LA VIEILLE FILLE
Eh ! oui ; voilà mon unique chimère.
Ah ! si l'on tenait plus au cœur qu'à la beauté, Iltrouverait en moi des trésorde bonté ; Je serais indulgente, et point du tout jalouse. Une amie, en un mot, beaucoup plus qu'une épouse.
— J'étais plus exigeante, en ma jeune saison; L'âge et l'isolement m'ont mise à la raison. C'est triste, voyez-vous, de vieillir solitaire, Sans affection vraie, inutile sur terre ;
Plût au ciel que... quelqu'un me permît aujourd'hui De l'aimer, pour l'aimer, sans rien vouloir de lui !
— Mais, bah ! tous ces projets ne sont que badinage. Et l'on n'épouse pas les filles de mon âge.
N'en déplaise aux contempi eurs du bon et charmant Ponsard, l'homme qui a buriné ce profil, ciselé ce mor ceau est un poète...
10 Mai 1909.
Racine et la Champmeslé. — Mithridale.
Commémorer par une représentation extraordinaire les grands classiques est une tradition à laquelle la Comédie doit demeurer fidèle. Je trouve excellent aussi l'usage de joindre aux chefs-d'œuvre qu'interprète, en ces occasions, l'élite de la troupe, une pièce de circonstance composée à la louange du dieu. On a raillé cette coutume. Elle est puérile, touchante et vénérable; elle n'est pas plus ridicule que celle qui rassemble à la table de l'aïeul, au jour anniversaire de sa naissance, la foule heureuse de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses amis, et lui fait offrir par l'un deux des fleurs accompagnées de quelques paroles de respect et de tendresse. Ce geste, ces mots animent le repas, l'égayentsansle solenniser, l'enveloppent d'une atmosphère de cordialité souriante. Et, de même, l'audition de deux ouvrages du répertoire serait un peu nue, un peu morne. L'adjonction d'une œuvre inédite réchauffe la soirée, lui communique comme un air de fête. On suit le spectacle d'un œil moins indifférent; on s'imagine que les acteurs s'appliquent mieux à leurs rôles; la curiosité reste éveillée; on attend quelque chose, et ce quelque chose, c'est la manifestation du
faiseur d'à-propos, de !'« à-propoïde ». Tout à l'heure Racine va paraître, ou Molière, ou Corneille, sous les traits de MM. Dessonnes, de Féraudy ou Silvain; l'àpropoïde, dissimulé derrière un portant, éprouvera de violents battements de cœur et sentira, comme Phèdre, ses « genoux tremblants se dérober sous lui ». Il peut se rassurer; il n'a rien à redouter du public, qui possède, en ce qui concerne ces sortes de productions, des trésors de mansuétude... Parfois, l'à-propoïde abuse de cette bienveillance, il la soumet à de rudes épreuves. J'ai gardé le souvenir d'une certaine petite pièce où Corneille célébrait, en des strophes enflammées, les futures victoires de Napoléon, ou d'une autre où Racine, développant à Boileau la matière à' Andromaque , se permettait de claires allusions aux romans de Paul Bourget... Les auditeurs n'y regardent pas de si près; ils savent que l'intention de l'auteur fut louable et pure ; ils savent que ce qu'il a écrit est éphémère et que les à-propos durent ce que durent les roses. D'où l'indulgence illimitée qu'ils leur témoignent. Je suis étonné que MM. les à-propoïdes en aient besoin, à ce point et qu'ils soient si peu exigeants pour eux-mêmes, et qu'ils n'attachent pas leur amourpropre à relever un genre qui n'est médiocre que parce qu'il est médiocrement cultivé.
Ce doit être pourtant une tâche charmante. Étudier la vie du grand homme, pénétrer son caractère ; à la faveur d'un épisode ou réel ou apocryphe, mais dans ce dernier cas vraisemblable, l'analyser, en démonter les rouages et leur restituer le mouvement; sous ce profil mettre une âme, et tout autour une époque ; évoquer le décor, les mœurs ; brosser un tableau de chevalet ingénieux, véridique, pittoresque, précis, dans le goût du « Liseuj" » ou du « Joueur de flûte » de Meissonier : c'est un travail fort délicat et qui ne peut être porté à sa perfection que si la sagacité du critique s'y allie à la science de l'historien, à l'invention du dramaturge, au coloris du peintre. Un à-propos est la chose la plus facile du monde ou la plus
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difficile, selon que l'on en fait un discours énumératif, apologétique, prophétique et pompeux, s'achevant par un appelai' « immortalité », ou bien un essai de psychologie, une comédie véritable. M. Maurice Olivaint avait choisi un joli sujet, dont son fin talent de poète n'a pas tiré tout le parti souhaitable; il a craint qu'on ne lui reprochât d'être long; il a été trop court, incomplet; il a péché par abus de timidité. Le portrait qu'il a tracé de MlleChampmeslé n'estqu'une ébauche, assez juste, mais sommaire. Pendant longtemps, le public s'est illusioné sur l'illustre comédienne; ill'apercevait à travers les héroïnes qu'elle incarna, assure-t-on, idéalement; il lui attribuait la pudeur, la fierté, la décence d'Andromaque, de Bérénice, d'Iphigénie. Dans le privé, elle ne ressemblait guère à ces modèles, c'était une actrice d'allure et de conduite légères; lorqu'elle vint, en 1670, de Rouen à Paris, en compagnie du sieurChampmeslé, son époux, elle avait vingt-huit ans, beaucoup d'expérience et peu d'ingénuité. Les frères Parfaict affirment qu'elle n'était pas régulièrement belle : '< Sa peau n'est pas blanche ; elle a les yeux extrêmement petits et ronds. » Mais les grâces d'une taille naturellement noble et avantageuse, la musique d'une voix mélodieuse atténuaient ces défauts. En l'entendant, on versait des larmes. La Fontaine l'a dit dans des vers célèbres :
Est-il quelqu'un que votre voix n'enchante? S'en trouve-t-il une autre aussi touchante, Une autre allant si droit au cœur?
