DE FLERS ET DE CAILLAVET I/O
ne les mettons pas, comme Dumas et Barrière, dans la bouche d'un unique raisonneur, trop verbeux. Que chaque personnage chante le sien.unjoli pelit couplet, troussé à la cavalière, le couplet du « train des amants », le couplet des « diplomates », le couplet dès « marsouins », le couplet de la « bouée », le couplet des « bottines », le couplet de la « cravate » , le couplet de « l'ange et du saligaud » , le couplet du « las de cailloux et des deux routes », enfin le couplet de « 1 ane de Buridan ». Et ne supposez pas au moins que ces morceaux soient longs, ou prétentieux, ou déclamatoires, ou pédantesques. Ils sont agréables et de bonne compagnie. On ne saurait avoir plus de verve que n'en ont MM. de Caillavet et de Fiers, et plus d'habileté dans l'entre-croisement des fils de linlrigue, et plus d'ingéniosité dans le rajeunissement des anciennes méthodes, et un tour de main plus souple, et tm sens plus aigu de l'actualité. Comment ne plairaient-ils pas? Ils plaisent. Ils plairont aussi longtemps qu'il leur conviendra d'offrir exactement à la foule ce qu'elle aime.
l" Mars 1909.
PAUL HERYIEU
Comédie Française : Connais-toi, pièce en 3 actes.
Toujours un écrivain penche du côté où se sont affirmées ses préférences; il tend à accentuer l'ensemble des qualités et quelquefois aussi des défauts qui cons^ti tuent sa « manière ». M. Paul Hervieu hait littérairement le désordre, léparpillement, l'anarchie ; il déteste ces pièces dont le sujet, morcelé, bousculé, tirant à hue et àdia, négligemment noué, conduit d'une main capricieuse ou indolente, a l'air de faire l'école buissonnière à travers champs ; il aime les trames serrées, les solides étoffes, que ne surchargent pas les ornements, où ne surabondent pas les couleurs. 11 n'est nullement timide ; il va jusqu'au bout de sa pensée ; mais sa violence intérieure, son audace, sa générosité, ses révoltes revêtent une apparence sobre et discrète ; c'est l'homme de bonne compagnie qui, au moment même où sa colère est au paroxysme, n'élève pas la voix, se contient et tend froidement sa carte à l'adversaire qu'il a dessein de tuer; cette discipline, cette possession de soi, cette concentration, cette mesure trouvent leur meilleur moyen d'expression dans le théâtre classique ; les règles édictées par Aristote, corroborées et rendues plus étroites parles
académiciens de Richelieu, M. Paul Hervieune les rejette point, il les accepte non seulement comme une nécessité, mais comme une grâce, il s'y soumet avec une sorte de coquetterie. « La tragédie, dit Aristote, est l'imitation dune action entière, complète, ayant une certaine étendue. Une fable sagement composée ne doit pas commencer ni finir au hasard. Un tout composé, soit d'un animal, soit d'un autre genre, n'est beau que par l'ordre de ses parties. La beauté consiste dans l'ordre et dans la grandeur. » Ceci, c'est l'unité d'action, essentielle en effet, et sans laquelle l'intérêt se disperse et languit. M. Paul Hervieu aurait pu s'en tenir là. Il s'est imposé la tyrannie de l'unité de temps (sa pièce n'épuise même pas la durée permise, qui est d'une « révolution du soleil ») ; elle se déroule entre onze heures du matin et onze heures du soir. Et pour la troisième unité, l'unité de lieu, il s'y plie également, puisque son drame se noue et s'achève dans le même endroit. Voilà donc un ouvrage classique par son dessein général, par sa charpente ; il n'est pas moins classique par la structure psychologique des personnages. Ceux-ci vivent d'une vie, si j'ose ainsi dire, abstraite ; ils ne prononcent pas une par'ole inutile ou futile, ne s'amusent à aucune des bagatelles qui, dans le train ordinaire de l'existence terrestre, se mêlent aux choses graves; ils n'articulent que les mots, n'exécutent que les gestes strictement indispensables à se faire pleinement entendre et comprendre. Tout€ superlluité est exclue de la nudité schématique de cet art ; il è'interdit la fantaisie des digressions, le caprice des « hors d'œuvre » ; il est ramassé, concentré, austère.
« L'action que le poète a choisie pour sonsujet(aécïit Corneille) doit avoir un commencement, un milieu et une lin; ces trois parties sont autant d'actions qui aboutissent à la principale ; en outre, chacune d'elles en peut contenir plusieurs avec la même subordination. Il ne doit y avoir qu'une action complète, qui laisse l'esprit
l'ALL HERVIEU IT!»
de l'auditeur dans le calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres imparfaites, qui lui servent d'acheminements et tiennent cet auditeur dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin de chaque acte dans le but de rendre l'action continue. Il n'est pas besoin qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les intervalles qui séparent les actes, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne paraissent pas sur le théâtre ; mais il est nécessaire que chaque acte laisse "une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui qui suit. »
Nous allons voir avec quelle rigueur, avec quelle scrupuleuse fermeté M. Paul Hervieu (plus classique que le vieux Corneille) a appliqué ces principes. Depuis longtemps, il rêvait de composer une « tragédie moderne ». Je crois que cette fois il a exactement cxécutr» son dessein et que Connais-loi, sans surpasser en mérite VÉnigme, les Tenailles, le Dédale, la Course du flambeau, réalise mieux qu'aucun de ces ouvrages le plan théorique de l'auteur. Connais toi est vraiment, dans l'acception traditionnelle et intégrale du terme, une tragédie.
Une grande scène d'exposition ouvre la pièce. La scène est directe. M. Paul Hervieu ne va pas jusqu'à restituer l'usage conventionnel et d'ailleurs assez commode des confidents et des confidentes ; il met aux prises les protagonistes; ils se définissent en causant ensemble, et se racontent, et nous apprennent ce qu'il est utile que nous sachions de leur passé. Le lieutenant Pavail rejoint, sous le prétexte de lui apporter un livre, Clarisse de Sibéran, la jeune femme de son général. Il semble contraint, énm; il a l'apparence ou d'un amoureux ou d'un coupable ; il se reproche d'avoir, la veille, jeté un regard irrité au général ; il sait que Clarisse a surpris ce regard de haine, il veut dissiper la fâcheuse impression qu'elle en a gardée, se disculper à ses yeux.
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— Mon mari est votre bienfaiteur, il vous a élevé , vous lui devez de la gratitude...
La reconnaissance de Pavail va plutôt à la première femme de M. de Sibéran. Son père, un révolutionnaire militant, ayant été tué au cours d'une émeute, c'est elle qui recueillit Torplielin; il grandit entre cette créature douce et tendre et le chefdont l'autorité protectrice, impérieuse lui fut pesante ;il s'est senti tolérépar lui, nonaimé. <> J'étais sa proie, un pauvre petit otage conquis sur l'ennemi. » Il a du sang de révolté dans les veines; il supporte impatiemment le joug ; lorsque mourut sa mère adoptive, il refusa d'assister au second mariage du général; il détesta l'intruse qui venait occuper la place vide, et ce n'est que linstante prière de Jean de Sibéran, le fils de la morte, son camarade, son frère, qui le détermina à se soumettre, à rentrer dans le rang. Tout cela, il le déclare franchement à Clarisse et elle lui sait gré de la loyauté de cet aveu. Elle n'est pas moins sincère, elle lui dit sa jeunesse morne, la tristesse du mariage de raison, du marché conclu par la jeune fille bien née et pauvre avec le vieillard riche et galonné. Et nous devinons qu'une sympathie, encoreindécise, mais prête à flamber, s'allume en eux, née de leurs communes misères morales... Les victimes opprimées s'unissent et se coalisent contre le despote. Ce maîlre est-il donc si terrible? Nous allons pouvoir en juger sur l'heure. Il surgit, et, d'une voix indignée, il narre à Clarisse la scandaleuse aventure dont il vient d'être le témoin. Se promenant avec son cousin (en ce moment son hôte) Doncières, ils ont aperçu la petite Anna Doncières qui sortait précipitamment du pavillon où loge Pavail ; la jeune femme s'est es(|uivée, le mari a ramassé le gant qu'elle laissa tomber dans sa fuite ; il possède une pièce à conviction. Le général compte bien qu'il en usera et sera inflexible envers l'épouse adultère ; il se charge, lui, du complice ; il va rexp(''dier au Tonkin. Sa fureur intransigeante tonne, fulmine; elle saura affermir, s'il en est besoin, l'humeur
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vindicative de l'époux outragé. Celui-ci inclinerait vers la miséricorde ; il écouterait volontiers l'ingénieuse explication que toute femme a sur les lèvres en pareille occurrence, et tâcherait d"y ajouter foi. La sécheresse agressive du général, le mépris qu'il lui témoigne, la menace d'une rupture entre leurs maisons le décident à recourir au divorce. Il part pour Paris : il en sera revenu le soir même (respect à la loi des « unités »i, ayant vu son avocat et entamé la procédure. Un vent d'austérité puritaine souffle sur ce logis. Il dessèche même la sensible Clarisse, qui refuse toute pitié à sa petite parente. Il est vrai que si. elle s'interrogeait sérieusement, elle découvrirait à son irritation une cause moins pure que l'amour de la vertu, et qu'il s'y mêle un grain de dépit. Elle aime Pavail, le croit l'amant d'Anna et traite inconsciemment cette dernière en rivale...
Tout cela se dégage clairement du premier acte. Les figures sont marquées de traits nets et qui s'opposent. D'une part, nous avons le général de Sibéran, symbole des préjugés et des sévérités ataviques en ce qui touche la fidélité conjugale, les droits de l'époux et du père, l'honneur domestique; cet homme — ce bloc — n'admet pas les compromissions ni les concessions ; sestimant infaillible, il se montre inexorable. Et il faut qu'il soit ainsi, afin de tomber de plus haut, d'être frappé plus rudement quand le destin lui deviendra hostile et de recevoir une plus forte leçon; Il faut que sa superbe — comme celle d'Œdipc — soit abaissée... D'autre part, nous voyons Doncières, l'homme mou, dénué de résistance, en qui la faiblesse et la bonté se confondent. Et. nous comprenons qu'il est placé là pour faire ressortir l'énergie provocante et têtue de son cousin. Même contraste entre les deux femmes. A côté de l'honnête et consciente Clarisse, se meut la légère et inconsciente Anna. Ces caractères entreront en conflit; ils'vont commencer d'évoluer ; leur évolution, c'est toute la pièce. Et les changements qui se produiront en eux auront leur
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-ourco en eux-mêmes, proviendront non pas d'événements extérieurs, mais du développement fatal et logique des passions qui les gouvernent. Sile<« tragique des situations » créait le « tragique des caractères », selon la célèbre définition de Brunetière, ce serait un mélodrame. Mais ici le ■< tragique des caractères » enfante le « tragique des situations ». Et c'est une tragédie.
