoux de l'aïeule. Ils sont de forme antique, très démodée. Mais ils évoquent tant de souvenirs! Leur grâce désuète n'est pas sans charmes. La Cagnotte^ c'est Labiche. Et Labiche fut l'idole de plusieurs générations.
A propos de Monsieur Perrichon, j'ai essayé d'analyser le cas singulier de ce dramaturge, considéré d abord comme un amuseur sans prétentions, puis brusquement proclamé grand écrivain comique, et mis au rang des dieux par le consentement universel. On osa le comparer à Molière ! Au lendemain de la guerre de 1870^ les Fran-
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çais, abreuvés d'amertume et de tristesse, avaient besoii d'une diversion. Labiche la leur offrit: sa belle humeur sa jovialité d'homme gras et bien portant arrivaient i point pour les consoler de leurs misères. Ils réappriren à rire avec lui, et lui vouèrent une telle reconnaissance de ce bienfait qu'elle les aveugla sur son mérite. L'excellent Labiche fut honoré, loué, adulé à un point qu'il ei était lui-même stupéfait et un peu gêné. (Car ce paysai « solognot » avait du sens et ne se laissait point griseï par les fumées de la gloire.) Il murmurait en souriant « Je vous assure que vous m'admirez trop. » Cett( aimable modestie redoublait l'enthousiasme des thurifé raires : « Comme il est simple! Il a toutes les vertus ! > Une chaude préface d'Emile Augier recommanda ai public les dix volumes de son théâtre. L'Académie — ei elle eut raison — l'accueillit. I! régnait à la fois sur toutes les scènes ; il était la providence des directeurs en détresse, qu'une reprise opportune d'un de ses deux cente vaudevilles tirait toujours d'embarras. Et certes je serais mal venu de m'élever contre un excès d'engouement que j'ai partagé. Oui, je fus, comme tout le monde, un dévol de Labiche: je lui attribuais de la philosophie, de la profondeur; je croyais fermement à la durée de son œuvre... Maintenant que cette œuvre s'éloigne, que nous la pouvons considérer de haut et en disserter avec sangfroid, nous sommes bien obligés de convenir que la valeur en est assez mince, et que Labiche n'est à la vérité qu'un bon, qu'un très bon auteur du second rang. Je ne suppose pas que l'avenir lui accorde une place de beaucoup supérieure à celle qu'occupent les Dancourt, les Colin d'Harleville, les Picard, les Bayard, les Barrière. Il aura exercé moins d'influence que Scribe. Un nom populaire : voilà ce qui restera de lui. Peut-être vivra-t-il plus longtemps par ses courts vaudevilles (le Misanthrope et V Auver^nat^ V Affaire de la rue de Lourcine^ la Grammaire] que par ses soi-disant grandes pièces qui ne sont que des vaudevilles délayés. J'en eus le senti-
ment en écoutant Perrichon... L'audition de la Cagnotte le confirme.
C'est une innocente et toute petite chose...
(La salle du Palais-Royal était comble ; il me fut difficile d'y trouver place; elle contenait quantité de vieux messieurs et de collégiens, ceux-ci conduits par ceux-là, les grands-pères éprouvant une joie naïve et bien naturelle à montrer à ces enfants le « chef-d'œuvre » qui avait si fort récréé leur jeunesse... Et je saisissais dans les couloirs, durant l'entr'acte, les elîusiong d'un ravissement rétrospectif: « Ah ! si vous aviez vu Geoffroy, et Lhéi'itier, et Lassouche, et Brasseur ! »)
Le premier acte, comme vous savez, se déroule à la Ferté-sous-Jouarre. En 1864, les critiques (à commencer par Sarcey) s'extasièrent sur l'exactitude de ce tableau provincial. Je reconnais qu il est assez savoureux, brossé dans la manière rétrécie et tatillonne de Paul de Kock. Le rentier Ghambourcy, le pharmacien Gordembois, le fermier Colladan et Mlle Léonida, sœur de Ghambourcy, une demoiselle obèse et brûlée des feux de l'amour, sont assis autour d'une table de bouillotte... Pour empêcher la partie de traîner en longueur, divers incidents sont imaginés. La lampe charbonne et file. Ghambourcy ôte le globe et le confie à Gordembois qui le place sur son ventre (deux melons l'un sur l'autre), puis il remet le verre brûlant à Golladan qui l'enveloppe de son mouchoir ie cotonnade. Par deux fois ce jeu se reproduit et soulève plus d'hilarité à la seconde fois qu'à la première c'est l'ordinaire résultat de la répétition des efîets comiques). Golladan reçoit une lettre de son fils, élève ie l'école de Grignon ; la lecture de ce billet est émaillée i'énormes plaisanteries.
— J'ai eu de l'avancement, écrit Sylvain Golladan ; on na'a mis à l'étable.
— A l'étable, interrompt Ghambourcy, ce sont des détails de famille.
Ghambourcy exprime en termes solennels des pensées
générales ayant le caractère du lieu commun. Il appartient à la vaste galerie des bourgeois ridicules de Labiche qui, tous, sans exception, qu'ils se nomment Perrichon, Legrainard, Lépinois, Letrinquier, Gatinais, sont des succédanés de M. Joseph Prudhomme. Labiche, de ce chef, n'a presque rien inventé... Il développe seulement les traits du modèle et n'enrichit que de quelques nuances le type d'Henri Monnier. Il lui conserve sa sottise emphatique, son pharisaïsme, son respect de la morale établie et du préjugé, son avarice, sa secrète lâcheté que dissimulent des phrases sonores, enfin, — et surtout — son égoïsme. Ce vice, Labiche le poursuit sans relâche; il s'acharne (et ceci lui fait honneur) à le bafouer. Ghambourcy propose d'aller dépenser à Paris le montant de la cagnotte. Et pourquoi? Parce qu'il a une dent gâtée et que l'on ne trouve pas de dentiste à la Ferté-sous-Jouarre et que le prix de la consultation et du voyage sera prélevé sur le fonds comimun. D'ailleurs ces calculs mesquins, ces préoccupations personnelles, nul des autres personnages n'en est exempt. Ils ne songent qu'à leurs petites affaires. L'inflammable Léonida ira rejoindre à Paris l'épouseur hypothétique qu'elle a sollicité par la voie des annonces; Cordembois a besoin d'une ceinture hygiénique, Golladan d'une pioche. La cagnotte pourvoira à ces emplettes. Et tels sont les origi naux dessinés par Labiche.
Le plus piquant est qu'il avait pour spectateurs e1 pour admirateurs ceux-là mêmes qu'il caricaturait, les membres de cette bourgeoisie moyenne dont il raillait les travers. Elle ne lui en gardait point rancune. Elle lu en savait gré. Chacun apercevait un voisin, un ami, mais ne se reconnaissait point, dans le fantoche qui s'agilai sur les planches. Et puis on ressent un certain plaisir à se voir censurer sans amertume. Et l'amertume n'existe point chez Labiche. Il déploie une verve bon enfant, dan laquelle s'enveloppent les malices d'un observateur narquois. Si les dessous en sont parfois assez fins, la forme
avouons-le, en est très grosse. Les facéties qu'échangent les personnages de la Cagnotte sont de taille à renverser des maisons, et leurs gestes à l'avenant. Notre auteur n'est pas difficile. Il ramasse tout ce qui lui tombe sous la main... Colladan s'assied sur le travail au crochet de Léonida et se frotte le derrière en poussant des cris de douleur. Bénigne et légendaire plaisanterie ! Ce Colladan est la figure la plus neuve de l'ouvrage, jaillie de la même veine que les « bons villageois », de Victorien Sardou. Avaricieux, sournois, il glisse des boutons, au lieu de sous, dans la tirelire; il vous a des recettes étonnantes contre les rages de dents : « Vous prenez une taupe vivante, une jeune taupe de quatre à cinq raois..^ » ; son plaisir est de tâter les mollets de la femme colosse à la foire de Crécy; une stupidité matoise rit dans ses yeux; quand il parle, c'est la bêtise qui sort de sa bouche fendue jusqu'aux oreilles.
Au reste, la Bêtise Humaine est l'inspiratrice de Labiche : il en fait le tour, la retourne sous toutes ses faces, la décrit minutieusement. Bêtise villagoise, bêtise bourgeoise, bêtise vaniteuse et sentimentale... Léonida possédée de Vénus et courant les agences matrimoniales, est bête; Blanche, la fille de Chambourcy, est bête, mais moins encore que son fiancé le jeune notaire Félix Renaudier (les femmes comptent peu dans le répertoire de Labiche; il ne se flattait point de les connaître et ne se servait d'elles que comme de ressorts nécessaires à l'intrigue). Bêtes encore, le percepteur Beaucantin, et Cordembois, et Chambourcy; ils ont même façon de l'être, la façon solennelle et grandiloquente. Chambourcy a l'air de pérorer au sein d'un comice; il se lève, il s'assied avec gravité, il dirige la discussion, il préside; son langage pompeux ne se compose que de clichés, rangés bout à bout : « Je me suis permis, si j'ose m'exprimer ainsi, d'élargir les bases de votre projet... Notre horizon s'agrandit... Nous pouvons donner une fête digne de nous et qui marque dans les fastes de la Ferté-sous-
Jouarre... » L'emphase de ces discours s'appliquant à de minuscules objets éveille le rire. C'est le procédé, au reste assez facile, dont use Henri Monnier dans ses dialogues. Mais Labiche, qui est homme de théâtre, le met en action. Rien de plus réjouissant que le cérémonial du dépouillement de la cagnotte. Ghambourcy tient la verte tirelire majestueusement comme il porterait une urne électorale; il la brise; la monnaie s'éparpille sur le tapis; les personnages fredonnent en chœur ce couplet que l'on retranche aujourd'hui, et c'est bien fâcheux :
Puisque déjà l'heure s'avance, Ne perdons pas un seul moment.
Il faut aller dans le silence Procéder au dépouillement.
On scrute, on pointe; on arrive au total de 491 fr. 20 centimes et 18 boutons; et Ton étudie le meilleur emploi de cette somme fabuleuse. Beaucantin propose la fondation d'un prix de vertu. « Une rosière! s'écrie Gordembois. Je préfère une dinde truffée! » Il faut aller aux voix. Le vote s'exécute dans les formes rituelles; le résultat en est pompeusement proclamé. Nombre de votants : cinq; majorité absolue : trois... Une rosière, une dinde, trois Paris... Le voyage à Paris est décidé. Quel voyage! Nos gens s'y préparent comme s'il s'agissait d'une expédition au pôle Nord. Eh quoi ! en 1864, Paris était-il si loin de la Ferté-sous-Jouarre ? On a la sensation d'écouter quelque Petite Ville d'un émule de Picard, contemporaine des coucous et des diligences. Et ce dernier couplet (une perle!) ajoute à l'illusion :
Quelle existence fortunée !
D'un prince nous allons, demain, Pouvoir, pendant une journée, A Paris, mener tous le train.