Elle débuta dans Hermione, et joua le rôle avec tant de feu que Racine (racontent encore les frères Parfaict) '< courut à sa loge et lui fit à genoux des compliments pour elle et des remercîments pour lui ». Il la prit désormais pour interprète favorite, il fut son auteur, son professeur de déclamation, et comme il avait le cœur vide et triste depuis la mort de Mlle Duparc, il devint son amant. Leur liaison n'était nullement secrète; elle s'affi-
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chail; moins sentimentale que sensuelle, elle procura à l'écrivain d'ardents plaisirs, qu"il partageait avec de nombreux rivaux. Champmeslé comptait parmi ses galants attitrés Charles de Sévigné, les comtes de Revel, de Clermont-Tonnerre, le marquis de laFare; son mari débonnaire tolérait, et peut-être encourageait ce commerce. 11 jouissait d'avoir une aimable « associée », un logis hospitalier et somptueux, où l'on devisait, où l'on soupait gaiement... -< Ces soupers sont des diableries », écrivait la marquise. .. Si Hacine eût aimé sa nouvelle maîtresse comme il avait aimé la Duparc, il eût souffert par elle; il ne semble pas qu'elle l'ait rendu malheureux, ni que ses débordements, ainsi qu'on Ta prétendu, aient contribué à l'arracher au théâtre et à l'incliner vers la retraite. Peut-être se reprochait-il la vivacité des joies voluptueuses et coupables qu'elle lui faisait goûter; mais ce qu'il prisait en elle 'apparemment, c'était, encore plus que la femme, la comédienne, le clavier incomparable sur lequel il faisait vibrer les sentiments et les passions. Ce merveilleux instrument, il l'affina, l'assouplit par l'effort d'une étroite collaboration. Les deux amants, le maître et l'élève, travaillaient ensemble et il est à supposer que ces heures de travail étaient leurs plus douces heures. Louis Racine, confident de son père et juge malveillant et partial de celle qui l'avait détourné de la vertu, l'atteste : « Elle n'était pas née actrice; la nature ne lui avait donné que la voix et la mémoire; elle avait si peu d'esprit qu'il fallait lui faire entendre les vers quelle avait à dire et lui en donner le ton. » Louis Racine ne peut nier que laChampmeslé n'ait profité de ces leçons; elles la mirent en état de jouer le personnage de Phèdre et d'y recueillir le plus beau triomphe de sa carrière; car si la pièce essuya d'âpres censures, l'interprète fut unanimement acclamée...
De l'ensemble de ces témoignages, de ces faits, sa physionomie ressort avec netteté. Une femme avenante, facile, d'humeur enjouée et libre, de complexion volup-
RACINE iJt-io
tueuse, habile à manœuvrer dans l'intrigue, douée des qualités essentielles que le grand art tragique exige de ses prétresses : le charme de la voix, la beauté des attitudes, la sensibilité ; formée à l'école d'un poète de génie, dégrossie au contact de sa vive intelligence, façonnée, malaxée, si l'on peut dire, par lui, et marquée de son empreinte, qu'elle subit avec une docilité et une souplesse toutes féminines; actrice dans les moelles, si fort éprise de son métier que plus tard, in artiailo mortis, elle refusa au prêtre le désaveu qu'il réclamait avant d'épancher sur elle la grâce du sacrement... voilà ce que fut probablement Champmeslé.