M. de Sibéran a mandé Pavail pour lui « laver la tête » et le punir. L'officier essuie l'orage stoï<|uement, et, tout en protestant de son innocence, il consent à subir la peine que le général lui inflige, à demander au ministre son envoi dans un régiment colonial.
— Tu as porté la honte à des proches à moi, abusé de ma confiance : tu as commis un acte odieux, un « vol qualifié par personne de service ».
Le lieutenant frémit sous l'outrage ; il veut se justifier; le secret qui lui brûle les lèvres et qu'il a le courage de retenir, il le révèle à Clarisse... Il ne fut pas l'amant d'Anna, qui est la maîtresse de Jean, le propre fils du général; il a prêté son logis aux amoureux; il endure le châtiment de sa complaisance ; il ne se plaint pas, il se laissera frapper, mais il ne peut supporter le mépris de la femme qu'il estime et chérit le plus au monde.
— Vous avez cru que je jouais vis-à-vis de vous une infâme comédie, que j'étais venu vous voir ce matin pour me constituer un alibi. Eh bien, sachez la vérité : je vous adore.
. L'ardent aveu lui échappe. Clarisse en est troublée, grisée, bouleversée. Elle n'y est que trop sensible. Si Pavail restait auprès d'elle, elle aurait la force de dissimuler ses sentiments ; il va s'éloigner, elle les lui livre, elle lui ouvre son cœur. Elle confesse l'amertume de sa vie, de sa jeunesëe fanée, des humiliations dont le contact d'un homme orgueilleux et brutal l'a abreuvée. Comme Pavail, elle a souffert par lui. — C'est à cause de
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cela, reprend Pavail, que je vous ai aimée, à cause de nos communes souffrances...
Ces délicates paroles la bercent, l'enivrent ; elle s'abandonne à leur dangereuse douceur, au rêve d'une tendresse consolatrice des tristes réalités.
— Ce ne sera pas un rêve ! s'écrie le lieutenant. Je ne pars plus.
— Partez, partez, je l'ordonne.
Il obéit à regret. Et Clarisse, demeurée seule, regarde en elle-même avec effroi. Comme elle se sent autre qu'elle n'était ! Quelle commisération lui inspire maintenant la pauvre Anna ! Elle ne la bouscule plus ; elle compatit à sa faute, ayant été elle-même sur le point de succomber. Et les « principes » de M. de Sibéran lui semblent d'autant plus inhumains qu'elle a pu mesurer sa propre fragilité. Elle en est peinée, blessée. Convenons d'ailleurs que l'indignation du général se traduit par des phrases tant soit peu solennelles. Elles ont excité le rire du public. Et l'on s'est demandé si cette gaieté, soudainement déchaînée, était dans les intentions de l'auteur, s'il fallait l'attribuer au jeu trépidant de l'interprète M. Le Bargy, ou aux détails mêmes du texte, ou aux dispositions malignes de l'auditoire. Je crois que ces effets imprévus et un peu déconcertants sont dus à l'opposition des personnages et à la situation où ils se débattent. Si le général eût été un homme dans la force de l'âge. capable d'inspirer l'amour, son attitude, son lang'age n'eussent point semblé plaisants. Mais il a-des cheveux blancs, c'est un barbon ; et le voyant uni à une trop jeune femme, l'on songe malgré soi à Arnolphe éducateur d'Agnès, à Bartholo tuteur de Rosine, à tous les grisons jaloux et ridicules du répertoire. Vous alléguerez l'exemple de Ruy Gomez, de Mithridate, amoureux et trompés, et desquels on ne rit pas... Oui, mais l'amant de dofia Sol parle en vers, il porte un costume qui lui imprime une physionomie lointaine et légendaire ; l'amant de Monime est entouré d'une atmosphère de
vénération racinienne; on sait d'aoancc qu'ils sont et doivent être tragiques. Qui peut dire ce que nous pe)iserions d'eux s'ils apparaissaient pour la première fois devant nous dépouillés de tout cet appareil, habillés à la moderne?
Enfin M. Hervieu, voulant augmenter le pathétique du revirement du dernier acte, a accentué l'inlransigeance, l'intrépidité, la confiance en soi, la roideur de son héros. M. de Sibéran s'érige en justicier. « Anna n'est plus votre semblable, dit-il à Clarisse ; après sa faute elle n'est plus de votre espèce. >> Il dit encore : « Ma femme ne saurait être effleurée que par ce qui est la pureté même. » Il assimile l'adultère à « l'outrage à la pudeur », à « l'excitation à la débauche». Notez que, prononçant ces mots, il est conséquent avec lui-même, il parle comme un « soldat vertueux » à cheval sur les principes. Mais rien ne fera qu'un tel personnage n'ait un aspect légèrement comique et que l'on n'aperçoive en lui <' une vieille culotte de peau ». Joignez encore que le public n'est pas sot, qu'il a deviné le plan de l'auteur, qu'il pressent les malheurs qui vont fondre sur ce guerrier et qu'il se divertit de sa déconvenue, comme il se réjouit des désagréments qu'encourent au théâtre les présomptueux, les vaniteux et les fats.
Les déceptions du brave-général au second acte sont donc joyeusement saluées. On sourit quand il refuse de croire, contre l'évidence, àla culpabilité de son fils Jean; et l'on ne tremble pas quand il accable ce fils révolté de sa malédiction et lui défend expressément de rendre l'honneur à la femme qu'il a séduite en l'épousant dès qu'elle aura divorcé. Mais attendez! A partir de cet instant, l'impression se modifie. Nous assistons à l'effondrement progressif du pauvre homme, et lorsqu'il est bien avéré qu'il est vaincu et ne se relèvera pas de sa chute, la gaieté fait place à une sorte de mélancolie douloureuse. On s'apitoie moins sur lui que sur les défaillances et les misères humaines. Peu à peu une impres-
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sion d'amertume otde détresse émane de rir-uvre, l'enveloppe, nous pénètre: le fond du cœur qui soutire apparaît. On pense : « C'est cela la vie! » Et l'on ajoute : " Quelle tristesse ! »
M. de Sibéran s"ofï"ondre; il renie les principes qui lui étaient sacrés ; il se détourne de ce qu'il croyait être la vérité, la justice. Kt d'abord il capitule sans s'en rendre compte. Il est tout étonné lorsque sa femme lui fait remarquer qu'il se montre moins cruel à l'égard de Jean que de Pavail, et que sa rigueur s'atténue sous l'influence de l'égoïsme. Il se ressaisit. Et il retombe. Il combattra le divorce de Doncières et d'Anna parce que leur réconciliation délivrera son fils d"un mariage qui lui répugne. 11 constate que rien n'est absolu dans ce monde et que la voix de l'intérêt personnel étouffe le cri de la conscience.
Sa suprême capitulation s'accomplit au troisième acte. Il surprend le baiser — un passionné et désespéré baiser d'adieu — qu'accorde Clarisse à Pavail. Il se croit trahi ; il l'est en somme, puisque, si Clarisse ne s'est pas entièrement donnée, elle s'est presque promise, et (jue déjà, en pensée sinon en fait, elle est infidèle. Que fera-t-il ? Il devrait ou la tuer avec son complice, ou la chasser ignominieusement, conformer sa propre conduite aux conseils qu'il prodiguait à Doncières. Il n'en a pas le courage : l'arme qu'il brandissait sur les coupables s'affaisse, ainsi que sa fureur de vengeance. Il est lâche. Cette femme qui lui échappe, il découvre qu'il ne peut se passer d'elle, qu'elle est rivée aux fibres de sa chair, et que, s'illaperd, il mourra. Clarisse est rebelle à ses prières ; elle a soif d'air respirable, de liberté; elle veut vivre, rejoindre l'être qu'elle a élu et qui lui assurera le bonheur.
— C'est en dehors de vous, en me déliant de vous que je serai heureuse.
La vision d'une félicité d'où il est exclu le rend fou de jalousie ; il froisse grossièrement la jeune femme en lui
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reprochant l'assistance matérielle qu'elle a eue de lui. Puis il se précipite à ses pieds; il se repent, il supplie. Elle se débat contre un désespoir qui malgré tout l'émeut.
— Non, non, je ne veux pas être une seconde fois murée dans l'existence dont j'ai soulevé la pierre !
Mais lisant dans l'œil égaré de Sibéran la volonté du suicide, elle ressoude la chaîne à demi rompue, elle réintègre sa prison, elle laisse retomber la pierre du tombeau et s'ensevelit. Cette résignation a de la grandeur. Dès l'instant où elle s'y est résolue, elle efface de son cœur stoïque tout regret. Elle accepte le sacrifice, elle en envisage les conséquences, elle n'a pas d'illusions. Elle sait que sa vie de demain sera celle d'hier, une vie désenchantée, et que son époux, moins brutal sans doute, meurtri, dompté par l'expérience, ne pourra éveiller en elle ce sentiment qu'elle a voué à un autre. Elle le sait; et cependant, avec une générosité infinie, elle plaide une cause à laquelle elle ne croit pas ; elle prêche à Doncières l'efficacité du pardon ; elle lui montre son nid reconstruit, redevenu joyeux :
— Votre clémence aura servi de leçon.. .Ne vous défendez pas contre la bonté... Aidez à cequ'on oublie, oubliez vous-même la démence d'un jour.
Doncières se laisse convaincre. Le général et sa femme demeurent seuls dans leur foyer glacé, dans leur prison rebâtie.
— Hier, murmure Sibéran, j'aurais jugé cet homme stupide et abject.
— Étiez-vous meilleur, hier?
— Je me connaissais moins.
— Qui se connaît?
