‹ Le ThéâtreChapitre 3 sur 43 · HENRY BECQUE · texte numérisé non relu

HENRY BECQUE

un ancien ami. Il fut malheureux — c'est so»n excuse; — mais il fut méchant, il fut ingrat. Sa haine trouvait des détours ingénieux ; il louait Sardouafin d'humilier Dumas fils; l'étude qu"il lit de ces illustres confrères, afîectant de prôner celui qui ne lui inspirait littérairement que du mépris et de rabaisser celui dont il était secrètement jaloux, est une merveille de perfidie; il bavait sur les mains qui |lui avaient été secourables, il distillait le fiel, la basse injure, la calomnie. C'était un gredin de lettres et un pauvre homme... Mais tout cela lui est pardonné, puisqu'il a fait un chef-d'œuvre.

Il ne faut user de ce mot quavec circonspection. Je crois bien qu'il se peut appliquer à la Parisienne. Cette pièce, représentée en 1885, n'a pas vieilli; si elle n'est enaucune manière démodée, c'est qu'elle ne doit rien à la mode, aux façons momentanées de penser et de sentir; elle va plus loin, elle enfonce ses racines dans la nature; une sève profonde et riche y circule ; dun bout à l'autre elle est vraie; elle ne renferme ni un trait de caractère, ni un mouvement de sensibilité, qui ne soit en quelque sorte éprouvé, vérifié, qui ne jaillisse de l'expérience. Mais l'expérimentateur n'est pas ici un savant qui observe des choses mortes ; il crée ; les personnages qu'il met en scène ne sont pas des figures de théâtre, idéalisées, déformées, conventionnelles ; ce sont des êtres de chair, assez généraux pour s'élever à la «dignité de types», assez particuliers pour donner la sensation de lavie... Voilà l'essence de l'œuvre d'art supérieure : lavie ; ce je ne sais quoi qui fait qu'elle captive, qu'elle émeut, que la phrase la plus insignifiante prend tout à coup de la force; que les silhouettes s'animent, se colorent; que la pièce excite les spectateurs à méditer sur eux-mêmes et leur renvoie leur image. 11 arrive que des ouvrages superficiels, construits d'une main habile, leur communiquent l'illusion de la profondeur. Si ce n'est qu'un mirage il se dissipe vite; il ne résiste pas à l'elfort destructeur du temps. Rares sont les

comédies qui après vingt-cinq ans restent intactes, sans qu'aucun de leurs organes ait fléchi. La Parisienne semble exempte de toute caducité; elle doit cette miraculeuse jeunesse à l'extrême simplicité de l'intrigue, à l'extrême sobriété d'une langue pure et classique (tout ce qui est compliqué se fane rapidement), enfin à ce don mystérieux que Becque a défini, en analysant dans une conférence sur VÉcole des Femmes, les procédés de Molière :

(I Molière jette sur la scène des caractères, et ce sont ces caractères qui s'expliquent eux-mêmes devant vous. Comment? En vivant... Molière n'est pas un philosophe : le philosophe, c'est Descartes: Molière n'est pas un penseur : le penseur, c'est Pascal : Molière n'est pas un démolisseur comme Voltaire, ni un réformateur comme Rousseau. Qu'est-ce donc que Molière? C'est un auteur dramatique. Ces» un homme dont l'instinct, dont le génie, dont la fonction est de représenter ses semblables. Ne lui demandez pas des idées ; les idées il ne les voit qu'à travers les caractères au moment où elles deviennent excessives et où il va les ridiculiser. Ne lui demandez pas un conseil pratique ; il sait très bien qu'il ne corrigera pas des gens qui ont existé de tout temps et existeront toujours. Sa besogne àlui, est de leur donner une seconde vie, la vie littéraire. Sa besogne est de fixer dans le monde de l'art des caractères, qui sans lui resteraient disséminés et épars dans la nature. »

Qu'y a-t-il de plus ordinaire que le sujet de VEcole des Femmes? Qu'y a-t-il de plus banal que le sujet de la Parisienne?... Une petite fille trompe son tuteur pour s'unir à l'amoureux qu'elle s'est choisi. Une petite femme trompe son mari, puis son amant, pour courir une aventure dont elle revientdésabusée... Ce sont deux exemples démonstratifs de la ruse féminine. Mais dans ces historiettes le génie ou le talent du dramaturge a su enfermer des vérités éternelles, décrire quelques-unes des lois qui gouvernent l'appétit sexuel communément désigné sous le

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nom (l'amour et imprimer à de minces figurines un relief -aisissant, une forme limiineuse et définitive... Suivons attentivement sur riiéroïne d'Henry Becque l'accomplissement de ce travail.