Ce début de la Cagnotte est animé d'une gaieté bouf-
fonne qui en atténue l'extrême puérilité. La verve de Labiche ne réussit pas à pallier la pauvreté des actes sui- I vants. Il dépasse les bornes, non point de l'invraisemblance (on en trouve d'aussi fortes dans les vaudevilles de Feydeau et d'Hennequin), mais de la naïveté, — î disons le mot : de la platitude. Songez que tout un acte, ; le second, repose exclusivement sur les coq-à-l'âne que suggèrent à Gordembois, Ghambourcy et Golladan le déchiffrage d'une carte de restaurant et la question de savoir si l'on mangera le tournedos à la Plénipatendaire, le coup de vent à la Radetski ou le froufrou à la Pampadour; et que le troisième se compose d'une scène unique : l'interrogatoire des indigènes de la Ferté-sous- Jouarre par M. Béchut, secrétaire de M. le commissaire... Tout cela, c'est du guignol, de la parade de tréteaux, de la farce dénuée d'invention et de génie. Le quatrième acte, qui se passe chez l'agent matrimonial Gocarel, a peut-être un peu moins de niaiserie; le cinquième est nul : il n'existe pas, et le plus souvent dans les représentations ordinaires en province, où la pièce est jouée couramment, on le supprime.
En résumé, la Cagnotte est un médiocre ouvrage. D'où vient sa prodigieuse fortune, sa renommée, d où vient que nos pères et nos grands-pères (qui n'étaient points des sots) s'en divertissaient et que son titre seul allumait dans leurs yeux un pétillement de joie? Us étaient aussi sincères à le trouver excellent que nous à ne plus le goûter. Quelle peut être la cause d'un si profond changement d'opinion? Les œuvres littéraires sont exposées à ces injures comme les visages; elles vieillissent; leurs roses se fanent, leurs rides se creusent; chaque génération nouvelle possède sa manière de juger et de sentir. Vers la fin de l'Empire, la « gaieté bourgeoise », qui avait eu son apogée sous le règne de Louis-Philippe, était encore en crédit. Labiche l'incarnait, ainsi que le chroniqueur Eugène Ghavette. Or, la Cagnotte en est im-
prégnée. Joignez que ce vaudeville éveillait alors une impression de nouveauté qu'il ne nous donne plus, un millier de pièces ayant été bâties d'après sa formule. C'est tout ensemble sa gloire et sa faiblesse d'avoir eu une trop abondante postérité. Les fausses « Cagnottes » qui furent jouées depuis quarante ans nous gâtent la véritable ; celle-ci paraît, en comparaison, fade, indigente, simplette... Considérez encore (je continue de rechercher les raisons de son succès) qu'elle était inoffensive, d'une irréprochable moralité, propre à être vue en famille et qu'elle n'inquiétait point des pudeurs plus promptes qu'aujourd'hui à s'effaroucher. La mère sans danger y conduisait sa fille. Et ceci explique la réputation de bon aloi dont elle jouit auprès des Français de la classe bien pensante... « Labiche, disaient-ils, n'outrage point les mœurs; sa gaieté est honnête, son rire est sain. »
Enfin, je pense que la Cagnotte^ et la plupart des pièces représentées à l'ancien Palais-Royal tiraient leur prestige bien moins de la valeur littéraire ou dramatique qui était en elles que du talent de leurs interprètes. Les merveilleux acteurs de ce théâtre y infusaient leur personnalité, leur originalité, leur vie. Les pâles silhouettes de Chambourcy, de Cordembois, de CoUadan prenaient, grâce à eux, un relief extraordinaire. Ce qu'on acclamait, ce qu'on saluait de furieux éclats de rire, ce n'était point le fermier champenois, le pharmacien de Canton, le rentier prudhommesque, c'étaient le naturel grandiose de Geoffroy, le gâtisme épique de Lhéritier, l'inénarrable turbulence de Brasseur. L'auteur fournissait le maigre canevas, auquel ces illustres comédiens accrochaient d'étincelantes et folles broderies. Et voilà par où les œuvres fortes se distinguent des petites œuvres. Molière se peut à la rigueur accommoder d'une interprétation passable. On souffre de le voir écorcher, mais quelque chose en subsiste; il vaut par lui-même. Les vaudevilles de Labiche, mal défendus, s'écroulent. Ce n'est plus qu'un tas de cendres.
Je m'en suis rendu nettement compte jeudi. Toute la sympathie du public allait au rôle de Golladan; entendez-moi bien : non pas au rôle, à l'acteur, à M, Charles Lamy. Le rôle, on ne s'en souciait guère. Ce villageois épais, balourd, coulé dans un moule banal, nous eût laissés mornes. Mais M. Charles Lamy est charmant. Il a des trouvailles d'intonations, une étonnante mobilité de physionomie, le don du grotesque tempéré par une observation juste et fine. Il galvanisait son personnage. C'est lui qui nous égayait et que nous applaudissions... M. Hurteau a gardé les traditions, un peu atténuées, des temps héroïques. Il ressemble à feu Milher. C'est un Cordembois sortable. Mme Guitty ne manque point de verve, sous les traits de Léonida. Les autres interprètes font figure d'écoliers. Et Chambourcy, et Sylvain, et Cocarel, et Béchut, n'étant plus soutenus que par les seules grâces de l'auteur, ont été ramenés à ce qu'ils sont en réalité : de pauvres petits pantins d'étoupe, inconsistants et frêles...
La véritable Cagnotte se maintiendra-t-elle encore, ne fût-ce que d'une manière intermittente, sur l'affiche? Je crois que ses jours sont comptés. Elle a droit au repos après une carrière si laborieuse. Mais n'ayez crainte. Nous aurons d'autres Cagnottes... Le Français, né Gaulois, chérit le vaudeville. Et il se réhabilite à ses propres yeux en adorant les pièces en vers. De ce goût si honorable, Sarah-Bernhardt a les preuves. Les poètes ramènent la fortune dans son théâtre, Catulle Mendès avec sa Sainte Thérèse^ Zamacoïs avec ses Bouffons, Jean Richepin et Henri Gain avec leur gracieuse Belle au Bois dorrnant...
Théâtre de l' Action-Française : La Princesse de Clèves^ comédie en trois actes (d'après le roman de Mme de La Fayette).
La prédilection de M. Jules Lemaître pour le génie de Racine explique son goût pour la Princesse de Clèves (car si ce petit chef-d'œuvre est cornélien quant au fond des sentiments, l'analyse et l'expression en sont toutes raciniennes); l'admiration qu'il en avait lui donna l'envie de le porter sur la scène. C'était un travail délicat; il l'accomplit, voilà déjà plusieurs années; peut-être rêvaitil de voir Julia Bartet, notre incomparable Bérénice, incarner l'héroïne de Mme de La Fayette; cette attente fut déçue; la pièce demeura dans ses tiroirs; le théâtre de l'Action-Française l'en a tirée et vient de nous l'oHrir. Nous l'avons écoutée avec infiniment de piété littéraire et de respect. Elle a paru un peu languissante. Ses grâces touchent l'esprit plutôt que le cœur; elle émeut moins qu'elle ne charme; cela tient à la lenteur par trop enveloppée des événements, à l'insuffisance de certaines préparations nécessaires. Là où le romancier développe, le dramaturge résume et concentre. Il en résulte quelque
obscurité. L'adaptateur se trouve gêné par l'excès même de ses scrupules envers l'original. Il le suit pas à pas; il n'ose presque rien y ajouter de son cru; pourtant il est contraint de faire des coupures dans ce texte; et l'ingéniosité qu'il y déploie ne supplée pas toujours à ce qu'il lui faut en retrancher.
Ainsi, les premières pages du livre sont employées à peindre le caractère de la jeune princesse; elles montrent l'éclosion de son âme ingénue, parmi les corruptions de la cour. Le tableau est net, coloré et d'une fermeté reniarquable; il évoque, comme nous dirions aujourd'hui, r « atmosphère » du temps. En cette cour de Henri II régnent l'ambition, la galanterie et la mode des « sports ». « Comme le roi réussissait dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses grandes occupations. » Ce ne sont qu'assauts d'armes, parties de chasse et de paume, courses de bagues et semblables divertissements. Il y a deux reines : celle qui en possèd.e le titre et la véritable, l'impérieuse Diane, duchesse de Valentinois; elles se haïssent et se sourient; et la politique des courtisans est de ménager l'une et l'autre. « Personne n'était tranquille, ni indifférent. On songeait à s'élever,^ à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l'ennui ni l'oisiveté; et l'on était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. « Il y a une troisième reine, celle-là très sympathique, Marie Stuart, l'épouse du dauphin, et qu'on appelait familièrement la « reine-dauphine ». Autour des trois reines conspirent, s'agitent et papillonnent de puissants ou de brillants seigneurs : le duc de Guise, son frère le cardinal, le duc de Nevers et ses fils, le prince de Glèves et le vidame de Chartres; le maréchal de Saint-André, le connétable de Montmorency et le plus séduisant de ces gentilshommes : le duc de Nemours, qui n'a qu'à abaisser son regard sur une femme pour allumer en elle le désir de ses faveurs.
C'est dans ce milieu que s'épanouit un lis, Mlle de Chartres. Elle est timide; dès qu'on lui adresse la parole,.
cela l'emplit de confusion; mais si elle est pure, elle n'est point sotte : les soins éclairés d'une excellente mère l'ont instruite des choses du monde. « La plupart des mères (fait observer Mme de La Fayette) s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galant commerce devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leurs infidélités, les malheurs domestiques où plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance; mais elle lui faisait voir aussi qu'elle ne pouvait conserver cette vertu que par une extrême défiance de soi-même et par le souci de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée. » Telles sont les leçons dont la jeune fille se pénètre, et qui lui emplissent l'esprit, lorsqu'elle rencontrera pour la première fois celui qui sera bientôt son époux. Une circonstance fortuite les rapproche. Elle est un jour afîairée à choisir des pierreries chez un marchand italien; le prince de Glèves survient par hasard, il la voit; il demeure ébloui de sa beauté; il reçoit le « coup de foudre » ; il s'informe de sa qualité, de son nom; et dès lors il forme la résolution invincible de la conquérir; aucun obstacle ne le rebute; des rivalités et des haines le détournent de ce mariage; il le conclut contre le gré du roi, contre Diane, contre son propre père...
