PAUL BOURGET
Rien ne lui reste, ni lillusion de l'amour et de l'amitié, ni les joies de la paternité, ni la fortune. C'est une épave, mais elle a grand air. Le gentilhomme est vaincu, non abaissé... Il a vendu Grandchamps, il se retirera à Crussac, en haut des Cévennes; il achèvera de mourir dans ce nid d'aigle, unique débris de sa splendeur passée. Pourtant il sait que Landri va s'expatrier, partir pour l'Amérique ; il n'a pu se tenir de revoir une dernière fois ce fils qu'il a cru sien si longtemps, dont il a été fier, qu'il a aimé... Au fond, il l'aime toujours. Et Landri partage sa tendresse. Une douleur sincère imprègne leur suprême explication et la rend poignante. Chacun d'eux se raidit et refoule ses larmes, comme le guerrier qui veut faire bonne contenance devant la mort :
— Pourquoi m'as-tu laissé accepter cet infâme héritage? dit le marquis. Il me brûle les doigts. Je te le rapporte.
— Je n'en veux pas plus que vous.
Et le cœur du fils, moins dur que le granit paternel, se fend ; un cri en jaillit :
— Mon pèrel
— Oui, je suis ton père, il n'y a pas que la filiation du sang; il y a celle de l'âme. Tu es mêlé à tous mes souvenirs.
— Et vous à tous mes respects. Je vous dois ce que j"ai de bon, de noble et de vaillant.
Une courte défaillance les jette aux bras l'un de l'autre.
— Voulez-vous que je reste? dit Landri.
— Non, non, disons-nous adieu. Je n'ai pas le droit de te prendre ta vie. Va la vivre là-bas, ta vie, une vie neuve où tu seras libre des servitudes qui m'ont emprisonné. Si la solitude. m'est trop amère, j'irai te rejoindre.
Puis se tournant vers la femme de Landri, qu'il repoussa naguère si barbarement :
— Je ne veux plus voir en vous, ajoute-t-il, que la compagne de l'homme que je chéris le plus au monde.
66 LE TUÉATRE
Après quoi, l'ayant saluée avec respect et galanterie, il prend congé. Le vieil aigle blessé regagne son aire.
Ce type est saisissant. Sur lui se concentre exclusivement lintérêt du drame; les figures qui l'entourent n'existent que par rapport à lui et par lui. Ce sont, les accessoires destinés à faire jouer, à mettre en valeur les couleurs du portrait. En cela, le nouvel ouvrage de M. Bourget diffère d'Un Divorce. Il renferme un personnage central plus vigoureusement peint, mais dans le détail moins de passion, de mouvement, de réalité vivante. L'auteur y affirme le mrme souci d'impartialité ; il déploie comme une coquetterie à ne point se prononcer, à ne pas proposer au public ses conclusions personnelles. Si on les devine, c'est que par ailleurs on les connaît; ici, au théâtre, il sabstient; il donne successivement Ja parole aux protagonistes; il convie le public à écouter les meilleurs arguments possibles dans la bouche du prédicateur; il en introduit aussi d'excellents dans la bouche de l'avocat du diable. Il les fait si bien parler que les spectateurs acclament quelquefois avec le même entrain deux harangues contradictoires et que ce qu'ils applaudissent le plus chaleureusement n'est pas toujours ce qu'il plait le mieux à l'écrivain d'exprimer. Nous avons pu le vérifier dans une scène épisodique, la scène des « trois officiers ». Le capitaine Despois préfère abandonner l'armée plutôt que de prêter main-forte à l'exécution des lois antireligieuses; le lieutenant Vigouroux soutient la thèse opposée; et c'est à ce dernier que, le jour de la répétition générale, allait visiblement l'approbation de la foule. M. Paul Bourget a trouvé, pour défendre la stricte soumission à la discipline, des mots aussi éloquents que pour justifier la rébellion de la conscience catholique. Et dans la salle, chacun a choisi. Il y a là un scrupule d'équité et d'honnêteté tout à fait rare. La scène eût produit encore plus d'effet si elle avait été plus étroitement liée à l'œuvre, si l'on eût senti, comme dans les plus beaux passages d'^'n Divorce, la passion particulière
l'ALL BOLRGET ti /
des personnages aiguillonnant, envenimant leurs débals et si, au lieu d'intervenir dans le drame pour parler, ils y avaient été incorporés dès le début pour agir. Ni le capitaine Despois, ni le lieutenant Vigouroux n'en font partie intégrante; on ne sait doù ils vierinent, ce (ju'ils sont. Combien cette discussion nous eût énms si le marquis et Landri y avaient pris part! Or le marquis est absent et Landri reste muet.