La pièce s'achève sur cette interrogation qui en remarque la signification et la portée. Elle proclame une double vérité. Et d'abord une vérité de sens commun : C'est qu'il y a loin, comme eût dit Sancho Panca, de la
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théorie à la pratique, et que les conseilleurs ne sont pas les payeurs et que le rigorisme fléchit lorsqu'il se heurte à l'amour de Soi... Puis une vérité, d'ordre moral : c'est que mieux vaut aimer que haïr relever le pécheur que le frapper. M. Hervieu n'est pas le premier qui s'institue lé défenseur de lindulgence et de la pitié. La plupart des dramaturges prônent cette religion, s'en proclament les apôtres. Là où il s'écarte de ses confrères et j'insiste sur ce point très important), c'est qu'il ne se borne pas à exalter la douceur et la bonté ; il exalte l'esprit de sacrifice. 11 désavoue résolument ladoctrine du « droit au bonheur et au plaisir ». Clarisse pourrait être heureuse, « vivre sa vie », repousser Tépoux maussade dont elle n'a eu que dégoûts, s'unir au compagnon de son- choix. Et elle résiste à la tentation, elle s'incline devant l'obligation .d un devoir supérieur que lui impose sa conscience.
— J'expierai, déclare-t-elle.
Qu'a-t-elle donc à expier? Elle n'a pas appartenu physiquement à Pavail ; elle ne lui a offert que ses lèvres ; mais ce geste asuflipour qu'elle ait estimé s'être donnée. Ce court moment d'oubli est une faute ; pour la racheter, elle s'immole. Voilà des scrupules auxquels le théâtre actuel ne nousa guère accoutumés. Ce retour versl'idéalisme, je dirai presque vers un idéalisme chrétien (car il y a dans le renoncement de Clarisse autant de charité que de vertu), est, de la part de Vanleur de Connais-toi, significatif... J'y vois un essai de réaction contre le réalisme sensuel qui nous submerge. L'âme et l'instinct se livrent en Clarisse un rude combat. L'âme triomphe.
La tragédie de M. Hervieu est rude, sévère; certains de ses personnages sont un peu obscurs (telle AnnaDoncières, dont on ne sait si elle aime ou n'aime pas son mari); elle est écrite avec noblesse, soutenue par une armature presque trop rigide. On se heurte aux angles de cet acier. Mais elle renferme une figure féminine incomparablement modelée et nuancée. Ce que M. Hervieu pos-
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sède de subtilité, de délicatesse, de sensibilité fine, de distinction, d'intime pudeur, d'énergie enveloppée et de discrète élégance, il en a paré Clarisse. Il souligne d'un irait incisif les mouvements qui agitent cette délicieuse créature : son émoi croissant sous l'aveu de Pavail, l'éveil de sa lucidité, son inquiétude, son trouble, et lorsqu'elle a vu clair dans son cœur, son indulgence pour autrui, sa sévérité pour elle-même, la vaine résistance qu'elle oppose à l'amour victorieux... Elle voudrait éloigner celui dont elle a peur, et un vertige l'entraîne; elle lui dit justement les choses qui peuvent le retenir et l'enflammer :
— Qui sait si l'être pour qui j'avais été mise au monde, ce n'est pas vous ? Quand je vous écoute une fièvre inconnue me monte au cerveau. Parler, rire, se taire, se quitter, se retrouver avec l'impression sans cesse d'être dans l'amour, ainsi que dans le parfum chaud d'un perpétuel été...
Ces paroles chantent comme une musique dans la voix de Mme Bartet. Tout ce que je viens d'analyser, elle l'exprime sans apparent effort ; elle ne joue pas ce personnage créé pour elle : elle le vit ; elle en traduit avec une sûreté admirable les mouvants aspects. Auprès d'elle, Mlle Marie Leconte a fait apprécier dans un rôle difficile son talent spirituel, et la jolie spontanéité de sa nature sincère. M. Grand mérite les plus vifs compliments pour la façon dont il a interprété Pavail. Il a la flamme romantique, la véhémence, l'élan qui conviennent à cet amant malheureux. Son front nuageux semble marqué du sceau de la colère divine; et toutefois il est sobre et viril...
Reste M. Le Bargy... On l'a beaucoup discuté. Il assumait la tâche délicate de représenter le général jaloux, tyrannique et faible. Il en fait une outre pleine de vent que les coups de l'adversité dégonflent. M. Le Bargy est la lucidité même; il pénètre fintellectualité de ses rôles; il ne peut les rendre qu'avec les moyens qui lui sont
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habituels. Or s'il a de la puissance, de l'ampleur, une diction large et pure, il n'a point de simplicité ; sa force n'est pas sobre, contenue et ramassée comme celle de Guitry; elle s'extériorise et ne se déploie que dans une sorte de véhémence lyrique ou dans la rage âpre, insolente et hautaine. Il est un excellent don Carlos, unmerveilleuxmarquisde Priola; il sera un parfait don Salluste. 11 a joué médiocrement le général de Sibéran durant les deux premiers actes.; au dernier, il a trouvé des élans pathétiques dont nous fûmes remués.
5 Avril 1909.
A propos des Tenailles. — Le théâtre moderne et la psychologie.
La Comédie-Française semble s'engager résolunient dans une voie où nous souhaitions depuis si longtemps la voir entrer : elle renouvelle son répertoire moderne. Sans manquer au respect dû à la gloire des Augier et des Dumas, il faut bien convenir que leur théâtre, comme toutes choses humaines, vieillit, qu'il demeure admirable dans de certaines parties, mais que d'autres en sont caduques et qu'il commence à exhaler ce parfum qui caractérise les œuvres périmées, odeur de lente décomposition, odeur de moisissure, odeur de mort. Cela n'éveille point d'idées funèbres, — tout au plus une impression mélancolique. On ne se sent plus entièrement d'accord avec l'auteur ; on ne pense plus tout à fait comme lui, ou si l'on a encore avec lui des pensées communes, on ne les traduit pas de la même manière, à l'aide des mêmes mots; la signification de ces mots est modifiée; ils n'expriment plus exactement ce qu'ils exprimaient ; pour nous, ils vont au delà, ou restent en deçà des intentions que l'écrivain y avait mises; ils nous paraissent, selon les cas, ou plus brutaux qu'il ne le voulait ou plus faibles. Et puis nos mœurs évoluent, les points de vue se
déplacent, l'œuvre se transfigure; autour d'elle une nouvelle atmosphère se forme qui la colore différemment.
Il est évident, pour ne prendre qu'un exemple, que le spectateur d'aujourd'hui n'accorde pas à l'Olivier de Jalin du Demi-Monde rapprobation sans réserve, la sympathie empressée et joyeuse que ce justicier moraliste recevait des publics de 1860 et de 1875. Le personnage apparaît sec, dur, indiscret, pompier, mufle, et même assez ridicule; on estime qu'il se mêle de ce qui ne le regarde point, qu"il fait la mouche du coche, qu'il prêche à tort et à travers. Sa présomption offense, sa phraséologie irrite, son esprit sonne faux; le couplet des pêches à quinze sous éveille un sourire nuancé d'ironie... La jeune génération accorde à cet illustre ouvrage un crédit où il n'y a plus guèreque durespect; nous-mêmes, quil'avons passionnément aimé et applaudi, nous en discernons les rides...
Alors nous nous tournons vers les successeurs de ces grands hommes: nous éprouvons à leur sujet ce que leurs contemporains ressentaient à l'égard de Scribe : non certes un sot dédain, ni l'ingrate méconnaissance de talents qui nous charmèrent, mais une diminution de plaisir, l'impression très vive d'une sorte de déchéance, de déclassement, un impérieux besoin de rajeunissement, le désir de remplacerdes œuvres fatiguées par des œuvres fraîches, mieux en harmonie avec nos façons actuelles de concevoir la littératureetlavie. La Comédie-Française doit, sous peine dépérir, se plier à la nécessité d'épurer, d'enrichir son répertoire. C'est à cette tâche que présentement elle s'emploie. Conformément à l'un de ses plus fructueux privilèges, elle « écréme » les théâtres de Paris, s'approprie ce qu'ils ont eu de meilleur, se nourrit d'eux, se reconstitue avec leurs dépouilles un sang neuf et fort. Ce travail est indispensable, comme le perpétuel échange des cellules dans le tissu physique; s'il ne s'accomplit pas, le corps languit et meurt. Tous les sept
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ans, dit-on, il est entièrement renouvelé. Le répertoire de la Comédie — véritable organisme, corps vivant — subit cette loi; une refonte incessante s'opère en lui; les éléments usés s'éliminent, les éléments vivaces subsistent; sa chair gonllée de sucs, garde un bel air de santé. Trois sources alimentent la Maison : les œuvres classiques, les œuvres inédites jouées chez elle, les œuvres judicieusement choisies qu'elle s'annexe. Appuyée sur ce triple rempart, elle défie toute rivalité, elle est assurée de maintenir sa prospérité matérielle et son prestige.
J'ajoute qu'il n'existe pas une épreuve plus périlleuse pour un ouvrage dramatique que ce clKiiigement de cadre; seuls les arbres exceptionnellement vigoureux résistent au déracinement et à la replantation. Les dispositions du public sont modifiées, il se tient sur la réserve; il attend. La scène est, sinon plus vaste, du moins plus solennelle, peuplée d'ombres augustes; les interprètes même se préoccupent d'égaler ou d'éclipser leurs prédécesseurs; cette inquiétude ne laisse pas de les troubler. Enfin quelques années ont passé depuis la première représentation. Et les pièces vieillissent si vite!