Au lever du rideau, Clotilde Du Mesnil traverse ce qu'on appelle une crise. Son existence normale est troublée. Et qu'est-ce que son existence normale? Elle consiste à avoir deux maris : un mari légitime, l'honnête et placide Du Mesnil, rond-de-cuir aveugle et sourd, dirigé par sa femme, agité d'ambitions médiocres (il rêve d'obtenir de l'État le privilège d'une recette des finances); un mari illégitime, le vieil amant, Lafont, qui s'est fait une place à ce foyer, et n'a pas idée que l'on puisse un jour l'en chasser. Le ménage à trois ainsi constitué fonctionne paisiblement, revêt une allure respectable. Vous savez le moyen qu'emploie l'auteur (qui était par instinct homme de théâtre pour préciser nettement, désle début, cette situation... Un homme, une femme sont en scène :

— Ouvrez ce secrétaire et donnez-moi cette lettre, dit l'homme, soupçonneux et irrité...

La femme s'y refuse. Ils se disputent. Et le public s'imagine assister à un débat domestique. Soudain la femme s'écrie :

— Prenez garde, voici mon mari!

Celui en qui nous croyions voir un époux inquiet n'était que l'amant... Tout de suite, par cet expédient ingénieux, nous sommes avertis des intentions du dramaturge et instruits — sur un point capital — de la mentalité des personnages. Clotilde a donc deux maris, et l'habitude aidant, elle évolue entre eux avec une aisance, une tranquillité adriiirables. (Je reproche à Mlle Cerny, qui a délicieusement interprété le second et surtout le troisième acte de l'ouvrage, de ne pas accentuer suffisammentcette inconscience; elle sembledire : Suisje assez spirituelle? assez futée?) Clotilde ne songe pas

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à tout cela ; pour elle, la période de l'étonnement est passée ; elle a deux maris, comme elle aurait deux domestiques, chacun remplissant une fonction détermiminée. Elle les domine l'un et l'autre, Du Mesnil parce qu'elle le surpasse en intelligence, Lafont parce qu'il l'aime plus qu'il n'est aimé d'elle, et que celui qui aime est l'esclave de celle qui n'aime pas. En conséquence, elle ordonne; elle se fait obéir.

— Vous êtes insupportable, déclare-t-elle à Lafont; de la jalousie aimable et qui flatte l'amour-propre d'une femme, vous descendez à la jalousie grossière, brutale, qui nous blesse.

Elle le gronde, mais quand elle le voit dompté, elle le rassure, le ramène doucement; elle veut le conserver, repentant et soumis, près d'elle, comme un gros chien à qui l'on tend un morceau de sucre, après l'avoir corrigé. Ces jeunes gens dont il a peur, ils n'existent pas. Quelle folie d'en concevoir de l'ombrage! Et Lafont, non tout à fait persuadé, mais heureux de voir sa chère Clotilde redevenue plus humaine, lui prodigue les sages conseils; il la conjure de lui demeurer fidèle et de rester par là digne et honorable. Pas plus qu'elle, il n'a le sentiment que leur liaison, sei'eine et bourgeoise, puisse être répréhensible.

Arrive le mari. L'attitude de Clotilde envers lui va achever de nous révéler son caractère. Elle n'est pas du tout injurieuse ni méprisante. La jeune femme témoigne à Du Mesnil plus d'égards qu'à Lafont. Et c'est ici que la clairvoyance de l'auteur fut remarquable. Il ne veut pas que Clotilde soit une créature romanesque et dévergondée; il la veut raisonnable, équilibrée, pondérée, réglant son vice, administrant son désordre... Voilà justement la nouveauté, l'originalité du personnage. En cette petite femme adultère, nous découvrons à peu près toutes les vertus conservatrices de la vie familiale et sociale :

i° Elle est pratique. Oh! combien! Elle a le sens de

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l'opportunité : elle discerne clairement les voies les plus courtes, les plus sûres d'atteindre un but souhaité.