Pourtant cette pièce incomplète, inhabilement construite, porte la marque du vigoureux cerveau qui l'a conçue; elle n'est qu'une façade derrière laquelle on devine les robustes substructions d'une œuvre puissante. Elle n'est pas l'exacte et substancielle transposition du volume; c'en est le reflet... Seule la figure du marquis a passé sans trop d'amoindrissement de l'un à l'autre. Elle est superbe. J'ajoute que l'art souverain de Lucien Guitry n'a pas peu contribué à l'élargir, à l'asseoir, à lui communiquer de l'ampleur et du style. Lorsqu'il est apparu au premier acte, nous avons d'abord été surpris. Nous nous rappelions l'image que Paul Bourget a tracée de son héros :
« Il était grand, très droit et restait svelte, avec un beau visage, haut en couleur, dont les cheveux très blancs avivaient le teint. Le nez long, fin et busqué, un peu trop rapproché de la bouche gourmande et spirituelle, donnait à son profil une vague ressemblance avec celui de François P^ 11 en avait conscience et soulignait cette analogie parlacoupedesa barbe touteblanche comme ses cheveux. Sa physionomie n'avait pas besoin de cet artifice pour que les ignorants dissent de lui. en l'apercevant : C'est un portrait qui marche. »
Le comédien ne peut que dans une certaine limite se transformer physiquement. 11 est obligé d'adapter le personnage à ses moyens d'expression, et tout en allant à lui, de le ramener à soi. M. Guitry, n'ayant pas reçu de la nature l'élégante sveltesse que le romancier prête au marquis, a cherché à réaliser par d'autres trai«s les signes
de la race; il a substitué la force à la grâce. Il a fait de M. de Grandchamps un colosse, une sorte d'Hercule royal, taillé dans le tronc d'un de ses ormes séculaires, un être jailli du sol et y demeurant rivé, mi-seigneur, mivillageois. Cette lourdeur nous choquait. Progressivement, sous le coup de fouet de la colère, de la souffrance, du malheur, la silhouette un peu commune s'est redressée, affinée. Un souffle d'humanité a purifié cet égoïsme, et, sans le diminuer, attendri cet orgueil. Ce qu'aété Guitry au troisième et au quatrième acte, je ne saurais le décrire. Il faut le voir et l'entendre. C'est le plus grand art...
Les personnes qui gravitent autour du marquis sont composées intelligemment et jouées avec soin par les acteurs de la Renaissance. Mlle Dorziat imprime à Mme 01lier une physionomie distinguée eftouchante; Mlle Juliette Darcourt est une duchesse fort convenable; M. Boucher,un lieutenant plein de flamme; M. Capellani traduit avec sincérité la détresse morale de Landri. Et nous devons louer aussi letact, l'adresse, l'expérience et le charme de MM.Dubosc,Mosnier,Dieudonné,deMllesAmeyetRyter..
Et maintenant, j'ignore quels peuvent être les desseins de M. Paul Bourget sur le théâtre, s'il compte y affronter de nouveaux combats ou réintégrer la tour d'ivoire du livre. Je voudrais qu'il se mesurât à un sujet directement pensé et mûri en vue de la scène, et appliquât à cette tâche les infinies ressources de son esprit. Tirer une pièce d'un roman est l'entreprise la plus ardue, et neuf fois sur dix la plus ingrate... 12 Octobre 1908.
M. Paul Bourget, par la plume de notre confrère Raoul Aubry, a commenté quelques-unes des réserves que j'avais cru devoir faire à propos de VÊmigj-é. Je voudrais m'en expliquer nettement et préciser ma pensée. Tirant de ce roman une pièce de théâtre, M. Bourget a usé des mêmes méthodes qui, dans l'adaptation de Un
PAUL ROlHfiKT tiH
Divorce, avaient donné des résultats brillants. Il s'est appliqué à refondre l'œuvre, à la repétrir, à la concevoir à nouveau en vue de la scène. Si cette seconde tentative fut moins heureuse que la première, cela tient non pas précisément au manque d'art de l'adaptateur, mais surtout aux embarras particuliers que la nature du sujet lui imposait. Un Divorce renferme un conflit de passions et d'idées, qui se résume en une forte situation. Ce conflit existe dans V Émigré, mais il revêt une forme toute différente. Un Divorce est une tragédie à laquelle prennent part quatre personnages d'importance égale, sur qui se répartit la lumière ; le père, la mère, le llls, la fiancée... L'^'ni/^rre n'est qu'un portrait... Une figure centrale s"y dresse ; elle évolue du commencement à la fin du livre ; chaque page ajoute un trait à ce diplodocus féodal (pour parler comme l'auteur); le type s'amplifie, absorbe, ainsi qu'un géant de la forêt, les sucs du sol nourricier, se développe au détriment des plantes voisines, étend sur l'œuvre son ombre colossale, la domine et l'écrase en lui communiquant sa grandeur. Insuffler la vie théâtrale au marquis de Clavier-Grandchampsetaituneentrepriseassezperilleuse.il fallait le saisir à une minute de son histoire, et que ce moment fût choisi de façon à mettre en plein relief sa physionomie. Le drame, qui se trouvait tout réalisé dans Un Divorce, il fallait ici le créer, prendre un épisode du roman, en faire le pivot de la pièce. Cet épisode, c'est la bataille qui s'engage autour de la question des inventaires d'églises... Là. le père et le fils se heurtent, dans l'antagonisme de leurs instincts secrets ; la discussion qui s'engage entre le capitaine Despois et le lieutenant Vigouroux, entre l'officier catholique, et l'ofûcier républicain, souligne leur malentendu. Visiblement la scène des inventaires était dans l'intention de M. Bourget, le point culminant de l'ouvrage ; on y est préparé, on l'attend ; on éprouve une manière de déception de ne pas la voir venir ; peut-être y a-t-il lieu de regretter le scrupule qui,
/<» LE THKATRE
à la dernière minute, nous dit-on, l'a supprimée ; on a l'obscure sensation d'une lacune, d'un trou, et que la pièce est comme décapitée. Par cette suppression l'équilibre se trouve rompu; le rôle du fils est diminué ; il ne sort plus de contrepoids au rôle du père. Sur celui-ci uniquement l'attention et lintért^l se concentrent. Tout l'effort <le M. Bourget a étéden opérer la transposition scénique.
