KHANCTS DE CROISSET ET MAURICE LEBLANC
voleuse, vue du dedans et non uniquement du dehors, — en un mot créer des êtres réels, et tendre à les élever, par un effort de concentration, à la « dignité de type »; j'ai supposf' d'abord, en écoutant l'ouvrage de MM. de Croisset et Leblanc, que tel avait été leur dessein et que les traits originaux, fruits d'une analyse plus serrée, distingueraient Arsène Lupin de' ses congénères, l'innombrable légion des « escrocs du grand monde ». Ils ont voulu que cet aventurier fût épris d'une aventurière et aimé d'elle, et que ce sentiment très vif et très pur influençât leur conduite, et dans quelque mesure les réhabilitât. C'était une idée... Ils l'ont insufûsamment développée, laissée à l'état d'ébauche. Mais enfin, ils l'ont eue. Et c'est déjà un mérite.
Le célèbre filou Arsène Lupin « opère » chez M. Gournay- Martin, richissime parvenu de la finance, possesseur de terres en Bretagne et d'un hùtel à Paris. Pour mieux dévorer cette proie, il s'est débaptisé; il a dérobé les papiers et pris le titre du feu duc de Charmerace,mortà l'étranger; des analogies physiques facilitent l'imposture ; quand, après sept ans d'absence, le faux duc surgit, tout le monde y est trompé, jusqu'à la fille de M. Gournay- Martin, Germaine, qui reconnaît en lui son fiancé. Ce point de départ est effroyablement feuilletonesque, la substitution des personnes constituant, avec les enlèvements d'enfants, un des principaux ressorts de ces récits chers auxmitrons et aux modistes, un des lieux communs du genre. Donc, Lupin dissimule sa scélératesse sous dosallures aristocratiques; il a trèsgrand air; il empaumc le boau-père,il impressionne la fille; toutefois, il se sent attiré par le charme bizarre d'une jeune Russe, Sonia Kritchnof, demoiselle de compagnie de Germaine. Lorsque celle-ci, vaniteuse et sotte, la rudoie, il la console d'un regard compatissant. D'évidentes affinités les rapprochent. Mais cela, nous l'ignorons encore. L'astuce des auteurs ne nous dévoile que lentement, progressi-
vement la vérité; ils préparent et dosent, d'une main savante, leurs « effets ». Nous soupçonnons, dès le lever du rideau, que ce duc, ce fringant cavalier, ce svelte sportsman n'est pas ce qu'il parait être; nous n'avons point de certitud^. Cependant des allées et venues suspectes précisent nos doutes: des gens à mine patibulaire pénétrent dans le château sous prétexte d'acheter au châtelain deux de ses automobiles; il se déclare ravi du marché, et nous devinons bien qu'il est roulé et qu'un coup se prépare, et que le chauffeur, les valets du logis en sont complices, et que le duc, impassible et souriant, est le chef qui les dirige... Dans les premières scènes de la pièce, on parle d'Arsène Lupin, comme on parle dans l'opéra comique de Scribe de Fra Diavolo, le bandit fameux par son insolence et son audace. Lupin a la coquetterie de prévenir ses victimes en leur adressant un billet courtois qui leur indique l'endroit et l'heure où elles seront dépouillées. Il joue la difficulté. C'est un artiste. Or, cette lettre d'avis, M. Gournay-Martin la reçoit :
« Demain matin votre hôtel sera mis au pillage. » Il s'affolle. Vite il décide de regagner Paris... Mais, ô fatalité, lesautomobiles qu'il a vendues se sont envolées; il lui en reste une troisième, — une cent chevaux; — les roues en sont crevées... « Prenez le chemin de fer, lui suggère le duc, je prendrai l'auto, je vais regonfler les pneus. » Toute la famille se dirige vers la gare et manque le train, ayant consulté un indicateur périmé. C'est comme un fait exprès... Seul, le duc file droit devant lui, rejoint sa bande. Voilà une opération brillamment menée, par un maître tacticien.
