NATANSON
Comédie-française : Le Foi/er, pièce en trois actes.
Je crois que nous pouvons maintenant juger avec sérénité cette œuvre par avance fameuse, considérer si son caractère et sa valeur d'art la rendaient digne du choix de la Comédie, s'il eût été préférable de l'en exclure. Je ne relaterai pas à nouveau les incidents d'une histoire trop célèbre... L'un des signataires du Foyer était l'auteur d'une pièce remarquable, cent fois applaudie rue Richelieu. Le succès des Affaires sont les affaires lui ouvrait naturellement )es portes de la Maison. L'administrateur général ne saurait êtreblâmédel'yavoir accueilli. Toutefois, quand il lut le texte définitif de l'ouvrage, accepté en principe sur scénario, il fut pris d'inquiétude ; d'une part il était sensible à ses mérites, et d'autre part effarouché par son extrême violence. M. Jules Claretie ne répugne pas à jouer sur son théâtre (maints exemples l'attestent) des œuvres hardies et fortes; mais il a le sentiment des traditions, des convenances, le souci de ses responsabilités... Ses scrupules s'éveillèrent... Il
proposa des transactions, il exigea des remaniements qui lui furent refusés. Vous connaissez le reste. La pièce a été jouée malgré lui, contre lui, par autorité de justice. Elle n'a point déchaîné l'émeute, croulé sous les protestations et les sifflets... Disons-le tout de suite, le talent miraculeux des protagonistes, M. Huguenet et Mme Bartet. Ta sauvée d'une chute tumultueuse; ces grands acteurs l'ont parée d'une élégance extérieure et d'une grâce qui en atténuent les angles ; ils l'ont adoucie, sans la trahir ; ils l'ont imposée sinon au respect, du moins à la tolérance du public. Peut-être celui-ci s'insurgerait-il contre elle ; et il a pour eux une telle admiration qu'il se tait, captivé, médusé. Et c'est à eux que va son ovation; et il enrage dépenser que les auteurs s'en attribueront le bénéfice et il voudrait trouver un moyen de marquer cette nuance et de donner clairement à chacun ce qui lui revient. Pourtant il ne quitte pas la salle ; il écoute jusqu'au baisser du rideau ce drame amer. L'impression qu'il en retire, je m'en suis pénétré au cours de trois représentations consécutives, et je voudrais essayer de l'analyser.
Elle est complexe, formée d'éléments contradictoires : c'est l'écœurement de tant de vilenies et c'est le plaisir secret de les voir étalées, accumulées brutalement; il y a comme une attraction maladive dans ce genre de spectacles ; il flatte le barbare appétit de destruction qui est au fond de nous. La férocité du fauve déchiquetant une proie nous fait horreur, et toutefois nous fascine; nous avons la gorge oppressée, mais nous regardons... Et si cette bête cruelle a la griffe acérée, la mâchoire puissante, nous nous intéressons à son coup de dent, à son coup de patte, aux convulsions de sa victime. Il y a un peu de tout cela dans le Foyer : un pessimisme systématique, une âpreté sans détente, un enfer sans espoir, une odeur de pourriture morale asphyxiante ; il y a de la couleur, de l'énergie, de la dent, de la griffe, le don du relief, une
faculté d'amplitication surprenante qui, en ne montrant les figures que sous un seul aspect, leur laisse l'apparence de la vie; enfln il y a le fiel recuit, la poche crevée, d'où suinte intarissable un suc vénéneux; il y a la haine, une haine empressée de s'assouvir et toujours inassouvie, non la haine belliqueuse qui tue un ennemi sans l'avilir, mais une haine corrosive, salissante qui souille avant de frapper... En ceci, elle diffère de la haine d'Alceste; ce n'est pas
...la haine vigoureuse Que doit donner le vice à l'âme vertueuse...
c'est une haine qui s'irrite, je le veux bien, à la vue de la bassesse humaine, mais surtout qui s'en repaît, s'en délecte, goûte une jouissance satanique à la décrire, à en énumérer, à en exagérer les laideurs. Oh! oui, M. Mirbeau sait haïr! On assure qu'il aime sincèrement les pauvres, les faibles. Il les aime moins qu'il ne déteste leurs « persécuteurs ». Au nombre de ces derniers, il classe résolument quiconque occupe un rang dans la hiérarchie sociale ; il est de parti pris pour le troupeau contre les bergers, qui sont tous à ses yeux de «mauvais bergers». Ce satiriste est un anarchiste sentimental. Et il est un peintre sadique des mœurs. Afin de se donner des raisons d'exécrer la société, il se penche avec une sorte d'avidité sur ses plaies ; il examine au microscope le pus qu'elles distillent; il s'enivre de leur puanteur; il chatouille du doigt, il envenime les chairs tuméfiées ; il en burine limage, l'offre démesurément grossie aux lecteurs ou aux spectateurs. Plus elle est hideuse, plus il est heureux : chaque stupre dévoilé lui est un triomphe, chaque tare constatée un soulagement. Il s'arrête complaisamment au bord des flaques de boue qui puUullent sur sa route; il nous oblige à les traverser; il y trempe ses personnages et nous les présente barbouillés d'une matière si infecte qu'on se demande de quel nom la nonimer et si ce n'est là positivement que de la boue... C'est à
travers cette couche d'ordure qu'il les regarde vivre. Plus l'étofte de leur vêtement est délicate, plus visible est la souillure, plus intense est la joie du pamphlétaire. Refuser à toute une catégorie de citoyens la noblesse d'âme la probité, la vertu, abattre les statues, renverser les monuments, crever les façades, symboliser en un misérable les prestiges et le rayonnement d'une élite; de ce baron-académicien, de ce sénateur, de ce grand dignitaire de la Légion d'honneur, de cet apôtre de la charité, de cet orateur illustre, faire un voleur, un dilapidateur de l'argent des pauvres, un mari lâche, complaisant, stipendié; laccoupler aune prostituée; l'entourer exclusivement d'aigrefins, de tartufes, banquiers véreux, ministres concussionnaires, vieilles filles vicieuses, curés équivoques, louches négociateurs; pousser devant soi cette collection de monstres, et crier d'une voix étranglée par la fureur : c'est le monde!... Telle est la tâche qu'assume M. Mirbeau. Curieuse déformation de la vérité! Mentalité singulière, aussi éloignée que possible de l'esprit philosophique! Son œuvre entière en est imprégnée, œuvre d'imagination logique plutôt que d'observation réelle, conception a priori d'un poète misanthrope et farouche qui ne veut apercevoir que le pire côté des choses... Pourtant, dans le Calvaire, dans YAbbr Jules, dans Sébastien Jioch, dans les Affaires so7it les araires, cette sombre humeur s'alliait à un certain souci d'impartialité ; on y trouvait des figures humaines pétries de bien et de mal selon la loi de nature, un mépris de l'humanité moins arbitraire, un pessimisme nuancé. Ici, dans le Foyer, tout est noir; le tableau est uniformément sinistre; il semble que le peintre nourrisse quelque dessein de vengeance, qu'il poursuive l'assouvissement de quelque obscure rancune et se soulage par l'invective. Comme il doit souffrir! Cette atmosphère irrespirable, où se débattent les personnages, s'étend au delà de la rampe, pèse sur l'auditoire, le plonge en un pénible engourdissement. 11 subit malgré tout l'ascendant impérieux du dramaturge, la séduction des co-
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diens. Mais quand le rideau tombe, il esta bout de force... De l'air! de l'air! Il souhaite qu'on le délivre. Il éprouve une croissante irritation dont il réprime à grand'peine les mouvements. Son instinct inné d'équilibre et de justice proteste contre des exagérations si paradoxales. Finalement il fausse compagnie à M. Mirbeau. Il lui résiste, il se cabre... Je pense que ce sont là assez exactement ses dispositions à l'égard du Foyer; point ou peu de maniteslations extérieures, mais une révolte intime, un désaveu irréductible et très net... Efforçons-nous, par une analyse attentive, de dégager les causes déterminantes de cet accueil.
(Je n'oublie pas que l'ouvrage a deux pères... Je parle principalement de M. IVIirbeau, parce qu'il me parait y avoir mis son empreinte ; il est toutefois bien convenu que ce que je dis de lui s'adresse pour moitié, dans la louange ou le blâme, à son collaborateur M. Thadée Natanson.)