C'est une besogne des plus ingrates, et rarement couronnée d'une entière réussite. Il s'agit non pas de repro- I luire le récit, mais d'en donner l'équivalent, d'éveiller chez le spectateur des impressions identiques à celles que le lecteur a ressenties, et par d'autres moj-ens, par des moyens de théâtre. Lorsque Dumas, dans la Dame aux Camélias, veut rendre sensiWe langoisse d'Armand Duval que vient d'abandonner Marguerite, il ne lui fait pas raconter son douloureux vagabondage à travers Paris; il lui fait lire un chapitre de Manon Lescaut, et l'émotion que lui cause cette lecture traduit à nos yeux clairement et théâtralement ses alarmes... En plusieurs endroits de sa pièce, M. Paul Bourget a trouvé de ces solutions ingénieuses, notamment au premier acte, quand il montre le marquis rendant la justice, comme Louis IX sous son chêne, ce qui explique l'impérieuse intransigeance de son caractère et l'inexorable dureté de ses refus à Landri. Leurs tristes adieux au dénouement égalent en grandeur la scène finale du livre. Ici encore M. Paul Bourget fut un adaptateur inventif.
.le conviens que Vh^mif/ré se prêtait moins commodément à ce travail que Un Divorce. Je tiens compte de la difficulté de l'entreprise. Et mon opinion subsiste. La pièce delà Renaissance est tout à la fois faible et puissante, incomplète et épique. Elle ne contient qu'une figure vivante, mais cette figure vit intensément. Guitry l'anime de son souffle, lui imprime une allure extraordinaire...
2G Octobre 190S.
BRTEUX
TflÉATHE DE Monte-Carlo : La Foi, tragédie en cinq actes, musique de M. C. Saint-Saëns.
On m'a convié à aller écouter le nouvel ouvrage de M. Brieux qui se jouait sur le théâtre de Monte-Carlo. Je n'ai pas résisté au plaisir d'entreprendre ce voyage. Tout m'y sollicitait : la fête du printemps, les loisirs de la semaine de F*àques, et sans doute aussi la curiosité. J'avais lu certain article où l'auteur de la Foi exposait la genèse de sa pièce : « C'est l'œuvre de ma vie, celle pour laquelle j'accepte d'avance toutes les sévérités, celle sur laquelle j'accepte d'être jugé tout entier. « Je sais ce que valent ces confidences. Elles se ressentent de l'excitation cérébrale, de l'ônervement du dramaturge. Dans le feu delà réalisation, possédé parle travail qu'il est en train d'accomplir, il y attache une importance extrême ; son plus récent effort lui parait toujours être son plus gros effort. J'abordais donc avec un peu.de méfiance l'audition de la Foi. Mais, d'autre part, nous connaissons l'âme sincère de M. Brieux, sa générosité, sa prédilection pour les « grands sujets », le besoin qui le tourmente d'exprimer des vérités d'ordre général. Il ne parle que lorsqu'il croit avoir quelque chose à dire, une
thèse à soutenir, une cause à plaider, un service à rendre, une mission à remplir. Il aime monter au haut du mikt, inspecter l'horizon, signaler les écueils qui menacent le navire. Ce rôle de vigie lui plaît, flatte ce qu'il y a en lui d'ingénu, de profondément honnête. 11 n'est point de ceux que récrée le spectacle des vices humains; il ne les regarde pas d'un œil amusé, ou résigné, ou ironique, ou indifférent; il brûle de les guérir ; il fond sur l'ennemi, la lance en arrêt ; et s'il lui arrive de se ruer contre des portes ouvertes, c'est avec une vigueur telle qu'on a le sentiment qu'il les eût défoncées, si par hasard elles avaient été closes. Celte conviction, cette intrépidité nous touchent; elles communiquent à tout ce qu'écrit M. Brieux un accent particulier. Cela part d'un esprit simple, et même « simpliste » qui ne se perd pas dans les subtilités; cela est souvent un peu na'if et cela est lucide, sain, robuste , cela manque de raffinement et non de force. Joignez que M. Brieux possède un don inestimable, et vraiment inné fcar l'étude et l'effort n'y suppléent pas, quand on ne l'a point reçu de la nature), celui d'extérioriser les idées, de les ramasser dans une forme concrète et saisissante, pour tout dire en un mot le don du théâtre.
Ces traits, ces qualités, ces défauts se retrouvent dans la Foi à un degré éminent. Il n'est pas une œuvre où M. Brieux se soit mis lui-même plus complètement et qui reflète plus exactement sa cérébralité. Elle examine le problème religieux, c'est-à-dire le perpétuel tourment des hommes. Y a-t-il un Dieu ou des dieux? Les prêtres qui parlent au nom de la divinité sont-ils convaincus ou fourbes? La soumission à un dogme est-elle le fondement nécessaire de toute morale? La jouisssance du bonheurs"accommode-t-elle avec lapratiquede lavertu? Cette dernière subsiste-t-elle pour la majorité des créatures, sila croyance à une sanction d'une vie supraterrestre leur est arrachée ? L'être humain abandonné à la seule
impulsion de sesappétits, de ses instincts peut-il acquérir une mentalité supérieure, ou bien est-il inéluctablement une brute? Vaut-il mieux crier la vérité à ce pauvre être misérable, incertain de ses destinées, ou le laisser endormi dans le mensonge?... Voilà quelques-unes des questions que M. Brinux effleure. La matière est effroyablement vaste, elle excite, depuis des milliers d'années, l'inquiétude de l'humanité; et comme un accord unanime d'opinions ne régnera pas de sitôt sur notre globe, elle ne sera jamais épuisée; elle alimentera éternellement les controverses. Elle revêt d'ailleurs des aspects variés : le méthaphysique, le psychologique, le passionnel, le social; elle est en tout et se mêle à tout... « Tout se ramène, disait J.-J Weiss, aux querelles de la religion et des religions. » Que de choses! Voyons comment elles coexistent dans la Fol, et quelle forme leur est imprimée et quelle signification s'en dégage...