On peut rechercher, à cette occasion, ce par quoi les œuvres de théâtre se démodent et ce par quoi elles durent. Une première raison de décadence est la prolixité ou la prétention du style. Les fleurs de rhétorique se fanent avec une incroyable rapidité; et de même certaines façons tortillées et piaffantes d'avoir de l'esprit. Les rôles de raisonneurs à la Félix, dont le prototype fut Desgenais, et qui excitèrent un si grand engouement, nous sont maintenant insupportables. Les ouvrages, romantiques — sauf ceux de Hugo, qu'anime la flamme d'un prodigieux génie lyrique — doivent leur irrémédiable ruine à ce manque de naturel et de simplicité... S'altèrent encore rapidement les pièces composées dans un but de circonstance, en vue d'un plaidoyer, d'une croisade, les pièces qui visent la réforme d'un abus, l'abro-
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gation ou le vote d'une loi, les pièces couramment dénommées « pièces à thèses ». Si à cette vertu combative elles ne joignent pas des mérites d'un ordre supérieur, elles ne survivent point à l'occasion qui les a fait naître; dès que la cause qu'elles servaient a triomphé, elles cessent d"ètre intéressantes puisque leur intérêtétait exclusivement lié au succès de cette cause. Elles ne sont durables qu'à la condition de dépasser Vactiialité, de contenir une part d'observation générale et de vérité humaine. La pénétration de l'analyse psychologique, la peinture vivante des caractères, la sobriété, la pureté, la précision, le relief de la langue, voilà sans doute les qualités essentielles qui retardent la décrépitude des ouvrages dramatiques, le sel qui les conserve.
Quand on les écoute dans leur nouveauté, on ne discerne pas toujours nettement ce qu'il y a eu eux de « momentané » et d' « éternel ». Ces rhosesse brouillent en votre esprit; un courant vous entraîne; vous subissez l'ambiance, la tyrannie de la mode; vous avez devant vous, en. quelque sorte, un bloc indivisible. C'est ainsi qu'une pièce qui n'est que brillante peut vous donner l'illusion de la profondeur. Peu à peu, entre ses divers éléments, la séparation se fait. On ne se rend compte pleinement de sa valeur réelle qu'après que le temps l'a dépouillée et filtrée. Les œuvres ne sont jamais mieux appréciées qu'à l'occasiond'une reprise, quand, ayant quitté la scène au bout de plusieurs années, elles y reparaissent. Alors, on y voit clair. On les juge... Rien déplus instructif que la reprise d'une œuvre célèbre... Celle des Tenailles, qui corrobore, semble-t-il, ce que nous avons essayé tout à l'heure d'établir...
En ce drame concentré et puissant, qu'est ce qui éveille la curiosité du public et la remue?... Est-ce la part de critique ou de satire c^ui s'y trouve contenue ? Nullement... C'est la sincérité de l'analyse psychologique, la réalité des caractères. Les mœurs évoluent... Les lois s'adoucissent ou dans leur texte ou dans leur application,
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Les plaintes d'Irène Fergan contre une législation barbare nous touchent rétrospectivement; elles perdent de leur force par cela que, depuis 1895, des progrès ont été faits dans le sens de l'émancipation féminine ; plus nous marcherons vers l'avenir et plus ces abus tendront à disparaître. Mais quel que soit l'état social, toujours il y aura des époux mal assortis, qui associés ensemble 'se meurtriront, se déchireront; il y aura des hommes d'un tempérament oppresseur, des femmes opprimées. L'art de M. Paul Hervieu est d'avoir campé sur la scène deux de ces êtres, en leur imprimant le relief et les couleurs de la vie. Sa pièce est une des études les plus pénétrantes, les plus lucides que nous ayons d'un cas d'incompatibilité conjugale. Réduite à ce seul conflit, elle est très émouvante. Regardons-y de près. Examinons le couple tragique des Tenailles.
Fergan est un égoïste inconscient et autoritaire. Sa compagne, qui souffre si cruellement par lui, le définit au premier acte :
« Les gens de son espèce se sentent toujours tranquilles dans leur conviction d'avoir raison; il a raison avec les domestiques, avec les chevaux, avec n'importe qui... »
Effectivement il s'épanouit en ce contentement de soi; il jouit de sa condition, de ses biens ; le mariage les a arrondis; ce mariage n'a pas été absolument une affaire, mais un établissement avantageux; ils.'y est assis comme dans un large fauteuil où l'on a ses aises. Comment il fut conclu, sa belle-sœur Pauline le raconte :
<( Parmi ces fils de familles riches, ayant eu des papas laborieux, sont beaucoup de maris pareils qui ont sagement épousé, avant d'être trop chauves, d'être trop laids, des jeunes filles opulemment dotées »...
Ne demandant à cet « hymen » (au sens du dix-septième siècle) que desjoiesmatèrielles et des satisfactions de vanité, il se trouve heureux. Il a des iiabitudes d'oi-
sif dénué de soucis jrraves :1e cercle, lâchasse, les sports. Il possède la considération du monde ; il y est sensible : c'est un homme comme il faut. Retenez ce trait qui nous expliquera sa conduite. Il entend, en n'importe quelle circonstance, demeurer correct et que autour de lui tout le soit également, et réglé et décent. Il hait le scandale, les désordres qui sollicitentlamedisance.il attache une énorme importance à la façade et prétend que celle qu'il s'est bâtie demeure majestueuse, intacte et ne se lézarde point. Bailleurs, c'est un homme, homme de tradition, étroitement, férocement conservateur; son orgueil masculin exige qu'il soit le maître, qu'il dirige sa maison... Il la gouverne d'une main experte et ferme. Il croit remplir son devoir, et l'idée ne lui vient pas que l'inexorable exercice de ce devoir puisse créer à autrui une atmosphère irrespirable. On l'étonnerait extrêmement en lui disant que le bonheur qu'il éprouve, sa femme Irène ne le partage point. Qu'a-t-elle à lui reprocher ?... Il n'a pas de vices, pas de défauts déducation, il est fidèle et pour les choses du cœur, peu exigeant,
« En l'épousant, je me suis promis de lui faire une existence régulière, agréable. Je la prie de me faire une vie possible, ordinaire, celle de tout le monde. »
On lui objecte qu'Irène n'est pas « tout le monde », et il s'écrie : « Elle a tort ; quiconque ne ressemble pas à tout le monde a tort ; elle rêve, moi j*^ ne rêve point ; jaccepte la vie comme elle se présente, avec ses nécessités. > Si Irène ne lui donne pas d'amour, il s'en passe ; si elle lui montre un visage maussade, il s'en accommode. On ne prend pas garde aux bouderies d'une enfant.
« Elle est gaie quand je pars, triste quand je reviens ; je ne veux même pas avoir l'air de m'en apercevoir ; elle réfléchira. » Il ajoute : « C'est ma femme »; et ce mot, prononcé durement, indique qu'il est résolu à ne pas abdiquer et à montrer, quand il sera nécessaire, son autorité de chef... Ce type d'homme, établi par l'auteur
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avec une si belle solidité, nest pas exceptionnel ; nous le connaissons, nous le frôlons chaque jour. On feut concevoir que sa compagne tolère la manière de servitude élégante et convenable où il la réduit, à condition que ce soit une créature toute bonne, indifférente, passive. Mais s'il a pour associée un être sensitif, nerveux, passionné, une vraie femme, entre eux, fatalement, la guerre éclate. Or, telle est Irène.
D'abord pendant des années elle l'a subi; elle s'est efforcée loyalement de se rapprocher de lui ; cette tâche ingrate l'a rebutée ; peu à peu ses déceptions se sont accumulées, sa rancune a grossi ; elle en est arrivée à cet état douloureux d' « incompatibilité d'humeur » qui fait que de la part de Vautre tout agace, tout offense : le silence, les paroles, les gestes, l'expression muette des yeux, ce qu'il dit et ne dit pas, et que la cohabitation au même foyer devient un heurt perpétuel, une misère.
— Qu'as-tu contre ton mari 1 demande à Irène sa sœur Pauline.
— Je lui en veux de ne pas l'aimer.
Peut-être malgré tout se lésignerait-elle... Mais voilà que sa sensibilité amoureuse s'éveille: le jeune professeur Michel Davernier lui inspire une tendresse d'autant plus vive que les besoins d'expansion refoulés en elle viflnnent s'y fondre et l'exaltent. L'éloignement qu'elle avait pour Fergan se métamorphose en antipathie violente, en horreur ; ce qu'elle endurait de lui, lui est désormais intolérable, avec une impitoyable clairvoyance, elle l'aperçoit comme il est, et pis encore.
« J'eusse préféré un pauvre homme ayant des vices, mais aussi des émotions, des peines, des tourments, vivant enfin. »
Elle lui fait un grief des travers qu'il a et même de ceux qu'il n'a pas. Ceci est le comble de l'aversion. Dés lors, entre eux plus de trêve possible. C'est la crise... Comment, avec le tempérament que nous savons. Fergan L'accueillera-t-il ! Il relèvera le gant qu'on lui jette :
il opposera sa calme volonté de fer à la volonté ardente et iïiquiète d'Irène ; il s'arme vigoureusement en vue du combat. Cette bataille, c'est tout le drame.
La première, Irène déclare les hostillités. Elle se refuse aux baisers de son mari' parce qu'elle aime Michel et que l'idée d'une complaisance sensuelle sans amour la révolte. Honnête femme, elle résiste à l'amant, elle ne sera plus à l'époux. Celui-ci s'irrite de ce refus, non qu'il, souffre d'être privé des faveurs conjugales, mais ces faveurs sont un droit; il s'est juré d'user de tous ses droits et il n'accepte par la rébellion. Il prend l'offensive, il punira la femme indocile en l'arrachant de Paris, en lui imposant la retraite solitaire d'unchâteau provincial. Elle s'insurge, se débat.
— Vous mehaïssez,je vous hais. A quoi bon?Séparonsnous.
Elle lui propose, comme une délivrance, le divorce. Ce moyen de salut, il l'écarté avec violence, avec fureur, Et la logique do son caractère exige en effet qu'il le repousse. L'acceptation du divorce serait une preuve de faiblesse. Et il veut que Ton soit sûr qu'il est fort. Traditionaliste, grand bourgeois, il estime que le divorce est une tare ; il veut l'éviter à sa maison. Enfin ne s'étant pas mis dans son tort, il veut que la loi, qu'il a respectée, le protège.
— ^Je ne suis ni adultère, ni brutal, ni socialement indigne. Vous n'avez rien à alléguer contre moi...
Notezque strictement il est dans le vrai; qu'aucun argument ne peut lui être opposé, et que, ayant normalement exécuté son contrat, il peut exiger de la partie adverse un môme loyalisme. C'est ce qui rend la situation inextricable et poignante. Les deux ennemis sont également sincères ; et chacun d'eux croit avoir raison. lïène heurte du front ce mur immobile :
— Et si je m'enfuis ?
— Je vous ferai ramener par les gendarmes.
— Et si je vous trompe ?