La toile se lève sur un salon somptueux et sévère, meublé dans le style Empire, orné du buste de Napoléon et de portraits de famille — un maréchal de France, une dame à turban contemporaine de Mme Récamier, l'impératrice Joséphine peinte parPrudhon. Ce cadre reflète la physionomie du baron Courtin, un des chefs du parti conservateur, impérialiste et libéral, membre du Sénat et de l'Académie française. La baronne Thérèse Courtin l'égayé d'une note d'élégance et de frivolité plus modernes. Son savoureux automne n'a pas renoncé à l'amour ; toujours sa conduite fut légère ; elle eut des amants, dont le plus sérieux a été le financier Armand Biron, qui depuis dix ans l'adore comme une idole et subvient aux frais du culte ; il continue de la persécuter de ses hommages ; elle les repousse, ayant un « béguin » momentané pour le petit d'Auberval, souhaitant redevenir tout à fait libre. Mais on ne se débarrasse pas aisé-
ment d'un Armand Biron. Il est tenace, il est jaloux et clairvoyant. Il ne renonce pas à cette maîtresse exquise; sa passion tyrannique et indélicate lui rappelle ce qu'elle a reçu de lui.
— J'ai satisfait vos caprices, vos curiosités.
— Vous m'êtes odieux.
Leur liaison ne fut, du fait de Thérèse, qu'un commerce vénal ; il l'a prise, au début, un peu malgré elle ; elle l'a gardé par habitude, puis par nécessité ; il est devenu le pourvoyeur de son luxe, et aussi l'argentier de la maison, ami prodigue de la femme, conseiller du mari. On se repentira de l'avoir éconduit... Il est énigmatique et menaçant ; il fait entrevoir à Thérèse les catastrophes qu'il a perfidement préparées en engageant le baron dans des spéculations douteuses. Mais si l'édifice se lézarde, aucun indice ne décèle sa ruine prochaine ; il reste majestueux. Courtin porte beau. Il a le geste onctueux, le verbe solennel et fleuri, l'aménité souriante, la gravité, l'importance, le ton doctrinal d'un homme qui incarne les principes fondamentaux.de la société et s'est donné la mission de les défendre... C'est un Bellac plus ample, un Bellac arrivé, comblé d'honneurs, épanoui dans la gloire et la fortune... Il raille les velléités socialistes du jeune snob d'Auberval. Écoutez-le répondre aux phrases déférentes du publiciste Ludovic Belair, ambitieux d'obtenir un prix académique... Il l'assure de sa bienveillance, mais il le met en garde contre un fâcheux penchant pour la satire qu'il a remarqué en ses écrits.
— Il faut taire le mal, monsieur; l'étaler et le décrire, c'est préparer la révolution...
Voilà des mots bien imprudents dans la bouche d'un personnage que sa situiation obhge à se montrer circonspect. Il les prononce : M. Mirbeau les lui dicte. La scène, d'ailleurs, est agressivement spirituelle. La suivante ne l'est pas moins. Plusieurs dames du monde, patronnesses de bonnes œuvres, viennent exposer au baron leurs
doléances. L'argent est rare. Les donateurs sont récalcitrants. Il les complimente, les réconforte, les guide...
— Usez, madame, de tous les moyens ; employez la persuasion, et si cela ne suffit pas, exercez une pression plus ferme sur les mauvais riches; servez-vous des secrets que vous aurez surpris...
La silhouette du baron Courtin se dessine ; égoïste, ennemi de la lumière, réfractaire au progrès, dénué de scrupules, il est Tartufe et Basile, il est pis encore. Nous allons achever de le connaître. Deux visiteurs lui arrivent, l'aumônier et la directrice du « Foyer », l'abbé Laroze et Mlle Rambert. Courtin préside cette institution philanthropique, qui a pour but de recueillir, d'éduquer, de façonner au travail et à la vertu les fillettes du peuple. Or, un événement tragique vient de s'y produire : Mlle Rambert accourt en toute hâte l'annoncer au baron. Une enfant de douze ans, enfermée par mesure disciplinaire dans un placard, y a été oubliée; elle est morte. Fâcheuse affaire ! Courtin accable de reproches la directrice criminelle ; puis il s'apaise en la voyant sûre d'ellemême et pleine de sang-froid. Tout s'arrangera. La petite victime souffrait — heureusement ! — d'une affection cardiaque ; un médecin complaisant délivrera le permis d'inhumer ; l'enterrement se fera clandestinement ; il n'y aura point de scandale. Courtin se rassérène... Qu'est-ce que l'assassinat d'un enfant ! Il a bien d'autres soucis ! Il songe que demain la duchesse de Saragosse se rendra au « Foyer », et que sa visite sera fructueuse, et qu'il faut l'environner de la pompe convenable :
— Leur avez-vous appris des révérences?
— Oui, monsieur le baron.
Mlle Rambert est une femme de tête. Ses cheveux noirs lissés en bandeaux, son œil dur, sa bouche pincée en imposent à Courtin, lui causent comme un malaise, et quand, d'un ton bref, elle lui réclame les subsides dus à la caisse vide de l'œuvre, il se trouble, il s'adoucit : on devine qu'elle connaît des mystères redoutables, et que
"lîS LE TUÉAÏRE
selon le conseil du baron aux dames quêteuses, elle saura s'en servir... Les dénonciations hypocrites de l'aumônier achèvent de nous édifier sur ce qui se passe au sein du « Foyer »; l'incurie y règne, et le désordre et le vice, et la saleté matérielle, et la corruption. Les dortoirs ne sont pas balayés. Et Mlle la directrice attire dans sa chambre, le soir, les plus gentilles pensionnaires. Enfin, les fonds ont été dilapidés... De tout cela le baron se sait responsable; sa conscience n'est pas nette; nous le voyons assez à l'empressement obséquieux avec lequel l'orgueilleux réactionnaire s'élance au-devant de M. le Directeur de l'Assistance publique, haut fonctionnaire de l'État.
Cet acte d'exposition est d'une excellente comédie. Les personnages y sont hardiment posés ; des épisodes ingénieux les mettent en lumière, en accusent les traits essentiels; ils s'expriment dans une langue incisive et sobre. C'est de la bonne et franche satire. Cependant une rage concentrée y bouillonne, un je ne sais quoi de méchant, de cruel, de délibérément haineux; le tigre se ramasse avant de bondir, ses prunelles s'allument, ses crocs s'apprêtent au festin; il flaire l'odeur du sang. Nous pressentons confusément que les auteurs, entraînés par le vertige de leur fureur vindicative, dépasseront la mesure, iront trop loin...
Au second acte, la dégringolade du « Foyer », qui aura pour conséquence l'écroulement de Courtin, se prépare. Des rumeurs avant-coureuses l'annoncent, la précipitent. Bientôt elles auront un écho dans la presse, et la catastrophe ne pourra plus être conjurée. La situation s'aggrave de l'importance parlementaire du baron; le gouvernement profite d'une occasion de se délivrer d'un adversaire implacable ; si Courtin ne consent pas à s'abstenir dans la discussion de la loi surl'enseignement primaire, on lui demandera compte des cent mille francs provenant
du pari mutueletquilui furentversés pour subvenir àl'entreliende son œuvre; on peut aussi s'enquérir de la véritable cause de la disparition de cette fillette hâtivement enterrée, examiner si, comme le bruit en circule, certaines de ses compagnes ont été flagellées et violentées, s'il ne serait pas opportun de confier au zèle d'un juge d'instruction la vérification de ces faits... Un émissaire du ministre, l'ancien député Arnaud-Tripier, voué aux tortueuses besognes, avertit Courtin du danger, l'avise qu'il est urgent de capituler, évoque l'exemple de gros personnages qui furent brisés pour n'avoir pas su prévenir, par une soumission bien avisée, les conséquences de leurs fautes ou de leur légèreté... Le baron glisse sur la pente qui le conduit aux abîmes; il aperçoit le goufTre béant, il cherche une branche où se retenir, où s'accrocher... 11 est cerné, traqué comme un cerf aux abois. Déjà, tout à l'heure, en croisant un reporter venu aux renseignements, il a lu, dans son regard^ sournoisement ironique, l'annonce de son désastre. La directrice du « Foyer », l'énergique Mlle Rambert, qu'il pf étend congédier, lui a fait entendre qu'elle subordonnerait son départ à l'apurement de la comptabilité. Pour qu'elle soit en règle il manque 300,000 francs. Auprès de qui solliciter cet important subside?... La charité est avare, elle ne donne que des sous. L'amitié est curieuse, elle ira au fond des choses... Or l'aveu, c'est l'humiliation, le déshonneur. Il n y a qu'un homme qui puisse le sauver, un homme moralement assez taré pour tout excuser et tout comprendre, assez riche pour tirer instantanément de sa bourse une somme énorme, lié envers lui par des obligations telles qu'il lui soit impossible de lui refuser. Cet homme existe...