L'action se déroule en des temps lointains ; elle a pour cadre la civilisation égyptienne; mais ne vous y trompez pas; ceci n'est qu'un subterfuge, qu'une précaution destinée à apaiser des susceptibilités trop vives, qu'un voile de prudence interposé entre les personnages et les spectateurs; et de même que la Babylone des contes de Voltaire s'appelle Paris de son vrai nom, il est bien convenu que les Égyptiens de M. Brieux sont des Européens du vingtième siècle, et que ce qui concerne le culte d'Isis se rapporte, selon la visible intention de l'auteur, à l'Église chrétienne ou plus généralement à toutes les Églises passées, présentes et futures... Vous êtes avertis... Il ne peut pas y avoir de malentendu.
Au lever du rideau, les jardins de la maison de Rhéou, prêtre et filsde prêtre, dignitaire delà cour d«s Pharaons, retentissent du gazouillis d'une troupe de vierges adolescentes. Elles se demandent si l'une d'elles ne sera pas désignée par le dieu Ammon pour être offerte au Nil. Chaque année, ce sacrifice a lieu parmi l'allégresse
74 LE TIIÈATRF.
et l'enthousiasme populaires; il néveille aucune idée funèbre; la victime même est ravie de son sort, glorieuse de mourir d'une mort si belle; après un mois de purification, on la mène au temple, en grande pompe; puis une barque, ornée de fleurs, la conduit au milieu du fleuve; l'ayant engloutie dans ses eaux bourbeuses, il s'apaise; durant un an il épanchera ses bienfaits sur les riverains, il arrosera leurs moissons, il fécondera leurs champs. Le jeune épouse du Nil peut se dérober au choix que l'on a fait délie, mais dans ce cas, elle ^e déshonore, elle est obligée de quitter TÉgypte, de sexiler...
— Si j'étais élue, murmure Vaouma, je refuserais.
Yaouma est la suivante de Miéris, la femme aveugle de Rhéou; fiancée à Salni, fils de Packh le potier, elleattend son bien-aimé, qui va revenir d'un long voyage ; elle serait désespérée de ne pouvoir s'unir à lui.
Cependant, nous voyons venir le bonhomme Packh. 11 reçoit l'ordre de recoller les cornes de la déesse Thoueris ; ce n'est que sous la menace des coups de fouet qu'il y obéit, qu'il ose porter sur l'idole des mains sacrilèges ; et il s'étonne de ce qu'elle ne le châtie pas de son audace. Laveugle Miéris n'est pas moins superstitieuse ; mais son intellectualité est plus fine, son cœur plus noble; elle dépose des fleurs de lotus fraîchement cueillies devant une petite statue d'Isis, protectrice du foyer, et supplie la divinité de la délivrer de son infirmité, de lui rendre la vue. Elle croit fermement à l'existence d'un Paradis, de la féerique île des Doubles où ceux qui se sont chéris dans la vie se rejoignent au-delà du tombeau; elle espère y retrouver l'enfant qu'une mort précoce arracha à sa tendresse.. Tous ces détails constituent l'atmosphère de superstition dans laquelle le drame va évoluer. En bas la crédulité barbare du peuple symbolisée par le potier Packh et par un idiot malfaisant, Bitiou le Nain; un peu au-dessus, la crédulité sensible et délicate . des femmes incarnée dans les figures de Yaouma et de
RHIEIX 7;)
Miéris ; puis la Ceinte crédulité des prêtres qui se servent do rites traditionnels comme d'un moyen de domination et fondent leur règne sur la terreur qu'inspirent les dieux. Enfin rintelligence souveraine, la raison, l'amour du vrai et du juste, représentés par Satni.
Satni, d'abord affilié aux mystères d'Ammon, voué au sacerdoce, a fui l'enseignement de ses premiers maîtres. C'est un « défroqué ». Il a acquis au loin la science (à quelle école? M. Brieux ne le dit pas), il s'est dépouillé des préjugés ancestraux; il rentre dans sa patrie en révolté, en réformateur; animé d'un zèle analogue à celui du Brand d'Ibsen, il veut répandre partout la lumière, détruire l'erreur ; mais son but est autre ; il ne se propose pas de fortifier, d'épurer la piété religieuse, il prétend l'abolir. A peine débarqué, il enfreint les lois divines, il écarte du pied les scarabées, animaux sacrés, qui lui barrent la route... Il passe... Il rejoint sa fiancée au moment où elle vient d'être appelée au cruel honneur de la noyade expiatoire dans les ondes du Nil. Il lui montre ce que cette immolation a d'absurde, de monstrueux; il la conjure de n'y point consentir. Mais elle résiste à ses prières. Elle n'a pas le droit de se défendre contre la volonté des dieux. Pour la détourner d'eux, il faudrait que des dieux plus redoutables les supplantassent dans son âme exaltée. Il ne tiendrait qu'à Satni d'imposer à son adoration ces dieux nouveaux. Mais ce serait mentir. Et il répugne au mensonge. Il va droit devant lui, immaculé, inflexible. Il désabuse la faible Yaouma ; il dissipe l'illusion de la suppliante Miéris, qui lui attribue un pouvoir surnaturel et implore de lui sa guérison : il refuse de seconder les projets ambitieux de Bhéou, de l'aider à secouer le joug du Pharaon et du grand-prêtre et de se mettre à leuf place II interpelle directement le peuple; il prêche le socialisme, le communisme, l'anarchie.
