ALFRED CAPUS
Renaissance : L'Oiseau blessé, comédie en quatre actes.
M. Alfred Capus n'a rien écrit de plus joli que le premier acte de VOiseau bh'ssé; il y a versé sa grâce, son sourire, le tour ironique de son esprit, la philosophie un peu désabusée d'un homme qui a beaucoup vécu et qui possède le sens aigu de la « relativité des choses ». Il les prend quelquefois au sérieux, il ne les prend point au tragique; il effleure, il n'appuie pas; il suggère la vérité plutôt qu'il ne l'exprime; dans les peintures où ces qu'alités fines et légères se peuvent épanouir et qui n'en exigent pas de plus fortes, il plaît extrêmement... La pièce, dans son ensemble, manque de logique et de force- Mais le premier acte est un ravissant tableau de chevalet.
Dans un logis modeste et propret, aux murs mansardés, tapissés de papier clair et de fraîches cretonnes, trois êtres vivent unis, dévoués et malheureux ; MmeJanson, son fils Roland, sa fille Yvonne. Mme Janson gémit; Roland essaye de la consoler. Tous deux se préoccupent du présent et de l'avenir dTvonne... Celle-ci a commis une faute grave, cédé à l'entraînement d'unt; inclination irréfléchie. Elle e'st devenue mère. Le séducteur indélicat réparera-t-il ses torts? L'épousera-il? Toute la famille a
quitté ^'antes, est accourue à Paris pour y cacher la • honte d'un accouchement clandestin et pour y relancer le suborneur. Yvonne n'a guère d'espoir de le reconquérir: elle a essuyé un refus, accompagné de l'ofïre offensante d'une somme d'argent. Cet échec l'humilie, mais ne la décourage pas; elle voudrait seulement le cacher à sa mère, ou ne le lui révéler qu'avec précaution. Elle est brave, elle est fière: elle ne hait pas l'homme qui l'a déçue; elle le méprise et déjà elle l'oublie.
— On va tâcher de se tirer d'affaire, dit-elle presque allègrement.
Or, voici que des ambassadeurs lui arrivent, M. et M"*' Salvière, envoyés par l'amant infidèle... Salvière est un personnage considérable, un historien, un savant, l'auteur d'un ouvrage admiré de tout le monde, et particulièrement de Roland. Il aperçoit son livre sur la table ; sa vanité chatouillée en déduit que ce sont là des gens éclairés, de braves gens. Il cause en tête à tête avec Yvonne et va de surprise en surprise. Il croyait avoir à subir une avalanche de reproches et de récriminations; il trouve une jeune fille simple, digne, exempte d'amertume, et pétulante, et originale (Yvonne, c'est Mlle Eve Lavallière).
— Il y a deux personnes en moi, déclare-t-elle ; l'une dégoûtée de vivre et qui se jetterait volontiers à l'eau; l'autre qui se dit que la vie est bonne, qu'elle a envie d'en jouir, de lutter, de se défendre, de chercher à être heureuse...
Salvière s'amuse; ses quarante-cinq ans sémouslillent au contact de cette verdissante jeunesse.
— J'ai signifié à mon ami, s'écrie-t-il, qu'il se conduisait d'une façon répugnante.
Il félicite Yvonne de repousser l'avilissante proposition qu'il lui apporte d'un dédommagement pécuniaire. Elle veut travailler. Il l'aidera. Elle désire entrer au théâtre. Il lui procurera des professeurs. La glace est fondue. Ils sont camarades. Elle lui récite la fable 'de VOiseau blessé. Elle sait par cœur toutes les fables de la Fontaine.
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— Parbleu, mon ami Villerat, le minisire, donne une soirée; vous viendrez y dire des fables...
Yvonne bat des mains; elle est gaie, très gaie... La pensée que son enfant n'aura pas de père ne l'attriste plus. « Il a une mère et un oncle. On ne peut pas tout avoir... » Ce dialogue est charmant; la drôlerie d'Eve Lavallière, le flegme moqueur et tendre de Lucien Guitry lui communiquent une piquante saveur. Le public ne se sent pas d'aise. A la bonne heure! cela ne le fatigue point, ni ne l'assombrit; cela contente son insatiable soif d'optimisme; et cela n'offense nullement sa raison... Il admet que Cette petite maman abandonnée accepte délibérément, crânement, l'épreuve et ne ressemble pas aux filles-mères dolentes du vieux théâtre, et qu'elle ne soit pas la « cruche cassée >% non plus que l'héroïne de la Closerie des rjenèls ; il voit en elle une « Denise » moins sentimentale, plus gavroche, et sait gré à M. Capus d'avoir tenté de renouveler cette figure traditionnelle.
Nous pressentions que l'amour allait naître entre Yvonne et Salvière. Effectivement, au second acte, leur aventure s'ébauche. L'illustre historien ne songe plus à ses livres, aux intérêts de sa carrière; il n'est plus ambitieux; il dédaigne le poste diplomatique que son ami Villerat le supplie d'accepter; s'il était ambassadeur exilé loin de France il n'aurait pas le plaisir d'écouter Mlle Yvonne Janson réciter des fables. Or cette joie l'absorbe entièrement.