J'eusse voulu que M. Maurice Olivaint traçât de cette séduisante créature une image plus délicatement nuancée. Il la montre venant en 1678 — une année après Phèdre — sous les murs de la ville de Gand assiégée, dans l'intention d'y rejoindre Racine, historiographe du roi, de le ramener à la scène, d'aiguillonner l'auteur endormi et, sans doute, de reconquérir l'amant apaisé et oublieux. Elle s'élance à l'assaut. L'assaut manque de vigueur. Et l'on conçoit qu'il demeure vain. D'abord la comédienne reçoit les déclarations d'un jeune capitaine, le comte de Koquevers, qui lui offre « son nom, sa fortune et son cœur ». Son cœur et sa fortune, passe encore, mais son nom! « Et Champmeslé, demande-t-elle, qu'en feronsnous? — Rome annulera votre mariage », répond Roquevers. Et Tonne voit guère Rome s'occupant, en ce siècle, de délier une fille de théâtre... Elle repousse Roquevers et s'attaque au pensif et pieuxRacine. Leur conversation est raisonnable et froide. Le poète ne paraît pas troublé de se retrouver en face de la comédienne... (Pourtant Mlle Maille est fort jolie dans sa robe de voyage: elle a des regards expressifs et des modulations caressantes.) Elle lui rappelle l'enivrement de leurs amours et de leurs triomphes, A ce tableau il oppose la paix de Port-Royal, les joies sévères de la solitude, les calmes délices de la prière et de la méditation :
Quand Phèdre et ses douleurs remplissent ma pensée,
Laissant tomber, le soir, une plume lassée,
Je revivais mes jours innocents d'autrefois,
Je voyais Port-Royal, le vallon, les grands bois,
Le cloître, son étang, ses jardins, ses prairies.
Asile où s'isolaient mes jeunes rêveries!
Je me voyais moi-même, un Sophocle à la main.
Saluant d'un sourire, au détour du chemin,
Vn do ces doux vieillards, maîtres de mon enfance,
Hélas! pour qui ma vie entière est une offense!
Quels fruits a recueillis mon cœur de leurs leçons!
La semence où gonflaient de fécondes moissons
S'est-elle desséchée à la flamme illusoire
Des voluptés d'amour ou du désir de gloire?
Non, le germe vivant, mais tardif à sortir,
A levé dans mon âme aux pleurs du repentir.
Les splendeurs dont l'emplit la religion chrétienne
Jaillirent de cette âme, ô Phèdre, sur la tienne.
Je montrai, l'éclairant jusqu'en ses profondeurs,
Ses crimes, ses vertus, ses craintes, ses ardeurs,
Ses combats : vains eflorts sans la faveur divine.
Vous avez reconnu votre sainte doctrine.
Et posant vos deux mains sur mon front incliné,
0 noble et grand Arnauld, vous m'avez pardonné.
Champmeslé n'est pas vaincue; elle redouble d'efforts; elle passe en revue les héroïnes que son illustre ami modela pour elle. (Vous reconnaissez là l'astuce du faiseur d'à-propos qui tient absolument à réunir en bouquet l'œuvre entière du dramaturge qu'il a mission de glorifier, et qui se croirait déshonoré s'il ne citait point, dans l'ordre chronologique, chacun de ses ouvrages avec des épithètes judicieusement choisies.) Ici cette énumération l'astidieuse ne choque pas ; la logique de la situation l'impose! Il est naturel que l'actrice ranime au fond de la mémoire du poète le souvenir de leurs communes victoires ; mais sans le vouloir elle évoque, en même temps que ces succès, les amertumes, les blessures d'orgueil dont ils furent l'occasion ou la source.
Vous savez combien est chatouilleux l'épiderme des auteurs. Racine n'échappe pas à cette loi. Britannicus lui rappelle les philippiques de Robinet et de Boursault; Bérénice, les remarques inciviles de l'abbé de Villars ; Mithridate, /phigénie, les épigrammes de Visé, de Barbier d'Aucour; Phèdre, la cabale fomentée par Pradon. Champmeslé n'obtient — et l'observation est spirituelle — aulieu du retour affectueux qu'elle espérait, que des plaintes... Cependant elle réussit un moment à l'attendrir, à le ramener vers un passé si lointain et si proche. Ce passé, il le revit :
Soirs charmants où prenant vos rôles vers par vers Je recréais en vous l'héroïne créée...
Il est ému; elle insiste; un dernier effort, et la défaite de l'amoureux rebelle, du poète repenti sera consommée.
Oh! oui, je me souviens surtout d'une soirée.
Nos cœurs étaient saisis d'un indicible émoi.
J'étudiais, monsieur, et vous penchant sur moi,
Vous me disiez : « Allons, répétons ce passage ».
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage...
Racine ferme les yeux et Champmeslé se croit victorieuse :
Vous palissez vous même. Ah! vous m'aimez toujours!
(Ceci est encore un des procédés dont usent le plus volontiers les à-propoïdes. Ils s'arrangent en sorte qu'un vers fameux, extrait de l'œuvre de leur auteur, s'adapte à l'action de la petite pièce qu'ils ont combinée. Ils placent ce vers au bon endroit, ils lui donnent un sens nouveau... Etc'est le comble de l'art, le fin du fin...)
Racine change de visage, comme Mithridate, mais après cette fugitive défaillance, sa fermeté renaît... La comédienne n'a plus qu'à prendre congé de lui. Elle
jonche de roses le seuil de la tente où. il s'est réfugié. En même temps que les fleurs, elle égrène les alexandrins d'une tirade apothéotique...
Moi, prêtresse vouée au culte de ta gloire, Je ferai de l'autel rejaillir ta mémoire...
Les vers de M. Maurice Olivaint, qui sont souvent des vers de poète, et dun poète racinien, suave et tendre, se banalisent dans ce couplet final. Oh ! la pernicieuse contagion du lieu commun ! En rapprochant les figures de Champmeslé et de Racine, il pouvait faire une touchante et profonde comédie. Il l'eût faite s'il eût osé s'affranchir de la règle tyrannique qui exige que les àpropos s'achèvent invariablement sur des effusions déclamatoires. Je lui conseille la prochaine fois, je conseille à ses confrères d'avoir un peu de témérité.