Et elle? Elle est honorée de la recherche du prince, touciiée des preuves de passion qu'il lui prodigue; ses sentiments ne vont pas au delà; elle se « laisse aimer », elle n'aime point. Il ne peut s'empêcher de le lui représenter avec tristesse : « Vous n'avez pour moi qu'une
sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni inquiétude, ni impatience, ni chagrin... » Sa fiancée ne croit pas mériter un tel reproche, elle répond naïvement comme ferait Agnès : « Je rougis à votre vue; c'est donc que je suis troublée... » Mais cette explication ne le contente point : « Je ne me trompe pas à votre rougeur; elle tient à la modestie, non au mouvement de votre cœur. » Ces distinctions surpassent l'entendement de Mlle de Chartres; son inexpérience ignore la force de l'amour. Elle est adorée du prince de Clèves et d'un adolescent, le chevalier de Guise. (Ce dernier joue dans le roman le rôle du « petit cousin » amoureux à qui on refuse sa cousine joarce qiiii n'est pas assez sérieux^ et qui veut se tuer de désolation et qui boude et déteste l'époux plus heureux que lui.) Elle leur marque à tous deux une égale bienveillance, une égale indifférence. Si elle choisit le prince, c'est uniquement parce que des raisons de convenance l'inclinent vers ce parti... L'union consommée, ses dispositions ne varient guère; elle connaît les réalités de l'amour et n'en a pas été, apparemment enivrée. Le prince continue de se plaindre de sa froideur, mais cette froideur même accroît sa passion en l'irritant; un complet assouvissement l'eût apaisée : ayant toujours quelque chose à souhaiter au delà de la possession, il demeure ardemment épris. Je continue de citer Mme de La Fayette : « Il conservait pour elle un tourment qui altérait sa joie; la jalousie n'avait point de part à ce trouble; jamais mari ne fut si loin d'en concevoir, et jamais femme ne fut si loin d'en donner. »
C'est à cet instant que l'amour véritable entre, avec le duc de Nemours, dans la vie de la princesse; et c'est à ce moment précis que commence le drame de M. Jules Lemaître. Tous ces préliminaires essentiels il a dû les élaguer; une conversation, au premier acte, entre gens de cour, en tient lieu; elle n'éclaire pas les caractères . et les sentiments réciproques des époux d'une lumière
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assez vive pour nous faire pleinement saisir les raisons et de l'extraordinaire vertu de la femme, et du noir chagrin qui conduit le mari de la mélancolie au désespoir, du désespoir à la mort. L'exposition est sommaire; je conviens qu'il était difficile de l'allonger sans lui imprimer quelque lourdeur. Et je me hâte d'ajouter que pour le reste et dans ce qui se rapporte à la psychologie des trois personnages principaux, l'adaptation est parfaite ; respectueuse du modèle, elle le serre de très près, elle en restitue les plus fines nuances et témoigne d'une compréhension, d'une souplesse et d'un tact qui ne sauraient nous surprendre, venant de notre illustre confrère.
Donc, nous assistons au premier choc du duc et de la princesse. Mme de La Fayette donne pour cadre à cet épisode le bal du mariage de M. de Lorraine. Jamais ils ne se sont vus. Elle sait seulement par la renommée qu'il est le plus aimable cavalier de l'univers. L'impression qu'elle en reçoit confirme ce jugement. Il la prie à danser. Ils étaient si beaux que « quand ils commencèrent, un murmure de louanges s'éleva dans la salle ». M. Jules Lemaître ne pouvait reproduire ce tableau fastueux, qui eût exigé d'énormes dépenses et une mise en scène compliquée. Dans sa pièce, les choses se passent plus simplement : le duc, en visite au Louvre, se fait présenter par la dauphine. « Je n'ai pas d'incertitude, dit-il; mais comme Mme de Glèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais que Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom. » La princesse rougit (elle rougit toujours); mais cette fois elle sent éclore un je ne sais quoi — le « je ne sais quoi d'Agnès » — qu'elle n'a éprouvé ni pour son époux, ni pour son amoureux transi, le chevalier de Guise. Elle emporte son image; elle ne saurait en distraire sa pensée. Il entretient ce feu par l'air de sa personne et l'agrément de son entretien. « Dans tous les lieux où il était, il brillait par-dessus les autres et se ren-
dait maître de la conversation. » De son côté, il est pris soudainement, frappé du coup de foudre, comme l'avait été le mari; il faut que la secousse soit bien forte : elle le transforme et le purge, si l'on peut dire, de ses défauts; il était vain, léger, glorieux, enclin à l'inconstance; il devient discret et fidèle; il craint de blesser la vertueuse dame par un aveu direct ; il lui révèle ses sentiments avec des précautions infinies; il ne les exprime pas, il les laisse entendre; ses gestes, ses attitudes, ses regards, ses silences parlent pour lui; il met dans les mots les plus insignifiants une intention passionnée. Ces déclarations à demi voilées sont des merveilles de grâce; M. Jules Lemaître, chaque fois qu'il lui est possible, les insère intégralement dans son dialogue, et c'est un délice. On a remarqué l'altération du duc, l'assombrissement de son humeur, son peu d'empressement à l'égard des autres femmes. La princesse lui dit que la reine a observé ces changements :
« Je ne suis pas fâché, réplique le duc, que Sa Majesté s'en soit aperçue, mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui l'on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les regardent point; et n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on voudrait du moins qu'elles vissent qu'on ne veut être aimé de personne. Les femmes jugent d'ordinaire de la passion que l'on a pour elles par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne pas s'abandonner au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par peur de laisser paraître au public, et même à elles-mêmes, ce qu'on ressent; et ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on était, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisir, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre. »
Que de délicatesse ! Ce n'est point de la préciosité, ni
du bel esprit, mais l'expression subtile d'une tendresse qui se contient, de peur de paraître offensante, si elle s'épanchait trop librement. Le duc a les mouvements insidieux et prudents d'un oiseleur; il craint d'effaroucher sa proie; mais il n'aspire pas seulement au triomphe vaniteux du chasseur impatient de vaincre; il est vraiment amoureux, il est sincère. (Ces phrases, ravissantes à lire, ne le sont pas moins à entendre. Il semble que l'on écoute les discours de Jupiter à Alcmène, ou plutôt — car elles sont exemples de coquetterie — les serments de Titus à Bérénice). La princesse en est émue. Gomment ne le serait-elle pas? Mais elle se garde de le faire paraître. Elle n'y répond que d'une façon détournée, subissant une force supérieure à sa propre volonté; son amour éclate, en quelque sorte, malgré elle; le premier signe qu'elle en donne au duc est de se priver d'aller au bal du maréchal Saint-André où il ne peut lui-même se rendre. Elle invoque le mauvais état de sa santé. Nul n'est dupe de ce prétexte. Nemours discerne la vérité; il en éprouve une joie qu'il laisse éclater devant la reine. Et la princesse est fâchée d'avoir été devinée; et elle le serait davantage de ne pas l'avoir été. Des sensations tumultueuses l'agitent. Quand sa mère, la sage Mme de Chartres, désirant l'arracher à une pente périlleuse, insinue que le duc est pris dans d'autres liens, elle en a du dépit ; et lorsqu'elle apprend qu'il renonce h. son voyage d'Angleterre, voyage qui pourrait se dénouer par un glorieux mariage avec la reine Elisabeth, elle en ressent un contentement extrême. Tout cela lui ouvre les yeux. Elle frémit en voyant clair dans son cœur. C'est alors qu'elle se résout à prendre le prince, son époux, pour confident, et lui demande de la protéger contre le vertige qui l'entraîne.
Cette scène capitale, Mme de La Fayette y amène progressivement le lecteur; elle s'applique à la rendre vraisemblable; elle l'explique d'abord par la découverte que
fait la princesse de la véhémence de ses sentiments. Il y a l'histoire du portrait (le duc lui a dérobé ce portrait et elle n'a eu le courage ni de lui redemander, ni de le blâmer de l'avoir pris). Il y a l'histoire de la lettre perdue (cette lettre tombée de la poche du duc est d'une dame à qui il semble avoir fait l'indélicate confession de son amour pour Mme de Glèves; or le billet n'est pas de lui; il se justifie, et le soulagement qu'elle a de le savoir innocent lui révèle, avec une nouvelle force, la passion dont elle est possédée et qui l'épouvante). Il y a enfin les avertissements qu'elle recueille au lit de mort de sa mère :
« Vous êtes sur le bord du précipice, lui dit cette bonne mère; il faut de grands eflforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez à ce que vous devez à voire mari; songez à ce que vous vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise et que je vous ai tant souhaitée ».
La princesse est vivement remuée par ce sermon in extremis; il ne suffirait pas à la déterminer à l'aveu, si un incident d'un ordre très particulier n'achevait de l'y pousser... A la suite de cette affaire de la lettre, elle invite Nemours à venir se concerter avec elle; elle le reçoit dans son appartement. Pour la première fois, les voilà seuls, causant ensemble, échangeant en tête-à-tête leurs pensées; le duc est à tel point transporté d'une faveur si inespérée, ses yeux, sa voix, ses paroles en expriment une telle allégresse, qu'elle se communique à Mme de Clèves; les heures coulent légères; elle partage l'ivresse d'un amant trop chéri. Lorsqu'il a pris congé, elle rentre en elle-même et s'aperçoit avec terreur qu'elle a été près de succomber :
« Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne, se dit-elle; il faut fuir la présence de M. de Nemours... »
On peut regretter que M. Jules Lemaître n'ait pas conservé ce passage, qui, en dehors de son intérêt propre
(il est charmant, il jette une note de gaieté tendre dans la tristesse un peu monotone du récit), contribue à élucider l'état d'âme de l'héroïne. Elle ne se résout à confier son secret au mari que si ce secret devient trop lourd à porter, que si elle sent l'imminence du péril et croit ne pouvoir le conjurer qu'avec une aide étrangère...
Elle parle donc; la pièce reproduit l'admirable dialogue du roman et le complète, de manière à nous rendre sensible la physionomie des personnages. C'est un modèle achevé de transposition scénique : l'agitation de la femme, la douleur contenue, puis l'amertume de l'époux, son cruel déplaisir mêlé d'estime (il sait gré à la princesse de sa franchise et déteste cette droiture qui le fait souffrir); sa jalousie, ses instances pour obtenir le nom de l'heureux rival que l'on redoute d'aimer, l'inébranlable refus qu'il essuie, tous ces mouvements sont pathétiques. Il s'y joint cependant une petite impression d'agacement. On voudrait que la princesse ne s'arrêtât pas à mi-chemin, et que puisqu'elle a cru devoir éclairer M. de Glèves, elle l'instruisît totalement. On comprend son scrupule; et l'on s'en irrite, et l'on se dit qu'elle n'agirait pas autrement si elle était la pire des coquettes. D'ailleurs, M. Jules Lemaître n'est point responsable de ce malaise; s'il choque moins dans le livre, c'est que tout, au théâtre, prend un énorme relief.
Cette optique spéciale de la scène, qui modifie la proportion des objets, et selon les cas les grossit immodérément ou les rapetisse, est un des écueils auxquels se heurte l'adaptateur. Il ignore où il va; il marche à l'aventure, il obtient des effets inattendus et non toujours conformes à ses vœux... Ainsi, dans la scène de l'agonie de M. de Clèves...
Elle est fort émouvante... Le prince, consumé par sa peine intérieure, conçoit un soupçon affreux; un espion l'avertit que M. de Nemours a été vu au château de Goulommiers, sous les fenêti'es de la princesse; il la croit infidèle, il meurt d'une crise cardiaque, causée par le
saisissement; avant d'expirer, il l'accable des plus durs, des plus injustes reproches... Elle s'en défend, avec la chaleur de l'innocence calomniée. Ces accusations, ce plaidoyer sont très dramatiques; matérialisé sur les planches, le détail en est gênant et presque offensant. On juge que la princesse parle trop et n'agit pas assez, et que les sentiments de repentir et de pitié dont elle prétend être animée à cette minute tragique devraient la précipiter au secours du malade et l'engager à s'oublier elle-même en lui prodiguant ses soins. Objection assez vulgaire, qui laisse le lecteur indifférent et s'impose au spectateur. Mon Dieu! que transporter un livre au théâtre, même quand l'art le plus savant, le goût le plus exquis s'y emploient, est une entreprise malaisée !