Il entoure la débutante, il la protège, il la place sous l'égide de M. Bombel, critique dramatique influent; et les compliments de pure politesse qu'elle reçoit de ce journaliste le rendent jaloux... Il aime... Parmi le brouhaha de cette réception chez le ministre, il ne voit qu'elle; il éprouve le besoin impérieux de lui déclarer sa passion :
— La prochaine fois, je vous prendrai dans mes bras et je vous embrasserai indéfiniment.
— C'est bête... réplique Yvonne troublée.
Il s'excuse de son importunité.
— Je me suis conduit comme un sot.
— Non, comme un homme ordinaire.
Elle retrouve sur les lèvres, dans les yeux de Salvière, les mêmes paroles que son premier amant fit entendre, le feu du même désir. Quel accueil y fera-t-elle? Elle na plus l'excuse de l'inexpérience, de l'ignorance. La résolution qu'elle adoptera décidera de son sort. Si Salvière est « sérieux », il lui apportera la sécurité dune liaison durable. Tout ira bien. S'il est volage, elle glissera aux pires désordres. Et tel est le duel qui va les mettre aux prises. Ce sera le sujet de la comédie.
De quelle nature sont leurs sentiments réciproques? M. Capus ne les analyse pas, semble-t-il, avec assez de précision. Nous souhaiterions entrer profondément dans ces cœurs, dans ces âmes; nous sommes trop souvent placés devant des faits accomplis, dont la cause nous échappe. Yvonne n'a pas résisté aux sollicitations de Salvière. Elst-ce par calcul qu'elle est devenue sa maîtresse et pour s'assurer l'appui d'un protecteur influent et riche? Non, sans doute: l'auteur affirme qu'elle est réellement éprise, et nous l'en croyons. Cependant elle dissimule cet amour avec tant de précaution que celui-là même qui en jouit doute s'il existe. Salvière pensait ne lui avoir inspiré qu'une tendre sympathie, qu'un goût très vif ; quand il s'aperçoit que vraiment elle l'aime, il est étonné, bouleversé... Et je veux bien que Yvonne, en ne se livrant pas davantage, obéisse à Je ne sais quel scrupule de pudeur morale; mais justement parce que ce scrupule est exceptionnel et difficile à concevoir, il faudrait le définir, l'expliquer. Quelques mots rapides, échangés au cours du troisième acte, ne suffisent pas à fixer nos incertitudes.
La psychologie de l'amant est moins fuyante, marquée de traits justes qui n'ont que le tort de n'être pas assez appuyés. Dans ce caractère il y a les éléments d'un beau
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caractère de comédie; il n'est qu'esquissé, mais avec lucidité et finesse. Salvière adore sa femme légitime Madeleine, et il adore sa maîtresse Yvonne. L'une est pour lui le repos, la paix intime, l'habitude, le souvenir des bons et des mauvais jours vécus côte à côte, l'autre est la fantaisie, le caprice, l'imprévu... Toutes deux se complètent. Sans Yvonne la vie lui paraîtrait plate, et sans Madeleine, incohérente. En résumé, il éprouve l'impérieux besoin d'avoir deux femmes à lui et près de lui. Il le confesse spirituellement :
— Elle est venue à un moment où j'étais dans l'ordre, le silence, le travail. Mon existence était harmonieuse et sereine, quand tout à coup une petite fée a surgi, la fée du désordre, et elle m'a murmuré à l'oreille : « Tu es trop tranquille pour ton âge; si tu continues, tu vas être heureux, et il ne faut pas. »
Heureux, il pourrait l'être, si son partage entre Yvonne et Madeleine ne soulevait point d'orages, si la maîtresse n'avait pas de jalousie envers l'épouse, si l'épouse tolérait la maîtresse, ou — ce qui vaut mieux — l'ignorait. (En effet, pour l'égoïste qu'est Salvière, il n'existera de bonheur que dans la parfaite quiétude ; la vue du sacrifice lui est pénible ; la résignation de la femme légitime comporte une part de mélancolie, contient un muet reprochequigàtentsajoie... Mieuxvautqu'elle «ignore».) Or elle n'ignore pas... De perfides médisances l'ont instruite. Son instinct l'a avertie du danger. Elle sait le nom de l'ennemie. A la fin du second acte, elle a pris une attitude énergique : « Je lutterai », s'est-elle écriée. Nous attendions un choc violent, le heurt de deux rivalités féminines, l'explosion de colère de Madeleine, les ruses de sa stratégie pour ramener au bercail le mari repentant. Nous attendions c la scène des deux femmes », les reproches de l'épouse à la petite traîtresse qui s'est glissée sous son toit, se laisse traiter par elle en amie et la trompe. M. Capus a évité cette scène, soit qu'il en appréhendât la banalité, soit qu'il jugeât préférable de mode-
rer la véhémence de Madeleine, d'incliner le personnage vers la patience et la douceur... Elle craint de perdre à jamais l'homme qui lui échappe; elle n'ose le brusquer. Somme toute, la <' bataille » qu'elle nous annonçait avec tant de fracas se réduit à peu de choses. Elle n'agit pas contre la maîtresse ; elle demande au mari des explications et le met en demeure de choisir; elle se montre d'ailleurs persuasive, éloquente :
— Il n'est pas possible que tu ne m'aimes plus, nestce pas? Il n'est pas possible que je ne compte plus pour toi. Ce n'est pas un égarement d'une heure qui a pu te faire oublier nos années d'intimité, nos rêves communs. Je ne veux pas que tu te réveilles un jour avec d'affreux remords. C'est là que tu vas si tu ne rentres pas dans ton destin par un effort sur toi-même que tu me dois et que je mérite. Entre elle et moi, tu ne peux hésiter.