Une reprise de Mithridate clôturait la représentation. Nous avons eu de la joie à écouter cette tragédie, qui paraît assez rarement sur l'affiche. Elle n'inspire qu'une demi-admiralion aux lettrés (Relisez Jules Lemaitre); elle captive la foule, si toutefois elle est bien jouée. Racine n'en a pas écrit de plus mouvementée, de plus « théâtrale », de plus imparfaite. Les faiblesses et les beautés y abondent... Elle renferme deux drames parallèles : un drame politique, un drame passionnel, assez mal soudés ensemble et qui se nuisent; et l'on sent très bien que Racine en composant le premier s'est imposé une tâche (il a voulu « faire du Corneille », comme Raphaël, en certaines de ses fresques a voulu faire du .Michel-Ange i et qu'il n'est tout à fait à l'aise que dans les développements de psychologie amoureuse du second. Visiblement il lui est indifférent que Mithridate marche ou non à la conquête de Rome ; mais il lui importe d'établir quelle conduite tiendra le roi de Pont entre sa femme et ses deux fils et quels ravages la jalousie exer-
RACINE 2(ifl
cera dans un cœur sexagénaire... Jamais ce manque de conviction, ce défaut de composition ne nous avaient plus nettement frappé que l'autre soir; jamais le traître Pharnace ne nous sembla plus artificiel, et le sympathique Xipharès plus fade ; et jamais nous n'admirâmes plus sincèrement la figure de Mithridate ot surtout colle de Monime.
Ces deux caractères, d'un métal indestructible, assurent à la pièce sa durée ; on ne s'intéresse qu'à eux seuls, on ne voit qu'eux : leur duel est extraordinairement tragique. Ils nous émeuvent par leur humanité : ils sont de tous les pays, de tous les temps; ils sont modernes, ils sont éternels. J 'ajoute que cette impression, pour ce qui touche au rôle de Mithridate, est due en partie à l'interprétation de Silvain. Il indique sobrement, avec justesse, la couleur historique du personnage; mais il ne le fige pas, comme son prédécesseur Maubant, dont j'ai conservé l'image précise, dans une attitude de despote irrité et violent; de ce tyran barbare il fait un pauvre homme, torturé par l'amour, un vieillard perplexe, tour à tour furieux et désarmé, balancé entre des desseins contraires, entre la soif de la vengeance, l'afïection paternelle, le désir de ne pas immoler l'héritier de sa gloire et de son nom, dominé aussi (cette nuance est à noter) par le respect que lui inspirent, malgré lui, la dignité et la délicatesse morale de Monime. Il éprouve un peu pour elle les sentiments du sultan de la comédie de Favart à l'égard de Roxelane; il est étonné de découvrir en cette frêle princesse un courage égal au sien, une force de résistance invincible. Tout cela, Silvain le traduit avec une sûreté surprenante ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il réussit à humaniser son personnage, sans l'amoindrir. On lui a parfois reproché d'introduire un excès de bonhomie dans l'interprétation des rôles tragiques, de les courber au niveau de la comédie, et de faire, par exemple, de Thésée un frère d'Orgon, du vieil Horace presque un Géronte... Pour Mithridate, il évite cet écueil; il lui garde
sa majesté, son allure, et l'on comprend que des peuples tremblent sous la main de fer de ce colosse, et que cependant il soit meurtri, et que sa volonté soit impuissante à le guérir, et qu'il soit vaincu par une femme d'autant plus forte envers lui qu'elle ne lui oppose qu'une résistance intérieure, la seule qu'il ne puisse fléchir.
Oui, je vous assure que Silvain atteint à la perfection dans ce rôle. Il en fait une construction magistrale. L'inquiétude éclate dans l'expression de ses yeux, dans la véhémence de ses gestes, dans son effort pour se maîtriser. Dès la première scène, on le juge irrémédiablement atteint :
Toujours du même amour tu me vois enflammé.
Ce cœur nourri de sang et de guerre affamé,
Malgré le faix des ans et le sort qui m'opprime.
Traîne partout lamour qui l'attache à Monime
Et n"a point d'ennemis qui lui soient odieux
Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
Et quel accent il imprime au monologue du quatrième acte, à cette délibération douloureuse, à ce combat meurtrier, oii le vieillard amoureux retourne son poignard dans la plaie et élargit sa blessure I II cherche à lutter contre soi-même; à se reprendre... Vainement...
...Vains efforts qui ne font que m'instruira
Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire.
Je bride, je l'adore, et loin de la bannir...
Il rougit de sa faiblesse!... Si les Romains en découvraient le mystère, s'ils le savaient capable d'une telle lâcheté, quelle joie pour eux! Et pour lui quelle humiliation!
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Enfin, à constater sa déchéance, il éprouve une immense surprise. Comment cet accident a-l-il pu lui arriver? 11 ne comprend pas... Et il l'ait un tour, d'ailleurs inutile, vers le passé. Il se consume en regrets stériles.