PAUL HEHVIEl 197
— Je vous garderai.
Il n'y a pas d'issue. Irène, affolée, voie la liberté
qu'elle ne saurait légalement reconquérir. Elle se donne à l'homme qu'elle aime. . .
Après dix ans écoulés (au troisième acte), nous retrouvons les forçats rivés à leur chaîne... Irène est mère, du fait de Michel ; la mort de son amant, l'instinctive lâcheté qui redoutait pour l'enfant à naître les suites d'une situation irrégulière, le découragement, la lassitude, l'ascendant d'une énergie tenace et virile l'ont domptée. La vie commune a repris. Fergan se félicite d'avoir eu la main rude. « Je lui ai assuré son existence d'honnête femme . Que serait-elle devenue si je l'avais abandonnée à ses folies ? » Il est tout prêt à recommencer, si le besoin s'en fait encore sentir, et à déployer une égale vigueur dans l'occurrence d'un nouveau conflit. La manière forte lui a trop bien réussi pour qu'il y renonce... La deuxième « crise » se produit. Mais celle-ci se dénouera par l'humiliation du mari, par la victoire de l'épouse, victoire chèrement achetée, qui les laissera tous deux pantelants. Le fils d'Irène, atteint des germes de la maladie qui emporta Michel, inspire de mortels soucis à la mère ; elle veille avec angoisse sur cette chère santé ; au contraire, Fergan, ignorant la source héréditaire du mal qui la mine, ne prend pas ce mal au sérieux ; il l'attribue à un excès de gâterie maternelle ; il veut soustraire le jeune garçon à une trop amollissante sollicitude, l'interner dans un collège. Irène ne souffre point qu'on l'arrache de ses bras, et s'étant épuisée en d'inutiles supplications, poussée à bout par l'entêtement du faux père, elle lui révèle tout : sa faute, ses amours avec Michel, le fruit de ces amours, son mensonge initial, sa longue dissimulation :
— Autrefois, dans l'intérêt de mon enfant, j'ai caché la vérité, comme aujourd'hui, pour le sauver, je vous la livre.
liKS LE ÏIIKATRE
Fergan se trouve à son tour dans une impasse : il ne peut répudier sa femme, l'obliger, malgré elle, à publier cet aveu ; il est contraint d'accepter la situation. C'est la revanche d'Irène. Il aurait un moyen de se venger. Et je suppose que l'auteur, un instant, a entrevu la possibilité d'en user. « Si j'étais un sauvage » murraurf^ Fergan... S'il était un sauvage, il dirait à l'épouse :
— Ce fils légalement m'appartient; j'en dispose. Je lo soumets au régime du lycée. Il y mourra. Et ce sera votre châtiment.
Mais M. Hervieu n'a pas voulu que Fergan fût un sau-j vage, ni même un homme méchant. C'est simplement un homme, avec ses défauts et ses qualités, un exemplaire de l'humanité moyenne, un orgueilleux qui se croyait sûr de soi et dont les cruautés de la vie abaissent tout à coup la superbe, éveillent la conscience. Il tombe du haut de son infaillibilité, comme le général de Connaisioi, Fergan et Irène continueront de marcher côte à côte, traînant leur boulet, près l'un de l'autre, et cependant étrangers... Voilà oùréside la beauté de l'œuvre, non pas — j'y reviens — dans la censure de tel ou tel abus social, dans la campagne entreprise contre telle ou telle loi, mais dans la profonde analyse de deux caractères, dans la peinture des orages passionnels qui les agitent. Toulf pièce de théâtre qui n'a pas pour base un fond^solide de psychologie est destinée à un prompt oubli. Il faut qu'on puisse extraire d'elle, en la résumant, une page de La Bruyère.
Nous sommes plus sensibles que ne l'étaient nos pères à cette sorte de mérite. La vogue légendaire de certains ouvrages, vieux de cinquante ou soixante ans, nous stupéfie. J'ai eu la curiosité de réentendre la Closerie des genêts , de Frédéric Soulié. Ce drame fut pendant un demi-siècle la providence des directeurs du boulevard. Il partagea avec le Courrier de Lyon le privilège de les sauver de la faillite. Il fit couler des fleuves de larmes.
PAUL IIERVIEU \W
Et je conçois que les spectateurs illettrés, que les bonnes femmes du peuple aient goûté le charme romanesque d'une action rapide et bourrée d'événements, d'un dialojïuo déclamaloiro et naïvement senlimenlal; mais je ne puis comprendre ([u'une pareille littérature, si vide et si vaine, ait pu séduire le public intelligent, soutenir l'examen delà critique, provoquer son admiration. C'est ainsi cependant. Relisez les articles que Jules Janin a consacrés à la Closerie. Il qualifie la pièce de chef-d'œuvre ; il ne dit pas un <i chef-d'œuvre du genre », ce qui serait une façon de la classer et d'établir une hiérarchie.. Non, c'est le chef-d'œuvre au sens absolu du terme. Il en loue l'intrigue, l'ingéniosité, la vérité, le style, les personnages. Particulièrement il s'extasie sur la ligure de Léona.
Léona est l'héro'ine fatale, l'impudique courtisane qui ruine les familles et rêve d'y entrer par effraction, à l'aide du mariage.
« Avec quel art, voisin du génie, dit Janin, Soulié avait composé cette abominable Léona! C'était bien la femme à la mode en nos temps misérables, la femme horrible qui dévore le présent, le passé et l'avenir des familles; la fille perdue et sans pitié qui se venge des corruptions dans lesquelles elle a vécu. Cette colère du poète nous plaît ; elle venge les malheureux qui ont passé sous l'ignoble joug de ces mégères vêtues d'or, de satin : elle est une leçon pour les idiots qui vont se brûler à ces infects feux follets qui s'exhalent des fosses immondes... Voilà le nouveau crime de ces femmes : elles aspirent au mariage. »
Il félicite Soulié d'avoir, au dénouement, châtié Léona (à l'aide de quelles combinaisons, grands dieux!), mais il estime que la mort est un châtiment trop doux pour elle.
« La punition de ces créatures ignobles est dans les rides de leurs visages, dans la honte, dans le silence, dans l'air qu'elles respirent, dans l'insolence de leurs valets, dans la pitié de leurs voisins. »
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Et il plaint l'honnête Louise d'épouser le malheureux jeune homme « abandonné à ces passions imbéciles, souillé des baisers de Vant)-e »... Pas un mot pour censurer les impossibilités de l'action, la puérilité des caractères, la boursouflure du style... D'ailleurs comment Jules Janin eût-il invoqué contre Soulié ce dernier grief? Ils écrivaient à peu près la même langue.
Ce théâtre a vécu. Quoi qu'on puisse prétendre, l'éducation du public s'est faite. Il exige qu'une part de vérité se mêle à la fiction. Les dramaturges actuels retournent aux origines, s abreuvent du pur lait classique, s'eflorcent d'être des observateurs sincères de la vie, des psychologues.
FELICIEN MALLEFILLE
Odéon : Le Cœur et la Dot (reprise).
M"® Reuver ayant obtenu le 1^"^ prix de comédie aux derniers concours, dans une scène de le Cœur et la Dot, M. le directeur de l'Odéon a eu la fantaisie d'offrir à notre curiosité, pour les débuts de la jeune artiste, une reprise de cette pièce célèbre. Célèbre, elle l'est en effet. Plus heureuse que beaucoup d'autres, qui l'égalent et même la surpassent en mérite, elle a laissé une trace légère. On se rappelle son titre et le nom de l'auteur. Le Cœur et la Dot, de Félicien MallefiUe : cela éveille des souvenirs. A vrai dire, l'ouvrage doit principalement cette fortune à un gentil rôle de soubrette, qui presque chaque année sert d'exercice aux élèves du Conservatoire. Mais, d'autre part, il fut joué au Théâtre Français par des acteurs merveilleux : Régnier, Beauvallet, Got, Delaunay, les deuxBrohan, Nathalie. Représenté au commencement du second Empire, il caractérise le goût d'une époque. Nous ne pouvons donc blâmer M. Antoine de l'avoir recueilli, et pour quelques soirs ressuscité. Il lui a restitué sa primitive physionomie; il l'a replacé dans le décor, habillé des costumes de 1830. Quant la toile se leva sur les jardins de la buvette de Vichy (Vichy était alors un
lieu champêtre), et lorsque apparurent à nos regards des dames affublées d'énormes crinolines oscillantes, nous eûmes l'impression de feuilleter un album de Constantin Guys. De lointaines images surgirent; nous pensâmes aux Tuileries, à l'impératrice, au dnc de Mornj', à Virginie Déjazet, à l'adolescence de Victorien Sardou, aux premiers refrains d'Onenbach... Nous nous sentîmes pleins d'indulgence envers une œuvre qui évoquait toutes ces choses; il eût fallu quelle fût bien ennuyeuse pour nous rebuter; ses à-côtés, du moins, nous amusaient. Nous étions décidés à lui trouver des grâces.
Elle en a. Mais qu'elles sont menues, et naïves, et de faible portée!... On est stupéfait du crédit que les contemporains semblent avoir accordé à une si petite comédie; sans doute l'éclat de l'interprétation leur fit-il illusion sur sa valeur; et puis on aimait le vaudevilUe; ce qui nous parait artificiel et puéril dans ce genre ne choquait point le public; il n'exigeait pas que le théâtre lui donnât des peintures sincères; il les préférait superficielles et aimables; il n'acceptait une certaine dose de réalisme que dans le roman (encore était-il secrètement effarouché par le génie trop fort de Balzac); Scribe lui suffisait, Scribe et ses disciples : il s'accommodait de leur ingéniosité, de leurs élégances bourgeoises, de leur gaieté tempérée, de leurs observations à fleur de peau, des traits d'un dialogue qui n'allait jamais jusqu'au cruel, jusqu'au profond, s'arrêtait à mi-côte du sentimental, de l'enjoué, du piquant, et plaisait justement parce qu'il n'offensait la timidité ni la délicatesse de personne. Si à ces qualités moyennes s'ajoutait une ombre d'intention philosophique, la pièce vaudevillesque s'ennoblissait soudain; on la baptisait comédie de caractère ou de mœurs et l'on ne s'étonnait plus de la voir chez Molière. On considérait qu'elle était à sa place sur ces planches illustres.
