‹ Le ThéâtreChapitre 12 sur 43 · FRANCIS DE CROISSE · texte numérisé non relu

FRANCIS DE CROISSE

ET

MAURICE LERLANC

Athénée : Arsène Lupin, pièce en quatre actes.

Oui, Arsène Lupin est un voleur charmant. L'imagination du romancier Maurice Leblanc avait paré de mille grâces cette figure; la spirituelle ingéniosité du dramaturge Francis de Groisset qui lui a imprimé le relief scénique; la distinction souple et fine, l'élégance sportive d'André Brûlé ont achevé de la rendre vivante. Elle a plu. Le public s'est diverti à la voir évoluer. Pourtant il n'y a pas à se dissimuler qu'un commencement de lassitude se mêlait à son plaisir. Les meilleures choses ont une fin, on se fatigue de la succulence du plus savoureux pâté d'anguilles. Je crois que le moment est venu de laisser un peu dormir les Raftles, les Sherlock Holmes, tous ces personnages qui doivent leur prestige à l'engouement d'une éphémère popularité. Ilsmourrontavecla gloire de ConanDoyle. Dans vingt ans ils renaîtront sous d'autres noms: ils sont éternels. L'accueil fait à l'odyssée d'Arsène Lupin a été chaleureux; il se refroidirait si la

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tentative était encore une fois renouvelée. Au fond c'est toujours la même pièce, la même combinaison d'événements, le même duel entre malfaiteur et policier; cela ne va pas loin; cela amuse, cela ne touche pas profondément les spectateurs et n"éveille pas en eux l'émotion qu'ils retirent par exemple d'une pénétrante étude des passions du cœur. Celles-ci les remuent, parce qu'ils s'y retrouvent et que ces peintures correspondent à de certains petits drames de leur vie intérieure et qu'ils en peuvent vérifier la justesse.. . Mais l'agilité d'un Raffles, la subtilité d'un Sherlock, le machiavélisme d'un Moriarty, les assauts qu'ils se donnent, les ruses qu'ils déploient, leurs victoires, leurs échecs alternatifs, leurs Austerlitz et leurs Waterloo : ces batailles lilliputiennes ne sont qu'un spectacle assez vain. On le regarde passer; il ne dépose dans l'esprit aucune empreinte durable. Sans doute existerait-il un moyen d'en atténuer la frivolité ; ce serait de ne plus se borner à l'exposé superficiel et mouvant des faits, de remonter à la source, et, sous les gestes, de montrer des caractères. Tout sujet comporte une part de psychologie. Il n'en est pas un seul qui ne se puisse traiter à la « manière forte»,.. L'àme d'un juge, l'àme d'un commissaire, l'âme d'un cambrioleur : est-il rien de plus intéressant à connaître? A quels mobiles obéissent-ils? Quelles obscures tragédies se jouent dans le théâtre secret de leur conscience? 11 arrive que le juge a des instincts de criminel, et le criminel des scrupules d'honnête homme, et que le plus coupable des actes s'amende par l'intention. Le mal et le bien s'amalgament étrangement dans notre pauvre nature humaine. Discerner ces nuances, répudier la puérile méthode des faiseurs de mélodrames et de feuilletons qui divisent l'humanité en deux camps séparés : d'un côté les bons el de l'autre les méchants; substituer à ces classifications naïves, aux clichés de ces fictions conventionnelles une vision directe et sincère de la vie ; camper sur les planches un vrai voleur, une vraie

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