Ici s'intercale une des scènes les plus brutales qui aient jamais été jouées. Je n'en connais point déquivalentc. Lorsqu'un apache du quartier de la Chapelle a besoin de « pognon », c'est bien simple : il charge sa compagne, la petite pierreuse des boulevards extérieurs.
de lui en procurer; elle se prête à ce jeu ; par son intermédiaire, l'argent de l'amant riche passe dans le gousset de l'amant de cœur. M. Mirbeau a décidé que le baron Courtin, académicien et sénateur, sous l'aiguillon du danger, aurait la même attitude et tiendrait à peu près le même langage. Que ditle souteneur à la gigolette lorsqu'elle se dérobe à son injonction? Il l'injurie... Il la frappe... Ainsi agit l'académicien sénateur Courtin, Il expose à Thérèse sa détresse, l'imminence du péril, l'urgence d'y parer ; il la conjure de l'aider. D'abord elle ne saisit pas le fond de sa pensée...
— N'est-ce que de l'argent? Cela se trouve... Adressons-nous à nos relations, au public. .
— Impossible.
— Eh bien, si le « Foyer » ne va plus, on le fermera...
Alors il précise, il confesse l'affreuse réalité; si le « Foyer» n'a plus de ressources, c'est qu'il]les a dissipées; il a pillé le denier des pauvres, Et comme elle pâlit sous cette révélation, il lui signifie qu'il dépend d'elle, et d'elle seule, de le tirer d'embarras, il n'a encore nommé personne, mais elle a compris. Un sursaut de révolte la dresse frémissante devant lui. Et quoi ! ce Biron dont les caresses l'écœurent, ' ce Biron qu'elle a chassé de sa vie, il lui faudrait aller le trouver, humblement, en quémandeuse, mendier — à quel prix! — son secours!... Elle préfère la mort à une telle bassesse.
— Non, je n'irai pas chez un amant que j'exècre, gagner l'argent qu'il vous faut...
Courtin ne supplie plus, il ordonne.
— Vos répugnances s'éveillent trop tard. Centfoisvous avez eu recours à cet homme. Et l'aide que vous acceptiez pour payer le luxe coûteux de vos toilettes, vous la repoussez quand elle nous épargne à tous deux l'ignominie, quand elle m'évite, à moi, la prison. . .
Sa longanimité d'époux débonnaire, il l'oppose à sa femme rebelle, il s'en fait une arme.
— Je pouvais vous mettre dehors. J'ai fermé les yeux, j'ai tout enduré... Misérable!
— Voleur !
— Vous n'êtes qu'une...
Son poing se lève... D'une main craintive elle protège son visage contre les coups du mâle... Ce gentleman, cette baronne exécutent les mêmes gestes d'agression et de défense que la pierreuse et Tapache ; par là les auteurs prétendent indiquer qu'à certaines heures, et sous la pression des circonstances, le vernis de l'éducation s'écaille et que l'homme civilisé rejoint l'homme primitif. Toutefois si la culture ne transforme pas l'individu, elle l'amollit. Courtin ne bal point Thérèse ; il implore le pardon de celle qu'il vient d'outrager; il pleure; elle résistait à sa fureur ; ses larmes la touchent ; elle en verse, elle aussi; leurs deux indignités se rapprochent, se confondent.
— C'est abominable, gémit-il, j'ai honte, je suis perdu.
Elle contemple cette épave, et murmure :
— Nous pouvons nous regarder. Nous sommes deux malheureux!...
Soudain, son énergie renaît; l'instinct de conservalion, et qui sait ? si bizarre que ce mot -paraisse en pareille occurrence, la conscience d'un devoir à remplir envers 1' « associé » vaincu et déchu, raniment ses forces.
— J'irai, déclare-t-elle... 11 nous sauvera par bonté de cœur... J'en jure sur ma vie.
Cette scène met à une rude épreuve la sensibilité — et disons-le — les habitudes d'esprit du public. Le spectacle de l'infamie, lorsqu'elle lui semble outrée, l'exaspère. Qu'un mari profite des désordres de sa femme, il le tolère, à condition que le mari ignore ou feigne d'ignorer la source impure de ces libéralités, ou encore qu'après s'être insurgé, il se résigne devant le fait accompli. C'est ce que lui avaient montré jusqu'ici les
dramaturges. Pour la première fois il a vu, ailleurs que dans les bas-fonds, lépoux prostituer l'épouse. Il ne s'est pas fâché ; il a souffert que ce marché dégradant se débattît sous ses yeux. N'en doutez point, le grand talent des auteurs ft'eût pas réussi à lui imposer un débat si offensant; il ne l'a accepté que grâce à l'art prodigieux des acteurs... Supposez les deux rôles joués avec force, mais sans la suprême délicatesse que Félix Iluguenet et Julia Bartet ont introduite dans leur interprétation, la pièce s'accrochait à cet endroit, interrompue, tuée par l'irritation des spectateurs. M. Huguenet est extraordinaire, il ouate son baron, il le savonne, il en arrondit les aspérités, et pourtant il ne l'anémie pas ni ne le dénature ; il le construit, il le modèle dune main de sculpteur fine, souple et robuste ; il lui communique une étonnante vraisemblance: il souligne, il accentue son inconscience sans toutefois l'exagérer; ainsi il atténue la responsabilité du personnage et l'antipathie qu'il inspire; il fait de lui un être vain, tout en surface, soufflé, inférieur à sa fortune, égoïste et léger, dénué de générosité dans la réussite, et de courage dans le revers. Mais s'il est incapable de lutter, il ne l'est pas de souffrir. Cette souffrance, M. Huguenet l'a traduite avec une poignante intensité d'expression; son visage se décompose, ses yeux se convulsent, sa voix s'altère; et cela sans procédés, sans « truquage », à l'aide de moyens admirablement simples; on oublie le comédien, on ne voit que l'homme; et l'homme est si douloureux, qu'une très curieuse transposition de sentiments s'opère à son sujet dans la foule. On le méprise, mais on le plaint; la pitié n'intervient pas tout d'abord; peu à peu elle s'insinue, elle grandit et arrive à se superposer au dégoût. Ce singulier phénomène de substitution, ce revirement imprévu, cette transfiguration uniquement dus à la puissance de réalisation de l'artiste, à son respect de la vérité resteront comme un des plus beaux tours de force exécutés par M. Huguenet. C'est le triomphe de sa carrière...
Mme Bartet n'a pas été moins remarquable. Elle a ennobli, empreint de distinction, de fierté, le caractère de Thérèse ; elle prête une âme à cette femme qui n'a guère que des sens et des appétits ; on est tenté d'excuser ses fautes ; elle se réhabilite en s'arrachant aux étreintes de Biron; on la croit susceptible d'aimer profondément le jeune d'Auberval, son dernier flirt, et toutefois de lui résister ; on croit à son retour possible vers l'honnêteté. Tout cela Mme Bartet l'ajoute au rôle ; en l'idéalisant, elle le fait accepter; elle sauve, en quelque sorte, la pièce contre le dessein même les auteurs.
Nulle autre comédienne ne ftît parvenue à imposer à la foule les brutalités, j'oserai dire les bestialités dont ils ont <( truffé » leur dernier acte. Cet acte, c'est la grande bataille, c'est le massacre, c'est la curée! Taïaut! taïaut ! Courons sus au vieil édifice social !... Quelques murailles sont debout. Rasons-les... Sur l'emplacement des maisons détruites, semons du chanvre! Ou plutôt ne semons rien, laissons souffler le vent destructeur. Déshonorons ce qu'on a coutume d'honorer ; bafouons ce qu'on respecte; déchirons les illusions — car tout est illusiou en ce monde, sauf le mal... Une telle conception n'est pas nouvelle : elle servait de fondement au répertoire du premier Théâtre-Libre. Mais tandis que ce pessimisme exagéré, cette prédilection pour l'étalage des hideurs de la vie, ce goût pour le musée des horreurs allaient s'atténuant. M. Mirbeau les a conservés intacts. Il est le prophète d'une Eglise disparue. Et rendons-lui cette justice qu'il a la foi ; il prend au sérieux et même au tragique sa mission dévastatrice. Ce n'est pas un « fumiste » comme la plupart de ses prédécesseurs, qui écrivaient leurs ouvrages en manière de défi, à seule fin de « faire hurler les bourgeois » ; sa haine bilieuse, fiévreuse, et — je l'ai dit — sadique est sincère...
Au troisième acte du Foyer, elle se déchaîne avec une véhémence et une volupté inouïes. Il faut, n'est-ce pas?