Ah! qu'il eut mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d'un amour dangereux, Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un cœur déjà glacé parle froid des années !
Silvain dit ces vers sans emportement, d'une voix intense, altérée; ils jaillissent comme s'ils étaient poussés hors de lui par une force de vérité irrésistible... Cette absence d'emphase, cette simplicité, ont un autre résultat : elles rendent à peu près vraisemblable le dénouement toujours contesté de la tragédie. Il serait inadmissible qu'un satrape sanguinaire, qu'un despote de harem, l'étrangleur, l'empoisonneur Milhridate, qui massacre ses favorites quand il part pour la guerre, afin qu'elle ne tombent pas aux mains de l'ennemi, pardonnât à l'esclave et aux fils rebelles et les unit en mourant. Avec Silvain cette impossibilité disparaît ; on conçoit la magnanimité du monarque, et le suprême amolissement de son cœur crucifié, et sa pitié, et sa bonté, et son renoncement généreux. Tout devient compréhensible, de la part de cet amant farouche qui est un père, de cet homme terrible qui est un brave homme. Et ne cherchez en ces mots aucune ironie. Silvain a su — et de ceci je le loue — élargir son rôle, le prolonger, dégager le fond d'humanité générale implicitement contenu dans le personnage accidentel. Il ne trahit pas l'œuvre, il la sert, il l'illumine. Racine ne le désavouerait pas.
Aussi je vous laisse à penser le succès qu'il obtint! C'était lundi... Le comité venait de tenir ses assises augustes et de décider que l'excellent tragédien, ayant retiré sa lettre de démission, réintégrerait ce logis que,
LE TUEATRE
dans une heure de démence, il avait voulu quitter. L'heureuse nouvelle se répandit à travers la salle. Mus par un élan de sympathie chaleureure, les spectateurs fêtèrent le retour du vieil enfant prodigue ! Ils lui multiplièrent les rappels, les ovations. Dix fois le rideau se leva: dix fois Silvain revint, les yeux en larmes, saluer et remercier cette foule enthousiaste. Elle l'avait blâmé, mais ne lui gardait pas rancune de son coup de tête, et se réjouissait d'une solution unanimement souhaitée. Je pense qu'il sait maintenant quels furent ses vrais amis, ceux qui lui donnèrent les plus sages conseils.
A son triomphe, M"^" Louise Silvain fut galamment associée. Tout en faisant la part de la complaisance, je reconnais qu'elle a traduit les sentiments de Monime et réalisé sa physionomie avec beaucoup de mesure, d'intelligence et de distinction. On a apprécié au troisième acte la sobriété de son jeu, son émotion concentrée et pénétrante. On l'a moins goûtée au quatrième, oîi elle a un peu trop crié. Monime ne crie pas; elle a tous les courages, toutes les pudeurs, toutes les fiertés ; son calme héroïsme est supérieur à tous les événements ; jamais il ne s'avilit, etsiki fortune le trahit,il est toujours sûr de trouver un refuge dans la mort.
Cette idéale figure est définie par la Rochefoucauld quand il dit : « Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir de la douceur; » et par Montesquieu lorsqu'il analyse l'essence de la vertu : « 11 existe des gens chez qui la vertu est si naturelle qu'elle ne se fait même pas sentir; ils s'attachent à leur devoir sans s'y plier et sy portent comme par instinct. Voilà les gens que j'aime, et non ces gens vertueux qui semblent étonnés de l'être et regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre. » Ces lignes sont le meilleur commentaire qui ait été fait de ce rôle incomparable : elles marquent son caractère, sa couleur, ses limites, et les actrices qui l'abordent s'en devraient inspirer.
Monime est peut-être la plus racinienne des femmes de Racine, celle chez qui la passion se voile de plus de pudeur, et l'énergie s'enveloppe de plus de charme. Il faut des années d'étude pour en rendre les aspects multiples, les nuances précises et pourtant insaisissables comme ces rides imperceptibles qui froncent la surface d'un lac lorsque la brise s'élève, nuances mobiles et mouvantes comme la vie. Il faut les pressentir, en avoir l'intuition, posséder une divination spéciale, que la nature accorde ou refuse et que le seul effort ne procure pas : le tact suprême, le sixième sens, la féminité. Al™* Silvain n'est pas encore la Monime rêvée. Mais elle progressera... Et je n'ai que des louanges à adresser à ses camarades, au mâle héro'isme d'Albert Lambert, à la bouillonnante audace de Leitner, à la diction ample, claire et sonore de M'i* Madeleine Roch, à l'excellente tenue de Ravet... En somme, ce fut une noble représentation, digne de la Maison, digne de cette merveilleuse troupe tragique, unique dans l'univers.