Reste le dénouement... Mme de I.a Fayette ne consent pas à ce que la princesse de Glèves connaisse la félicité conjugale due au couronnement d'une fiamme mutuelle. Après le trépas de M. de Glèves, elle s'ensevelit dans la retraite; en vain Nemours l')^ poursuit-il; elle le fuit obstinément; lorsque, par surprise, il réussit à l'atteindre, elle lui signifie, en un entretien décisif, sa résolution de demeurer veuve. Elle invoque deux raisons à l'appui de son dessein; l'une est très noble : c'est d'expier le tort qu'elle a fait au prince et de punir aussi celui qui a détruit sa tranquillité et causé sa mort. La seconde est moins stoïque :
« J'ai peur, dit-elle au duc, si je vous agrée, de perdre votre amour. Résisterait-il à un engagement éternel? M. de Glèves était peut-être le seul homme capable de conserver l'amour dans le mariage. «
De sorte qu'elle renonce au bonheur certain qui s'offre, — dût-il être fugitif, — pour garder un amour dont elle ne jouira jamais, puisqu'elle embrasse une vie quasi monastique...
« Ge que je crois devoir à la mémoire de M. de Glèves,
ajoute-t-elle, serait faible s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos. »
Mais le repos, qui consiste dans la privation d'un être cher, n'est plus un repos : c'est un supplice. Si la princesse aimait profondément le duc, elle ne lui opposerait pas cet argument. On préférerait qu'elle lui dît :
« Oui, je vous adore, je sais que vous m'aimez; mais il faut nous immoler l'un et l'autre à un devoir supérieur. Adieu. »
Ceci, ce serait encore le langage de la passion, de la passion héroïque et qui se dompte. Celui qu'elle tient est le langage de l'égoïsme et de la tiédeur. M. Jules Leraaître a choisi un moyen terme. Il a supposé que Mme de Clèves n'avait pas assez de fermeté pour résister à l'élan secret de son cœur, et que Nemours lui inspirait un sentiment trop vif pour qu'elle se résignât à le perdre. Il décide qu'elle deviendra, son veuvage fini, duchesse de Nemours. Et par cet concession à l'humaine faiblesse, non seulement il amollit sa princesse, mais — chose curieuse — il la modernise, il la fait toute pareille aux petites femmes du théâtre d'aujourd'hui, incapables de résister aux impulsions de l'instinct. Pareille... pas entièrement... La petite femme d'aujourd'hui eût pris Nemours pour amant avant la mort du mari... La princesse a montré tout de même plus de vertu. Mais enfin elle subordonne le respect du devoir au désir d'être heureuse ; elle se conduit en somme comme une héroïne de M. Henry Bernstein ou de M. Romain Coolus; elle repousse le sacrifice; elle revendique son « droit au bonheur ». Et cela la diminue.
Malgré cette défaillance finale, l'œuvre conserve une très haute tenue. Une odeur d'austérité morale et de sainteté l'imprègne, d'autant plus remarquable qu'il ne s'y mêle aucune religiosité. Les prêtres n'y jouent pas de rôle; le nom de Dieu même n'y est pour ainsi dire pas prononcé; les luttes où s'épuisent les personnages n'ont pour champ que l'étroite intimité de leur conscience. Ils
vivent d'une vie intérieure; ils se scrutent, ils se jugent avec perspicacité, sans optimisme. Et par là encore ils nous sont proches. Ce livre singulier, en avance sur son siècle, est psychologiquement aussi plein qu'un roman de Paul Bourget; des traits d'observation, des réflexions morales coupent le récit, le fortifient :
« Un homme moins pénétrant que Nemours n'eût sans doute pas remarqué la passion qu'on lui cachait; mais il avait déjà été aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. »
Le prince, la princesse sont disséqués d'une main déliée; rien n'échappe à l'aigu et mignon scalpel d'acier qui met à nu leurs nerfs et leurs muscles...
« Les paroles obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. »
Que La Rochefoucauld se soit penché sur l'épaule de Mme de La Fayette, pendant qu'elle écrivait ces lignes, il n'est pas impossible... La Princesse de Clèves n'a presque pas vieilli; elle a pour objet l'étude minutieuse de ce trio qui de Balzac et Flaubert à Becque et Porto-Riche, fut le fondement de notre littérature contemporaine : le mari, la femme, l'amant...
Actuel, ce roman trois fois centenaire l'est encore par de certaines façons de sentir et de voir... On y trouve en quelques endroits un mélange de volupté sentimentale et de lyrisme pittoresque qui annonce Rousseau, Chateaubriand et Pierre Loti... Lorsque le duc de Nemours suit la princesse à Coulommiers et l'observe, sans être reconnu, dans le pavillon du parc, Mme de La Fayette analyse les émotions qui se pressent en lui : « Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde^ une personne qu'il adorait... », etc. Il semble que la sensation des beautés de la nature avive sa passion. Et cela, au dix-septième siècle, est assez rare.
Si M. Jules Lemaître n'a pu verser le livre tout entier dans sa comédie — c'était irréalisable — il en a du moins
fixé le parfum. Et il a eu des trouvailles; la silhouette du chevalier de Guise, énamouré de la princesse, a été î mieux tracée par lui qu'elle ne l'est dans le roman; la [scène où ce jeune paladin quitte son inflexible dame pour s'aller faire tuer devant Rhodes est une merveille d'éloquence douloureuse et de tendre sincérité... Tenez compte enfin du charme d'une langue ravissante, si bien fondue avec celle du texte original, que l'on serait en peine de dire ce qui appartient à l'une ou à l'autre. Cette prose limpide, harmonieuse, drape la pensée sous son tissu transparent; elle est dégagée de toute superfluité, sobre et grave, — classique. On sent que ce travail fut le divertissement d'un lettré de culture raffinée, d'imagination sensible... Et l'on éprouve une satisfaction, en quelque sorte aristocratique, à partager son plaisir.
p. ET V. MARQUERITTE
Comédie-Française : UAutre^ pièce en trois actes.
UAutf^e est une pièce irritante, imparfaite, psychologiquement assez obscure, mais non point indifférente. Je ne crois pas qu'elle puisse séduire le public; il l'écoute avec une sorte d'impatience, due surtout aux faiblesses de l'exécution. Ce sujet, il l'eût admis si on avait su le lui présenter d'une façon délicate et forte, et rendre vraisemblable, intelligible, un « cas » si exceptionnel. Le postulat de l'œuvre repose sur de trop frêles assises. De là, l'incertitude, le vague malaise qu'elle a éveillés et qui l'ont empêchée de pleinement réussir...
Le premier acte de V Autre offre une curieuse ressemblance avec le troisième acte de V Amoureuse de M. de Porto-Riche. Il s'agit ici et là d'une femme adultère qui fait à son mari l'aveu de sa faute. Glaire Trénot épousa, il y a cinq ans un avocat-député de grand mérite, laborieux, ambitieux, et ne trouva pas d'abord près de lui la tendresse attentive qu'elle avait rêvée. Jacques, absorbé par de multiples devoirs, a négligé sa compagne; il l'a traitée en « poupée ». Blessée de ce demi-abandon, la
nouvelle Nora a prêté l'oreille aux paroles consolatrices qu'y versait le jeune secrétaire d'ambassade Robert d'Artigues; elle est devenue sa maîtresse pendant que l'imprudent époux voyageait en Afrique.
Ce furent deux mois de passion et de fièvre. Jacques est revenu, il a repris possession de sa femme; et soit que ses propres sentiments aient évolué, soit que Glaire, frémissante des délices coupables qu'elle avait goûtés, lui ait paru plus désirable, il s'est mis à l'adorer; il est devenu, ce qu'il n'avait pas été jusque-là, un véritable amant... Ce changement inattendu l'a touchée, ravie; elle s'est jetée éperdûment dans les bras de l'époux reconquis; et n'étant pas femme à se partager, elle a rompu tout commerce avec d'Artigues; elle hait ce corrupteur qui s'empara d'elle un peu par surprise : elle déteste en lui le souvenir de sa chute; elle voudrait arracher cette page de sa vie, mériter, comme auparavant, l'estime de Jacques; aux heures d'épanchement et de volupté, d'âpres remords la tenaillent; elle éprouve le besoin de s'accuser, de se laver moralement, d'implorer son pardon, — car maintenant elle l'aime. L'amie dévouée à qui elle se confie, Mme Châtel, la détourne de ce dessein. Entre elles s'ouvre un débat sur la vieille question souvent posée : « Doit-on le dire? »
— « On ne doit pas le dire », assure la sage conseillère. Vous serez non seulement imprudente, mais criminelle, en détruisant le repos de l'homme qui a foi en vous. Laissez-le dans l'ignorance. Les maux que ion ignore n'existent pas. Vous avez le droit d'anéantir votre bonheur, mais le devoir d'assurer le sien. Or, vos deux bonheurs sont liés : vous ne pouvez ruiner l'un sans briser l'autre. Ne parlez pas. Si le silence vous pèse, vous torture, ce sera votre châtiment. Il est juste que vous soyez punie, puisque vous avez péché!
A ces arguments fondés sur la raison pratique et l'expérience, Claire oppose les scrupules de sa conscience inquiète :
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— « On doit le dire... » Quand Jacques me regarde jusqu'au fond des yeux, quand je tressaille sous ses baisers, je me sens mourir; j'ai honte : ma joie est empoisonnée...
— Mentez, poursuit la confidente, mentez comme la plupart des femmes. En pareille occurrence, le mensonge est une forme de la bonté.
— Si elles mentent, c'est qu'elles n'aiment pas. L'amour a soif de loyauté, de franchise...
La sensée Mme Châtel pourrait faire observer à Claire, qu'autre chose est de mentir, de se dérober à des interrogations précises en altérant la vérité, et de précipiter par excès de zèle une confession qu'on ne sollicite point. Cette distinction, un peu jésuitique, je l'accorde, elle ne la propose pas aux réflexions de son amie. Elle se contente de lui montrer, dans des phrases prophétiques, l'abîme oii elle court :
— Ton mari te pardonnerait ta faute, jamais ton aveu. L'amour est généreux; l'amour-propre est féroce.
La résolution de Claire demeure inébranlable. Elle parlera. Et c'est ici que les auteurs ont manqué de force persuasive. Ils n'ont pas su nous convaincre. Qu'une femme bourrelée de remords agite en elle-même, avec angoisse, la possibilité de l'aveu libérateur, cela est admissible. Mais de cette agitation à l'acte irrévocable, il y a loin. Elle ne s'y résoudra vraisemblablement que sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité.
Rappelez-vous la situation d'Amoureuse... Etienne, las de l'adoration tyrannique de Germaine, l'a jetée, dans un moment d'énervement, aux bras d'un amant, qu'elle a pris par rage, par défi, par furieux désir de représailles. C'est encore sous le coup de la colère, de la révolte, qu'elle lui crie sa dégradation. Elle répond ainsi à l'outrage subi. Elle se venge... Rappelez-vous encore Mathilde du Supplice d'une femme. Elle ne se décide à avouer sa honte à l'époux confiant qu'au moment où elle craint que la rumeur publique ne la lui révèle. Elle retarde, autant qu'il lui est loisible, l'échéance fatale...