— Tu ne veux pas que je me mêle de ta nomination, dit-elle à son serin de mari, tu as peut-être tort.

Et elle lui démontre, avec une surprenante lucidité, l'avantage qu'il aurait à surmonter ses répugnances, à pénétrer chez Mme Simpson :

— Elle reçoit ce qu'il y a de mieux à Paris ; les ministres sont de ses amis. Elle t'aurait fait dîner avec eux. Et entre la poire et le fromage...

Du Mesnil acquiesce aussitôt; son espjnt faible et mobile suit la direction qu'on lui assigne. Il se retourne comme un gant. Il va signifier à son oncle, le « membre de l'Institut », dont lamollesse l'offense, de n'avoir plus à se mêler de ses affaires; il veut ne devoir sa fortune qu'à lintluence de Mme Simpson.

— Garde-t'en bien! dit Clotilde. Qui que ce soit qui te procure la place, il faut, pour le monde, que ce soit ton oncle, le membre de l'Institut, qui l'ait obtenue.

Elle a rasion, toujours raison. Elle était hostile à la République. Elle devient républicaine dès que son mari a une faveur à solliciter du gouvernement. Elle l'exhorte à surveiller l'intempérance de ses propos. C'est une excellente conseillère.

2° Ainsi que Du Mesnil et Lafont, jusque dans les moelles, elle est bourgeoise, avide de considération; elle a des principes.

— J'aime que les églises soient ouvertes, dit-elle à Lafont; vous prétendez être démocrate, libre-penseur. Je crois que vous vous entendriez avec une maîtresse qui n'aurait pas de religion... Quelle horreur!

Et quand il la presse trop vivement, comme elle désire l'espacer, ayant un autre caprice en tête, elle lui oppose des arguments du même ordre :

— J'ai une maison à conduire, des relations à conserver. La bagatelle ne vient qu'après.

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Elle est sérieuse, elle Test au point de devenir, dans son langage, prétentieuse et sentencieuse :

— Quand il y a quelque chose à donner, dit- elle, une place, une croix,* et que deux compétiteurs, un brave homme et un farceur, sont en présence, c'est le farceur qui remporte et le brave homme qui est blackboulé.

Notez que Clotilde n'envisage en toute chose que son intérêt particulier ; mais elle a la bouche pleine de grandes phrases, elle invoque les droits imprescriptibles de la morale. Le trait est juste. Ainsi agissent et parlent la plupart des hommes, et souvent les moins vertueux!

3" Ayant le souci du respect humain, Clotilde sera conjugale. Elle l'est éminemment. Elle n'a pas d'illusion sur les qualités d'esprit et de cœur de Du Mesnil; mais il est le mari, c'est-à-dire la façade, l'étiquette qui couvre la marchandise, le chef officiel de 1' « association » : à ce titre, il mérite le respect. Elle consent à le trahir, non à lui manquer d'égards, à le rendre publiquement ridicule. Et ce n'est point par égoïsme qu'elle garde ces ménagements, pour prévenir un éclat dont elle aurait à pâtir ; non, elle obéit à un mobile plus désintéressé... Ce n'est pas, si vous voulez, au mari imbécile que va son hommage, c'est plutôt au mariage, à une institution nécessaire qu'elle honore. Cette nuance est finement indiquée. Et elle exige que Lafont accorde à son époux les mêmes marques extérieures de déférence.

— Je ne sais pas pourquoi je vous parle d'Adolphe. Pour l'affection que vous lui portez !

Par cette politesse qu'elle lui voue, par cette amitié sincère, — car elle est sincèrement son amie, — par ce dévouement de loyale associée, il semble à la petite femme qu'elle rachète ses torts ; sa conscience ne lui reproche plus rien.

— Qu'est-ce qu'aurait fait mon mari, s'il ne m'avait pas eue !

Ce cri naïf montre le fond de son àme. On l'étonnerait

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beaucoup si on lui disait quelle n'est pas la plus sûre, la meilleure des compagnes.