28 Décembre 1908.
Conférence de M. Abel Bonnard sur Andromaque. —
Le rideau de la scène s'est écarté, et l'on a vu apparaître M. Abel Bonnard, fluet, craintif, ému comme le comédien qui crée un rôle, comme l'orateur qui affronte, en une circonstance quelque peu solennelle, le public. Il est pâle naturellement. Il a déposé sur la table des livres et des papiers, puis a commencé de lire... Sa voix s'est élevée, une voix lente, sacerdotale, voix de prêtre psalmodiant sa prière, voix de poète rythmant pieusement ses vers... Il y a les conférenciers qui lisent. Il y a ceux qui improvisent réellement leur causerie, et ceux qui, en ayant appris le texte par cœur, ont l'air de l'improviser. On ne sait jamais jusqu'à quel point une improvisation est sincère, je veux dire dans quelle mesure des morceaux rédigés s'y insinuent... De décider entre ces méthodes est assez embarrassant; chacune d'elles eut ses maîtres. Sarcey fut un improvisateur irrésistible. Jules Lemaître n'a pas eu moins de succès comme lecteur. Mieux vaut un bon lecteur qu'unmédiocre improvisateur. L'improvisateur a de l'action, du mouvement, il tire parti des dispositions de l'auditoire, il le suit en même temps qu'il le guide; l'excitation où il est lui suggère des trouvailles, parfois aussi des rencontres fâcheuses; s'il frappe juste, il monte jusqu'aux nues; s'il frappe à faux,
il s'écroule. C'est une chance à courir. Le lecteur n'abandonne rien au hasard; il dit exactement ce qu'il veut dire, et n'use que des termes quil a choisis et pesés par avance. Mais s'il veut plaire, il doit imprimer à sa harangue une forme pittoresque, assez oratoire pour que l'ont ait, en l'écoutant, l'impression de l'éloquence, assez familière pour que l'on puisse oublier que ces pages sont écrites. Il faut enfin que la foule y sente courir ce frisson, ce souffle, mystérieux qui seul est capable de l'émouvoir : la vie. Il n'a manqué que cela à M. Âbel Bonnard ; sa leçon fine, pénétrante, par endroits paradoxale, avait de quoi plaire; elle eût produit un grand effet s'il l'avait lue habilement, nuancée, rendue attachante, éclairée d'un sourire, soulignée d'intonations, de regards appropriés, s'il eût coloré les phrases, détaché les mots avec un peu plus d'adresse et de coquetterie. Il n'est pas assez « roublard «... Il apprendra à le devenir. Au fond, les auditeurs et surtout les auditrices ne prisent la solidité du discours que si quelque élégance extérieure, quelque agrément s'y allient.
M. Abel Bonnard a tendrement parlé de Racine; il le connaît intimement etill'aime; il s'est excusé d'ajouter d'inutiles réflexions aux gloses que son œuvre, et particulièrement Andromaque, suggéra à d'innombrables commentateurs. La modestie académique de cet exorde était une manière de solliciter notre indulgence... Il n'en était pas besoin. Nul ne peut se flatter de dire quoi qu-e ce soit d'absolument neuf sur des matières si usées. Même en éreintant Racine, on n'innoverait pas, puisqu'on ne ferait que ramasser les armes rouillées du vieil arsenal romantique. Mais les discussions les plus ressassées se rajeunissent par le détail, par l'ingéniosité, la vivacité, la passion qu'on y dépense.
De retentissantes querelles ont éclaté autour d' Andromaque. Il y eut d'abord la question de décider si l'héroïne était ou n'était pas coquette envers Pyrrhus, dans quelle
proportion elle l'était, et de définir exactement cette coquetterie que Désiré Nisard qualifiait de « vertueuse ». Une bataille acharnée se livra, voilà une vingtaine d'années, sur ce terrain. Sarcey se proclama avec feu et jovialité « coquettiste », entraînant dans son tourbillon Jules Lemaître et Larroumet. Je crois bien qu'Emile Faguet fut plutôt «anticoquettisle», ou du moins qu'il ne fut « coquettiste » qu'avec précaution et d'une certaine manière. M. Abel Bonnard, lui l'est entièrement, sans réserve; il va plus loin que tous les « coquettistes » antérieurs; s'autorisant d'une opinion hypothétique avancée par Jules Lemaître dans ses conférences et la poussant aux extrêmes, il affirme non seulement qu'Andromaque déploie sa coquetterie envers Pyrrhus, mais quelle l'aime plus qu'elle n'a jamais aimé Hector... « Elle admira Hector plus qu'elle ne l'aima», déclare M. Bonnard. Voilà qui nous effare un peu. H est assez facile d'établir, à l'aide de citations triées sur le volet, que Pyrrhus n'inspire pas à son esclave un insui-montable éloignement, et que si elle le ménage, ce n'est pas uniquement par diplomatie, et dans l'intérêt du salut d'Astyanax, et que les louanges enveloppées, délicates dont elle accompagne ses refus n'ont pas seulement pour but de les adoucir, mais répondent à un sentiment qu'elle n'ose s'avouer... Exemple.
... Je me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée.
On peut découvrir de l'admiration et même une vague sympathie dans ce vers :
Je sais quel est Pyrrhus... violent mais sincère.