Claire n'a pas, comme Germaine, de vengeance à exercer, ni, comme Mathilde, à redouter l'imminence d'un scandale. Elle aime son mari; elle en est aimée, et bien décidée à rester fidèle, à ne plus faiblir, à racheter ses torts secrets par un redoublement de tendre affection. Rien ne menace. Il lui suffit d'un peu d'immobilité pour arriver à l'apaisement définitif... Les femmes entrent si volontiers dans ces accommodements! Elles ont une si singulière faculté d'oubli! Ij'homme qui les a possédées, dès qu'il cesse de leur plaire, leur devient indifférent, étranger. Il n'existe plus. Leur cruelle petite main le crucifie, et balaye jusqu'aux cendres de son souvenir. Elles n'éprouvent aucun regret de ces exécutions sommaires et poursuivent allègrement leur route... Et j'entends bien que MM. Paul et Victor Margueritte ont voulu peindre justement une femme qui ne ressemblât pas à toutes les femmes, une créature d'élite, une âme ombrageuse, un cœur aux pudeurs d'hermine. Mais tout cela aurait eu besoin d'être exactement, minutieusement défini. Or, écoutez Claire dans le bref entretien que lui impose son ancien amant. (D'Artigues touche Paris entre deux voyages; il va repartir et tente auparavant d'émouvoir la maîtresse qui s'est retirée de lui.) Elle le chasse, elle n'a pas une velléité d'apitoiement; elle le traite avec une rudesse inexorable et un peu inique, car enfin elle s'est librement donnée, et en se reprenant à cet homme contre lequel elle n'a d'autre grief que d'en être encore aimée et de ne l'aimer plus, elle le meurtrit et l'humilie.
— Partez, dit-elle, vous ne m'êtes plus rien.
— C'est vous, s'écrie d'Artigues, qui me regardez avec ce visage de haine!... vous qui fûtes à moi, que j'ai tenue palpitante.. .
— Aujourd'hui, je suis forte contre vous. J'adore mon mari.
C'est un adieu définitif, sans retour possible. Et 1 on ne comprend pas que Claire, ayant coupé la chaîne qui la
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rivait au passé, au lieu de marcher résolument vers l'avenir, regarde derrière elle... Une femme douée d'une volonté si ferme se défend toute seule. Plus faible, peutêtre chercherait-elle une aide auprès du mari et lui avouerait-elle sa détresse. Glaire est forte; elle le proclame; elle ne redoute pas l'amant qu'elle a cessé de chérir et n'en est plus troublée. Les nécessités même de sa carrière l'éloignent d'elle; ils ne se verront plus. Dès lors, son aveu devient bien improbable, et nous ne discernons pas avec netteté les mobiles qui le déterminent.
Il est amené, d'ailleurs, assez puérilement. Glaire vient de congédier d'Artigues. Jacques croit découvrir une trace d'égarement passager sur son visage. Et tout de suite, sans essayer de détourner une curiosité qui n'est pas même un soupçon naissant^ (les femmes sont pourtant si bonnes comédiennes!) elle cède, elle s'effondre.
— Tu as un chagrin, dit Jacques, confie-le moi. Rien n'est plus doux que de se sentir cœur à cœur, l'un près de l'autre.
Gomment, à cet instant décisif. Glaire n'est-elle pas effrayée du mal qu'elle va faire, de la souffrance qu'elle infligera à l'être qui lui parle si gentiment et si tendrement? Gomment n"écoute-t-elle pas la voix de 1' « instinct de conservation », et ne se souvient-elle pas des conseils de la judicieuse Mme Ghâtel? On voudrait deviner en elle une hésitation, une lutte intérieure, et que quelque chose d'imprévu, de péremptoire, la décidât... Mais non. Une sorte de vertige inexplicable et inexpliqué l'entraîne; la scène est insuffisamment nuancée.
— Je ne suis pas digne de toi, gémit-elle. Je vole ton estime... Pardon! Pardon !
Fureur de Jacques. Explosion de mépris, de rage jalouse. (Tu l'as aimé! Vous avez eu de belles heures.) Il la repousse avec horreur. Et sa stupéfaction dépasse sa colère. ïl ne veut pas croire à cette évidence monstrueuse.
— Pourquoi n'avoir pas avoué tout de suite ?
— J'avais peur de ton chagrin.
— Pourquoi parles-tu maintenant?
— Parce que je n'en pouvais plus !
La fin de cette explication tragique nous ramène au dénouement d'Amoureuse. Glaire est seulement plus larmoyante que Germaine. Elle adjure Jacques de tolérer qu'elle vive près de lui, humble, soumise, non plus en amante, mais en amie.
— Je t'aime. N'écoute pas l'orgueil. Mon bonheur sera d'obéir. Je ne serai plus ta femme. Tu auras en moi une sœur dévouée.
Jacques, affreusement déchiré, murmure:
— Si je te pardonne, est-ce qu» j'oublierai ?
— Essayons.
— Relève-toi. Reste'
Il accepte le compromis offert par sa femme: la vie à deux sous le même toit, et néanmoins séparée ; l'existence conjugale, moins l'intimité. Il n'a pas la belle franchise de l'Etienne de M. de Porto-Riche qui sait bien quels liens l'attachent à l'infidèle, et que ce sont des liens de chair, et qu'il l'a dans le sang, et qu'il préfère souffrir par elle que se passer d'elle.
— Tu seras malheureux ! lui dit Germaine.
— Qu'est-ce que ça fait?
(Je m'aperçois que je vous entretiens d'Amoureuse
presque autant que de ÏAutre. Les deux ouvrages ont d'étroites affinités qui m'ont poursuivi durant toute la représentation. Celui de Porto-Riche est une des sources où s'alimente depuis dix ans la psychologie de notre jeune théâtre.)
Donc le second et le troisième acte de l'Autre sont un quatrième et un cinquième acte ajoutés à Amoureuse. Et cette suite est déjà, par elle-même, intéressante. Voici le problème... Qu'adviendra-t-il du mari et de la femme, après la confession intégrale de celle-ci, après le pardon de celui-là? Lui saura-t-il gré de la spontanéité de son aveu? Désarmera-t-il ? Arrivera-t-il à cet état de paix
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morale qui est l'unique condition d'un bonheur durable ? Et elle? Se sera-t-elle à jamais allégée de ses tourments ? Son cœur sera-t-il purifié, purgé de tout remords ?
Deux mois se sont écoulés. Jacques et Claire ont cou- [ rageusement inauguré le nouveau « régime » et tenté de \ substituer l'affection fraternelle à l'amour. Elle s'arrange assez bien de ces accords. Elle a recouvré le calme; elle sourit aux fiançailles de sa sœur; elle goûte un charme mélancolique à envelopper le mari perdu, et demeuré cher, d'une sollicitude discrète. Mais visiblement, il est moins sensible qu'elle à cette douceur; sa passion n'est pas morte, elle redevient exigeante. Et comme Glaire est, elle aussi, toujours éprise, au premier choc, ils se laissèrent ressaisir. C'est inévitable.
La rechute se produit dans une scène ardente et sincère. Claire arrive du jardin, les bras chargés de fleurs ; une odeur troublante émane d'elle, et des roses épanouies, et de l'innocent bavardage des fiancés. La maison est pleine d'amour. Jacques n'y peut tenir.
— Assez d'amitié, supplie-t-il, le voile est déchiré, c'est impossible. Nous sommes dans le mensonge. L'essai que nous avons tenté était bon pour des êtres dont le cœur a cessé de battre, dont les sens sont éteints...
Elle se débat faiblement, lui représente en tremblant le danger qui les menace de réveiller des passions apaisées...
— Si nous devons être malheureux, qu'importe ? Nous le serons ensemble. Rien n'existe que toi. Tu es la seule femme que j'ai aimée, que j'aimerai.
— Je ne demande qu'à le croire.
Et le troisième acte nous expose les résultats de l'expérience. Elle a été déplorable. Les pessimistes prévisions de Mme Châtel, la confidente de Claire, se sont réalisées, et au delà. C'est à elle que l'infortunée jeune femme narre ses suprêmes déceptions.
— Tu me conseillais de me taire. Je ne t'ai pas écoutée.
Ma vie est gâchée. Je ne suis qu'une pauvre chose asservie, une chair à plaisir et à souffrance.
Effectivement Jacques n'a pu se guérir de la jalousie bannir l'atroce vision de l'adultère ; Vautre est en tier^ toujours entre les époux, dans leurs voluptés, dans leure repos, dans leurs regards, dans leurs silences. Ils s'épuisent en querelles quotidiennes, suivies de mornes* reprises du désir; leur amour expire pendant ces déchirements. (( Je le méprise, je me méprise », conclut-elle Et l'excellente amie lui donne le seul avis qui convienne en une si pénible situation :
— Quittez-vous dignement. Redevenez libres.
Les deux amants en auront-ils le courage? Une dernière scène infiniment douloureuse les met aux prises. Ils échangent des paroles tristes comme la mort, reflet de leur dégoût de vivre, de leur lassitude. Sans le préméditer, ils se blessent. Chaque mot qui leur monte aux lèvres semble un reproche.
— Hélas .'dit Jacques, je n'ai rien oublié !... Et Glaire s'insurge :
— Tu es trop injuste. Est-ce lace que ton ardent appel m'avait promis?
— C'est plus fort que moi. J'éprouve une joie malsaine à envenimer la plaie. Une frénésie impérieuse me torture. Au fond de ta pensée, de ton baiser, je tremble que malgré toi se réveille le souvenir que j'exècre.
— Ton élan qui nous rapproche nous sépare davantage.
Ainsi alternent les pitoyables litanies de l'amour agonisant; elles aboutissent à ce cri de désespoir et d'amertume :
— Notre existence est un enfer.
Tout cela est tragique. Et le public n'en paraît qu'à
moitié touché. Sa sympathie ne va ni à cette femme coupable et inconséquente, victime de maux qu'elle a délibérément créés ; ni à cet homme dont l'atroce jalousie ne se laisse pas désarmer par le repentir le plus fervent, par la plus parfaite humilité. Il considère Jacques comme un
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dément, et Glaire comme une impulsive romanesque et exaltée. Et puis, il est excédé par la monotonie de leurs plaintes, constamment réitérées, invariables dans leur expression. Enfin ce drame, très sombre, manque d'air et de lumière. Le dialogue, solidement écrit, n'a point de ces traits qui passent la rampe, et font balle, et secouent le spectateur, et lui arrachent l'applaudissement...
La froideur relative de l'accueil fait à l'ouvrage s'explique encore par une autre cause. Il ne renferme que deux personnages auxquels nous puissions nous attacher. Tout le reste n'est que remplissage. Non, vous n'imaginez pas combien il nous est égal que Jeanne Forget (la petite sœur de Glaire) épouse ou non Claude Nerteuil ! Leur papotage produit un eiïet d'agacement. On ne l'écoute pas. Bien pâle aussi, le profil de Mme Frénot, la mère de Jacques, et bien vaine la silhouette de M. Forget, son beau-père, un amateur d'objets d'art à la recherche de sculpturesdu «treizième ». MM. Paul et Victor Myrgueritte n'ont pas su imprimer à ces figures épisodiques le relief indispensable, les colorer, les mettre en mouvement, les rendre scéniques. G'est affaire de métier, de « tour de main ».