Salvière est ému ; un élan sincère le précipite aux pieds de sa femme ; il lui revient, il rompra avec Yvonne. Immédiatement il se résout à opérer la rupture, mais c'est alors qu'il découvre en sa maîtresse une profondeur d'attachement qu'il ne soupçonnait pas; il est touché, remué, désarmé par ses larmes, par son muet désespoir. Le voilà encore retourné, indécis. Madeleine, irritée de cette défection nouvelle, l'abandonne. Et c'est ici, vraiment, que le drame commence : il pouvait être poignant si l'auteur l'avait moins sommairement développé. Montrer, dans le cœur d'un homme, la coexistence de deux sentiments également tyranniques, l'un qui le lie à sa maîtresse et l'autre à sa femme légitime, peindre son angoisse, son martyre, l'impossibilité où il est de se décider, son immobilité entre deux solutions douloureuses. Un acte entier eût été nécessaire pour retracer ces déchirements intérieurs. Cet acte manque à VOiseau blessé. M. Capus passe tout de suite au dénouement, il l'amène trop vite; l'essentiel s'accomplit durant l'entr'acte; le spectateur est obligé d'imaginer ce qu'il n'a pas vu. Lorsque le rideau se relève sur le dernier tableau, la victoire de Madeleine
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est définitive. Salvière signifie à Yvonne son congé; Yvonne vaincue s'enrôle dans une troupe nomade de comédiens; il accepte l'ambassade que la bienveillance du ministre continup de lui offrir. Ils se quittent après de tristes adieux. Et le public, avouons-le, est un peu déçu; les détails de la pièce l'ont charmé; il en a prisé la simplicité, l'ingéniosité, la sobre élégance; mais il discerne ses lacunes; il savoure pleinement ce que l'auteur y a mis et s'aperçoit de ce qu'il a oublié d'y mettre. A la satisfaction qu'il ressent se mêle un vague malaise, qui, à mesure que l'ouvrage avance, s'accentue... Pour soutenir l'éblouissement du premier acte, il eût fallu que les suivants eussent plus d'ampleur... Néanmoins l'ouvrage, dans son ensemble, est agréable, attachant, fort bien écrit. On ne s'y ennuie pas une minute.
L'interprétation n'en pallie pas les faiblesses... Mlle Eve Lavallière a reçu des dieux un don inestimable : la personnalité. Elle ne ressemble à nulle autre actrice, et nulle ne lui ressemble. Mais ses moyens, quelque effort qu'elle fasse pour les élargir (et cet effort est louable), sont limités... Son geste, extraordinairement comique, est grêle; sa voix pointue de gamine montmartroise défaille quand il s'agit de traduire une émotion grave et forte. Et je ne mets pas en doute son intelligence, sa bonne volonté; elle a compris toutes les nuances du rôle d'Yvonne ; elle en dessine d'abord délicieusement la silhouette ; lorsque la fillette devient femme, lorsqu'elle souffre, lorsqu'elle pleure, un secret désaccord s'établit entre la phj'sionomie du personnage et la physionomie de la comédienne. Et puis, à la voir si menue, si frêle, en face de M. Lucien Guitry, — ce colosse, — on a l'impression d'une disproportion choquante. Vous me direz que l'objection est puérile et qu'il n'est pas rare qu'un gros homme soit féru d'amour pour une toute petite femme... N'empêche que le contraste ait ici quelque chose de désobligeant. Il semblait que le jeu si souple, si sûr de M. Guitrj' en fût comme gêné, et que le puissant artiste eût conscience de
nous donner le spectacle d'un bon papa s'amusant avec sa petite fille... Tout ceci n'infirme en rien leur mérite et leur valeur. Mlle Lavallière remportera des triomphes dès qu'elle rentrera dans son emploi véritable. Je n'ai que des compliments à adresser à l'excellente Juliette Darcourt, à M. Victor Boucher qui a modelé avec infiniment de tact le rôle exquis et délicat du frère d'Yvonne, à M. André Dubosc, le plus aimable des ministres, à Mlle Andrée Mégard qui prête à MmeSalvière — l'épouse délaissée et finalement victorieuse — le double prestige de sa beauté et de son autorité.
21 Décembre 1908.
La partie de chasse de Henri IV.
Inaugurant sa saison d'été, le théâtre de la Porte Saint- Martin a repris, avec Y Abbé Constantin, la Partie de chasse de Henri IV. Cette vieille et illustre comédie est un des rares ouvrages qui survivent à l'anéantissement de la littérature dramatique du dix-huitième siècle; elle ne vit, à vrai dire, que d'une vie intermittente et pâle; on la voit reparaître dans d'honnêtes et familiales combinaisons de spectacles; on la joue en bouche-trou et en lever de rideau; elle n'a jamais complètement quitté l'afliche de l'Odéon, qui la recueillit après que le Théâtre Français se fut débarrassé délie. J'ai eu la curiosité d'aller la réentendre. A huit heures et demie précises, elle commençait devant une salle vide; peu à peu les spectateurs arrivèrent, et il me parut quelle ne leur déplaisait pas, qu'elle les amusait. Oh 1 ce n'étaient pas des applaudissements furieux qui l'accueillaient, mais ce sourire attendri qu'éveille la vue des très vieilles choses auxquelles quelque grâce reste attachée. Rentré chez moi, j'ai relu la pièce, et j'ai lu ce que Collé en disait dans ses mémoires et les pages qu'elle avait suggérées au baron Grimm, Je voudrais vous rendre compte de ces recher-
ches; il me semble que nous en pourrons lirer, chemin faisant, d'instructives remarques.