Telle est Clotilde... Conjugale, bourgeoise, pratique, sensée... Seulement, voilà... Elle est un peu vicieuse... Encore qu'elle ne ressemble guère aux fringantes « viveuses » d'Henri Lavedan, elle a des curiosités... Lasse de goûter entre ses deux maris un bonheur de tout repos, elle eut, un certain jour, une fantaisie : elle s'amouracha du fils Simpson. Dès lors l'harmonie de son existence est dérangée. C'est la « crise ». Il faut que la petite femme doublement adultère soit dissimulée et prudente. Ce nouveau trait, joint à ceux quenousavonsénumérés, complète sa physionomie. Elle va, pendant deux actes, manœuvrer avec une souplesse d'équilibriste parmi les écueils. Elle fortifie, par excès de précaution et presque sans nécessité, l'inaltérable sécurité d'Adolphe ; elle lui glisse à l'oreille des mots rassurants ou égrillards ;

— Quand tu voudras... Avec toi, c'est ma devise.

Lui désignant au second acte la tète lamentable de Lafont :

— Je ne voudrais pas qu'un homme m'embrassât avec un nez pareil !

Et au troisième, lui montrant Simpson :

— Ce n'est pas encore celui-là qui me fera oublier mes devoirs...

Du côté de Du Mesnil, sa tranquillité est absolue ; elle le tient; elle domine moins aisément Lafont. C'est que son mari n'a pour elle qu'une amitié routinière et calme, tandis que l'amant l'aime ou la désire ardemment, violemment. Le mari ferme les yeux. L'amant les ouvre et tâche de déchirer le voile qu'une petite main adroite interpose entre eux et la vérité. Il devine à demi ce qu'on lui cache; toujours sa jalousie tatillonne est sur le qui-vive... « D'où venez-vous? Où allez-vous? » Clotilde se faufile, se défile, échappe subtilement aux doigts qui prétendent la saisir. Mais elle reste elle-même : son tempérament ne

change point; elle demeure la petite créature positive que nous connaissons ; si elle devient la maîtresse de Simpson, c'est que ce jeune homme lui plaît, et c'est aussi que ses hautes relations peuvent contribuer à la prospérité d'Adolphe, aux intérêts de la communauté. Elle éprouve alors une minute de griserie. Par suite d'une singulière déviation du sens moral, elle s'imagine de bonne foi agir avec la plus grande délicatesse (tout cela est dans le rôle) et vis-à-vis de son mari (dont elle acquitte la dette en se donnant à Simpson) et vis-à-vis de Simpson (dont elle paye, par ses faveurs, le concours;. Elle n'est dure et méchante qu'avec Lafont : mais celui-ci, c'est le fâcheux, l'homme épris qui se cramponne après l'amour qui le fuit, et se rend importun, odieux. Clotilde en fait la remarque dans un des plus jolis mots de la pièce :

— Ah 1 les hommes, voilà comme ils se conduisent avec nous, quand nous ne les aimons plus !...

Mais attendez. Le revirement va se produire. Clotilde n'a su inspirer au jeune Simpson qu'une inclination fugitive ; il se détourne d'elle ; il la quitte avec une politesse offensante et ne dissimule pas la joie d'un départ qui va l'arracher à cette intrigue ; elle sent percer sous la froide courtoisie de ses paroles une légère nuance de mépris ; elle en est mortifiée: une larme de dépit humecte sa paupière ; elle connaît donc à son tour l'indifférence, l'abandon, toute cette amertume qu'elle infligea si rudement au pauvre amant fidèle ! Maintenant elle lui rend justice, elle lui revient — un peu par pitié, beaucoup par égoïsme — pour ressaisir un pouvoir dont l'ingratitude du bellâtre Simpson l'a dépossédée, pour avoir quelqu'un à dominer, pour Jouir du plaii^ir d'être la plus forte.

Reconquérir Lafont est facile. Un regard caressant, un sourire, un simulacre de refus, un geste de coquetterie : il tombe à ses pieds, suppliant, repentant, implorant un pardon que c'eût été à lui d'accorder, en bonne logique... Il est à point. Plus que jamais Clotilde sera, dans les diverses acceptions du terme, sa « maîtresse », c'est-

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à-dire qu'elle le gouvernera à son gré. Elle lui revient avec cette allégresse du voyageur qui retrouve, après une longue absence, l'atmosphère du foyer familial. Finies, les orageuses odyssées sur la mer des passions ! I]lle regagne le port. Elle sera désormais une honnête femme (puisqu'elle se contentera de n'avoir plus qu'un amant, et que la faute pour elle ne commence qu'au deuxième); elle rentre dans la régularité (puisque, pour elle, la régularité c'est le paisible fonctionnement du ménage .à trois, l'organisation décente et sans scandale (le l'adultère).

