‹ Le ThéâtreChapitre 9 sur 43 · PAUL BOURGET H · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET H

raquette à l'autre, comme les balles d'un jeu de paume.

— Kn épousant Mme Ollier, dit le marquis, tu fais entrer les croquants dont elle est issue dans notre maison, tu la dégrades; tu perds son prestige.

— Oui, riposte le comte, mais j'ai le droit d'être heureux, car moi, je vis, je travaille, je suis soldat, je sers mon pays, je hais l'oisiveté.

— Toute activité nous est interdite. La France révolutionnaire ne veut plus d'aristocrates.

— Que les classes se rapprochent! Autrefois, elles s'unissaient par le mariage. La fille de Colbert était duchesse.

— Une caste menacée est comme une ville assiégée : elle doit se fermer.

Et le vénérable « fossile » s'oppose effectivement à ce qu'elle s'ouvre devant la pure et charmante Mme Ollier, à qui il ne peut reprocher que de n'être pas née. Son implacable refus nous toucherait plus vivement si nous connaissions cette jeune femme, l'attachement que Landri lui a voué et ses propres sentiments. Mais comment s'attachera des personnages que l'on a entrevus à peine! Nous ne nous intéressons guère qu'à leurs idées; nous ne vibrons pas au contact de leur sensibilité, qui nous demeure obscure et mal définie.

Une seconde grande scène met aux prises les deux hommes,' — celle-ci déjà plus pathétique car tout de même le drame a marché... Landri a appris par les confidences échappées au délire d'un certain M. Jaubourg, ancien ami du marquis, que c'est lui. ce Jaubourg, qui est son véritable père. Or Jaubourg en mourant vient de léguer ses biens au marquis, lequel est d'autant plus ravi de laubaine que sa fortune, imprudemment dissipée, menace ruine. Comment le préserver de la honte de recevoir cet argent? Lui révéler le secret de l'adultère qui souilla son foyer ? Landri ne peut s'y résoudre ; il recule devant la cruauté d'un tel aveu et pours'ôterla tentation

d'y recourir, il préfère provoquer une rupture ; il fuira son père, il ne le verra plus; une excellente occasion lui est offerte de creuser le fossé qui les séparera à jamais: l'autorité militaire, sur la réquisition du préfet, lui ordonne de conduire ses soldats (Landri est lieutenant de dragons I au siège de l'Église d'Hugueville, d'en crocheter les serrures, de se faire linstrument des opérations d'inventaires prescrites par la loi. Le marquis ne lui pardonnera pas d'exécuter cet ordre; ce sera l'inexpiable offense, la brouille définitive. Landri a beau l'assurer fermement de son intention d'obéir, il refuse d'y ajouter foi. Il l'interroge, il démêle dans son attitude une énigme à déchiffrer; il le presse :

— Non il n'est pas possible que mon fils agisse ainsi... Manquer à la fidélité de sa race, cela s'appelle être un renégat. Dis-rnoi la raison de ta conduite.

Landri, supplicié, va se trahir. Mais Mme Ollier qui assiste à l'entretien le devance.

— La vraie raison, c'est que nous sommes fiancés.

Le marquis suffoque d'indignation, de colère; dupe de ce pieux mensonge, il accable la jeune femme de son mépris, la traite en aventurière; elle a l'héroïsme de courber le front sous des reproches immérités; il la conjure de renoncer au rêve dune alliance impossible et scandaleuse, au criminel projet de greffer sa roture sur le blason des Grandchamps. Elle oppose lamême fermeté à ses prières qu'à sa fureur. Et le vieux gentilhomme part désespéré.

La troisième scène dénoue le drame. Et c'est la plus émouvante. Les précautions de Mme Ollier et de Landri ont été vaines. Le marquis a appris l'étendue de son malheur; l'ignoble indélicatesse d'un intendant congédié lui a placé sous les yeux des lettres dérobées à Jaubourg et qui contiennent la preuve évidente, palpable des défaillances de la défunte marquise. 11 sait que Landri n'est pas son fils; et du même coup il découvre que tout ce qu'il possède va devenir la proie de créanciers féroces.

Page 1