Le Cœur et la Dot y obtint un succès très vif. On en
prisa le sujet, «enroulé en feston», selon le mot de Musset, autour d'un imbroglio mouvementé; on en approuva l'idée. Car le Cœur et la Dot renferme une idée, et une idée généreuse : c'est que le bonheur conjugal est le fruit de l'amour et non des calculs de l'avarice et que l'élan de deux cœurs épris l'un de l'autre lassure bien mieux que ne saurait faire l'accord de deux dots, et qu'il faut laisser aux jeunes amants le soin de préparer eux-mêmes leur destinée. Ce thème, qui depuis les premiers balbutiements de l'art dramatique constitue le fond éternel des comédies, on sut gré à Félicien Mallefille de l'avoir réédité avec grâce, avec belle humeur, sans heurter brutalement de front le préjugé social et les convenances. On apprécia sa modération, et aussi le soin qu'il avait pris de s'assimiler le tour et les procédés des maîtres classiques. Une petite « odeur de répertoire » flotte sur l'ouvrage; elle nous a été sensible hier; elle devait être agréable à respirer aux spectateurs de 1852, las des extravagances du romantisme. Mallefille avait été un romantique à tous crins, l'auteilr de véhéments mélodrames tels que Glenarvon et les Sept infants de Lara. Écrivant pour le Théâtre-Français, il s'était apaisé, ressouvenu des traditions du logis, inspiré des vieux modèles. Cet effort, partout visible, communique à la pièce un accent assez savoureux... Qu'on ne s'y méprenne pas, chacun de ses personnages est un personnage de l'ancienne comédie, rajeuni, mis à la mode du jour, et sous ce travestissement aisément reconnaissable.
Qu'est-ce que cette Mme veuve Desperriers, qui cause au lever de rideau avec sa petite-fille Adèle? Acariâtre, impérieuse, têtue, elle descend de Mme Pernelle en droite ligne. Écoutez-la gronder et morigéner... Elle ne souffre pas que la libre initiative des enfants décide quoi que ce soit; elle veut qu'ils subissent l'autorité des parents. Une fille ne se marie pas, elle se laisse marier, elle accepte aveuglément le choix qu'on a fait pour elle ; ce choix, c'est la prudence et l'appétit des richesses qui
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doivent sagement le déterminer. <■ Le mari qu'il vous faut vous apportera la fortune en échange de vos seize ans. ■' Elle parle par aphorismes, ainsi que Mme Pernelle : « Les maris sont comme les fruits : les meilleurs, ce sont les plus mûrs » ; et reprenant Adèle, qui allègue que « l'argent ne fait pas le bonheur», elle ajoute aigrement: « Vous lisez donc des romans? » Elle incrimine le méchant goût du siècle, elle médit de son temps, loue le passé et sera dupe du premier Tartufe dont elle se coiffera. . . Ce Tartufe, c'est Chavarot, mais un Tartufe adultéré, tourné au grotesque, mâtiné de Pourceaugnacetde Joseph Prudhomme, provincial ridicule, homme de loi libidineux et retors; il courtise la petite Adèle Desperriers, convoitant en elle une jolie fille verdissante et fraîche et une héritière qui s'ignore (il sait avant quelle n'en soit prévenue qu'un oncle d'Amérique lui a légué six cent mille francs) ; il colore ses poursuites d'un feint désintéressement. Il est fourbe, il est sot, il est poltron. Adèle labhorre. Mais Adèle — c'est exactement la Marianne du Tartufe — manque d'énergie. « Je voudrais, dit-elle, épouser un homme que j'aimerais, afin d'aimer l'homme que j'aurais épousé. » Elle repousse Chavarot, et elle Taccepte dès que sa tyrannique grand'mère élève la voix. Les choses iraient fort mal, Adèle serait malheureuse, si Nanon ne s'en mêlait...
Xanon est l'âme de la pièce, la providence des amoureux, l'espoir du juste, la terreur du méchant; Nanon a le verbe impertinent, le rire clair, la bonne effronterie, celle qui ne se propose qu'un but d'honnêteté. Ici, la copie et l'original se confondent. Nanon, c'est Dorine, Lisette, la servante de Molière. Cependant Mallefille désirait lui imprimer une nuance qui lui appartînt en propre et la sauvât d'une trop étroite imitation: il imagina de doter sa soubrette d'un flair particulier et miraculeux. Ce flair permet à Nanon de retrouver les objets perdus ou de les dénicher là où on les cache. Il lui a mérité le surnom de Nanon-la-Chercheuse, et sera d'un précieux
secours; il servira, si Ton peut ainsi dire, de pivot à l'action. Les audaces, les roueries de Nanon noueront, embrouilleront, débrouilleront, dénoueront le fil de l'intrigue.
Frêle, bien frêle intrigue, d'une invraisemblable et presque attendrissante puérilité. L'avoué Cbavarot, veuf, quadragénaire, trop mûr pour ressentir et exciter l'amour (encore un trait de la psychologie de l'ancien théâtre : rappelez-vous la verdeur des railleries dont Chrysalde et Géronimo accablent les velléités matrimoniales d'Arnolphe et de Sganarelle), Chavarot a compromis naguère et abandonné la romanesque Athénaïs, nièce d'un « corsaire en retraite », le capitaine Beaudrille. Qu'elle ait été ou non sa maîtresse (l'auteur, soucieux de ménager les pudeurs de l'auditoire — ô candeur disparue! — ne l'indique pas expressément), elle possède des lettres attestant l'engagement pris et violé par Chavarot; elle peut le contraindre à lui rendre l'honneur en la menant à l'autel. Il s'y résout, impressionné par les roulements d'yeux furibonds du capitaine... Notons en passant que ce faux brave est une exacte transposition du soldat fanfaron de la comédie romaine et du matamore italien. Ses vantardises frappent d'épouvante le pusillanime fiancé d'Adèle, qui a recours à la ruse pour se délivrer de son crampon d'Athénaïs; il se dit ruiné, réduit à la pire misère. Athénaïs naïvement tombe dans le piège et lui rend sa liberté. Afin d'être plus siirement débarrassé d'elle, il entreprend de lui faire épouser Henri Dumège, fils de « l'Esculape des eaux de Vichy )). Il s'ouvre de ce projet à l'excellent docteur.
Leur conversation est charmante. Le docteur Dumège, c'est le philosophe Vanderck de Sedaine, vertueux, sensible, un tantinet solennel. Veuf inconsolable, il pleure sa femme et s'attendrit sur son fils en qui revit la défunte... Henri lui donne de superbes espoirs. 11 estartiste.
— Quelle est sa partie ? demande Chavarot.
— La musique.
20(i LE THÉÂTRE
— 11 compose des romances, des chansons?
— Non, certes, proteste le docteur; il compose des sonates, en attendant les symphonies et les opéras.
Henri n'est pas fortuné. Les soixante mille francs d'Athénaïs arrangeraient ses affaires et faciliteraient son commerce avec la Muse en lui assurant l'indépendance matérielle. Le docteur Dumège ouvre l'oreille aux suggestions de Chavarot; il les appuie auprès d'Henri, et celuici les accueille, par scrupule de piété filiale, pour ne plus être à charge au budget paternel. C'est entre le père et le fils un assaut de délicatesse.
— Ce que je gagne est à toi, dit le docteur. N'épouse Athénaïs que si tu l'aimes.
— Je laime, répond Henri.
H ne l'a aperçue qu'une fois en chemin de fer; mais il répugne à dilapider les économies de son cher papa :
— Je veux que tu gardes ton argent pour tes vieux jours.
Henri est le type accompli du « bon jeune homme », dévoué, enthousiaste, fidèle et lyrique. « Je ne connais qu'un plaisir : le travail. » Il admire les splendeurs de la nature, il aspire avec délices l'odeur du foin coupé... Et néanmoins il se résigne à contracter un mariage d'argent. Mais l'Amour, le divin Amour n'autorisera pas un tel sacrifice. Henri se rencontre avec sa petite amie Adèle qu'il n'avait pas revua depuis l'enfance: et le coup de foudre jaillit. « Ah! ciel, est-ce une vision? Cette jeune fille est belle comme ma mère! » Il la disputera à Chavarot, et secondé par l'adroite Nanon, réussira à la lui ravir.
Je vous épargne l'exposé de ces péripéties enfantines. Les plus divertissantes sont au troisième acte, que la fùtée soubrette emplit de sa bavarde et criarde exubérance. Mme Desperriers l'a enfermée dans le salon avec Adèle : Nanon a tôt fait de retrouver la clef, de la jeter parla fenêtre au galant Henri, qui accourt aussitôt. Et nous avons le trio de Marianne. Valère et Dorine.
— Ça, mes enfants, je veux bien que l'on s'explique,
je ne veux pas (}u'on s'embrasse. Des paroles tant qu'il vous plaira, mais pas de gestes.
La brusque irruption de la grand'maman interrompt les amoureux. Et Nanon, interpellée, chassée, jette gaiement son tablier au visage de la mégère.
— Quel malheur 1 perdre une si bonne place, où je , n'avais rien à faire que les appartements, le marché, la cuisine, les commissions, les raccommodages et Ja lessive!
Mlle Reuver a débité cela d'une haleine, avec cette verve, cette furie, cette voix haut perchée, cette mimique désarticulée et pointue qui lui conquirent son prix. Elle nous a récréés comme au concours, plus encore, car l'amusement du costume — de l'immense crinoline et du tout petit bonnet superposé et formant « sonnette » — s'ajoutait aux grâces naturelles de son jeu... Mlle Reuver est comique d'instinct, ainsi que l'était Alice Lavigne; si l'art affme ses dons et la sauve d'une légère tendance à la vulgarité, elle pourra devenir une rare comédienne. Sans elle, le Cœur et la Dot eût semblé maussade; les endroits de la pièce où elle ne paraît pas languissent, surtout dans les laborieuses préparations du dénouement. Quand Mallefille aspire à s'élever, comme il demeure malgré tout vaudevilliste, il est insupportable de prétentions; il prête à son docteur Dumège, promu à la dignité de philosophe, des discours d'une insipide et redondante banalité : « Cette génération porte un sac d'écus à la place du cœur... Le souffle empoisonné de l'avidité a desséché les entrailles paternelles; on croit avoir tout dit lorsqu'on a dit l'argent ■>, etc. C'est bien la", effectivement, le sens de l'ouvrage : une satire contre l'action desséchante des richesses, une apologie du désintéressement et de la sincérité de l'amour... Grand sujet, servi par des petits moyens. Ce pouvait être une belle œuvre, si l'ampleur de l'exécution eût répondu à la noblesse du dessein. Mallefille n'avait pas assez de puissance et d'originalité pour se libérer entièrement de
l'emploi des procédés un peu étroits et mesquins usités de son temps dans la comédie de genre. Parfois il s'en évade. J'ai dit son effort pour s'assimiler la simplicité et la largeur des classiques; cet effort éclate non seulement dans la conception des personnages, mais dans le détail du dialogue. Tel bout de scène, entre Nanon, sa vieille maîtresse et le burlesque Chavarot, évoque le « rythme >> et la franchise de tour de Molière :
« — Vous prétendez épouser M"'' Adèle, vous?