On ne s'est pas ennuyé une minute ; un mouvement endiablé, une dextérité aisée et légère animent cet acte d'exposition. Les deux suivants ont semblé un peu lourds et laborieux; ils rentrent dans l'ornière de ces sortes d'ouvrages : ils sont moins piquants, le plan en étant trop
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facile à deviner, la stratégie trop prévue... Un adversaire — c'était inévitable — se dresse en face du subtil malfaiteur, son terrible ennemi, l'agent de police Guerchard, qui s'est juré de le vaincre. Leurs génies supérieurs, dignes de se mesurer, vont entrer en lutte. Ils se rencontrent sur le champ do bataille, dans l'hôtel dévalisé. Guerchard est tout l'opposé du soi-disant duc ; court, râblé, vulgaire d'aspect, il incarne la vigueur et la ténacité plébéiennes; ce contraste entre les deux hommes ajoute un élément de pittoresque au combat. Tandis que l'un se promène indolemment, la cigarette aux lèvres, attentif à éviter les pièges traîtreusement tendus sous ses pas, l'autre furette, comparé, médite, amasse les indices, relève les pistes, se forme une conviction, répare les gaffes d'un juge d'instruction imbécile (assez drôlement caricaturé), et va de l'avant, sournois, silencieux, agressif...
Les épées s'engagent. A chaque botte de Guerchard, répond une parade, vive et preste du duc. Ce sont de beaux escrimeurs... Guerchard veut retenir Sonia; elle s'évade; une main mystérieuse lui signe, sur sa propre carte de visite, un laissez-passer; il arrête la femme de chambre Victoire, l'envoie au Dépôt; une fausse voiture cellulaire recueille et sauve la prévenue. Il sait d'oii viennent ces foudroyantes- ripostes et ce qui se cache sous ce masque impénétrable et que le duc et Arsène Lupin ne sont qu'un; mais il ne peut l'établir, l'évidence manque.
— Misérable, gronde-t-il d'une voixrageuse, tuesLupin . j'en suis sùrl
— Prouve-le!...
Le flegmatique Lupin a cambriolé les tapisseries, les tableaux de M. Gournay-Martin, et ponctuellement exécuté sa menace. Mais le sac de l'hôtel n'est pas achevé; il reste à s'emparer d'un inestimable joyau historique, orgueil du collectionneur : du diadème de la princesse de Lamballe. Un nouveau message avertisseur tombe du ciel.
« A minuit précis, Arsène Lupin aura en sa possession le diadème. »
Cest ici que Guerchard redouble de vigilance. Le précieux objet est là, sur la table, dans son écrin. Les doigts crispés autour de la crosse d'un revolver, il attend que le duc fasse un geste. En effet celui-ci, quand s'égrènent les douze coups de l'heure fatidique, avance la main... et se borne à ramasser son chapeau. Guerchard ouvre récrin; le bijou s'y trouve.
— Pesez-le, dit le duc, il me semble un peu léger.
11 écarte son habit et montre au public le véritable diadème qu'il s'est approprié. Les diamants de l'écrin sont apocryphes. Le policier rugit. Trop tard... le duc a fui comme une ombre.
Ces escamotages ne reposent sur aucun fond de réalité, ils excluent même toute possibilité; ce ne sont qu'inventions chimériques, qui tirent leur agrément du trompel'œil; on y goûte exactement cette joie enfantine que fait éprouver le travail d'un prestidigitateur s'il est assez adroit pour créer l'illusion. On est « mis dedans », et l'on est heureux de l'être; etl'on admire l'homme habile qui vous dupe. Et c'est en cela que consiste le plaisir.
Le troisième acte n'est guère qu'une pantomime. Arsène Lupin, fugitif, puni de sa témérité folle, échappe à grand'peine aux argousins qui le traquent, rentre chez lui haletant, livide, à demi mort. Il y rejoint sa vieille nourrice Victoire et deux ou trois honorables cambrioleurs, ses collaborateurs habituels, que nous avons vu. passer dans la pièce. Il se désespère. Sonia est en danger ; il craint que Guerchard ne se venge sur elle de ses déconvenues: il la sauvera, fût-ce au péril de sa prppre liberté, de sa vie. Effectivement, il offre à l'agent ce marché; il lui remet ses papiers, l'aveu de ses crimes, il dévore