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que tous les personnages achèvent de se souiller au delà de toute raison et de toute vraisemblance ! M.Mirbeau ne veut point que nous puissions leur accorder un soupçon d'estime ou de sympathie, ni qu'ils se relèvent, si peu que ce soit, ni qu'ils gardent une mesure dans l'abjection... Thérèse n'aurait quà retourner chez Biron, qu'à se livrer à lui comme autrefois, qu'à acheter par ce retour de faveurs les ressources qui remettront à flot la galère conjugale. Ceci, ce serait presque de la vertu. Mais non, elle ne s'abandonne au banquier que parce qu'il éveille en elle la monstrueuse curiosité de savourer les délices d'un ménage à quatre ; il consent au partage non seulement avec le mari, mais avec le jeune amant; il ne s'y résigne pas, il le souhaite; le voisinage de ces caresses ragaillardira ses forces usées, avivera son plaisir ; ne pouvant plus beaucoup agir, il vei-ra! Et l'honnête Thérèse sourit à cette ignoble combinaison, aux joies raffinées que lui promet le vieillard, — on va quitter les puanteurs parisiennes pour s'en aller sur son yacht respirer les brises salubres de l'Adriatique. Déjà elle se sent frôlée par les désirs de ces hommes qui jouiront d'elle; elle frissonne à l'idée de leurs caresses; ces sensualités inquiétantes l'attirent.
(Vous n'imaginez pas le trésor de tact et de finesse que Mme Bartet a dû dépenser dans une pareille scène pour la rendre tolérable. C'est une merveille de doigté. Elle n'avait rien fait de si adroit et de si leste depuis la fameuse scène du Marquis de Priola. Tâche d'autant plus ingrate que l'évolution du personnage déconcerte les prévisions du public et qu'une Thérèse nouvelle lui est révélée.)
Et le baron? Le baron accepte tout : que le « Foyer » devienne une sorte de bagne, exploité par un gardechiourne avide et inhumain ; que son nom glorieux, que „on titre de sénateur académicien continuent de patronner
l'entreprise. Il accepte de participer à la croisière de Biron et d'y accompagner les deux amants de sa femme. Cet homme abreuvé de rancœurs et d'amertume ne leur dit pas :
— Partez! Laissez-moi! Je ne veux plus vous voir! J'ai besoin de solitude!
MM. Mirbeau et ÎS'atanson n'ont pas permis quil eût cette attitude logique et raisonnable; ils ont exigé que, contre toute apparence, il fût non seulement le complice, mais le témoin des débordements de Thérèse, — cela afin de le salir davantage. Et puis ils tenaient à placer le mot final de la pièce, le mot qu'ils avaient trouvé avant de commencer à l'écrire :
— Et mon rapport sur les prix de vertu? demande Courtin.
— Vous le composerez là-bas, dans la paix, dans le silence! répond Biron... Venise... la mer... les nuits bleues. Ah! vous allez nous en faire, de jolies pages!
Les paroles de ce financier cynique clôturent l'ouvrage. Son ombre hideuse le domine. Si le monde est contaminé, c'est par lui. Il est le grand cor>upteur, il gâte et flétrit tout ce qui l'approche : il symbolise la bassesse, la concussion, la fraude, la tyrannie de l'argent, l'asservissement du travail, la luxure, la négation du sacrifice et du devoir, la férocité de la brute humaine. Contre ce monstre, toutes les colères sont légitimes... Dans les Affaires, M. Mirbeau l'avait pris pour cible — et vous savez la magistrale figure qu'il a tracée... Dans le Foyer, sa fureur se disperse, elle se rue indistinctement sur tous les personnages, elle ne tient plus compte des réalités, elle fausse, elle assombrit les formes et les couleurs; les héros des Affaires vivaient, ceux du Foyer grimacent... Peindre un coin de la société et ne le peupler que de scélérats est aussi arbitraire que de n'y montrer que des anges. Et cette violence systématique, au lieu de fortifier la pièce, l'amoindrit : elle lui enlève toute autorité, elle empêche qu'on la croie véridique. Les
Affaires sont une forte comédie, le Foyer n'est qu'un pamphlet... Et je suis ravi que les Affaires appartiennent au Théâtre Français. Et j'aimerais mieux que le Foyer n'y eût point été admis.
On a fait observer judicieusementquecettepièceoffrait de frappantes analogie avec les Vainqueurs àç,}li.. Emile Fabre. Les deux ouvrages développent à peu près la même thèse; cependant des impressions opposées en ressortent; M. Fabre montre l'erreur d'un honnête homme égaré momentanémentpar lapassion. Mais, dans son esprit, ce n'est qu'un type exceptionnel, une brebis galeu se mêlée au troupeau; il éprouve le besoin naïf d'appeler sur le coupable le châtiment des dieux; son optimisme fruste et ingénu réconforte. Aux yeux de M. Mirbeau, toutes les brebis sont galeuses; la scélératesse, l'ignominie ne constituent pas l'exception, mais la règle. Il veut nous persuader que les hommes dégradés qu'il a peints ressemblent à tous les hommes. Son pessimisme estavilissant.il estmalsain.il ne trempe pas les volontés ; il les décourage en affirmant la puérilité et l'inutilité de l'effort vers le bien et la justice. Rien n'est plus décevant et stérile que la haine.
J'ajoute qu'aupoint de vue de fart pur, le Foyer, malgré ses beautés littéraires, est une œuvre incomplète. M. Mirbeau a caractérisé quelque part, dans des lignes admirables, le génie de Rembrandt. Il aime le vigoureux coloris du maître, les profondeurs de son clair-obscur, le mystère de ses ombres ; mais il aime aussi le rayonnement des figures, qu'illumine je ne sais quelle miraculeuse lumière d'âme ; par elle nous sommes émus, nous pénétrons le modèle, nous communions avec le peintre. L'opposition du soleil et des ténèbres fait le tableau... Cette illumination, cette flamme intérieure, c'est ce qui manque au Foyer...
Revenir sur les louanges que j'ai données à M""* Bartet et à M. Huguenet seraitme répéter ou les affaiblir. A leurs noms je veux tout de suite joindre celui de
OCTAVE MIRBEAU ET NATANSOiN ^2:^7
M™" Blanche Pierson. Une Pierson inédite nous est apparue, brune, sèche, positive, agressive, drapée danssajupe noire comme un moine inquisiteur dans son froc, gardant au coin des lèvres un pli de férocité, et dans l'œil une menace. Elle est effrayante. Son ennemi intime, l'abbé (M. Truffier , enveloppe de quelque bonhomie les « rosseries » doucereuses qu'il distille contre M"« Rambert. Il joue ce rôle àla manière classique et se tire habilement d'une besogne fort malaisée. M™es Amel, Persoons et Lynnès forment un trio impayable de dames solliciteuses. M. Ravet esquisse avec justesse la silhouette du courtier ministériel Arnaud-Tripier. M. Joliet exagère la faconde d'un valet de chambre facétieux. M. Croué, sous les traits de Lerible, — l'adjudicataire des prisons, — a paru un peu frêle, et M. de Féraudy le flls, plus mince encore sous ceux du jeune amant de la baronne, Robert d'Auberval : sa timidité empruntée, sa voix vacillante, ses yeux inexpressifs ne réalisent nullement le portrait que les auteurs eux-mêmes font du personnage. Il est regrettable qu'ils ne l'aient pas confié à M. Numa. Reste M. de Féraudy le père... Que vous dirai-je? je l'ai assez peu goûté dans le rôle de Biron. Il l'interprète avec un soin minutieux, laborieux ; et je reconnais qu'il se conforme aux indications du texte; il les suit presque trop servilement. Certes Biron est un lourd et grossier animal, mais était-il nécessaire de l'affliger d'une tête porcine? Sa « hure » est physiquement si répugnante qu'elle rend pénibles à concevoir les familiarités passées, présenteset futures de M^e Bartet... Après cela, Titania fut bien amoureuse de Bottom...
14 Décembre 1908.
ARTHUR PINERO
Vaudeville : Sa maison en ordre, pièce en quatre actes , traduite par MM. Bazalgette et Bienstock.
Une curiosité particulière s'attache aux pièces traduites ou adaptées de l'étranger; à l'intérêt qu'elles peuvent offrir par leur affabulation, s'ajoute cette sensation un peu irritante qu'un cerveau très différent des nôtres les a conçues et développées. Nous n'y retrouvons pas notre mentalité, nos habitudes d'esprit... Nous comprenons que ce même sujet, traité par quelqu'un de chez nous, aurait eu une autre signification, et je dirai un autre aspect. Les personnages eussent non pas seulement parlé, mais agi différemment; et s'ils avaient accompli les mêmes actes, ces actes eussent eu d'autres mobiles... Bref, entre l'auteur anglais et le spectateur français, il y a accord sur quelques points et sur beaucoup de points divergence. (J'imagine que la chose est réciproque et que les œuvres transplantées de Paris à Londres éveillent là-bas une petite inquiétude analogue.) Pendant l'exécution de l'œuvre de M. Arthur Pinero, nous n'avons pu nous défendre de ce malaise. Il n'était pas assez fort pour lui nuire gravement et amener sa chute, mais néanmoins il existait; je voudrais essayer de le préciser et recher-
-2i{\ LE THÉÂTRE
cher pourquoi .S'a maison en ordre nous a déçus, tout en nous charmant, et n'a pas obtenu ici l'accueil triomphal que cet aimable ouvrage a reçu et continue de recevoir [\o\is savez combien en Angleterre les succès sont durables! de nos voisins.