Maintenant l'évolution du caractère est achevée; nous discernons sa courbe et ses détails. Considéré au point de vue de l'art pur, il est superbe. Cela est franc, droit, direct, robuste, modelé en pleine pâte; cela est puissant. Reprenez la définition du génie de Molière donnée par Becque : « C'est un homme dont l'instinct, la fonction est de représenter ses semblables. Ne lui demandez pas une leçon de morale. Ne lui demandez pas un conseil pratique. Sa besogne est de fixer dans ie monde de l'art des caractères qui sans lui resteraient épars dans la nature... » Cette formule, l'auteur de la Parisienne — pour une fois — l'applique avec maîtrise. Clotilde vaut l'Angélique de George Dandin, et elle est peinte d'un pinceau plus attentif, plus minutieux. Elle a trouvé en Mlle Berthe Cerny une interprète intelligente et souple. Au premier acte — je l'ai dit — la charmante comédienne n'exprime pas assez l'inconscience du personnage, elle souligne à l'excès une ironie qui dojt jaillir d'elle-même ; mais au second, elle a traduit avec une finesse, un esprit, une grâce remarquables les roueries de la petite femme, son exaspération contre l'arnant trop tenace, et au troisième, avec un charme exquis, une sincérité pénétrante et une justesse absolue son retour vers lui, après la déception qu'elle a eu l'humiliation d'essuyer. A cet endroit, elle a donné la sensation profonde et aiguë du rôle. Elle le joue avec moins d'exubérance que Réjane, avec moins de

naturel que Mlle Devoyod, elle y verse quelques-uns de ses défauts — dont le plus grave est un penchant à TafTèterie — mais elle y déploie toutes ses qualités précieuses d'élégance, de séduction : l'attrait de son sourire, la malice de ses yeux.

Du Mesnil, Lafont, Simpson sont moins intéressants queClotilde : on les connaît davantage. Le mari, confit dans sa sérénité béate, inaccessible au soupçon, est un des types fondamentaux de la comédie de tous les pays et de tous les temps. Bêcque lui prête une magnifique ampleur, que M.deFéraudyaccentueencore, s'il est possible, par la magistrale simplicité de son jeu. Aujourd'hui je suis ravi de n'avoir que des louanges à décerner à cet acteur. Voyez- le entrer en scène, épais, bedonnant, dos courbé, tète morne, bouche lippue, yeux sans flamme derrière les lunettes, solennel, prudhommesque :

— Si Lolotte aboutit, déclare-l-il (Lolotte est l'amie influente de Clotilde), si Lolotte aboutit là où un membre de rinstitut a échoué, j'en serai ravi pour ma part, mais je plaindrai la France !

Oui, mais il profitera de l'aubaine. Du Mesnil n'est qu'un tartufe. Si sa femme avait une excuse, ce serait l'effroyable ennui que dut lui faire éprouver un pareil compagnon. Sa lourdeur corporelle ne cache que vilenie, bassesse et vulgarité...

— La confiance, monsieur Lafont, dit Clotilde. voilà le seul système qui réussisse avec nous.

— Ça toujours été le mien, répond le gros homme.

Et l'on se demande si, même sachant Tinconduite de Clotilde, il ne l'eût pas tolérée, par veulerie, pour ne pas troubler le train-train du pot-au-feu conjugal. M, de Féraudy ne cherche pas l'effet, il vit son personnage. C'est une perfection.

Lafont est moins pesant. 11 est à demi intelligent, àdemi lucide. Il ne doute pas de rinfidélité de sa maîtresse, mais toujours son u flair >^ l'égaré sur une fausse piste,

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lui désigne des rivaux imaginaires, passe à côté du vrai péril. Et Clotilde s'en amuse, le berne, le rabroue, l'envoie promener, l'exhorte à faire un voyage autour du monde, ayant la certitude de le reprendre quand il lui plaira, prisant sa fidélité quoiqu'elle en soit agacée, appréciant sa solidité virile, touchée malgré tout de ses efforts pour lui plaire, flattée de l'ascendant qu'elle exerce sur lui. Et que de détails comiques, que de fines observations dans ce rôle!