Et d'abord je vous rappelle que Collé naquit en 1709 et qu'il mourut en 1783, après avoir joui d'un bonheur qu'il devait à ses talents, à son caractère, à son estomac. 11 mangeait bien, il buvait sec, il était gai; il aimait à la fureur la Comédie. Son père, Parisien notable, procureur au Châtelet, l'y menait assez souvent. « Je n'entrais pas dans la salle qu'il ne me prît un frisson de plaisir... L'enjouement inépuisable avec lequel j'ai eu l'avantage de naître est la cause de mon idolâtrie pour Molière et La Fontaine et de mon goût pour le vaudeville... » Une secrète affinité d'humeur l'attira vers Piron et Vadé. Tous trois se rendaient assidûment aux séances du Caveau. Ils y passaient des heures aimables dans la réunion des agréments de la table et des récréations de l'esprit. C'est là que, avant de livrer leurs productions au public, ils se les communiquaient et se prodiguaient d'utiles conseils... Le mérite littéraire ne suffisait pas pour être admis ou maintenu dans celte société ; il fallait être honnête homme. Un des associés, Galet, en fut e.^clu, parce qu'on le convainquit d'avoir prêté à usure à la petite semaine. Le Caveau devint si fameux que des seigneurs de la cour formèrent un jour la partie d'y venir; mais ils ne se dépouillèrent point de leur morgue; ils refusèrent de prendre part au repas où on les conviait; leur attitude, leur contenance signifiaient : u Allons, manants, divertissez-nous. » Ce dédain fut puni par le silence, ils se virent forcés de repartir sans avoir eu la satisfaction qu'ils s'étaient promise. « Chaque membre du Caveau, ajoute fièrement Collé, était plutôt fait pour rire des sots que pour les faire rire. »
Jusqu'alors il n'avait guère composé que de petits vers, des chansons, de menus proverbes pour les théâtres de société; ces essais lui valurent la bienveillance du duc d'Orléans qui se l'attacha comme lecteur. Appré-
cié, pensionné, traité avec égards, il conçut des ambitions plus hautes; sa femme lui conseilla de se tourner vers la scène; elle eut sur lui une influence admirable qu'il reconnut d'ailleurs, car il n'était pas ingrat. I^e joyeux Collé adorait sa femme; et la façon dont il exprime ses sentiments leur fait honneur à tous deux. Ce sont les plus jolis passages de ses souvenirs, ceux où l'on sent que son cœur parle. Et vraiment, il serait dommage de n'en pas citer unfragment : <> Je ne méjugeais capable que de faire des parades, genre que je méprisais. Quand ma femme m'excitait à m'élever à la comédie, je lui soutenais que je serais un présomptueux de suivre son avis. Sans elle je n'aurais pas connu mes forces: sans ses critiques judicieuses, avisées, et son goût délicat, mes ouvrages auraient été pleins de défauts et peut-être grossiers et rebutants. Je suis peut-être ou sans doute Vunique auteur de comédie qui ait rencontré dans sa femme un conseil aussi sûr , des lumières aussi fines, et si je puis le dire, une espèce d'instinct qui me guidait. »
Lorsqu'il régularise leur ancienne liaison et l'épouse enlin, son allégresse éclate ; rien de plus touchant que les projets qu'il foime de vieillir à coté d'elle et la félicité qu'il se promet de cette intimité. « Jaime ma femme et j'en suis ajmé ; nous allons vivre ensemble; je me compare à un voyageur, éloigné depuis longtemps de sa patrie, et qui y revient. Depuis làge de dix-huit ans j 'ai toujours vécu chez les autres, je n'ai pas encore goûté le plaisir d'être mon maître; j'en vais jouir avec celle que j'ai épousée secrètement, il y a longtemps, et qui est en même temps ina femme, mon amie et ma maîtresse. »
Sur ce sujet, il est intarissable; il ne se lasse pas de répéter les mêmes choses. C'est son rabâchage, son radotage de prédilection. «J'écrisceci justement le 14 avril 1780, jour de ma naissance que je bénis; j'ai aujourd'hui soixante et onze ans; ma femme ne m'a jamais causé de peine, je n'ai eu de véritable amour que pour elle. Quand mes sens ont eu pris congé de moi, l'amitié la
plus embrasée a succédé à cet amour violent. C'est une amitié à part que celle qui vient à la suite dune passion, fondée sur la plus grande estime... Attentive à ses devoirs, gouvernant son ménage honorablement, libérale enverfc ses gens quelle tient de court, ma femme est l'exemple des vertus domestiques dans lesquelles nous nous renfermons ». Ce tendre et pieux hommage dévoile le fond même de la physionomie de Collé. En dépit de ses succès, des faveurs que d'influents protecteurs lui accordaient, il était bourgeois dans l'âme. Il jouait un rôle brillant dans le monde et le jouait bien, mais il éprouvait un indicible contentement à quitter ce personnage, à se mettre en pantoufles, à s'asseoir au coin du feu, à murmurer, en embrassant sa compagne : « Je suis ici chez moi. « Il s'enducuillait comme certains gentilshommes s'encanaillnient, mais rentrait promptement dans son naturel. Il ressemblait au meunier Michaut qu'il allait bientôt portraiturer, au bon P'rançais de France épanoui parmi ses modestes richesses, possesseur d"un moulin, qui ne « doit mie à personne ».