— C'est un crime (dit-il aux malheureux qui boivent avec avidité ses parolesi de vous laisser dans l'espérance
trompeuse qu'une vie meilleure vous est accordée après la mort. Jouissez des biens que la vie terrestre peut vous procurer. Enlevez-les à ceux qui les détiennent iniquement ; esclaves, redressez-vous ; obligez vos tyrans au partage. Brisez ces poupées de bois et de pierre, dont la vaine puissance vous terrorise... Regardez... Elles ne me font pas peur.
Il renverse de leurs socles Ammon, Lhoueris; la foule, ivre de fureur et de joie, s'associe au massacre, piétine ces débris, Bitiou le Nain rit d'un rire innocent et imbécile. Miéris, convertie par le zèle persuasif du prophète, mais infiniment triste, s'approche de la petite statue d'Isis, sa consolatrice, sa conseillère; avant qu'on ne l'anéantisse, elle lui adresse des phrases émouvantes :
— Otoi qui ne m'a pas guérie, mais qui m'as soulagée; ûtoi qui entendis tant de soupirs et d'actions de grâce, tu n'es que matière. Mais les hommes t'avaient donné la vie. Ta vie n'était pas en toi; elle était en eux; et la preuve, c'est que tu meurs parce qu'ils t'ont retiré leur âme. Je te livre à ceux qui vont te briser, mais je te vénère, et je te remercie de l'espoir que tu m'as donné... Emjiortez-la... Qu'on la détruise avec respect!...
Ce dernier mot est superbe; il exprime le tendre regret du passé, la mélancolie et la grandeur des ruines... Satni, tout à l'ardeur de la lutte, est inaccessible à un tel sentiment; il ne le connaîtra que plus tard, quand ses colères dévastatrices seront assouvies. Il s'enorgueillit de son triomphe.
« Tu vois, dit-il à Youma, les dieux sont morts et je suis vivant. »
Au lieu de se réjouir, elle pleure... Sur quoi pleure-telle?... Elle l'ignore... Sur ses chimères qu'on a meurtries, sur les choses profondes qu'on vient de blesser en elle. Poutant sa foi n'est qu'ébranlée, elle n'est pas irrémédiablement atteinte; elle garde de frêles racines au bout desquelles des rameaux refleuriront. Au contraire, la foi de Miéris a sombré totalement. Les deux caractères
s'opposent. Yaouma croit toujours, Miéris ne croit plus, mais l'une et l'autre éprouvent l'insatiable besoin de croire. Et ce comriiun besoin les rapproche, unit leurs voix en une sorte de duo lyrique qui est un des meilleurs endroits de l'ouvrage. La prédication révolutionnaire de Satni a eu pour résultat l'émeute, le pillage, l'effusion du sang, tous les désordres, toutes les misères des guerres civiles. Et Miéris se lamente, elle se consume. Pourquoi lui a-t-on ùté ce qui la soutenait? Elle aurait quitté la vie dans un sourire, avec la certitude d'aller retrouver ailleurs ses chers morts ; elle s'éteindra dans l'amertume, s'en ira dans les ténèbres.
« L'idée d'une séparation éternelle d'avec ceux que l'on aima, gémit-elle, les femmes ne l'accepteront jamais. Mon àme est comme une maison après l'incendie. »
Mais l'œil de Yaouma s'illumine d'une flamme extatique.
« Je crois ; j'ai vu Isis ; la déesse m'a parlé. »
Miéris reprend :
« Donnez-moi un mensonge, un autre mensonge pour remplacer celui qui me fut enlevé. On a éveillé ma raison pour tuer ma croyance ; je tuerai ma raison pour ressusciter nos dieux... »
Et toutes deux, les bras tendus vers le ciel, s'écrient: « Des dieux ! Il nous faut des dieux ! » Ces plaintes, ces litanies, ces invocations alternées sont pathétiques. Ajoutons qu'elles empruntent beaucoup de leur éloquence au feu de l'interprète, Mlle Sergine.
Jusqu'ici la pièce est adroite, mouvementée, mais, avouons-le, assez banale dans ses développements. Il y manque je ne sais quoi qui étonne et secoue, la « trouvaille ». Le quatrième acte nous l'apporte. Il renferme une situation que seul un homme de théâtre pouvait concevoir et réaliser... M. Brieux s'y révèle, y affirme un sens dramatique tout à fait rare. Que voulait-il ? Placer son héros en lutte avec lui-même, surbordonnant sa
conduite à des devoirs également impérieux mais contradictoires, l'obliger à choisir, s'arranger de façon que le choix auquel il se résout soit la négation de ses principes, peindre sous de vives couleurs les doutes, les angoisses qui l'assiègent. Ces sortes de conflits sont l'essence même de la tragédie. Un philosophe, un poète qui n'est que poète, les dénoue par des discours ; un dramaturge les met en action. M. Brieux est né dramaturge. Voici la combinaison d'événements qu'il a imaginée.