» — Moi-même.
>) — Non, monsieur, cela ne se peut.
)> — J'ai le consentement de la grandmère.
» — La belle raison !
» — J'ai celui de la fille.
» — Vous n'avez pas le mien.
)) — Voilà une bonne plaisanterie! »
Aussitôt après, Mallefille retombe aux niaiseries, où l'habitude et la contagion de l'exemple le confinaient. Il n'en subsiste pas moins que cet écrivain inégal n'était ni un cœur ni une âme médiocres. M. Jules Claretie, qui lui a consacré une éloquente notice, a ramassé ce trait tombé de sa plume :
<( Lorsqu'on veut du pain, on laboure la terre avec la charrue; lorsqu'on veut de la liberté, on laboure la tyrannie avec l'épée. »
Ardent républicain, persécuté par les ennemis triomphants de ses idées, lier d'avoir souffert pour elles, il ne lui manqua que d'avoir su littérairement s'émanciper... Malgré tout, un souffle d'allègre et pure gaieté, un air de santé morale traverse le Cœur et la Dot et conserve à ce mince ouvrage un reste de vie. La plupart de ceux que nous applaudissons aujourd'hui ne feront pas meilleure figure, si l'on s'avise de les exhumer dans soixante ans...
J'ai eu le caprice de rechercher quelles étaient les pièces jouées sur les scènes parisiennes, lorsqu'il fut représenté, en 1852. La Comédie donnait le Bonhomme Jadis et préparait Lady Tartufe de M""^ de Girardin;
l'Odéon, Diane, d'Emile Augier: le Palais Royal, Edgar et sa bonne, le Misanthrope et l'Auvergnat; La Porte-Saint- Martin, un drame de Victor Séjour; l'Ambigu, un drame de Bouchardy... Enfin le Vaudeville attirait la foule avec la Dame aux Camélias. Ce succès retentissant, que népuisèrent pas cent cinquante représentations consécutives, fut le coup de tonnerre qui réveilla le théâtre, l'arracha à la routine des vieilles écoles de Picard et de Scribe et l'ouvrit aux hardiesses d'un art moins factice, plus émouvant, plus humain... Cette année 1852 marque une date...
28 Septembre 1908.
Le Jeu de l'Amour et du Hasard.
La troupe de comédie du Théâtre Français s'améliore, se complète; ses vides sont en voie d'être comblés; les boutons en fleur achèvent de s'épanouir. De sérieuses espérances se dessinent. A la suite des artistes en pleine maturité, de légitimes ambitions éclosent. On voit poindre parmi elles, avec certitude, les gloires de demain. Je vous parlais d'une certaine réprésentation du Jeu de l'Amour et du Hasard... Elle a eu ce caractère significatif que, sauf M. Dehelly, qui jouait (et a joué for-t aimablement) Mario, tous les interprètes avaient été choisis dans le clan des pensionnaires. C'étaient MM. Siblot, Brunot Dossonnes, Mlles Dussane et Provost.
Une atmosphère de bienveillance très spéciale entoure Mlle Provost. Le retentissement de ses débuts, la sûreté avec laquelle elle a pris possession de ces planches si redoutables aux nouveaux venus, son aisance souriante, son sens inné de la scène lui valent une situation privilégiée. Elle recommence — dans un emploi différent — l'heureuse aventure de Mlle Piérat. On attend beaucoup d'elle et l'on croit avoir la certitude de n'être pas déçu. Il y a des acteurs qui conquièrent lentement la confiance
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du public ; il y en a qui la fixent d'emblée, sans combat et en quelque sorte sans effort. Un consentement unanime les accueille; on est indulgent envers leurs défaillances, on exalte leurs succès. Ce ne sont pas toujours les génies les plus originaux qui bénéficient de cette mansétude. Mounet-Sully lutta pendant dix ans avant de fermer la bouche à ses détracteurs. Au contraire une Reichemberg. une Samary, une Marsy ne rencontrèrent pas d'obstacles. Les qualités féminines, quand elles dépassent la mesure ordinaire, exercent comme une fascination. Le cas de Mlle Provost est, à cet égard, caractéristique... L'autre soir, je fus abordé dans les couloirs par deux ou trois habituéiS, piliers du théâtre et bons connaisseurs :
— Provost est étonnante dans Sylvia, me dirent-ils; c'est une merveille, vous verrez.
Je l'ai vue, je n'approuve pas l'excès de leur enthousiasme. Je conviens que Mlle Provost a les plus délicieuses qualitésdumonde, qu'elle estfine, souple, compréhensive, extrêmementjolie et qu'elle estnée comédienne, et que souvent son intuition supplée à ce qu'elle n'a pas appris ou approfondi ; je suis persuadé qu'elle sera tôt ou tard, et si elle le veut très rapidement, une Sylvia accomplie. Elle me semble n'avoir compris et rendu que la moitié du personnage. Puisque j'en ai le loisir, je no suis pas fâché de causer avec elle de ce rôle exquis, tout en nuances, un des plus difficiles qu'il y ait, car il exige de l'interprète des dons multiples.
Et d'abord l'ingénuité y est nécessaire. Écoutez bien Sylvia au premier acte. C'est une jeune fille, vive d'esprit, distinguée, d'excellentes façons, nullement" oie blanche» comme nous dirions aujourd'hui, appelée à acquérirl'assurance et la liberté de propos et de conduite d'une dame de qualité : mais enfin elle est innocente, elle a des révoltes de pudeur et affecte un scepticisme naïf qui atteste son inexpérience de la vie. Elle jouit d'un calme bonheur au foyer de son brave homme de père, M. Orgon,
et n'est pas pressée d'en sortir par le mariage. Elle se méfle des hommes; on en a trop médit devant elle. Ce Dorante qu'on prétend lui faire accepter ne ressemble-til pas aux mauvais époux dont limage offense sa vue, au maussade Ergaste, au solitaire et inaccessible Léandre, ou à Tersandre, le fourbe? Elle esquisse leurs portraits. Mlle Provost les a débités avec beaucoup de vivacité: elle n'est pas tombée, et je l'en félicite, dans l'affectation des actrices de l'école de Mlle Mars qui faisaient de chacun de ces morceaux un couplet, destiné à provoquer l'applaudissement. Elle garde le ton de la conversation naturelle. Elle marque aussi, d'une façon très juste, le double sentiment qui anime Sylvia quand, ayant revêtu le costume de Lisette, elle affronte l'assaut que lui livre Dorante, sous l'habit de Bourguignon : l'embarras d'un tutoiement que la malice de son père et de son frère lui imposent, et l'inconscient désir d'éprouver, même sur la personne d'un laquais, l'attrait de ses charmes : « — Je veux que Bourguignon m'aime. — Vous n'avez pas besoin d'ordonner pour être servie. — Tu as pillé cette galanterie-là quelque part, fait observer Mario. — C'est dans ses yeux que je l'ai prise », dit Dorante.
Ici commence la gamme compliquée des émotions qui conduiront par « sauts de puces » , selon la célèbre expression du critique, Sylvia à l'amour. Énumérons-les, pour ne point nous égarer en chemin. C'est :
{° VÉlonne.ment... ji,tonnement réciproque. Dorante confond Sylvia, et Sylvia confond Dorante : « — Quelle espèce de suivante es-tu donc avec ton air de princesse? — Quel homme pour un valet! »... Sylvia goûte si fort le sel, la distinction, le ton de bonne compagnie des réparties de Dorante, qu'elle conçoit pour lui de
2" V Estime... « — Qui es-tu, toi qui me parles ainsi? —
, Le fils d'honnêtes gens qui n'étaient pas riches. — Va, je
le souhaite de bon cœur une situation meilleure, et je
voudrais pouvoir y contribuer. Lafortune a tortavectoi. »
Et vous remarquerez que Sylvia devient sérieuse, son
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badinage cesse : elle le reprend aussitôt, parce qu'il est convenable de badiner en une si extraordinaire conjoncture, mais il lui faut un petit effort; elle est intéressée, attachée, elle n'a presque plus envie de rire. Grave symptôme. Elle impose silence à Bourguignon et ne se fâche pas lorsqu'il lui désobéit : « — Laisse là ton amour. — Laisse là ta figure. — A la fin, je crois qu'il m'amuse. » Sous cet amusement, perce
3° VInquiétude... Sylvia s'interroge. Que se passe-t-il en elle? « Malgré tout ce qu'il ma dit, je ne pars point, et je réponds; cela n'est plus de la raillerie. «L'arrivée, de Pasquin accroît son trouble; elle compare le maître au domestique et n'en revient pas d'une si étrange anomalie. Elle s'écrie au comble de la surprise : « Aucun de ces deux hommes n'est à sa place. »
Tels sont les principaux mouvements dont le cœur de Sylvia, durant le premier acte de la pièce est agité ; mais chacun d'eux se subdivise en des mouvements accessoires qui correspondent ou à ses hésitations, ou à ses timidités, ou à ses retours soudains, ou à ses craintes. Ainsi un fleuve se grossit de l'onde des petits ruisseaux qui s'y déversent. Par exemple Sylvia, ressentant envers Bourguignon ce penchant mystérieux dont elle s'alarme, se donne à elle-même un prétexte d'y céder, et comme une excuse. Elle prétend n'ouvrir l'oreille au valet quafm de se renseigner sur le maître : « Ce garçon n'est point sot. Je ne plains pas la soubrette qui l'aura. Laissons-le dire pour qu'il m'instruise. » Toutes ces choses ténues, l'actrice doit les rendre du bout des lèvres; elle les écrase si elle appuie; il faut qu'elle en colore et en parfume son jeu. Elle n'y réussit que si un instinct de « féminité » la guide. L'application, le travail ne suffisent pas à lui donner cette légèreté de touche. On ne joue le Marivaux que si l'on est doublement, triplement femme. Mlle Provostl'estàun degré rare. Jusquelà elle ne s'était pas égarée une minute. J'étais ravi. Déjà
je m'associais aux pompeux éloges de ses thuriféraires. A la fin du second acte, il me semble bien qu'elle a déraillé. Mais reprenons, pour découvrir Terreur oii elle est tombée, l'analyse minutieuse de son rôle.