Ainsi sécoula sa paisible existence; il écrivit un. chefd'œuvre, la Vérité dans le vin, que je voudrais bien que le Théâtre-Français nous restituât, puis quantité,d'œuvres légères pour le délassement du duc d'Orléans et de ses hôtes du château de Bagnolet. Une s'en faisaitpas accroire ; il était modeste : « J'ai de l'amour-propre tout comme un autre, parce qu'il est impossible de se détacher de soimême; mais je me suis constamment étudié à le rendre raisonnable en le tenant toujours plus bas que mes faibles talents... » Le triomphe qu'obtint la Partie de chasse (/e//c»r«7Flui permettait de viser l'Académie. Nivernaiset Duclos s'offrirent à négocier l'affaire ; il les en détourna. « Pour en être digne, ilfaut avoirun fond de littérature qui me manque. Soldat de fortune dans les lettres, je me suis jugé incapable d'y remplir les fonctions d'officier général. Une autre raison qui m'était personnelle m'ôtait le désir
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d'être académicien. Je suis né susceptible et j'eusse eu tous les jours des sujets de chagrin avec quelques-uns de mes confrères que j'étais bien loin d'estimer. » Il y a de l'orgueil dans cette dernière réflexion; il y a une réelle simplicité dans tout le reste. Collé était brave homme, citoyen intègre, indépendant, ami de la liberté (au sens où il était permis alors de l'entendre u Gaulois dans les moelles, il avait toutes les qualités et tous les préjugés de sa race, plein de raison, d'équilibre et de sagesse, mais hostile aux nouveautés, étroitement autochtone, attaché à ses habitudes, ennemi, de l'Anglais, haïssant dune manière générale ce qui venait de l'étranger (musique ou cuisine). C'est pour cela qu'il chérissait Henri IV et qu'il le prit pour héros de sa comédie la plus célèbre. L'histoire de cette pièce fut la principale aventure, tout à la fois la gloire et le tourment de sa vie. Elle vaut la peine d'être contée, — ne fût-ce que pour montrer aux dramaturges d'aujourd'hui qui gémissent de leur sort, quelles épreuves les auteurs d'autrefois étaient contraints de subir.
Vers 1756, il avait eu connaissance de l'œuvre d'un M. Dodsley, imprimeur à Londres, traduite par M. Pâli et intitulée le Roi et le Meunier. Elle lui plut en même temps qu'à Sedaine. Ils s'en inspirèrent. Sedaine en fit un opéra-comique et Collé une comédie ; mais il changea le lieu de l'action. « Je choisis une époque qui put être [tiquante ; la fin du règne de notre roi Henri IV ; je m'éloignai de l'Anglais; je suivis une route directement opposée à la sienne ; le but moral de son ouvrage était de fronder les vices et les ridicules de la cour ; à peine ai-je voulu me permettre le moindre trait de morale ou de critique à cet égard. C'est au contraire le tableau des vertus privées de Henri IV, et dans lequel je le peins en déshabillé. » Dodsley prêtait un rôle infâme à un grand seigneur, libertin, débauché, persécuteur de l'innocence. Collé craint d'éveiller les susceptibilités de la ^entilhom-
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merie. 11 donne à ce traître le nom de comte d'Auvergne, après s'être assuré que la famille d'Auvergne est éteinte: puis, par prudence, il substitue au comte d'Auvergne r « affreux Concini », un Italien. ' «< On m'a su gré dans mon pays de celte substitution. » Sa pièce achevée, il la communique, le 15 août 1760, au duc d'Orléans qui s'en déclare ravi et veut la jouer lui-même i il était fort bon acteur sur son théâtre. Mais Collé redoute la versatilité du prince : il lui fait observer, afin de se couvrir en cas d'accident, que l'on pourra déduire de l'ouvrage des « comparaisons du temps de Henri IV au temps actuel qui ne seront pas à l'avantage du nôtre ». Le duc s'associe à ces scrupules et ajourne la représentation. En 17t)3, ils s'apaisent, et la pièce est montée à Bagnolet. Ce fut une soirée brillante. « Le jeu et la réussite ont passé mon attente : personne ne savait son rôle l'avant-veille ; malgré cela, jamais pièce n'a été si bien jouée; à l'exception pourtant de M. le vicomte de La Tour du Pin qui na point du tout rendu le personnage de Henri IV ; il en était à cent lieues, sans gaieté, sans noblesse, sans bonhomie. M. le prince de Condé a été, ainsi que les autres spectateurs, attendri jusqu'aux larmes; ils en ont tous versé à chaque instant; les acteurs étaient obligés de s'interrompre, à cause des applaudissements redoublés qui se succédaient continuellement. » De telles louanges, sous la plume de l'auteur, sont suspectes. Mais Grimm les corrobore. « J'ai assisté à la première représentation de Bagnolet... Vous jugez bien que le succès en fut éclatant, surtout le petitfils de Henri IV jouant lui-même le rôle et le jouant supérieurement. Le public était composé d'environ deux cents personnes de la plus haute distinction. » Cependant, un adversaire de Collé s'était glissé parmi l'auditoire : l'abbé de Voisenon, qui s'efTorçait sournoisement de faire tomber la pièce. Unecabalese préparait; elle n'allait pas tarder à porter ses fruits.
