‹ Le ThéâtreChapitre 20 sur 43 · DE FLERS ET DE CAILLA VET · texte numérisé non relu

DE FLERS ET DE CAILLA VET

n'attendait pas. Et soudain le visage de Micheline s'épanouit; elle court revêtir une robe décente ; elle ne songe plus à quitter Paramé; elle ajourne son départ. Nous sommes fixés... Micheline aime Georges. Georges finira par l'aimer. La conquête de Georges par Micheline est le sujet de la comédie. Et la comédie ne sera intéressante que si cette conquête est difficile, semée d'écueils, que si la victoire de Micheline exige un sérieux effort. Nous jouirons d'autant plus de sa joie qu'elle l'aura chèrement payée.

Que doit être Georges?... Georges doit être charmant et un tout petit peu ridicule ; non pas ridicule au point de devenir grotesque, ce serait maladroit, mais de manière à nous égayer doucement à ses dépens et à permettre à Micheline de se moquer de lui. Il faut que nous disions : « Est-elle folle, cette Micheline, d'aimer un pareil individu !» ; mais bientôt après : « Ce Georges est tout de même un aimable garçon ; elle a raison de l'aimer. » Or quel ridicule pourra le plus sûrement atteindre Georges et rendre du même coup le triomphe de Micheline plus méritoire? Le ridicule qui découle d'aventures d'amour manquées ou enchevêtrées. Georges va patauger dans des histoires de femmes. Il convient aussi de l'affliger d'une difformité ou d'une tare — source d'abondants effets comiques. Un vaudevilliste ferait de lui un sourd, ou un bègue. MM. de Fiers et de Caillavet ont l'esprit trop fin pour se résoudre à l'emploi de si bas expédients. Il y a des tares morales. Il y a la timidité. Il y a l'indécision. Ernest de V Amour veille était timide. Georges sera indécis. Il avait quatre maîtresses; il les a congédiées (dans cette circonstance, du moins, il a montré quelque fermeté de caractère) en leur envoyant à toutes quatre à la fois une dépêche rédigée en ces termes : « Vous ne m'avez pas compris... Adieu.» Ce qui l'exaspéraitcontre elles, c'estqu'elless'obstinaient à l'appeler mon ami. Oh ! les maîtresses qui appellent leur amant « mon ami », n'est-ce point odieux, en vérité;

cela se peut-il souffrir? Or, Georges ayant « semé » sur sa route quatre femmes, va en retrouver quatre autres et ces quatre autres femmes l'appelleront << mon ami ». Et ce sera très drôle. Et nous rirons.

f Cette X répétition », cette « symétrie » sont de vieux procédés de théâtre que MM. de Fiers et de Caillavet s'assimilent et rajeunissent avec une dextérité malicieuse. La vertu en est d'ailleurs infaillible, comme celle du quiproquo ; le public n'y résiste pas, pour peu qu'ils soient maniés adroitement. Et les auteurs de VAve de Buridan possèdent à fond leur métier.)

Donc, Georges Boullains se trouve tiraille entre quatre créatures délicieuses, et qui ne demandent quà tomber dans ses bras : 1° Odette, la femme légitime de son ami Lucien de Versannes; '2° Fernande Chantai, la maîtresse dudit Lucien; 3° Vivette, l'étoile du casino; i° Micheline. Toutes quatre se le disputent; toutes quatre lui assignent des rendez-vous pour le lendemain matin. El il accepte ces quatre rendez-vous simultanés [symétrie, paraHélisme), ne sachant à qui accorder la préférence (indécision':. Il lui faudra cependant se prononcer. Lucien de Versannes vient le rejoindre au milieu de la nuit, s'assied sur le pied de son lit, et là, affectueusement, lui l)0se un ultimatum (la scène est très spirituelle). Il lui dit :

— Mon cher Georges, tu veux me prendre ma femme... >e nie pas. Voici tes lettres. Je les ai trouvées dans le tiroir du bureau américain que tu lui as offert.

Georges se tait, atterré. Il avoue... Lucien reprend :

— Les choses vont se compliquer. Mon cher Georges, tu prétend menlever ma maîtresse... Ne nie pas. Voici tes lettres.' Je les ai trouvées dans le tiroir du bureau américain dont lu lui as fait don.