Le sujet est sympathique, à mi-chemin de la comédie et du drame, propre à exciter le rire et à émouvoir sans violence la sensibilité, à tirer de douces larmes. C'est un très bon sujet. Henry Jesson, député au Parlement, gentleman correct et puritain, soucieux de la respectabiliti/, ayant eu le malheur de perdre sa femme Annabel, — une femme accomplie, le modèle des compagnes, des mères et des maîtresses de maison, — s'est remarié avec l'institutrice de son jeune fils Robert. La seconde épouse ne vaut pas la première : du moins lui ressemble-t-elle aussi peu que possible. Nina a vingt-six ans; elle est capricieuse, expansive, étourdie; elle ne possède pas les vertus calmes et méthodiques d'Annabel; pn les lui oppose, on les lui propose comme exemple. Las de l'anarchie qui règne à son foyer, Henry y a rappelé la sœur de la défunte, la sévère Géraldine: et avec Géraldine, toute la famille d'Annabel y est rentrée : le père, sir Daniel Ridgeley, la mère, lady Ridgeley, le frère, Pryce Ridgeley, tous les Ridgeley de la création, qui naturellement abhorrent Nina — lintruse... Henry expose cette situation à son frère Richard, et de leur conversation se dégagent quelques traits de caractère. Il est évident que Henry subit la domination oppressive de la tribu des Ridgeley, et qu'entretenu par eux dans le culte étroit et pieux du souvenir de la première M"'*^ Jesson, il se montre exigeant et injuste envers la deuxième. C'est ce que le raisonnable et raisonneur Richard ^réincarnation du Cléante de Molière et du Jean Thouvenin de Dumas fils) s'efforce de lui faire entendre. « Un homme, lui dit-il, a tort d'exiger d'une femme les qualités qu'une autre a possédées; on doit juger chaque femme pour ce qu'elle
ARTHUR PINERO 2H
est, d'après ses mérites. » Et il formule la théorie de ['adaptation : « 11 faut que l'homme s'adapte à la femme... Pourquoi serait-ce toujours elle qui s'adapterait àlui?»... A ces discours humains et sensés, Henry riposte par un nouvel étalage de ses griefs; il énumère les torts de Nina; il e.\plique la sorte d'incommodité qu'ils lui infligent:
— Quand je veux que mon intérieur soit en ordre, j'exige non pas uniquement que mon déjeuner, mon dîner soient convenablement, ponctuellement servis, mais aussi que chacun des rouages qui composent le mécanisme de mes affaires personnelles soit convenablement huilé, de manière à ne pas grincer. Je veux que la direction imprimée à mon fils, à la maison, pendant son enfance, l'influence favorablement pour toute sa vie; je veux qu'il me soit permis de poursuivre ma carrière publique dans la complète assurance que rien, rien, en dehors d'elle, ne sera dérangé ou troublé. Voilà le sens exact de ces mots : l'ordre dans mon ménage.
Les reproches dont il accable Nina, elle a conscience de les mériter, elle en est humiliée, elle confesse ses torts à Richard qu'elle devine bon et indulgent. Elle est amére, mais encore plus triste :
— Henry vous a dit apparemment que je suis une femme ratée... comme « ménagère ». J'aurais appris à le devenir s'il n'y avait pas eu quelqu'un devant moi, sa première femme, Annabel.
Elle considère avec dépit le portrait d'Annabel posé à côté du sien sur le bureau d'Henry. Partout et toujours, l'absente la persécute. Demain, jour anniversaire de sa mort, on inaugure le nouveau parc donné en mémoire d'elle par la famille Jesson à la ville. De pompeux discours à sa louange seront prononcés; et il faudra qu'elle les écoute, qu'elle assiste à cette cérémonie mortifiante.
« Je serai là, vêtue de demi-deuil; et je sentirai que l'on me compare à la morte, que l'on me condamne. .. Rira-t-on assez de moi 1 »
Tout cela est très vrai, très nature. Nous entrons dans
242 LE TUÉATRE
la pauvre petite âme effarée de Nina, dans l'âme compassée du mari; nous savons d'eux ce qu'il est indispensable de connaître, hormis une seule chose — et c'est la plus importante : le fond des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre... Henry aime-t-il Nina? Est-il aimé?... Nous en sommes réduits aux conjectures... Sur lui, nous avons une brève indication. Il a exposé à Richard les circonstances de la rencontre qu'il fit de M"** Nina Graham, fille d'un modeste pasteur, astreinte par nécessité à la condition subalterne de gouvernante.
— Je ne fus pas long à découvrir combien elle était peu faite pour cet emploi... C'est alors que l'idée me vint...
— Au lieu de l'avoir comme institutrice, interrompt Richard, de la prendre pour élève.
— Oui.
Il convient que ce fut un coup de tête. Mais un coup de tête qui unit un homme de quarante ans, riche, considérable, à une jeune fille pauvre et d'extraction médiocre, suppose la passion. Nous sommes donc en droit de penser que Henry fut ardemment épris de Nina. Sa flamme paraît éteinte. Il ajoute : « Est-ce Dieu possible que j'aie pu commettre une bévue si énorme? » Nous voilà à peu près fixés sur l'état du cœur d'Henry en ce qui touche sa jeune femme. Celui de Nina nous demeure obscur. A-t-elle conclu un mariage de calcul et d'ambition? L'amour n'y eut- il aucune part?... Ou bien l'inclination et l'intérêt marcliaient-ils ensemble pour l'y déterminer? Ni son attitude, ni son langage ne dissipe ce mystère...
S'éclaircira-t-il aux actes suivants? Le second souligne, avec une force assez comique, le désaccord de -Nina et de ses bourreaux. Nous assistons aux mille supplices qu'ils lui font endurer. Elle ne peut esquisser un geste, risquer une parole qu'elle ne soit à l'instant contrariée, réprimandée, foudroyée. Elle essuie les regards haineux,
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les silences hostiles, les allusions blessantes... Le vieux Daniel Ridgeley lélicite Géraldine sur son talent de parfaite amphitryonne. C'est dire à Nina qu'elle ne compte plus dans la maison. Le petit Robert, allant se coucher de bonne heure comme les enfants sages, prend congé de tout le monde et oublie de l'embrasser. Et les nerfs de Nina se crispent et sa colère gronde sourdement. L'incident du « kiosque à musique » y met le comble. Le maire de la ville demande qu'un kiosque soit dressé dans le nouveau parc municipal. Et la famille Ridgeley de protester contre un dessein si inconvenant. Il serait odieux que l'ombre de la pure Annabel fût troublée par le fracas de valses voluptueuses et légères. La barbe du vieux Daniel Ridgeley, sa longue barbe blanche de patriarche en frémit d'horreur ;lady Ridgeley esquisse un signe d"épouvante; Pryce émet l'idée de remplacer le kiosque par une fontaine... Le conciliant Richard propose de faire de Nina la donatrice officielle du monument quel qu'il soit — fontaine ou kiosque; et comme elle se rallie à ce projet délicat, un aigre refus de la douairière glace son élan... La fureur, l'indignation continuent de s^amasser en elle. Elle sort du salon en claquant les portes. Un dernier affront l'affole. Depuis longtemps elle désirait prendre possession du boudoir d'Annabel; mais ce sanctuaire inviolable, qu'il n'est pas permis de profaner, elle apprend qu'on a décidé à son insu d'y installer le pupitre et les livres de classe de Robert. C'en est trop ! Le vase déborde. Nina jette au visage des Ridgeley ses aversions, ses rancunes amassées. Elle aune vengeance toute prête. Elle n'assistera pas à la cérémonie du lendemain; son abstention sera commentée, interprétée malignement; l'orgueil des Ridgeley saignera. C'est ce qu'elle veut.
— Je montrerai mon mépris pour votre parc et pour tous ceux qui s'y t'apportent.
Cette phrase n'est pas écrite en très bon français, mais elle est limpide : elle dit l'exaspération de Nina, son intention de révolte. Elle ne nous instruit pas de ses dis-
positions à l'égard du mari. Nina ne lui parle pas et n'en parle pas; elle s'attaque aux Ridgeley, mais Henry, qui les soutient en somme et s'allie avec eux contre elle, Henry, son défenseur naturel, qu'elle devrait prendre à partie avec véhémence et tâcher de reconquérir, elle le laisse de côté; il intervient à peine dans ce débat orageux; plus que jamais nous ignorons s'il est aimé de sa jeune femme et s'il l'aime. Sur ce point capital l'incertitude demeure. Attendons...