Le mardi 23 décembre 1764, le même spectacle est
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donné à Bagnblet en l'honneur de la maîtresse du duc d'Orléans, Mlle Marquise. « Henri IV fit la sensation la plus grande; je ne puis comparer le prodigieux succès que cette pièce a eu qu'à celui de la Vérité dans le vin, avec cette différence pourtant que dans cette dernière les spectateurs semblaient être dans l'ivresse de la gaieté, et que, dans celle-ci, on était pénétré du plus grand intérêt et dans le plus grand attendrissement. Le maréchal de Richelieu me dit à ce sujet, en me faisant des compliments, qu'il y avait pleuré de très bonne foi, et que les larmes qu'il y avait répandues ne ressemblaient point àcellesqu'ilavaitverséesàdes tragédies ; que ce n'étaient point des larmes d'emprunt. Leducde Choiseul, quelque àme de courtisan et de ministre qu'il ait, y a aussi pleuré. Il est fort question de jouer ma pièce devant le roi, et ensuite à la Comédie ; les gentilshommes de la chambre en ont la plus grande envie ; il reste à savoir s'il ne se rencontrera pas des obstacles ; je désire passionnément qu'on puisse les surmonter; j'en apprendrai des nouvelles ces jours-ci, peut-être, et je ne finirai point cette année sans les dire dans ce journal. » C'est alors que naissent les difficultés. Deux ans avant sa fin, Mme de Pompadour s'était montrée hostile à l'ouvrage; elle est morte, mais non les inquiétudes qu'elle avait semées dans l'esprit du roi, et le perfide abbé de Voisenon les entretient. Louis XV signifie au duc d'Orléans que « cela est trop prés, que Tonne peut mettre Henri IV sur un théâtre public, mais seulement sur des théâtres particuliers ». Collé se désole et se résigne... Que faire? Sa pièce étant écartée par ordre de la scène, il l'impriqae et l'on s'arrache les brochures vendues chez la veuve Duchcsne et chez Gueffier. « Je ne sais pas si la vente continuera avec cette fureur, mais les trois premiers jours le feu y a été et y est encore ; le colporteur qui a fourni une dame de ma connaissance lui a dit, le second jour qu'elle se débitait, que depuis trente ans qu'il faisait le métier, il n'avait jamais vu autant de personnes acheter
une pièce de théâtre ; que l'on n'avait pas même demandé avec autant de vivacité et d'empressement, le Siège de Calais et le Philosophe ; si cela se soutient, mon édition, que j'ai fait tirera 2,000, sera épuisée en un mois ou six semaines... »
Cette diffusion aiguillonne la curiosité. Partout on veut voir un ouvrage qui joint à ses mérites propres le privi-' lège d'avoir été interdit. En 1766 il est joué par les soins du duc de Duras à l'hôtel des Menus, rue Bergère. On tente un nouvel assaut auprès du ministre M. de Saint- Florentin, qui consent à parler au roi. Celui-ci, ébranlé, s'en remet au lieutenant de police M. de Sartine, mais M. de Sartine n'ose prendre surlui unedécision sigrave; il ruse, il tergiverse; il rédige un mémoire, où les raisons poiii' et contre sont minutieusement exposées. . . Collé n'est point dupe de ce manège : « Un homme adroit M. de Sartine tâche d'amener Sa Majesté à prononcer elle-même sur un fait aussi grave. Bref, l'on y a mis une importance ridicule, au point de faire porter cette bagnenauderie-là au conseil; voilà où ils en sont depuis un mois à peu près qu'ils traitent cette niaiserie comme une affaire d'État. » Pourtant le pauvre auteur a une lueur d'espoir. Le bruit se répand que la défense va être levée... Le duc de Duras lui annonce que le conseil ayant été partagé, le roi a déclaré qu'il relisait la pièce et déciderait en personne de son sort... Et les semaines se succèdent : et l'impatience de Collé se surexcite jusqu'à la rage. Il n'a, pour se consoler, que l'accueil enthousiaste fait à sa comédie par les vijlesde la province et de l'étranger. Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Bruxelles l'acclament; elle est jouée jusque dans un couvent de capucins. Enfin, au bout de quinze mois, en septembre 1767, la décision royale intervient. Elle est prohibitive. Le roi se refuse à laisser représenter la Partie de chasse à Paris. Cette fois le débonnaire Collé perd tout sentiment de respect; l'indignation le suffoque. « Si j'étais jeune, je dirais ce que le cardinal de Bernis,
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dans jeun (îsse, dit au vieux cardinal do V\eur\ : ./'((tiendrai. Mais j'ai dix mois de plus que le roi, et je ne me porte pas si bien que lui. C'est donc le coup de grâce qu'il vient de me porter et je ne verrai jouer ma pièce aux Français qu'après ma mort... » La faveur universelle accordée à son œuvre, les applaudissements qu'elle reçoit dans toutes les provinces du royaume le dédommagent : « 11 bien glorieux pour moi de pouvoir dire qu'il n'y a que le roi, lui seul en France, qui ne soit pas bien aise qu'on la joue. Je n'en veux pas pour cela au prince, mais je ne le pardonne pas aux mânes impudiques de celte p.. . de Pompadour. » Sept ans s'écoulent encore. Quoique plus âgé que Louis XV, Collé lui survit. Le 10 mai 1774 le « Bien- Aimé » s'éteint, haï du peuple (et vous pensez si notre auteur faisait sa partie dans ce concert!) Six mois plus tard, — à la fm du deuil, — \a Partie de chasse de Hei^ri IV paraît, le 16 novembre, sur les planches de la Comédie- Française, et le jeudi 15 décembre suivant, à Versailles, devant le jeune roi Louis XVI. Quel soulagement! Quel triomphe ! Mais un peu d'amertume rétrospective se mêlait à cette joie ! Les bonheurs trop longtemps attendus ne sont pas complets.