Le décor représente l'immense vaisseau du lempl?,, une forêt de colonnes couvertes d'hiérogljphes, fuyant vers des voûtes sombres... L'épouvante habite ces lieux. Le Pharaon et le chef des prêtres (l'empereur et le pape, Louis XllI et Richelieu, l'État et l'Église) dissertent sur les affaires du royaume. Ils se disputent. Et leur querelle fait un peu songer, quoique plus grave, aux démêlés d'Agamemnon et de Calchas dans la Belle Hélène. Le Pharaon se plaint de manquer de femmes et d'or, et de ne pas avoir de soldats pour les lancer à l'assaut des Éthiopiens ; il reproche au grand-prétre son excès de mansuétude envers Satni. Comment n"a-t-il pas déjà exterminé ce rebelle et ses complices ?
— Patience, dit le prêtre, je préfère épargner sa personne et tuer son œuvre. Je ramènerai au bercail le mauvais berger. Ce sera la manière la plus efficace de lui enlever ses armes.
Il s'y emploie. Il mande Satni, et avec l'onction d'un vieux cardinal, il essaye de l'amadouer, de le soumettre. Qu'il se repente, qu'il rentre dans le rang, qu'il se prosterne devant Âmmon, et il épousera Yaouma, il aura, en même temps que la félicité domestique, une part de l'autorité et de la domination que confère la robe sacerdotale. Satni se raidit contre la tentation. Il ergote. Les deux interlocuteurs se renvoient la balle. Leur échange d'arguments ne diffère pas des tournois oratoires où la « question sociale » est débattue.
— Tu poursuis le bonheur des humbles, dit le prêtre,
il n'est pas possible pour eux sans la religion ; les affranchir de la crainte des dieux, c'est les livrer en pâture à la violence de leurs i)lus vils instincts.
— Vous exigez, répond Satni, que le fellah reste en enfance, afin de l'asservir, et parce que vous craignez, si vous le laissiez grandir, qu'il ne vouS' réclame des comptes...
Tout à l'heure la foule envahira le temple ; elle réclamera le prodige habituel, le geste de la statue d'Isis, inclinant la tète en signe de bienveillance et de pardon. Satni sait ce que vaut ce miracle, « truqué », dû à l'artifice. Le prêtre convient que le front de la déesse demeurerait rigide, si un levier ingénieusement dissimulé ne le faisait tléchir. Et comme Satni blâme avec véhémence l'emploi d'un si bas subterfuge :
« On donne à chacun, dit le prêtre, la foi dont il est digne. Nous donnons au peuple les dieux qu'il peut comprendre ; nous frappons son imagination puérile par des moyens puérils. Qu'importe, si nous versons en lui la consolation, la paix. »
Et comme Satni continue à s'insurger; comme il écoute sans frémir les coups de tonnerre (oh ! Calchas ! oh ! Offenbach !) qui ébranlent les murs de l'édifice :
« Tu n'es pas accessible à la frayeur, déclare le grand prêtre, nous verrons si tu résistes à la pitié. Enfermé dans ce réduit, tu entendras les prières, les gémissements, les vœux de la foule. Si ses soutfrances te touchent, tu pèseras sur le levier, Isis s'inclinera. Si elles te laissent insensible, tu resteras, ainsi que la déesse, immobile. De toi dépend le miracle. »
Et voici la belle, la très belle scène. Les portes s'ouvrent, livrant passage aux déshérités de la vie... Le flot des misères humaines s'avance, et gronde, et monte. C'est la maladie, c'est la faim, la déchéance physique, la détresse morale, les ulcères et les deuils. Un chœur lamentable retentit où se fondent les gémisstunents, les imprécations, les supplications. Tous les yeux se diri-
j5^ent sur Isis, implorent d'elle le signe pacificateur ; lés membres des paralytiques frémissent ; les muets attendent qu'elle leur ordonne de parler et les aveugles de voir. ..
(Avec quelle science, avec quel art M. Raoul Gunsbourg a réglé la mimique de ces figurants ! Chacun d'eux est un acteur et joue son rôle ; et ces jeux s'harmonisent, se complètent, éveillent par leur ensemble une double impression de diversité et d'unité. Ils sont trente et semblent être mille ; et l'on a la sensation que la foule se prolonge à l'infini, et l'on perçoit lès murmures d'une multitude vaste et mouvante comme le flux de la mer,)
Satni prête l'oreille à ces rumeurs ; son cœur palpite, une sueur d'angoisse mouille ses joues. Sera-t-il inexorable? Cédera-t-il? Aura-t-il l'affreux courage, ainsi que le Grégers d'Ibsen, d'imprimer sur les blessures saignantes le fer de la vérité, de dissiper le mirage de. ceux qui s'imaginent contempler la lumière et de les replonger dans la nuit? La plainte grandissante le déchire. Il écoute le fervent appel des mères, des amantes, des veuves... Un geste... etleurs cris d'agonie se changeront en cris d'espérance. Peut-il le leur refuser? Il hésite ; sa dureté mollit, ses nerfs s'ébranlent ; la miséricorde entre en lui comme une vague et le noie ; il éprouve une ardente soif de douceur, d'apaisement, de joie ou tout au moins de silence. Oh ! ne plus entendre et ne plus voir 1 « Les pauvres gens I » murmure-t-il. Et malgré lui ses doigts se soulèvent, saisissent le levier. Le prodige se produit, la bonne déesse fait à son peuple le signe accoutumé de protection et d'amour. L'allégresse, l'ivresse, le délire éclatent. Une acclamation de délivrance s'élance vers le ciel. Et les paralytiques marchent et les plaies se cicatrisent, et les pleurs cessent de couler; la gratitude rayonne sur les visages, la confiance rit au fond des yeux. Il y a de la grandeur dans cette explosion. Une intense émotion émane du combat qui la précède.