Et pourtant il y dans leur pièce des choses vraies, et mêmes profondes, des coins de pénétrante analyse. Ils ont marqué avec beaucoup de justesse les effets de la jalousie, selon qu'elle exerce ses ravages chez Ihomme ou chez la femme. La femme en soutîre violemment, mais l'élimine plus vite. Il s'y mêle moins de vanité. « Sais-tu, dit Glaire, ce que l'on trouverait, en cherchant bien, au fond de ta jalousie ? Votre orgueil d'homme, votre sauvage instinct de propriétaire. Que de femmes à ta place eussent oublié, pardonné vraiment ! » Rien de plus exact. Quant au sens général de l'œuvre, c'est la bonne Mme Ghâtel qui le résume : « On ne pardonne que tant qu'on aime. Et si l'on aime on n'oublie pas. » Cela revient à dire que la difficulté est insoluble et que les amants, lorsqu'une fois ils se sont meurtris par quelque trahison irréparable, et
s'ils n'arrivent pas mutuellement à se détacher, à se devenir indifférents, sont voués au malheur éternel. C'était la pensée de Musset. C'est apparemment celle de Porto- Riche. Je présume que s'il eût allongé d'un ou deux actes son Amoureuse^ il fût arrivé aux mêmes constatations que MM. P. et V. Margueritte. Peut-être nous y eût-il conduits par d'autres chemins.
L'interprétation, très honorable, n'a pas l'éclat qu'on eût souhaité. Sans doute est-ce plutôt la faute des personnages que dés acteurs. Mlle Berthe Cerny a traduit de son mieux le bouillonnement de Claire ; elle est intelligente, compréhensive, mais on ne doit pas trop exiger de ses moyens; c'est une comédienne de finesse et de charme, plutôt que de force. M. Grand est à peu près le contraire. Il a la flamme d'un héros romantique, et je le vois fort bien chaussant les bottes molles d'Antony, ou encore (car son allure et son accent sont modernes) jetant brutalement au parterre les « rosseries » de l'ancien Théâtre-Libre. Il fait de Jacques un « emballé »; il ne rend pas assez intuitivement les dessous psychologiques de cet amant tumultueux, à supposer toutefois que Jacques ait des « dessous psychologiques ».
Comédie-Française: La Mère confidente.
Ça été un régal d'écouter la Mère confidente à la Comédie-Française. Cette pièce n'y avait pas paru depuis 1863, date de la dernière reprise. Elle n'a jamais pu se fixer, d'une façon durable, au répertoire, comme le Jeu de VAmour^ le Legs, V Epreuve , ni même d'une façon intermittente, comme les Fausses confidences. Et cependant elle n'est pas indigne de ces chefs-d'œuvre. C'était l'avis de forts bons esprits, de Sainte-Beuve, de Sarcey, de Larroumet, dont M. Jules Truffier, dans une érudite préface, invoque le témoignage. Elle contient des beautés très délicates, et présente, au point de vue de l'histoire des mœurs, le plus vif intérêt.
Songez qu'elle fut écrite en 1735, qu'elle traite de l'éducation des filles et de la sollicitude maternelle, et donne de ces problèmes une solution étrangement hardie et neuve. Ils occupaient Marivaux : plusieurs de ses ouvrages portent la trace de cette inquiétude. Demeuré veuf assez jeune, près d'une charmante enfant qu'il adorait, mais inhabile à la gouverner parmi les écueils de la vie, il se prit sans doute souvent à regretter qu'une mère ne fût
point à ses côtés pour l'alléger de ce fardeau. Mais il eût fallu une mère attentive, tendre, dévouée. Celles qu'il voyait passer dans le monde n'étaient point bâties sur un tel modèle. Elles se souciaient peu de remplir les devoirs de la nature. Elles mettaient au jour leur progéniture et s'en détachaient aussitôt. Rappelez-vous les mémoires et les lettres de l'époque; regardez, au Louvre, dans les toiles de Lancret, de Largillière, de Nattier, les silhouettes de ces petites bonnes femmes, étroitement corsetées, poudrées et peintes, avec des airs de marquises, raides sur le bord de la chaise, les bras arrondis, prêtes à se lever, le sourire aux lèvres, pour faire la révérence. Leur existence, jusqu'au mariage, n'était en effet que révérences et grâces apprêtées. Relisez deux pièces non représentées, V Engouement et la Mode de Mme de Staal-Delaunay, où ces figurines prennent corps et s'animent. On y trouve un crayon exact de ce qu'étaient en ce temps (les comédies de Mme de Staal et de Marivaux sont contemporaines) les relations entre mère et fille. La mère distraite, agitée de mille soucis d'ambition ou de frivolité. La fille intimidée et craintive, et n'ayant pu jamais pleinement s'épanouir. Laissée d'abord aux mains des femmes de charge et des domestiques, puis pliée à la règle morne et stricte du couvent, elle rentre vers seize ans dans le plus indifférent des logis ; elle n'y rencontre rien qui l'y réchauffe, ni un doux regard, ni une caresse, ni le souvenir d'intimités anciennes et de baisers enfantins... Elle y est étrangère et comme en visite. A onze heures du matin, on l'autorise à franchir le seuil du cabinet de toilette, où madame sa mère se fait accommoder; elle l'embrasse avec déférence sur le bout du front ou sur le menton, afin de ne pas essuyer le rouge ; la même politesse lui est rendue. On échange quelques mots, souvent grondeurs de la part de la mère, prompte à relever aigrement une faute contre le goût ou l'étiquette ; humbles chez la fille, dès longtemps accoutumée à ces mauvais traitements...
Il est à remarquer que presque toutes les mères de Marivaux sont acariâtres; dans V Ecole des fnères, dans les Fausses confidences, elles poussent la méchante humeur jusqu'à la brutalité. « Approchez, mademoiselle! s'écrie la mère de V Epreuve. N'êtes-vous pas sensible à l'honneur que vous fait monsieur de vouloir vous épouser, malgré la médiocrité de votre état? » Frontin ne peut s'empêcher de censurer ces excès de rigueur : « Ah ! madame Argante, vous avez le dialogue d'une rudesse insoutenable ! »
Etait-ce là l'essence de l'affection maternelle? Fallait-il nécessairement, pour être efficace, qu'elle fût bourrue? Ne pouvait-on la concevoir plus humaine? Ces questions se posaient dans l'esprit de Marivaux. La Mère coufîdenie fut la réponse... L'ouvrage est court et de signification profonde, léger par le décor et le costume, grave par les sentiments exprimés; et il dépasse le temps où il fut écrit; il est de tous les temps, il est du nôtre. Marivaux est l'auteur classique le plus près de nous; son œuvre exhale un extraordinaire parfum de « modernité «. Il lui arrive de faire du Porto-Riche, du Lavedan, du Donnay, et même du Romain Goolus! C'est très curieux.
Les deux principaux caractères de la pièce sont empreints d'une grande justesse, qui provient de l'accumulation de traits précis et minutieux. Il ne s'agit pas d'une peinture brossée largement, comme les fresques de Molière, mais d'une jolie estampe où le fin pinceau de la gouache est uni au dur métal du burin. Gela, dans un enveloppement moelleux et spirituel, a beaucoup de force.
Angélique est une vraie jeune fille; par là, dès ses premières paroles, elle nous touche. Quand elle cause avec la futée Lisette, on sent que son pauvre petit cœur est bouleversé. Elle aime Dorante. Et elle craint que cette inclination tenue secrète, non avouée, n'offense sa mère. Gomment est-elle née? Gomme chez Agnès, de deux re-
gards croisés, de deux saluts échangés. Il n'en faut pas davantage... Angélique a rencontré quelquefois Dorante sur la promenade et lui a trouvé bonne mine. Dorante a marqué par son empressement et sa recherche le plaisir qu'il avait pris à ces rencontres; il a pu, grâce à la complicité de Lisette, les multiplier. Ses desseins sont honnêtes, mais n'ayant pour tout bien qu'une petite légitime^ il ne saurait espérer conquérir la main d'une riche héritière. Or, Angélique est très riche; elle en gémit, puisque ce maudit argent la rend inaccessible à plus pauvre qu'elle. Pourquoi est-ce ainsi? Pourquoi ne peut-on donner la moitié de ce que l'on possède à qui l'on aime?
— Ce n'est pas un défaut d'être sans bien, dit-elle; c'est un malheur, et pour moi ce n'est qu'une bagatelle. Ah! quel plaisir j'aurais à enrichir Dorante! Plus il me devrait, plus il me serait cher.
Chaque détail que l'on rapporte sur lui tourne à son avantage... L'insidieuse Lisette raconte qu'il vient de refuser une veuve opulente. « Il a eu la modestie de s'en taire, remarque Angélique. Ce sont toujours de nouvelles qualités que je lui découvre... » Elle l'aime, mais sans effronterie, avec décence, avec scrupule; elle obéit à des mouvements plus forts que sa volonté; elle voudrait le fuir et n'en a point le courage. Elle gronde Lisette de favoriser ces coupables entrevues : « — J'ai envie de m'en aller. — Partons donc! » s'écrie la suivante en riant sous cape... Angélique ne bouge point : « Une autre fois, quand vous lui direz de venir, ne m'avertissez pas. Voilà tout ce que je vous demande... » Il est impossible de pousser plus loin le naturel, de le parer de plus de charmes.
Avec Dorante elle a de la pudeur, de l'émotion, peu de coquetterie. Elle est trop amoureuse pour être coquette.
— Me voyez-vous à regret? demande-t-il.
— Non, réplique-t-elle naïvement : si j'étais fâchée de vous voir, je fuirais les lieux où je vous trouve et où je pourrais soupçonner de vous rencontrer.
En somme, elle ne s'appartient plus, elle est en péril, à l'entière discrétion du séducteur... C'est à ce moment précis que la mère intervient pour la sauver d'elle-même.
La scène du premier acte, qui les met en présence, égale ce que Marivaux a produit de mieux nuancé ; et il n'a rien écrit de plus subversif et qui choque plus violemment le commun usage et le préjugé. Mme Argante informe Angélique de la poursuite honorable dont elle est 1 objet de la part d'Ergaste. La jeune fille repousse ce mariage avantageux.
— Vous n'épouserez pas Ergaste malgré vous, dit la mère. Vous savez comme nous vwons ensemble...
Et tout de suite elle devient tendre; elle quitte le vous cérémonieux, le tutoiement lui paraissant plus propre à apprivoiser sa fille, à l'incliner aux expansions. « M'aimes-tu? demande-t-elle. — Vous n'en doutez point. — Pour m'en convaincre il faut que tu m'accordes une grâce. — Voilà un mot qui ne me convient pas. Ordonnez, j'obéirai. »
Mais Mme Argante n'est pas une mère tyrannique comme ses pareilles ; c'est une mère du « vingtième siècle », une mère amie, plus qu'amie, a camarade » de sa fille... « Te rappelles-tu notre entretien, cette douceur que nous nous figurions toutes deux à vivre ensemble, dans la plus intime confiance, sans avoir de mystère entre nous? » Et elle lui propose de jouer ce rôle auprès d'elle, ou plutôt un double rôle, la mère et la confidente, chacune indépendante de l'autre, la confidente recevant des secrets qu'elle s'engage à ne révéler jamais à la mère.