J'ai consulté la correspondance littéraire de Grimm et compulsé les registres de la Comédie, afin d'avoir sous les yeux, si j'ose dire, la physionomie intellectuelle du Paris de cette époque. La verve de l'annaliste, la sobre éloquence des chiffres nous en donnent une impression pittoresque et précise. En ce mois de novembre 1774. la situation pécuniaire des comédiens français n'est pas trop mauvaise. Il y a quelques faibles recettes; le Festin de Pierre, de Thomas Corneille, fait 632 livres; \q Chevalier à lu mode, de Dancourt, 548; la Femme juge et partie, de Monineury, 318; la Coquette corriffée, de Lanoue, 291 ; le Jaloux désabusé, de Caspistron, 295 ; mais dès que Ton joue des tragédies, le niveau remonte; le public aime la ivagédie •,Alzire,Mérope, Britannicus font encais-
ser plus de 2,000 livres; V Electre, de Grébillon, atteint 1,681 ; Rodogunc, i,^^0;\'Hypermnestre, de Lemierre, 1,124. Une nouveauté, les Amants génér^eux, de Rochon de Chabanne, Hotte honorablement entre 1.297 et 1,366 livres... La Partie de chasse réalise le premier soir 3,197 livres, somme énorme ; elle est représentée trois et quatre fois la semaine (selon une tradition toujours en vigueur) et ne descend pas au-dessous de 2,236 livres... C'est un succès. . .Que dit la « presse » ?. . Le baron Grimm qui la résume, n'est pas très chaud ; il accorde à l'œuvre une approbation mitigée, et la rapproche un peu dédaigneusement d'une autre pièce jouée aux Italiens, la Bataille d'Ivry, qui a aussi pour héros le Béarnais : « Leur vogue tient infiniment plus au choix du sujet qu'au mérite de l'exécution. C'est l'idolâtrie qu'inspire le seul nom d'Henri IV, c'est l'espérance dont le nouveau règne a rempli tous les cœurs qui nous y font trouver un intérêt si vif et si touchant. Il semble que les vertus de notre jeune monarque consacrent les hommages offerts à la mémoire du père des Bourbons ». Remarque assez subtile. Lorsque Louis XV vivait, la malignité du public lui opposait l'image dun monarque accompli ; lorsqu'il eut disparu le spectateur identifia cette même image à celle du jeune roi; de telle sorte que l'humeur frondeuse et l'esprit loyaliste profitaient également à l'ouvrage. Grimm reconnaît qu'il est plein de vérité quant au dialogue, mais il en manque quant à l'action ; il reproche aux scènes d'être médiocrement liées.
Grimm est un critique averti, sagace. J'ai parcouru les cent pages oîi il consigne les événements de l'année 1774. Savez-vous bien qu'ils ne ditîèrent pas sensiblement de ceux qui nous agitent et nous passionnent? La >< vie parisienne » tourne dans un cercle limité ; la chronique hebdomadaire de Jules Clarelie renferme plus d'un trait qui semble emprunté aux lettres de l'ami de Diderot... Il s'agit des « grandes premières », des pièces qui alimentent les conversations (la Sophouishe de Mairet « réparée
à neuf par M. de Voltaire » ; la Rosière de Snlency, Adélaïde de Hongrie, de M. Dorât; le Juge, drame insipide de M. Mercier). Il s'agit, au Salon de peinture, d'apprécier le mérite des tableaux de MM. Drouais, Vien, Perronneau, des sculptures de MM. Pigalle, Pajou, Caffieri. Il s'agit des oraisons funèbres du feu roi prononcées par l'abbé de Boismont et M. l'évêque deSenez. Surtout il s'agit des intrigues académiques, de l'élection de l'abbé Delille, de la réception de M. Suard, de la ridicule réponse que lui a faite M. Gresset... On parle dn Barbier de Sévi.lte qui se jouera l'an prochain, comme on parle en 1909 de Chantecler. Et l'on s'occupe aussi beaucoup de musique. VIphigénie, de M. le chevalier Gluck, déchaîne toute cette fermentation. Un opéra qui excite tant de mouvement et d'intérêt n'est sûrement pas un méchant opéra. Il y aies « gluckistes », comme nous avons les « debussystes »... Et Grimm se déchaîne contre la fâcheuse importation de l'art exotique. « Aux Iphigénie, aux Cintra, auxil/e'rope, nous voyons succéder les Roméo, lesBamlet^ les Beverley, drames où les moyens les plus faibles ne sont rachetés que par l'horreur et l'atrocité de l'invention. Le théâtre de Shakespeare peut être bon pour les Anglais ; il n'y a que celui de Racine et de Corneille qui soit bon pour nous. » (Rappelez-vous les jugements portés, il n'y a pas bien longtemps, suri' « obscurité barbare » d'Ibsen.) Et Grimm déplore l'abaissement du goût, la décadence de la Comédie-Française, la corruption du parterre. « Le parterre était composé naguère d'honnêtes bourgeois et d'hommes de lettres. Maintenant il se compose de garçons perruquiers, de journaliers, de marmitons. » Cette phrase, il me semble bien que je l'ai écrite ; si ce n'est moi, c'est un de mes confrères. Sur les modes, les engouements, les ragots, les vanités, les scandales de Paris, cent cinfjuante ans ont passé. Ce n'est qu'une minute...