Au troisième acte, c'est la crise, le coupde théâtre, en vue duquel la pièce a été construite. II est amené par d'assez lourdes préparations... Un personnage énigmatique, taciturne et qui semble porter en lui un douloureux secret, est apparu dès les premières scènes. C'est le major Maurewarde, vieil ami de la famille; ses yeux s'illuminent lorsqu'il s'approche du petit Robert; l'auteur veut indiquer — et nous le saisissons tout de suite — qu'il existe un lien entre cette sombre figure et l'enfant. Un hasard le découvre à Nina, hasard prémédité, arrangé, truqué, hasard de théâtre, — ce qu'on nomme communément une « ficelle ». Le jeune Robert a trouvé dans le boudoir maternel, devenu sa salle d'étude, un sac de velours; n'ayant pu l'ouvrir, il l'apporte à Nina, qui, elle, l'ouvre sans difficulté, en extrait un paquet de lettres, les parcourt et jette un cri d'effroi. Elles contiennent la preuve des rapports coupables qui unissaient le major Maurewarde à la défunte Annabel ; il fut son amant, il est le père de Robert; ils allaient fuir ensemble, emmenant le fruit de leur faute, quand une brusque catastrophe, un accident de voiture, en tuant Annabel, anéantit leur scandaleux projet d'évasion. Ainsi cette sainte révérée, cette idole, ce symbole des vertus domestiques n'était qu'une épouse infidèle, une créature de mensonge et de trahison !
Oh! la joie de Nina, l'ivresse qui la pénétre tout entière et fait briller son regard, trembler ses doigts, à l'idée des représailles atroces dont elle se promet le régal! Déjà
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elle bravait les Ridgeley; elle s'est vêtue de rose, en co jour de funèbre anniversaire. Elle va maintenant les abaisser, les torturer, savourer comme une friandise leur humiliation. Aussitôt après la cérémonie commémorative, après avoir joui du plaisir ironique d'entendre louer publiquement la femme adultère, elle enverra uue copie des lettres à l'exécrée Géraldine, et cette venimeusp créature viendra la supplier à deux genoux, les mains jointes, de ne s'en point servir; et ellepourraà son gréou la repousser, ou l'écraser par une magnanimité qui sera la plus dédaigneuse des vengeances, la plus cruelle. Fiévreuse, éperdue, radieuse, elle communique son plan à Richard. Il l'en détourne; dans un sermon en trois points, doctoralement composé et débité, il lui représente le bonheur du sacrifice, — le vrai bonheur; — les devoirs de là charité chrétienne qui commandent de rendre le bien pour le mal, et de l'humilité qui font de la souffrance offerte à Dieu un délice... Il la conjure d'épargner la mémoire de la pauvre Annabel. N'a-t-elle pas expié sa faiblesse par deux années de tourments, de remords? N'est-ce pas la volonté divine qui l'a anéantie, au moment même où sa honte allait éclater au grand jour, et cela afin que les tares du petit Robert restent ignorées?
— Mais, riposte Nina avec quelque apparence de logique, c'est aussi la Providence qui m'a fait découvrir les lettres révélatrices.
— Oui, afin d'éprouver votre vertu.
Devant le silence ému et pensif de Nina, il redouble d'efforts.
— Vous pouvez atteindre la félicité, ajoute-t-il, par l'acte de renoncement que je réclame de vous. Il y a des gens qui passent sur cette terre portant une auréole.
Elle se laisse convaincre; elle remet à Richard les papiers de la morte; elle se dépouille de ses armes. Et c'est une conversion totale, sublime, la conversion zélée de la nonne qui multiplie ses épreuves, qui s'ingénie à souffrir pour mériter davantage. Elle se rend à la cérémonie
funéraire, écoute sans ironie les discours où la pureté liliale d'Annabel est célébrée, implore le pardon de lady Ridgeley, courbe le front sous les semonces verbeuses tombées du haut de la barbe de sir Daniel, se laisse piétiner par la vipérine Géraldine, supporte les grossières insolences de ce palefrenier de Pryce, ne proteste pas quand on lui enlève ses chiens, ses chers petits chiens, son unique consolation eu ce bas monde. Nina est la sainte véritable, en opposition à la fausse sainte : Annabel. Et sa délivrance naît de l'excès de son martyre. Richard ne peut tolérer de la voir plus que jamais méprisée et maltraitée. Par une singulière contradiction, il exécute lui-même ce qu'il a empêché Mna d'accomplir. Il souhaitait que la quiétude de son frère ne fût pas détruite, et il lui dessille les yeux, il lui fait lire les témoignages écrits de son infortune conjugale; en lui montrant linfamie dAnnabel, il espère le ramener à Nina...
Ici nous attendions une explosion de regrets, des-baisers, des larmes, quelques mots où l'on eût senti vibrer les cœurs rapprochés, réchauffés, fondus par une réconciliation définitive, des deux époux. Ils demeurent froids comme marbre. Cela est stupéfiant; Et je suppose que cela est très anglais. Tous les arguments, tous les moyens dont un dramaturge français aurait usé, s'il avait eu à traiter le sujet de Sa Maison en ordre, il semble que M. Pinero systématiquement les écarte... Au lieu défaire de lamour, un moment troublé, puis finalement victorieux de Nina pour Henry, d'Henry pour Nina, le pivot de l'ouvrage, il relègue au dernier plan cette question passionnelle; la toile tombe sans que nous ayons pénétré les sentiments du couple énigmatique et figé. Lorsque Richard amène Nina à l'immolation, elle l'accepte pour des raisons dont aucune ne se rapporte à la tendresse qu'Henry pourrait et devrait lui inspirer; elle ne se préoccupe ni de lui éviter une douleur, ni d'assurer son repos, elle veut plaire à Dieu, voilà tout, et eik se sacri-
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fiant, s'ennoblir. Et quand, enfin désabusé, Henry restitue à Nina le gouvernement du logis, la délivre de la présence odieuse des Ridgeley, il n'a pas un mouvement d'irritation, en songeant à ce qu'elle a enduré par eux; il leur signifie leur congé de sa voix impassible, polie, onctueuse, et il ne tend pas les bras à la jeune épouse, à qui pourtant cette effusion serait due; il ne lui adresse ni un regard, ni un sourire ; il prononce des paroles correctes et sépulcrales :
— J'ai réfléchi... L'ordre, la méthode, la régularité qui étaient des qualités instinctives chez Annabel, ne sont pas faciles pour Nina. Nina peut les acquérir. Mais qu'elle les acquière ou non, c'est son droit qu'elle soit maîtresse de ma maison.
Pauvre petite Nina ! que tu vas t'enuuyer entre ces murs revêches, à ce foyer sans chaleur, auprès d'un tel compagnon! Mais l'aimes-tu vraiment? Es-tu capable d'aimer? Nous n'en savons rien; tu nous l'as dit si peu! Tu nous es fermée; tu ne ressembles que de loin, par la grâce extérieure de ta silhouette, à notre Froufrou; nous cherchons vainement en toi ce qui nous touche en elle si vivement : la sensibilité amoureuse. Peut-être tes chiffons, tes chiens, tes tasses de thé, les caresses maussades ou brutales d'un mari glacé, peut-être ces choses indifférentes suffiront-elles à te rendre heureuse... Décidément tu n'es pas de chez nous. Nous ne te comprenons pas...
Cette incompréhension, l'interprétation du Vaudeville l'accentue. Le rôle d'Henry Jesson est tenu par M. Arquillière; or, j'estime infiniment le talent probe et vigoureux de cet acteur, qui se fitapprécier dans les pièces réalistes de l'ancien Théâtre-Libre; mais enfin son manque d'élégance, de séduction, de distinction, son air de zingueur endimanché rendent problématique et même équivoque l'affection conjugale de Nina. Elle n'a pu être entraînée vers un homme aussi fruste, aussi vulgaire que par un calcul inavouable de bas intérêt. Cela l'avilit. Mieux eût
valu ne pas exagérer le contraste et confier le personnage à un comédien moins épais, mieux accouplé à la finesse et au charme de M^!'' Marthe Régnier. Celle-ci est exquise; elle a des chagrins d"enfant gâtée, des plaintes d'oiseau blessé, etdesagacements, des trépignements, desrévoltes, des fureurs de petite femme nerveuse qui sont bien dans Nina. Elle a joué avec force le troisième acte, et traduit plus superficiellement au dernier l'humilité volontaire de la jeune femme, son abaissement stoïquement prémédité. C'est que ce côté du rôle s'éloigne du tempérament primesautier de l'actrice. Elle a dû, pour l'exprimer, lutter contre elle-même, s'imposer un effort. Et cet effort est visible. Et puis, je m'imagine que Marthe Régnier aurait voulu aimer son mari et qu'elle enrageait de n'y pouvoir parvenir!