Angélique s'embrouille dans les deux termes. « Ma mère saura ce que je dirai à mon amie. — Mais non... » Peu à peu elle se rassure, s'enhardit. Et d'ailleurs ce jeu l'amuse...
— J'aime quelqu'un, dit-elle...
Ici la confidente s'oublie. La mère reparaît sournoisev^ lit, avec le visage et le ton de son emploi: « Vous
aimez? » demande-t-elle sévèrement... Et la poulette s'effarouche à nouveau. Et la dignité maternelle se déride. La mère redevient l'amie. Alors l'aveu s'échappe, ingénu, complet. On a vu le galant Dorante ; on l'a vu dix ou douze fois ; on le reverra encore : on ne peut s'empêcher de le revoir... « Veux-tu que je reprenne ma qualité de mère pour te protéger? — Non, vraiment... » C'est donc l'amie qui parlera. Elle fait un brin de morale à la fillette étourdie, une morale très douce, et qui la trouble bien plus que ne feraient de violents reproches. « Eh quoi ! te serais-tu crue capable de tromper la meilleure des mères, de te livrer à l'inconvenance de ces rendez-vous cachés? » Angélique convient qu'elle pourrait s'être abusée, et qu'elle ne s'était point avisée de tout cela: « Eh! qui t'eût guidée, ma pauvre enfant? Ce n'est pas un domestique, payé pour te trahir; non plus qu'un amant, qui met son bonheur à te séduire... » Elle s'arrête. La mère se garde d'intervenir et d'exciter, par un ordre brutal, la révolte d'un cœur trop épris.
— Ta confidente te laisse libre. Pourtant je te conseille de me suivre; car le jeune homme est peut-être ici.
Angélique, convaincue, repentante de sa faute, renvoie sans le lire un billet que lui dépêche Dorante. Et c'est le fruit de l'affectueuse leçon qui vient de lui être si adroitement donnée.
La deuxième scène, où la mère et la fille se mesurent, ne le cède pas en délicatesse à la première. Angélique est retombée dans sa faiblesse. C'était inévitable. Elle a souffert que Dorante s'agenouillât devant elle, couvrît ses mains de baisers, et lui proposât un enlèvement. Cette fois, c'est sérieux... La mère confidente, qui surgit, n'a pas de peine à démêler, au trouble d'Angélique, que quelque chose de grave vient de se passer... L'interrogatoire recommence. La jeune fille, honteuse de sa rechute, essaye de mentir et déclare que tout est fini entre elle ^ Dorante. L'amie la félicite, en termes hyperboliques, '^,.,
sa vertu. Et ces éloges qu'elle ne mérite point emplissent de confusion l'honnête Angélique. Elle ne peut les endurer... « Arrêtez, je vous trompe! » Elle avoue ses torts, mais s'efforce de les pallier, en plaidant pour Dorante ; elle peint son affliction, son désespoir et leur attribue cette offre criminelle d'une fuite clandestine. L'amie ne désarme pas; elle montre avec fermeté à Angélique l'abîme où elle court. « Il sait que tu es riche. — Il l'ignorait quand il m'a vue », s'écrie Angélique, jalouse de défendre l'honneur de l'homme qu'elle adore. L'amie change d'argument, comprenant que de ce côté la place est imprenable. Elle fait vibrer, chez l'enfant, la corde de l'affection filiale... « — Ta mère ne survivra pas à cet affront; elle mourra de douleur et de honte. — Je préférerais mourir moi-même », dit Angélique. Elle se déclare prête à s'immoler, à renoncer à son rêve. Ses larmes coulent...
C'est à cet instant que se produit un revirement d'une grâce exquise. La mère confidente s'aperçoit aux pleurs, à l'accent des réponses d'Angélique, qu'elle chérit éperdûment Dorante, et qu'il ne s'agit plus d'une amourette, mais d'un véritable amour; et soudain elle est retournée; elle s'émeut, elle n'a plus qu'un désir: favoriser un amour si ardent et si chaste, au lieu de le combattre. Rien de plus joli que l'éveil en elle de ce second sentiment, que chaque phrase de la jeune fille affermit : « Que perdras-tu si tu perds Dorante? — Tout le bonheur de ma vie. » Rougissante, éplorée, elle supplie l'amie d'intervenir auprès de la mère pour l'apaiser et la rendre favorable.
— Je me repens d'avoir parlé. Mon amour m'est précieux. Je viens de m'ôter la liberté d'y céder; je suis fâchée d'être éclaircie et plus triste qu'auparavant.
La mère est vaincue; elle ne brisera pas ce cœur sincère; son unique souci désormais sera de s'assurer si l'homme qui a su inspirer un tel amour en est digne. Elle l'interrogera. Et c'est la scène finale, moins origi-
nale que les précédentes, mais d'un dessin très noble Elle débute par un mot délicieux. Voyant arriver Dorante, buvant des yeux ce gentil cavalier, Angélique ru peut s'empêcher de murmurer: « Gomment le trouvezvous, ma mère ? » cri de fillette énamourée, saisi ai vol par le plus merveilleux annotateur qu'il y ait eu dee mouvements féminins.
Le reste n'importe guère. Dorante se justifie ; sor oncle Ergaste le dote royalement ; les amants sont heu reux. La pièce est finie. Elle renferme dans ses trois petits actes, qui durent à peine une heure, plus de substance psychologique qu'il n'en faudrait pour nourrii plusieurs grandes comédies.
Elle n'obtint à l'origine qu'un médiocre succès ; la figure de cette mère compatissante et bonne, sollicitant une grâce de sa fille, penchée sur elle avec précaution, écoutant d'une oreille émue les palpitations de son cœur, dut être incompréhensible aux spectatrices de 1735... Ce temps était très dur. Marivaux écrivait pour l'avenir; il écrivait pour nous. Je ne puis vous dire quelle sympathie émanait de son lucide et tendre génie, l'autre soir. Hâtez-vous d'aller voir la Mère confidente avant qu'elle ne quitte l'affiche. Vous en aurez un pur ravissement...
La mise en scène, pieusement réglée par M. Truffier, évoque la féerie des parcs de Walteau. Les soies et les satins se poursuivent sous les arbres ; les trilles de la flûte s'égrènent parmi les roses. Ergaste, étonné et rêveur, chemine dans les allées ; M. Truffier prête à ce philosophe la plus aimable physionomie, un certain flegme anglais fort savoureux ; on le dirait crayonné par Hogarth. M. Dehelly porte élégamment l'habit de Dorante ; sa chaleur juvénile justifie l'engouement d'Angélique. Celle-ci, c'est Mlle Bovy, fine, jolie, menue, — un vrai Saxe. Je ne lui reprocherai que d'être presque trop intelligente dans le rôle, d'y introduire un excès de nervosité. Angélique est une charmante fille sans beaucoup
de malice; elle pleure quand elle pense avoir fâché sa mère, elle sourit quand elle aperçoit Dorante; elle n'a que de bons sentiments dont ses yeux clairs sont illuminés. Mlle Du Minil faisait Mme Argante; elle nous a souvent irrités lorsqu'elle jouait les jeunes premières ; l'emploi qu'elle semble avoir choisi est mieux dans ses moyens; elle a agréablement nuancé Tattendrisseraent progressif de la mère-confidente. On l'y a goûtée.
Monsieur de Pourceaugnac.
Il est de tradition de jouer Monsieur de Pourceaugnac à la Comédie pendant les jours gras et d'offrir aux familles assemblées le défilé burlesque des matassins... Tandis qu'ils se bousculent à travers les fauteuils d orchestre, réintègrent la scène par le trou du souffleur, armés de leurs instruments pointus dont ils menacent le naïf gentilhomme « limousin », de frais éclats de rire jaillissent de tous les points de la salle... Dans l'allégresse qu'excite ce spectacle, il entre une part de vénération. On s'y amuse, parce qu'il ne serait pas décent de ne s'amuser point aux farces de Molière. Convenons que celle-ci est une des moindres qu'il ait écrites, et qu'elle n'aurait pas grand crédit sur le public si elle n'était signée de son nom.
Pour en goûter le sel, il faut se rappeler dans quelles conditions elle fut composée, évoquer le lieu et les circonstances de sa représentation. Molière l'improvisa à Chambord en 1669 <( pour le divertissement de Sa Majesté », ainsi qu'il est marqué au-dessous du titre de la brochure de 1670. Deux semaines suffirent à la monter
avec les chants, les danses, les intermèdes de Lulli. Elk parut le 6 octobre devant le roy, qui daigna l'applaudir Sans doute prit-il autant de plaisir aux « à-côté » de Is pièce qu'à la pièce même: il aimait la grâce des chanteuses et des ballerines, l'éclat des costumes, la fantaisie des masques et des travestissements... Dépouillée de cette pompe (difficile maintenant à restituer), l'œuvre semble mince, et malgré sa brièveté un peu languissante. Le comique en est énorme ; je ne crois pas qu'il agrée beaucoup aux femmes d'aujourd'hui ; elles prisent médiocrement la grossièreté des plaisanteries scatologiques; elles se sont fait, à cet égard, une pudeur que ne connaissaient pas leurs aïeules. A la cour de Louis, ce genre de facéties n'effrayait personne. Il était de bon ton de s'en égayer ; l'étiquette exigeait que l'on se tînt au courant des purgations royales et que l'on se communiquât les nouvelles inscrites sur le Journal : « Le roi prit à son réveil un bouillon purgatif, duquel il fut purgé jusqu'à neuf fois de matière très louable. » Les lavements jouaient un rôle considérable dans l'administration de sa vie ; chacun se réglait sur lui; les plus élégantes princesses usaient et parlaient librement du petit remède cher à M. Purgon. Je vous renvoie à la page célèbre où Saint-Simon expose l'aventure de la duchesse de Bourgogne, debout, en robe d'apparat, contre la cheminée, et recevant un clystère de la main insinuante et discrète de Nanon, sa camériste, sans que ses hôtes s'en montrassent offusqués :
« Nanon, qui avait une main comme dans sa poche, passa derrière et se mit comme à genoux. Le roi, qui en était le plus proche, s'en aperçut et leur demanda ce qu'elles faisaient là. La princesse se mit à rire et répondit qu'elle faisait ce qu'il lui arrivait souvent de faire les jours de comédie. Le roy insista. — Voulez-vous le savoir, reprit-elle, puisque vous ne l'avez point encore remarqué? C'est de que je prends un lavement d'eau. — Gomment, s'écria le roy. mourant de rire, actuellement
là, vous prenez un lavement? — Eh vraiment oui, ditelle. — Et comment faites-vous cela? Et les voilà tous les quatre à rire de tout leur cœur. Nanon apportait la seringue toute prête sous ses jupes, troussait celles de la princesse qui les tenait comme se chauffant et Nanon lui glissait le clystère. Les jupes retombaient, et Nanon remportait sa seringue sous les siennes; il n'y paraissait pas. Ils n'y avaient pas pris garde, ou avaient cru que Nanon rajustait quelque chose à l'habillement. La surprise fut extrême et tous deux trouvèrent cela fort plaisant... Depuis la découverte, elle ne s'en contraignit pas plus qu'auparavant. »
Un tel respect entourait le souverain que son lavement devenait chose auguste; mais lorsqu'il n'était pas lui-même en cause, la bassesse des fonctions corporelles servait de thème à de grasses plaisanteries; elles sont d'essence gauloise, et vous savez que les plus saintes personnes, les gens d'Eglise, n'y répugnent pas, car c'est faire œuvre pie que d'humilier et ridiculiser le corps, cette guenille, siège de tous les appétits et de tous les vices.