— Vousêleschangée, dilLafontà la jeune femme. C'est vous qui me racontez les scandales; vous ne me laissez plus ce plaisir.

On le voit s'emplissant la mémoire de petits potins, pour égayer sa maîtresse, vexé de n'avoir plus cette supériorité, ce moyen de séduction, — les seuls qu'il possédât. — Car il est, lui aussi, de la tète aux pieds, banal et médiocre... Mayer l'incarne le plus naturellement du monde; il a rendu avec beaucoup d'intensité, au dernier acte, l'impatient désir de l'amant éconduit qui rentre en grâce, et se promet de rattraper le temps perdu.

Simpson enfin n'est qu'une silhouette, mais d'un dessin merveilleusement ferme et précis. Il a le flegme, l'indifférence cruelle de l'homme qui n'aime pas. Chaque trait «(uil laisse échapper négligemment meurtritClotilde. 11 n'y met pas de méchanceté. Ça lui est égal... voilà tout. M. Numa, si bon comédien, ne fait pas suffisamment ressortir sa sécheresse.

La vérité déborde de cette comédie. Même dans le bout de rôle de femme de chambre (cordialement rendu par Mlle Lynnèsi l'inexorable satiriste en introduit : il indique en passant l'esprit d'espionnage des domestiques prompts à profiter des faiblesses de leurs maîtres. Et que de mots! Ils éclatent avec un bruit douloureux, comme les hoquets de la misère humaine...

— Quand le co'ur me manque, et que Clotilde m'a mis sens dessus dessous, déclare Lafont; c'est encore avec

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son mari que je me trouve le mieux. Je me sens moins seul. La position d'Adolphe me console de la mienne. Elle est moins bonne. Certainement elle est moins bonne. Et Clotilde dit à Lafont :

— Vous ne pouvez pas vous absenter six mois lorsqu'elle vous le demande, lorsqu'elle verrait là, de votre part, une véritable marque d'attachement?...

Et Clotilde dit à Adolphe pour lui donner du cour âge:

— Ouest-ce que tu deviendrais donc si un véritable malheur te frappait, si tu me perdais par exemple?

Elle ne raille pas. Et le plus curieux, c'est qu'elle a raison, et que cet époux, qu'elle trompe, ne saurait se passer d'elle. Mais à elle aussi, Adolphe est nécessaire. Elle en fait l'aveu candide :

— Je ne suis plus tranquille que quand mon mari est là.

Tous, tous sont égoïstes... Égoïste, Clotilde qui concilie son désir de considération mondaine avec sa soif de plaisir; égoïstes, le sensuel Lafont, le massif Adolphe, le désinvolte Simpson. Cette œuvre admirable est un monument de pessimisme et d'amertume. Lorsqu'elle fut jouée en 1885, elle ouvrit la voie au réalisme du Théâtre-Libre. Henry Becque désavoua ses imitateurs; il flétrit (je cite ses paroles) « ce goût de destruction et de perversité qui domine dans les œuvres contemporaines » ; il proscrivait la grossièreté, la rosserie. Il fu^ hon gré mal gré l'initiateur de cette école... Etc'est la gloire de son illustre pièce de marquer une date dans l'histoire littéraire de ce temps.

Se maintiendra-t-elle au répertoire de la Comédie? Je ne sais... Elle est belle, mais pénible, empreinte d'une* ironie corrosive analogue à celle qui s'exhale de George Dandin. Or, il est à remarquer que ce chef-d'œuvre n'a jamais pu s'imposer d'une façon durable aux applaudissements de la foule... Que voulez-vous? Le spectacle continu de la laideur lui répugne. Elle veut qu'on lui donne des raisons d'aimer et non de haïr la vie. Molière

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connaissait ce besoin d'optimisme; il le contentait; dans ses œuvres les plus fortes, les plus tristes, il insinue l'éclat de rire d'une soubrette, le frais ramage d'un couple amoureux, l'image de la jeunesse près de l'image de la mort. Dans la Parisienne, il n'y a pas une lueur d'espérance, pas un rayon de soleil.

2o Janvier 1909.

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