(Vous supposez bien que si la délibération intérieure
BRI EUX Si
de Satni l'avait conduit à « contrarier o le miracle, il eût payé de sa vie cette attitude, ot que le miracle aurait eu lieu tout de même. Mais il na pas aperçu dans l'ombre le poignard aposté par le grand-prêtre ; il pense être libre et n'obéir qu'aux suggestions de sa conscienceou de sa sensibilité.)
Cette commisération, il s'accuse d'y avoir cédé ; il a honte de sa défaillance, il voudrait la réparer par un retour d'énergie. C'est l'objet du dernier acte. Les prêtres victorieux peuvent se montrer magnanimes. Ils amnistient la populace rebelle, à condition qu'elle vouera chaque année dix vierges au culte d'Ammon, qu'elle payera un surcroît d'impôt et enverra des soldats à l'armée du Pharaon. Ils pardonnent à Satni, désormais impuissant, et le gardent comme otage parmi eux, soumis à la discipline de la régie. Mais le vaincu repousse leur clémence. Ce qu'il n'a osé dire la veille au peuple, maintenant il le lui dit, — trop tard.
« J'ai été lâche. Le miracle d'hier, c'est moi qui l'ai fait ! »
On le hue, on le traite d'imposteur. La haine l'enveloppe, le poursuit. Le nain difforme Bitiou, instrument de la fureur populaire, se glisse près de lui et traîtreusement l'abat d'un coup de couteau. Ainsi, le prophète est assassiné par un de ceux qu'il prétendait alTranchir. Ainsi périssent les rédempteurs.
Ce dénouement achève matériellement de tragédie ; philosophiquement il ne dénoue rien, il s'abstient de conclure, il ne nous rend pas claire la pensée de l'auteur, il ne se rattache pas strictement aux prémisses. La difficulté proposée était celle-ci : Vaut-il mieux proclamer la vérité, si pénible soit-elle, que la dissimuler aux hommes ? Est-il préférable de les torturer en la leur révélant que de leur laisser croire qu'ils sont heureux en les entretenant dans l'erreur? Enfin, les souffrances qu'ils subiront du chef de cet excès de franchise n'auront-elles pas pour conséquence un bonheur plus profond, plus
durable que le faux bonheur issu du mensonge ? La possession des félicités positives de la vie est-elle plus avantageuse pour l'humanité que l'espérance des félicités hypothétiques promises après la mort? Admettons qu'elle soit dupe. Cette duperie qui attendrit son cœur, exalte son âme, éblouit son imagination, ne lui est-elle pas plus profitable que le contact de la froide et sèche réalité?
Ibsen, dans le Canard snuvagç^ avait posé et résolu le problème. La révélation systématique de la vérité produit des désastres ; elle- ne relève pas nécessairement rhomme, elle le tourmente, l'abaisse, l'avilit, le livre sans défense aux orages des appétits et des passions. Ce vin est trop ardent ; toutes les têtes ne sont pas capables de l'endurer ; il affermit les forts et abat les faibles. La douloureuse ironie d'Ibsen aboutit à cette constatation désolante. Nous ne savons si M. Brieux s'y rallie ou la rejette. « On n'avance qu'en écrasant, dit Satni au dernier acte :du sang et de la douleur, il en faut pour faire un enfant... » Oui, mais l'enfant n'est pas fait, l'expérience n'est pas tentée. Satni a fléchi, il a manœuvré le levier, permis à Isis d'accomplir son geste séculaire. Pour nous instruire, il eût été nécessaire qu'il résistât, et que par lui Isis fût immobilisée et les hommes désabusés. Alors nous aurions pu voir les conséquences des choses, les fruits du nouvel état substitué à l'ancien. Satni tombe avant d'avoir agi, un fait divers le supprime, et tout demeure en suspens ; aucune lueur n'illumine notre obscurité.
L'œuvre de M. Brieux est donc, au point de vue des conclusions, indécise. Et elle est partiale ; car si elle n'affirme pas, elle nie. Et parla elle alarmera et offensera les cœurs dévots. Effectivement, l'auteur part de ce principe que le prêtre ne croit pas à l'efficacité des paroles qu'il prononce, et que, s'il ne ment pas dans le but de nuire, ni toujours par intérêt ou par orgueil, si quelquefois il se montre doux, humain, compatissant, indulgent, il est néanmoins et ne peut êlre qu'un imposteur. Tous
BRiEux s;^
sont taillés sur ce modèle. M. Brieux n'admet pas d'exceptions. Considérez ceux (ju'il introduit dans sa pièce : Rhéou est un vulgaire politicien ; son intendant, ses esclaves bafouent les dieux qu'ils ont le devoir de servir, tournent en dérision leurs images. Le dramaturge pouvait opposer h ces âmes cabotines de prêtres opportunistes quelque âme de prêtre fervente, fanatique, brûlée par la foi, intolérante même, mais sincère; ou encore une âme de prêtre débonnaire, simple et naïvement crédule. Il n'y a pas songé. Son Grand-Prôtre, conseiller du Pliaraon, est l'bomme d'État avisé, circonspect, qui regarde de loin les événements, et les prépare, et les dirige, et qui use en stratège consommé de l'arsenal de la religion. 11 affiche un scepticisme presque exagéré. « Nous nous complétons, dit-il au roi, restons amis. Pour dominer les hommes, nous avons et la réalité des maux que tu leur infliges et l'espérance des biens que je leur promets. » Cest trop se livrer à un maître barbare et apparemment superstitieux ; c'est dévoiler trop complaisamment les « trucs du métier ». Ce sagace ministre manque de prudence; nous devinons qu'il n'est ici que le porte-parole de l'auteur: Pourtant M. Brieux a eu un scrupule : il n'a pas voulu que son grand prêtre fût entièrement athée, il lui prête un déisme imprécis et nébuleux. « Mon dieu diffère des divinités adorées du peuple ; il est celui qui existe par essence, le seul qui vive en substance, le seul générateur qui ne soit pas engendré, l'unique... » Satni honore un principe divin plus vague encore, malaisément définissable : (( Je n'ai pas de dieu, ou s'il en est un, il est si grand, si loin de nous, que c'est pour nous comme s'il n'existait pas, » N'osant aspirer à des paradis problématiques, il enjoint aux hommes de se créer en ce monde leur éden ; toutefois, étant pénétré de l'esprit de justice, il les met en garde contre les détestables sollicitations de l'égoïsme... « Poursuivez votre bonheur avec une àpreté qui n'a comme limites que le respect du bonheur d'autrui » . Et si malgré les
Si LE THEATRE
objurgations du prêtre, ce respect est violé? Si les instincts se déchaînent, si la force prime le droit? Alors il faudra, pour que les choses rentrent dans l'ordre, revenir au principe d'autorité. Et tout sera à recommencer. Et tout, effectivement, recommence.