Ei la. Partie de chasse de Henri IV?... Il faut bien, après tant de détours, que j'y arrive... L'œuvre est d'une
extrême puérilité ; mais elle a un je ne sais quoi de cordial, un certain « sans-façon, » une jovialité, uneallabilité qui la rendent agréable. Au reste elle a été prodigieusement i< tripatouillée » ; on l'a jouée en deux, trois, quatre et cinq actes ; la version que nous donne la Porte-Saint- Martin n'est pas celle de TOdéon ; et je serais en peine de dire quelle est la moins infidèle. Les choses essentielles y figurent; le roi y conserve sa physionomie légendaire, naïvement modelée. C'est une silhouette traitée à la manière des images d'Épinal. Les divers aspects que l'opinion populaire prête au Béarnais s'ollrent successivement à nos yeux. Le premier mot qu'il prononce en entrant en scène est « Ventre Saint-Gris », afin que tout de suite le public le reconnaisse.
Voici le père : « Je vais aller vers la reine embrasser mes enfants; j'en meurs d'envie. » Et voici l'ami... Il s'est détourné de Sully, que la méchanceté et l'envie ont calomnié ; mais il répare ses torts, il lui revient, il le comble de largesses ; et comme le fier Sully les repousse, il l'embrasse en pleurant : « Les larmes m'en montent aux yeux. Si vous saviez ce que j'ai souffert jjendant notre espèce de brouillerie! » Sully se précipite à ses pieds, il le relève avec le mot fameux et d'ailleurs charmant) :
Debout, mon cher Sully; les gens qui nous regardent pourraient supposer que je vous pardonne... » Et voici le Vert Galant... 11 rencontre par les bois, à la brune, la gente Catau; il la serre dans ses bras; il vole un baiser sur ses lèvres de cerises ; gaillardement il l'assiège ; et si la nuit suivante son lit est voisin du lit de la petite villageoise, on se demande... Mais non... Collé avait trop de respect pour l'aïeul des Bourbons ; il ne se fût pas permis de lui attribuer une action indélicate ; Henri badine avec Catau; il ne souille pas cette enfant; la dot qu'il lui remet n'est point la rançon de ses complaisances; il ne déshonore pas le toit qui l'a accueilli; il ne trahit pas le meilleur de ses sujets, ce brave Michaut, si franc d'allures, si
dévoué, si probe. La rudesse chaleureuse du meunier, mariée à la générosité expansive et ronde du roi, est ce qu'il y a de plus savoureux dans l'ouvrage. Les autres parties en sont caduques : Sully est phraseur, Concini banalement odieux ; Agathe, l'infortunée victime du libertinage, et le larmoyant Richard son fiancé, avec leurs airs penchés à la Greuze, leurs déclamations à la Rousseau, nous irritent les nerfs. Tout cela est délicieusement niais, menu, fané.
Tandis que le pauvre dialogue s'égrenait devant des spectateurs clairsemés, je songeais au nombre immense de comédies, de tragédies, de vaudevilles, d'opéras comiques, de pièces laborieusement limées et d^impromptus qui jaillirent de la veine intarissable des contemporains de Collé. Nul siècle ne cultiva avec plus de passion Tart du théâtre. Vous trouverez dans un récent volume^ le tableau de cette colossale production, dressé par l'érudition lucide, ingénieuse et robuste de M. Eugène Lintilhac.Dun si énorme bagage que subsiste-t-il? Trois pièces de Marivaux, deux pièces de Baumarchais, une pièce de Sedaineet cette pauvre petite /'«?"/<e c/ec^as^',' du roi Henri qui, de loin en loin, s'expose timidement aux feux de la rampe... Tout le reste n'est que cendres. Les plus fameux « chefs-d'œuvre » de Voltaire, de Crébillon, de Piron, de Gresset, de Lesage, injouables, périmés, dorment ensevelis dans la nécropole des bibliothèques... Méditons sur cette fragilité... Soyons humbles...
11 Juin 1909.