On peut encore alléguer que la perpétuelle invocation du nom d'Hector :
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouctie
RACINE "in
est une assurance qu'elle prend contre elle-même, contre ses défaillances possibles, une faconde s'exciter à remplir tout son devoir, une sorte de scrupule de point d'honneur qu'elle se remet opportunément sous les yeux, chaque fois qu'elle sent sa haine mollir. Quand on lui dit que Pyrrhus a oublié les exploits qu'il accomplit sous les murs de Troie et son animosité envers les Troyens, elle s'écrie :
Dois-je les oublier s'il ne s'en souvient plus?... Dois-je oublier Hector privé de funérailles?... Dois-je oublier mon père à mes pieds renversés?,..
Se remémorer avec tant d'insistance son devoir, n'estce pas de la part d'Andromaque, l'aveu implicite qu'elle pourrait être tentée d'en oublier la rigueur ? C'est un argument qui renforce la cause des «coquettistes». Mais de là à conclure que la princesse éprouve pour le roi d'Épire une inclination qui va jusqu'à l'amour, il y a loin. Souvenons-nous qu'elle a décidé de s'immoler aussitôt après l'hymen. Et rien ne permet de supposer qu'elle faillisse à sa résolution. Elle se tuerait donc par un effort de vertu et se punirait ainsi de n'avoir pas assez violemment abhorré Pyrrhus?... Que M. Bonnard discerne une autre marque des sentiments secrets d'Andromaque pour le roi dans son empressement à venger sa mort,
Andromaque elle-même à Pyrriius si rebelle Lui rend tout les devoirs d'une veuve fidèle, Commande qu'on le venge...
je veux bien y consentir; mais je doute qu'il puisse s'appuyer sur aucune ligne du texte pour démontrer que la veuve d'Hector n'avait pas aimé son premier époux, ne le pleurait que par convenance, ne chérissait pas sa mémoire, et que leur mariage fut un mariage de raison !... Ceci, c'est de la pure fantaisie...
Je ne l'ai pas trouvé plus équitable envers Hermione,
il traite bien durement cette victime de l'amour; il se rallie au préjugé traditionnel qui fait d'elle un être simplement impérieux et violent; la plupart des tragédiennes la montrent sous cet aspect, sous l'aspect d'une Furie ; elles ne décolèrent pas, elles hurlent le rôle. Lorsque Sarah Bernhard le joua, en 1903, elle le transforma, et si l'on peut dire, elle nous le révéla; elle en exprima tragiquement les parties humaines et nous émut aux larmes. Ses devancières voulaient qu'Hermione fût blessée dans son orgueil; elle nous fit sentir qu'Hermione estsurtout blesséedanssoncœuretque c'est la plus malheureuse des créatures. Comment a-t-on pu s'y tromper? Les indicacations de Racine, ses intentions sont si claires ! Le personnage se détache, en pleine lumière, si nettement! Sa courbe est aisée à suivre. Effectivement, au début, Hermione n'est qu'irritée; elle « bisque » (comme disait Rachel) de se découvrir une rivale; il lui est désagréable qu'Oreste, qu'elle a repoussé naguère, soit témoin de son humiliation :
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui ! Est-ce là, dira-t-il cette fière Hermione ? Elle me dédaignait, un autre l'abandonne...
elle voudrait haïr l'infidèle, elle ne le peut; elle s'attache d'autant plus à lui qu'il la fuit; elle s'accroche à l'espérance de le reconquérir. Oreste lit en elle les mouvements qui l'agitent : il envie le sort de ce roi ingrat et néanmoins adoré :
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus, Je vous haïrais trop...
Vous m'en aimeriez plus.
Elle tolère impatiemment les avis d'Oreste, qui cherche à la convaincre de l'abandon de Pyrrhus :
...Qui vous Ta dit, seigneur, qu'il me méprise.
Elle est agacée, « nerveuse ». Quand au troisième acte son espoir renaît, quand elle se croit victorieuse, sa joie hautaine éclate; elle congédie Oreste avec l'implacable cruauté de la femme indifférente qui est aimée et n'aime point; elle « piétine » Andromaque et repousse du pied sa touchante requête; elle étale une superbe offensante; elle est odieuse. Mais le revirement se produit. Ses illusions s'effondrent. Elle tombe au dernier degré de la misère; elle n'est plus qu'une plaie saignante; tout souffre en elle, la sensibilité, la fierté, le corps et l'âme ; Pyrrhus ne lui a jamais été aussi cher qu'au moment où elle le livre au couteau d'Oreste ; sa rage n'est que de la jalousie exaspérée, sa jalousie n'est que de l'amour. Voilà ce que Sarah Bernhardt rendait avec tant de puissance et de vérité; sans cris, sans gestes, par la seule force d'une angoisse intérieure et concentrée. Tout ce qu'une vie de femme peut contenir d'ivresse, de torture et de détresse amoureuses, elle l'enfermait dans cette figure qui n'inspirait plus au spectateur qu'une immense pitié. S'il était possible de réunir en une même représentation l'Hermione extraordinaire qu'est Sarah Bernhardt et l'incomparable, l'unique Andromaque qu'est Julia Bartet, ce serait un régal digne des dieux. Mais j'ai grand'peur qu'il ne nous soit refusé.