Nous comprenons maintenant quel a été le dessein de M. Brieux. Grouper dans un tableau synoptique toutes les formes de la foi, des sentiments divers qui en découlent, les vertus, les abus qui naissent d'elle; étaler côte à côte la foi mystique de la vierge pure et martyre marchant avec ivresse à lamort (Yaoumaj; la foi de l'apùtre humanitaire poursuivant la conquête du progrès social et la régénération de l'homme ^Satni); la foi épaisse et brutale des foules; la foi suspecte du prêtre avide, desposte et artilicieux : enfin l'anxiété de la foi vacillante, à demi déracinée, qui se confond avec ra,mourdela bonté : c'est la foi de l'aveugle Miéris. <■ Je ne crois pas, dit-elle, aux dieux au nom de qui l'on tue. » Cette parole généreuse et significative clôture le drame... Et certes nous savons le goût de M. Brieux pour les vastes sujets, mais il faut avouer que celui-ci est énorme. Il embrasse — c'est bien simple — toutes les inquiétudes et tous les rêves de l'humanité. Chacun des personnages est un argumentou une idée. Seul le génie créateur d'un grand poète aurait pu animer, rendre vivantes ces ligures symboliques, les graver en traits de flamme, leur attribuer le sublime langage, leur imprimer le relief qui ne s'eflacent plus de la mémoire des hommes. M. Brieux n'estpas Shakespeare ni Gœthe; il écrit une langue probe, le plus souvent dénuée d'élévation et d'éclat. On était en droit de craindre qu'il ne fût insuffisamment armé pour une tâche si colossale. Eh bien, elle ne l'a pas écrasé ; il n'en sort pas amoindri, ni ridicule. Son œuvre est inégale, incomplète, par instants sommaire et fruste, et déclamatoire; mais au quatrième acte un coup d'aile magnifique la soulève; et même dans celles de ses parties qui ne méritent pas l'admiration on
ne peut dire quelle soit ennuyeuse; une sorte de foyer intérieur la réchauffe. Ce foyer, c'est le rayonnement d'une loyale et ardente conviction, c'est la conscience de M. Brieux.
La collaboration de M. Camille Saint-Saèns lui a été d'un secours incomparable. Il me serait doux que ce maître pût m"envoyer une copie du distique qu'il dépécha un jour à Sarcey :
Qui m'eût dit que, pour moi, vous fussiez amical Au point de devenir critique musical.
Je ne me risque pas sur un terrain si hasardeux. Ceci n'est point mon affaire. Je n'analyserai pas les beautés de cette musique colorée, aux rythmes évocateurs ; mais j'en ai subi l'émotion et le charme; j'ai aimé l'archaïsme des appels de cuivre aux portes du temple, la suavité pittoresque, si l'on peut dire, de l'intermezzo du troisième acte, où se marient la flûte, le cor anglais, la harpe et le tambourin ; enfin les sonorités orchestrales de la vision disis, l'accent de la prière de Yaouma et de Miéris. Ce sont des pages d'une large envergure, d'une grande élévation. Jamais M. Saint-Saëns ne fut mieux inspiré.
Quant à l'interprétation, le feu extraordinaire du directeur de Monte-Carlo s'y reflète. Il secoue la torpeur du menu peuple des comparses, il les transforme en acteurs véritables, il se communique aux protagonistes. iMlle Yera Sergine n'avait pas besoin d'être stimulée ; elle possède naturellement la véhémence, le souffle, le pectus ; ce qui jaillit de ses lèvres sort du cœur et parle au cœur; sa voix, son regard émeuvent.' Je voudrais bientôt lui voir jouer Hermione... Dans le rôle de Yaouma. nous avons apprécié la tendre ingénuité de Mlle Lifraud, cette fois fortifiée d'une nuance d'héroïsme; dans celui du grandprêtre, l'autorité et l'intelligente diction de M. Ravet;
SB LE TUÉATRE
dans celui de Satni, la bonne tenue, correcte et un peu froide de M. Jean Worms; dans ceux de Packh et de Bitiou, la savoureuse bonhomie de M. Chalniin, l'expressive laideur de M. Lamy. On massure que la Foi sera représentée chez Sarah Bernhardt. Je n'aurai plus grandchose à en dire, mais je serai curieux de connaîtrel'accueil que lui fera le public parisien.
19 Avril l'J09.