La cristallisation amoureuse continue à s'opérer chez Sylvia. Du trouble, elle glisse à cette torpeur tout ensemble pénible et douce que Ton désigne communément sous le nom de
i" Vague à l'dme... « Je la trouve triste, rêveuse, dit Lisette à M. Orgon. Si Bourguignon la regarde et soupire, elle rougit ». Et voici maintenant que l'aimable enfant se réveille, se secoue, il est urgent qu'elle se défende contre le danger qui la menace. Elle obéit à
5" V Effroi... Si elle n'agit pas, elle est perdue. Elle s'y détermine avec l'impatience fébrile de l'être faible qui bande les ressorts d'une volonté mal assurée. Elle enjoint à Lisette de signifier son congé au prétendu Dorante qu'elle ne saurait aimer. Mais Lisette y résiste, car elle poursuit des visées personnelles que ce congé ruinerait. Et le duel s'engage entre la suivante et la maîtresse. Lisette pique Sylvia d'insinuations désobligeantes : elle suppose que Bourguignon a desservi Dorante auprès d'elle. Et Sylvia le lave de ces attaques avec une chaleur qui la confond elle-même et où elle discerne la marque non équivoque d'une
b" Sympathie grandissante... Elle ne peut souffrir que le pauvre Bourguignon pâtisse par sa faute et soit iniquement accusé. Elle le défend donc et elle enrage d'avoir à le défendre et que sa rasée camériste découvre ce secret qu'elle voudrait dérober à tout le monde et à ellemême. « Je le défends, je le défends, qu'entendez-vous par là, Lisette ? Voyez le mauvais esprit. Comme elle tourne les choses. Je me sens dans une indignation qui va jusqu'aux larmes.» Ces pleurs, ce n'est pas la douleur qui les lui arrache, ni la tristesse, c'est l'humiliation d'être devinée, c'est surtout
7" rÉnervement... Les nerfs delà petite femme sont à bout. Elle ne sait plus où elle en est; mille transports confus la bouleversent, l'irritent; elle «attrape » Lisette : « Comme ces gens-là vous dégradent! » Elle s'en prend à son père, à son frère; leurs taquineries lui sont odieuses, elle a envie débattre quelqu'un, de casser quelque chose. Si l'usage avait permis qu'il y eût des accessoires sur la scène du temps de Marivaux, elle se fût soulagée en saisissant un vase, en le brisant Elle trépigne de fureur. Et c'est en cet endroit que Mlle Provost s'est montrée insuffisante. Elle n'a pas fait sentir le rythme de l'agacement progressif qui développe parallèlement en Sylvia et la colère et l'amour. Elle se fâche, mais aussi elle s'attendrit. L'homme qui est la véritable cause de son tourment est le seul contre lequel elle ne s'emporte pas : « Ce n'est pas sa iaute, le pauvre garçon. Je ne dois pas m'en prendre à lui. » Et cet apitoiement lui montre l'état oîi elle est et combien profondément elle est atteinte. Elle tente un suprême efCort pour conjurer le péril imminent. Elle écarte Bourguignon ; elle le prie de ne plus la tutoyer et elle le tutoie sans y songer : — « Va je ne te hais-pas, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai. » Chacune de ses phrases est un aveu. Elle se débat contre l'amour qui, de toutes parts, la pénètre, et voulant le fuir, comme un oiseau{captif, elle resserre le.réseau du filet oii elle est prise. Elle cherche à se convaincre en désabusant celui qu'elle adore, à lui rappeler, à se rappeler l'invincible obstacle de la naissance et du rang qui les séparent : « Le fond de mon cœur me rassure ; c'est par générosité que je te parle. » Et le rythme s'accélère; la passion des deux amants marche d'un train d'enfer. Sylvia brûle l'étape, elle perd la tête, elle parvient au terme de
8° V Affolement. . . Des mots contradictoires, incohérents jaillissent de sa bouche; elle chasse Bourguignon et le retient. « J'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute. » A ses ardentes déclarations elle n'oppose plus qu'uneénergie mollissante, à demi vaincue." — Je ne me
propose pas (le te rendre sensible, dit-il. — Unefaudrait pas s'y fier >>, réplique-t-elle. Quand il s'agenouille à ses pieds, pour empocher qu'il ne soit vu dans cette posture, il n'y a rien qu'elle ne lui promette ; elle cesse de feindre, elle laisse percer «son inclination. Le coup de fouet des railleries de Mario et d'Orgo'n achève de la surexciter. Désormais elle est prête à tout faire, à tout oser. Et c'est alors que le pseudo-Bourguignon enlève son masque. Il était temps ! Un nouveau sentiment envahit Sylvia :
9° la Joie, une joie inouïe, qui l'illumine, lenivre et l'apaise : « Ali 1 je vois clair dans mon cœur. » Ce Ah ! Mlle Provost la modulé de la façon la plus charmante du monde et la plus vraie : elle y a rais tout ce qu'il contient, la griserie du triomphe, l'explosion de la tendresse payée de retour, et la délivrance aussi, la fin du cauchemar, la tranquillité recouvrée, la certitude du bonheur. Ce Ah ! est le point culminant de TŒ'Uvre et du rôle. Sur ce Ah ! la pièce tourne, le personnage rebondit. Mlle Provost n'a pas indiqué avec assez de netteté ce revirement, ni dessiné avec assez de force la nouvelle Sylvia qui apparaît; une Sylvia encore ingénue, toujours amoureuse, mais terriblement coquette : « Cachons-lui qui je suis ! » C'est son cri aussitôt après que Dorante s'est livré; elle le pousse sans réfléchir, par instinct, obéissant aux suggestions de la vanité féminine où il entre un petit fond de férocité. Elle ne songe pas qu'elle pourrait d'un mot rendre à l'amant cette paix qu'il lui a donnée, elle préfère qu'il continue de souffrir, puisque cette souffrance lui assurera une pluscomplète victoire : >< Tu veux, dit Orgon, qu'il sente toute l'étendue de l'impertinence qu'il croira faire. » Cest cela, effectivement, qu'elle souhaite, que Dorante soit à son entière discrétion, qu'il lui sacritie le préjugé, les convenances sociales, le respect humain, l'esprit de famille. Elle s'efforce, il est vrai, de parer de belles raisons ces exigences : « Si vous saviez comme je lui tiendrai compte de ce qu'il a fait aujourd'hui pour moi! Il ne pourra jamaisserappelernotre bis-
toire sans m'aimer, ni moi y penser sans que je l'aime. » En réalité Sylvia est gouvernée par un mobile étrangement fort chez la femme :
10° la Coquetterie... Telle est l'évolution finale de ce caractère, l'aboutissement de la courbe qu'il décrit. Il part de l'ingénuité, traverse la passion, s'achève dans l'appétit de la domination, dans l'épanouissement de l'égoïsme. Et il conserve sa grâce; et tout en étant réel, il demeure séduisant et sympathique parce qu'on sait bien que, malgré qu'elle le veuille réduire, Sylvia aime Dorante. C'est une des figures les plus complexes, les plus riches-, les plus délicates qu'il y ait au théâtre. Elle fait le désespoir et l'orgueil des comédiennes. J'ai essayé d'indiquer le défaut d'équilibre de Mlle Provost, ce qui lui manque pour y être parfaite. Une étude un peu plus attentive et quelques conseils de Mme Bartetlelui donneront.
M. Dessonnes jouait Dorante. Il y est moins compassé qu'au début ; il n'y sera jamais sémillant ni léger, mais il n'est pas nécessaire que Dorante soit frivole : une certaine gravité pensive ne messied pas à cet amant sentimental. S'il était un gentilhomme vain de son titre etlibertin, il essayerait de détourner Lisette et livrerait au moins un assaut à sa vertu. Il ne l'entreprend même pas. Tout de suite il a des regards suppliants, de dolents soupirs. « Je souffre » , répète-t-il. Ses incertitudes, ses scrupules de conscience le mettent aux antipodes d'un Valmont; il avance sur son siècle comme la plupart des personnages de Marivaux ; il est moderne ; s'il n'a pu lire Rousseau, il le pressent. Écoutez-le: « Il n'est ni rang ni fortune, qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne. Mon cœur, mon nom sont à toi... Mon père me pardonnera dès qu'il t'aura vue, ma fortune nous suffit à tous deux et le mérite vaut bien la naissance. » M. Dessonnes a dit ces mots avec émotion etsimplicité; il en a rendu la tendresse. Son interprétation n'a pas déplu. Et dans Pasquin, on a apprécié la rondeur jo-
viale de M. Brunot, cette verve empreinte de quelque vulgarité qui est ici à sa place. Je voudrais qu'il indiquât davantage les intentions ironiques de l'auteur. Pasquin, visiblement, parodie les manières et le langage du monde élégant. Il y a en lui un peu duMascarilledes Précieuses; les madrigaux ampoulés qu'il lance au nez de Lisette, dans une petite mesure, il en est flatté ; il trouve qu'il parle fort bien, il s'écoute parler, il se rengorge comme un paon; il fait la roue. Et Lisette, qui lui donne si vertement la réplique, à son exemple, se « gobe » et juge que son pouvoir est irrésistible. Mlle Dussane est fort gaie, d'une gaieté courte et sans souffle ; elle n"étale pas avec assez d'ampleur cette naïve et babillarde infatuation que Mlle Marie Leconte dans ce rôle — un de ses meilleurs — fait si comiquement ressortir.
14 Septembre 1908.