M. Lérand est parfait dans lemploi des « confidents » qui demande de la prudence, du tact, une diction nette et nuancée... Il a joliment dit les couplets et débité les homélies de Richard. M. Joffre prête une allure admirable au prudhommesque et barbu Daniel Ridgeley... M""^ Cécile Caron, sous les traits de l'acariâtre et digne lady Ridgeley, M^e EUen Andrée, sous ceux de l'insupportable Géraldine, constituent l'atmosphère d'agressive acidité où évolue le drame... M^i" Doré est un peu trop femme ; elle n'a pas la maigreur agile et garçonnière qui siérait à Robert. Notre joie, ce fut, dans le rôle de Pryce, M. Levesque qui est le burlesque fait homme. Qu'il parle ou se taise, qu'il marche ou reste immobile, aussitôt que se montrent le bout de nez en tubercule, l'accent circonflexe de ses sourcils, ses longues dents déchaussées, l'œuf d'autruche de son crâne et ses yeux vairons, on rit, mais on rit de ce rire immodéré, incoercible, qu'excitent chez les êtres puérils les déformations de la nature.
Somme toute, cette pièce agréable et artificielle a plu; elle n'est pas, comme la Candida de Rernard Shaw, résolument, totalement exotique. Elle rappelle, si j'ose me
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permettre un tel rapprochement, ces mets cosmopolites où les génies culinaires de plusieurs pays ont collaboré... Le fond du ragoût (les âmes de Nina, d'Henry Jesson, le pharisaïsme féroce des Ridgeley) est britannique. Mais dans la sauce qui accommode ces viandes, on retrouve la saveur des épices françaises de Dumas et de Sardou.
5 Octobre 1908.
Sur V Honneur et V Argent.
Parlons de V Honneur et l'Argent... Nulle matière n'est plus agréable et instructive. Ce célèbre ouvrage évoque le passé; il marque une date dans l'histoire littéraire; il éveille en nous de tendres souvenirs ; nous nous rappelons qu'il fut admiré, aimé de nos pères, et cela suffit pour que nous lui témoignions la déférence que des fils respectueux accordent aux portraits de famille. Est-ce à dire qu'il ne vive que d'une vie rétrospective et vague, de la vie des ombres? Les applaudissements qui l'accueillent en ce moment montrent qu'il n'a pas perdu tout crédit. Il appartient à un genre, il correspond à un goût qui ne périront jamais en France, pays latin et gaulois, ceux de la comédie philosophique et morale. Développer dans une langue facile, à l'aide de mots clairs, des vérités aisément vérifiables ; leur prêter un tour oratoire, parfois un peu redondant, mais emplissant l'oreille d'un roulement sonore ; aiguiser le bon sens en épigrammes ou le frapper en médailles ; exprimer des idées telles, que le spectateur les adopte tout aussitôt comme siennes, et murmure avec des hochements de tête approbatifs : « L'auteur a raison ! » ; camper sur les planches des
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iigures en quelque sorte schématiques, dénuées de complexité, aussi transparentes que l'eau pure, chacune incarnant une vertu, un vice, un ridicule, un travers ; opposer symétriquement, les uns aux autres, pour les mieux éclairer par le contraste, ces personnages qui ne sont proprement ni des hommes ni des femmes, mais des « caractères » ; les faire évoluer dans une action très simple, dont le dénouement ne manquera pas d'être heureux (afin que le public parte satisfait), et d'où jaillira une leçon (afin que le public parte édifié) : voilà, je pense, la besogne qu'accomplit François Ponsard, en écrivant f Honneur et l'Argent.
Une plume charmante et filiale a dit le prodigieux succès de l'œuvre à sa naissance, quelle gloire, quels profits elle valut au dramaturge. Toutes les grâces qui lui assurèrent une si grande fortune ne sont pas fanées. La plus vivace est le souffle d'honnêteté, de générosité qui l'anime, et nous pénètre encore à la représentation. Ponsard fut traité de <( bourgeois » par les derniers gilets rouges du romantisme. Si par bourgeois vous entendez un être égoïste, prudent, timoré, subordonnant toutes choses à la possession de l'or, vaniteux de ses richesses, une fourmi prévoyante et calculatrice, nul ne mérita moins que lui cette épithète. Il exalte le désintéressement, et même, dans quelque mesure, l'esprit d'aventure et d'entreprise. Bourgeois, il l'est et ne l'est pas ; il l'est par l'esprit, il ne l'est pas par le cœur. Regardons-y d'un peu près.. .
Au premier acte de VHonneur et V Argent., Georges s'épanouit « au sein de l'opulence ». C'est, si vous voulez, un jeune bourgeois ; il héberge magnifiquement ses amis, leur offre des repas fastueux, jouit des revenus que le destin propice lui a assurés. Avec cela il est modeste, il ne s'en fait pas accroire ; lorsqu'on s'extasie sur la succulence de sa table :
C'est à mon cuisinier qu'en appartient la gloire.
dit-il. Georges est le plus aimable bourgeois du monde. Mais attendez... Ce n'est qu'un faux bourgeois. (Je continue d'attribuer à ce terme le sens injurieux que lui donnaient, en 1835, Gérard de Nerval et Pétrus Borel le Lycanthrope). 11 se mêle de brosser des tableaux, et quoiqu'il affecte de n'y attacher aucune importance, il se demande ingénument s'il ne pourrait, en cas de nécessité, tirer de son talent de barbouilleur de quoi vivre... Et cette préoccupation de la "matérielle» montre que n'étant pas assez bourgeoispour rougir d'être peintre, il l'est tout de même un peu... Un homme d'État, un capitaliste, seshôtes, l'exhortent, celui-là à solliciter une place du ministre, celui-ci à contracter un mariage d'argent, Il repousse avec horreur leurs conseils. 11 chérit l'indépendance et veut aimer la femme qu'il épousera. Ce bourgeois a l'imagination d'un poète.
Pour penser en vieillard, j'attends donc d'être vieux. Jeune, je ne vendrai ni mon corps ni mon âme.
Et comme le vieux monsieur, dont il refuse d'écouter les avis, met en doute son courage, il souhaite qu'une épreuve lui soit infligée.
Parbleu, de tous mes vœux, j'appelle le combat. Et je voudrais demain être sur un grabat.
Georges a une imperturbable confiance dans l'avenir.
Je vous démontrerai Que le mérite pauvre est toujours honoré.
Et nous savons fort bien que Georges subira de rudes assauts, et que s'il étale avec tant de complaisance son optimisme, c'est afin que, nous rappelant ses paroles quand il sera malheureux^ nous le plaignions davantage. L'orage fond sur lui. Il agit loyalement, galamment; il se dépouille pour payer les dettes de son père. L'ingra-
titude, l'abandon sont le salaire de sa belle conduite. La jeune fille qu'il aimait s'éloigne ; les parasites qu'il nourrissait se détournent ; les créanciers qu'il a remboursés le fuient. Il éprouve une minute de défaillance ; il est sur le point d'accepter la main et la dot d'une demoiselle quinquagénaire ; mais il se ressaisit. Et les dieux, jugeant qu'il a suffisamment souffert, lui redeviennent cléments; ils lui envoient une nouvelle femme, tendre et fidèle; ils lui confient la direction d'une'usine et ordonnent qu'il s'y enrichisse. Ils auraient pu faire en sorte que son pinceau le tirât de peine. Mais Georges eût été un artiste. Et il faut que Georges reste un bourgeois ; c'est à un métier de bourgeois qu'est due sa libération définitive... Ce sera le bourgeois intelligent, à moins toutefois qu'en prenant de l'âge, il ne « s'encroûte ».
Ces deux types de bourgeois, le rétrograde, le libéral, Ponsard a soin de les dresser côte à côte ; il use volontiers de ce procédé ; comme les suppôts du romantisme, il cultive Tantithèse : et comme les rentiers du Marais, il aime à placer, dans son salon, à gauche et à droite de la cheminée, des « pendants »... Le notaire et M. Mercier se font pendant. Le notaire est un digne homme, un modèle de probité et d'élévation. A vrai dire, sans détourner Georges d'accomplir tout son devoir, il aurait pu le guider avec un peu plus de vigilance, obtenir des créanciers du temps, des facilités, quelque arrangement. Il n'y songe point ; il laisse le brave jeune homme se ruiner ; mais il le loue de son désintéressement chevaleresque, et il lui vient en aide ;' il lui achète la papeterie qui lui permettra de rétablir ses affaires. Ce notaire est la perle des tabellions bourgeois du règne de Louis-Philippe. Bien différent est M. Mercier. Au temps de sa jeunesse il fut batailleur, révolutionnaire, voltairien, il chanta les chansons subversives de Béranger ;
Nous soupâmes souvent au cabaret du coin. On riait, on buvait, on chantait après boire.