(Georges a chez lui un troisième bureau américain dans le tiroir duquel il dissimule sa correspondance. Les

»E l-LEKS ET DE CAILLAVET \ i ■>

bureaux, les paquets de lettres : parallélisme, répétition , si/mélrie).

Et Lucien conclut :

— Je n'aime ni ma maîtresse ni ma femme, mais le cocuage m'humilie. Prends celle qui te plaît le mieux; je garde l'autre. Je te donne vingt-quatre heures pour réfléchir et choisir.

Georges reste perplexe, tel l'àue de Buridan entre ses deux picotins. L'aube luit. Une chanson joyeuse achève de l'éveiller. C'est Micheline, qu'il a promis d'accompagner à la pêche aux crevettes. Elle saute par la fenêtre dans la chambre. (Marthe Régnier est à croquer, avec sa hotte, son jersey, ses jambes nues, les ailes de sa coiffe — un Feyen-Perrin). Georges n'est pas disposé à la suivre sur la plage. Il préfère causer. On cause. Et c'est une conversation joliment « filée », selon les règles. Elle passe par la taquinerie, l'agacement, la tendresse, la jalousie.

— Je ne sais qui j'aime, en vérité, déclare-t-il. Je ne vous aime pas, vous, Micheline. Je respecte les jeunes filles. Et je ne peux pas aimer ce que je respecte.

Micheline est consternée; puis elle se pique; puis elle prend l'offensive.

— Moi, je suis amoureuse, dit-elle.

— Et de qui?

— De vous.

Là-dessus, elle se sauve, après avoir précipité à terre, dans un geste de fureur, une potiche placée sur la même table, au même endroit qu'une autre potiche que Mlle Vivctte, l'étoile du casino, tout à l'heure, avait brisée (repélilion, symétrie).

Et ceci nous conduit au dénouement. Il a été minutieusement préparé. On ne saurait trop, disait Sarcey, « soigner les préparations ». Lucien quittant Georges au second acte, lui a remis une enveloppe cachetée.

— Quand ton choix sera fait, lui a-t-il dit, ouvre ce pli; il contient ma réponse, car je sais, dès à présent, la résolution où tu t'arrêteras.

1 7 'i L1-: TOÉATRE

Nous aussi, parbleu, nous la connaissons. Georges épousera Micheline, ce n'est pas douteux. D'autre part, souvenez-vous du mot que j'ai cité : « Je respecte les jeunes filles; je ne peux pas aimer ce que je respecte. » Cette parole de Georges contient en germe la péripétie finale. Micheline ajoute foi — ô sainte innocence! — au cynisme affecté de ce fanfaron du vice; pour le séduire, elle feint d'être ce qu'elle n'est pas, une fille compromise et débauchée; il perce à jour sa ruse enfantine; il en est remué; son cœur se fond, ses yeux s'ouvrent. Micheline, lasse d'avoir tant menti, s'est endormie. Il déchire Tenveloppe scellée de Lucien. Que lit-il? «Tu me demandes la main de Micheline, mon cher Georges... Je te la donne. » 11 prend la lettre, la dépose délicatement sur les genoux de la jeune fille, et soupire :

— Ce que je serai content quand elle se réveillera!

Ce gracieux tableau de genre termine la pièce et renvoie les spectateurs et les spectatrices satisfaits, allégés, doucement émus. . . Ils n'ignorent point que ce qu'ils viennent d'écouter n'est pas une haute et profonde comédie, que c'est un léger ouvrage, une manière de dessert vanillé et sucré. Mais la saveur leur en a semblé suave et piquante. MM. de Fiers et de Caillavet ont malaxé ce mets savamment, joignant aux bases fondamentales de la vieille cuisine française les épicesà la mode... Le roman d'amour de Georges et de Micheline serait fade. Relevons-le par deux onces dadultère. Le siècle de Scribe est passé, que diable! Lucien de Yersannes fera cadeau de sa femme ou de sa maîtresse à son ami Georges. Voici qui est moderne. Et sur ces choses, jetons à poignées le sel, le poivre, les paillettes du paradoxe, le poudroiement de la fantaisie, faisons scintiller le dialogue, taillons-le à facettes; soyonslestes, voluptueux, par moments un peu cyniques fpour ne pas paraître « rococos »), et par moments poétiques, langoureux (car les Français aiment la romance; Ciselons des couplets, mais

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