Ces sortes de joyeusetés affluent dans Pourceaugnac] on en a les oreilles rebattues, la tête pleine; l'ouvrage n'existe que par et pour elles; elles en sont, si j'ose ainsi dire, le fondement. « Il pleut des femmes et des lavements », s'écrie Pourceaugnac... « Ne sens-je point le lavement? » demande-t-il encore. Et de fait, une pénétrante odeur de clystère vous monte aux narines; elle s'exhale du dialogue, jaillit du sol, suinte des murs; à chaque angle de décor, une seringue s'embusque; chaque porte, chaque fenêtre dissimule un matassin aux aguets; et cela finit par être grandiose, lyrique, puissant, impressionnant... Cette immense levée de seringues tourne à l'épopée. Pourceaugnac est Y Iliade des apothicaires...
Malgré tout, pour y trouver de quoi se réjouir, il faut s'imposer un petit effort d'imagination, se dire que
les spectateurs d'il y a deux cents ans y prenaient u plaisir extrême, et que si le nôtre est moins vif, c'ef qu'apparemment nos mœurs ont évolué dans le sens d la « pudicité » britannique, et que nous cherchons ail leurs des motifs de gaieté moins francs, moins innocenta moins honnêtes que ceux-là et que, plus raffinés d'es prit, nous sommes sans doute plus corrompus, et qu' serait excellent de revenir aux vieilles sources et de s refaire une âme neuve. Nous nous excitons à rire, mai nous rions du bout des lèvres. Le cœur n'3'^ est pluj Pourceaugnac n'éveille en nous qu'un esbaudissemei voulu, réfléchi, rétrospectif. Ce n'est pas là la joie vér table.
La pièce nous surprend aussi par son extraordinaii dureté. Ah! les gens de cette époque manquaient c « duvet » ! Et Molière, si pitoyable aux choses de l'amou si prompt à s'attendrir sur sa propre faiblesse, si génc reux aux amants, partage par ailleurs cette rudesse. L< bourreaux qui tourmentent l'infortuné Pourceaugnî sont féroces; ils le harcèlent; pas une minute ils ne laissent respirer. Et à quels alliés ont recouru Eraste Julie ? Sbrigani est un coquin mais non un coqui joyeux, qui s'amuse de ses fourberies comme Scap: ou Mascarille; il est maître de lui, méthodique, il ourd ses mystifications ainsi qu'un général son plan de can pagne et les accomplit froidement, sans un sourire. Il un passé ténébreux, il dut s'enfuir de son pays poi échapper à la corde ou aux galères. C'est un « chef c bande », un redoutable malfaiteur... Il n'est qu'un pel saint auprès de Nérine. Les louanges qu'il accorde celle-ci nous font frémir :
« Je puis vous en donner sur les merveilles de voti vie, et principalement sur la gloire que vous acquîte lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jei pour 12.000 écus, ce jeune seigneur étranger que l'c mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce fai
MOLiÈr.E. 291
contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qui vous avait été confié^ et que l'on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre les deux personnes qui ne l'avaient pas mérité. »
Voleuse, tricheuse, faussaire, receleuse, menteuse, parjure, telle est Nérine... Elle forme avec Sbrigani un :ouple sinistre. Les complices qui les assistent dans l'exécution de leurs desseins, apothicaires, médecins, avocats, atteignent au dernier degré de l'imbécillité ou de la gredinerie. Les uns bégayent, ànonnent des mots absurdes et dénués de sens; les autres ouvrent un large bec sur la proie qu'on leur offre et la dévorent. La consultation médicale du premier acte est admirable et terrible. On sent que Pourceaugnac ne sortira pas vivant des griffes de ces deux hommes noirs. Tout ce qui fut écrit depuis deux siècles sur les crimes de la législation aliéniste et les séquestrations arbitraires se trouve contenu dans cette scène. Le premier médecin prend l'offensive; le second dodeline de la tête et acquiesce. Le patient ne peut dire une parole, esquisser un geste de protestation ou de colère qui ne se retournent contre lui... S'il s'agite, c'est qu'il souffre d'un accès de démence furieuse; s'il demeure stupide, c'est qu'il est atteint de mélancolie. Mais qu'il soit fou, cela ne saurait être mis en doute : c'est le « postulat » antérieur et supérieur à la discussion, assises robustes où toute l'argumentation s'échafaude, raisonnement dune logique, d'une solidité merveilleuses.
« Votre raisonnement est si beau, dit le second médecin à son collègue, qu'il est impossible que Monsieur ne soit pas fou; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu il le devînt pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait... »
Tandis que le malheureux homme, suant et soufflant, se débattait entre ses tortionnaires, nous songions que
naguère, à cette même place, Coquelin cadet écoi tait ces mêmes dissertations sur la folie réelle ou im; ginaire, et nous en avions la gorge un peu serré Pauvre, pauvre Cadet! Que l'ironie de la destinée e cruelle !...
Avouons-le, tout cela manque de joie. Il n'est pas ju qu'aux personnages résolument grotesques, comme 1'. pothicaire, colonel des matassins, qui ne traînent not entendement sur des images lugubres : « Voici déj déclare-t-il, trois de mes enfants, dont ce grand médec m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont mor en moins de quatre jours, et qui dans les mains d'i autre, auraient langui trois mois. » Ce grand médec revêt vaguement l'apparence d'un vampire, suceur < sang; et cette impression s'accentue quand, plus tard, crie au bonhomme Oronte : « Si mon malade m'échapp je m'en prendrai à vous. Il me faut un malade; je prendrai où je pourrai... » Non, tout cela n'est pas gi Ce n'est que brutalité, cynisme et amertume...
Qu'y a-t-il donc dans Pourceaugnac qui détende le prit et nous apaise? Il y a Pourceaugnac. Pourceaugn est charmant. Cette figure, sur laquelle pleuvent les n sardes, est modelée avec une délicatesse infinie. Et si el nous paraît burlesque, comme l'a voulu l'auteur, ej n'est nullement antipathique. Ici nous nous séparons lui. Nous n'allons pas jusqu'à chérir Pourceaugna mais nous ne pouvons lui refuser une certaine grâce; nous inspire une commisération qui revêt presque 1 couleurs de l'amitié. Sbrigani le peint descendant < coche et dévorant à belles dents un morceau de pai Quand on déjeune frugalement et de si bon appétit, ( n'est pas un méchant homme... Il débarque à Pari Aussitôt la canaille, ameutée par nos fourbes, de huri après ses chausses...
(A ce propos, une petite observation que me suggè la mise en scène de la Comédie... Pourceaugnac arri
poumonné, ahuri, se défendant tant bien que mal contre is gens malintentionnés qui le persécutent et dont le usé Sbrigani feint de le délivrer. Mais ces gens, on ne ;s aperçoit pas, ils demeurent dans la coulisse comme i une chaîne invisible les empêchait d'avancer, on est tonné qu'ils s'arrêtent brusquement. S'ils continuaient e poursuivre et d'entourer leur victime, cela rendrait le ibleau plus vivant et pitloresque...)
Pourceaugnac est un provincial... Sujet éternel de aillerie, mille fois repris par les dramaturges de tous
s temps. D'innombrables pièces de Regnard, de Danourt, de Picard, de Scribe, la Cagnotte et le Chapeau de aille d'Italie de Labiche, ne sont que des variantes e Monsieur de Pourceaugnac.
Le provincial est ridicule aux yeux du Parisien pour leaucoup de raisons : d'abord parce qu il n'est pas Parifien — c'est la plus vaine et la meilleure, car elle ren- Brme implicitement toutes les autres... Le provincial ne ait pas s'habiller, ou il porte des vêtements de forme urannée ; ou, s'il s'est fait faire des habits à la mode, il 'en afîuble avec gaucherie, il en gâte l'élégance par [uelque énorme faute de goût. C'est à quoi ne manque »as Pourceaugnac; son pourpoint bariolé de couleurs nharmonieuses devait exciter la risée des courtisans, •articulièrement chatouilleux à l'endroit de la toilette... insuite, le provincial est plein de présomption, il ne oute de rien. « — N'irez-vous pas au Louvre? demande ibrigani. — Il faudra bien aller faire ma cour, répond ^ourceaugnac. — Le roi sera ravi de vous voir. — Je le rois. » Entendez-vous les éclats de rire des gentilslommes pressés autour du fauteuil de Sa Majesté?... îlnfin le provincial a l'imagination rétrécie par les tiesquineries, les jalousies, les rivalités de préséances ocales; sa vanité s'attache à de très petites choses et s'en lourrit.
Voilà l'image que le Parisien, fier de la prééminence [u'il s'attribue un peu sottement, se trace du provincial,
le dédain dont il l'accable... Molière accumule ces trail en son personnage. Grimarest prétend qu'il l'avait por traicturé d'après nature et qu'un vrai Pourceaugna existait alors, qui promenait au théâtre et dans les ruelle sa suffisance... Le chroniqueur Piobinet semble corrobore cette hypothèse :
Il joue aussi bien qu'il se peut Ce marquis de nouvelle foute Dont, par hasard, à ce qu'on conte L'original est à Paris.
Mais Molière n'avait pas besoin d'attendre que les pro vinciaux vinssent à Paris pour les observer; il les ava: vus chez eux. M. Eugène Rigal, au cours d'un impor tant ouvrage paru d'hier (1), fait remarquer que le gran comique aimait, surtout vers la lin de sa vie, à évoque les souvenirs que lui avaient laissés ses longs vagabon dages à travers champs... Tel un capitaine qui se plaît narrer ses premières campagnes. Remémorez-vous le jolis vers de Dorine :
Vous irez visiter pour votre bienvenue
Madame la baillive et madame l'élue
Qui d'un siège pliant vous feront honorer...
Dans Pourceaugnac^ nous entrevoyons au second plar mais nettement dessinée, la ville de Limoges, avec so petit monde d'officiers, de juges, de fonctionnaire royaux, de hobereaux pleins de morgue. Nous dînon chez le traiteur Petit-Jean; nous nous promenons a cimetière des Arènes. M. de Pourceaugnac est fort bie: apparenté; il parle avec satisfaction de son cousin l'as sesseur, de son frère le consul, de son neveu le cha noine. Et sur tous ces Limosins, Molière verse le flot d ses railleries; il s'y acharne; on dirait qu'une secret rancune l'anime contre eux. (Qui sait... Peut-être avaient ils mal accueilli une de ses « tournées »... Le comédiei