Mais M. Mercier a fait fortune ; son ventre, son sac se sont arrondis, et son cœur sest endurci ; il déteste Voltaire ; il est devenu l'ami de l'ordre ; il est conservateur, maintenant qu'il a des écus à conserver; il abhorre la bohème ; il s'empresse de retirer à Georges la main de sa fille Laure et il la donne à Richard, fils d'un banquier véreux, trois fois failli. (Il est tout de même bien extraordinaire qu'un homme aussi circonspect, aussi malin, accepte un tel gendre!... Seulement, voilà!... Il était indispensable que M. Mercier s'effondrât, et Ponsard, émule de Scribe, subordonne la vérité des caractères à la nécessité du dénouement.) M. Mercier commettra l'énorme imprudence de confier ses capitaux au banquier Richard. Il les perdra. Et avec lui seront châtiés et flétris la cupidité, le jeu, l'attrait du gain immédiat, le culte du veau d'or, son action corruptrice. Notez que le bonhomme Mercier n'est pas toujours si déraisonnable et que l'on est tenté de l'approuver lorsqu'il s'élève par exemple contre les mariages besogneux, conclus dans la misère et l'irréflexion :
Je me dis que l'amour n'avait qu'une saison,
Qu'à la paix du ménage importe le bien-être
Et que l'on doit songer aux enfants qui vont naître.
Ces vers comportent-ils une intention ironique? Ponsard les approuve-t-il ? Je crois qu'il les désavoue. Quand je vous dis qu'il était anti-bourgeois... Et c'est aussi ce qui semble résulter de l'opposition des jolies figures de Laure et de Lucile. Encore des « pendants ». Laure est la jeune fille passive, obéissante, incapable de résister à une volonté ferme. Elle congédie sonfiancé, elle en accepte un autre aveuglément de la main de son père.
Il faut bien écouter les conseils de celui
Que Dieu nous a donné pour guide et pour appui.
Sa sœur Lucile y résiste ; elle sait ce qu'elle veut, et
surtout ce qu'elle ne veut pas. C'est une petite émancipée, une rebelle ; elle excite Laure à la révolte, comme Dorine y exhorte Marianne ; elle la presse d'épouser l'homme pauvre qui lui plaît, plutôt que l'homme riche quelle ne saurait aimer:
Dût-on souffrir ensuite, on est digne d'envie. On a connu du moins les bonheurs de la vie.
Et Ponsard donne un entier assentiment aux propos de la gentille Lucile; c'est lui qui parle par sa bouche; et il exige que nos sympathies aillent à elle, il prend soin de la marier à Georges, et fait prospérer la papeterie de Georges à seule fin que Lucile soit dans l'abondance. Lucile est évidemment sa préférée. Il symbolise en elle l'amour spontané, libre, insouciant, dégagé de toute préoccupation positive, l'amour planant comme l'hirondelle, ivre d'espace... Ponsard n"est pas une fourmi qui thésaurise ; il est une cigale qui chante. Décidément, tout le contraire d'un bourgeois.
Et cela, je le croirais volontiers, — n'était Rodolphe... Rodolphe me gêne... Très curieux, ce Rodolphe... Il est le Desgenais de la pièce ; il a son franc-parler, il est doué d'une faconde intarissable et je suppose que ce qu'il exprime, ce sont les idées de l'auteur ; sa voix est celle de la philosophie, du sens commun, de la sagesse... Or que raconte-t-il ? Au premier acte il arrive en retard à la réception de Georges ; au lieu de s'excuser de cette inexactitude, ainsi que la plus vulgaire courtoisie devait l'y inciter, il s'en glorifie, il érige en système sa mauvaise éducation.
La liberté, cher George, est le suprême bien. Je ne dois rien au monde et ne lui donne rien.
Mais alors, monsieur, pourquoi y fréquentez-vous ? Il est si simple, quand on déteste le monde, de rester à tisonner au coin du feu. Si l'on y vient, il faut s'y tenir
convenablement. . . Rodolphe se félicite en outre de ne jamais répondre aux lettres qu'on lui envoie :
Je ne puis pas admettre Qu'un importun m'oblige à répondi'e à sa lettre. Ma vie est occupée.
Et on quoi, s'il vous plaît, consistent ces occupations? Vous allez voir.
.Je vis pour admirer la nature et les arts. Des chefs-d'œuvre divers j'enchante mes regards, De mes auteurs connus je me fais la lecture, Ouijien à travers champs je vais me promener Pour voir les prés verdir et les bois bourgeonner. Mais aller chez des gens que l'on connaît à peine Pour échanger sans but quelque parole vaine ; Avoir des rendez-vous, savoir l'heure qu"il est. S'arracher avec peine aux lieux où l'on se plaît' Et gaspiller le temps d'une œuvre sérieuse Dans cette oisiveté rude et laborieuse...
Voilà un labeur qui ressemble furieusement au farniente. Et Rodolphe se permet de dauber sur les oisifs ! Est-ce un « fumiste » ? Se moque-l-il de nous ? Écoutonsle encore. Ses discours sont instructifs :
Mon mince revenu m'interdit cette vie.
Je n'ai pas, comme vous, voitures et valets. 11 laul que ce soit moi qui porte mes billets. Et si je leur livrais mes renies en pâture, Les gants, et les habits, et les frais de voiture. Et le reste, bientôt, auraient tout dévoré.
Mon Dieu! Rodolphe aurait un moyen trôs simple d'augmenter ses revenus: ce serait de travailler; mais il ne s'en avise pas ; il se contente de dépenser économiquement ses rentes.
Je suis pauvre, très pauvre et vis pourtant fort bien. C'est parce que je vis (niiiiiH' les gens de rien,
I'd8 LE TUEATRE
La pire pauvreté, la misère profonde
Est celle qu'on promène en frac noir dans le monde.
Si c'est là le héros qu'on nous propose comme exemple, piteux héros 1 Paresseux, aimant mieux couper ses liards en quatre que de faire œuvre de ses dix doigts, hypocrite, affectant de haïr le monde et secrètement ravi d'y trouver une galerie qui prête l'oreille à ses pompeuses, solennelles, verheuses dissertations, Rodolphe ne débite, tout le long de la pièce, que des truismes ou des sottises ; et bourgeois, celui-là, il l'est horriblement, implacablement, malgré ses prétentions à ne pas l'être ; il lest par son méticuleux esprit d'ordre, par son allure de petit rentier maniaque qui collectionne les morceaux de sucre au café, en même temps qu'il y pérore. Rodolphe, c'est M. Badin moins le bureau (il est vrai que M. Badin ne va jamais au bureau) ; Rodolphe, qui autrefois était pris au sérieux, en tant que moraliste etijhilosophe, aujourd'hui nous apparaît comme un personnage comique de Courteline. Et tout ceci nous eiï'are un peu. Ces incertitudes nous déconcertent et nous troublent. Ponsard était beaucoup plus compliqué qu'on ne le suppose communément. Il était romantique et classique, artiste et bourgeois, rêveur et sensé. Il composait des vers d'un prosaïsme affligeant et des vers infiniment délicats, des vers raffinés. Et rien n'est plus singulier que ces contrastes. Dans l'Honneur et V Argent, à côté du solennel Rodolphe, de l'épais Mercier, il existe une figure délicieuse, modelée avec une grâce exquise, celle de la vieille fille qui accepterait d'épouser Georges pour jouer auprès de lui le rôle de mère ou de sœur ainée. Et les mots qu'elle prononce lui ressemblent; ils sont, comme elle, nuancés, tendres, ' discrets ; il y a complète harmonie entre le personnage et les paroles.
JCstime ce jeune homme ; il m'est devenu clier, Pour sa bonne action, plus que pour son bon air,
Et, tenez, je vous veux ouvrir toute mon âme :
Je voudrais qu'il trouvât une plus jeune femme ;
Je voudrais le voir riche, enfin récompensé,
Et non puni, d'avoir si noblement pensé.
Au monde où nous vivons, s'il est vrai que l'usage
Ferme à la pauvreté l'espoir du mariage.
S'il ne se lève pas pour lui des jours meilleurs,
Je lui garde un foyer qu'il n'aurait pas ailleurs ;
Je veux bien l'enrichir et lui servir de mère...