Vous voyez que M. Abel Bonnard a tort de témoigner une telle antipathie à l'un des plus beaux rôles, et peutêtre au rôle le plus déchirant qu'il y ait au théâtre... A ce propos un problème a été posé qui peut servir de pendant à la « coquetterie » d'Andromaque : c'est celui de la « virginité « d'Hermione. Est-il concevable que cette jeune personne éprouve des sentiments si véhéments, si complexes, et subisse avec une telle intensité les supplices de l'amour, si vraiment elle est vierge et qu'elle abhorre et qu'elle aime avec tant de violence un homme à qui elle n'aurait point appartenu? Son langage, son attitude sont d'une femme et non d'une jeune fille.., Donc ne
fut-elle pas la maîtresse, et non la fiancée de Pyrrhus? On tue un lâche séducteur; on ne tue pas un fiancé volage; on se venge d'une liaison rompue; on ne se venge pas sanguinairement d'un mariage manqué... Là-dessus les « virginistes » et les « antivirginistes » de partir en guerre. Ceux-ci feuillettent le volume et citent des vers à l'appui de leur thèse. Ce vers d'Oreste leur semble lumineux :
Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses cjiarmes.
— « Prodiguer ses charmes », cela n'est-il pas l'évidence même? s'écrient-ils. Pas de doute, Hermione a passé au moins une nuit dans le sérail de Pyrrhus.
Ces autres vers d'Hermione leur paraissent significatifs :
Après tant de bontés dont il perd la mémoire, Lui qui me fut si cher et qui me put trahir... Ah ! je l'ai trop aimé pour ne pas le haïr !
Après tant de bontés... De quelles bontés peut-il s'agir? Non de phrases, de vaines promesses, mais de bontés réelles, de faveurs. Ce sont les faveurs qui créent des droits.
Et plus loin :
Hélas! pour mon malheur je l'ai trop écouté, Je n'ai point du silence affecté le mystère. Je croyais sans péril pouvoir être sincère.
N'est-ce point là la plainte habituelle de la femme abusée, abandonnée après la faute à sa honte? Pour mon malheur je tai trop écoM^é. C'est-à-dire : le mal est fait et il est irréparable.
A. ces raisons spécieuses les «virginistes» opposentdes objections d'impression et de sentiment. Écoutez Jules Lemaître. 11 n'hésite pas. Son affirmation est péremp-
toire :« Hermione est, dans notre littérature, la première jeune fille qui aime jusqu'au crime, jusqu'au suicide. » La hardiesse même de ses propos, sa rudesse et son manque d'indulgence lui semblent attester la pureté d'Hermione : « Ce qui la distingue, c'est une certaine candeur violente de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et d'orgueil; qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Etain si elle garde, au milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille mal élevée, absoute de son crime par son ingénuité même. »
Les « antivirginistes » se laisseront-ils persuader? Il n'y a point d'apparence. Peut-être y aurait-il lieu d'adopter une solution moyenne, propre à concilier les deux opinions. Racine eut le dessein qu'Hermione fût elTectivement une vierge ; mais entraîné par le pathétique du sujet, il versa dans ce caractère la connaissance, l'intuition qu'il avait des passions qui bouleversent les cœurs féminins; il fit de cette jeune fille une femme. Ce qu'on ne saurait nier, ce que l'expérience démontre, c'est que le rôle n'est joué supérieurement que par des tragédiennes déjà mûres, façounées au contact de la vie, et selon la forte expression d'Augier, « passées à la flamme ». Il faut avoir aimé, avoir souffert par l'amour, en avoir ressenti le délice et l'amertume, subi les orages pour traduire avec plénitude les dessous nuancés de cette admirable figure. Toutes les lauréates du Conservatoire, les trop jeunes débutantes, qui s'y attachent, échouent, se brisent les ailes. Elles ne réussissent que plus tard à s'en emparer, lorsque l'expérience et la maturité sont venues.
Ces digressions m'ont écarté de la conférence de M. Abel Bonnard. Elle fut noble, élevée, exclusivement psychologique, telle qu'on la pouvait attendre d'un poète
observateur, m*oraliste et philosophe. J'y ai noté une spirituelle analj^se du caractère d'Oreste : « Ce type d'homme qui méprise les femmes, parce qu'il leur obéit avec servilité et inintelligence... Les femmes veulent être devinées » ; et cette virgilienne définition du génie racinien : « Ardent élixir, transparent comme de l'eau pure. » M. Bonnard a dédaigné de recourir aux amusements de l'anecdote; il ne se préoccupait pas de plaire à la masse du public ; cependant il aurait pu, sans déchoir lui donner quelques éclaircissements sur l'essai de mise en scène qui allait lui être offert et sur la première représentation à' Andi^omaque de 1667.
M. Antoine, renouvelant ce qu'il aA'ait fait pour le Cid, en a restitué la physionomie. La rampe est formée de chandelles de cire que des valets mouchent, allument, surveillent, remplacent dans l'intervalle des actes. De chaque côté du théâtre sont les gentilhommes, paisiblement assis sur des banquettes. Ces comparses immobiles et respectueux ne ressemblent guère aux marquis tourbillonnants et aux rognes seigneurs dont les effervescences troublaient le spectacle. Il eût été trop dangereux d'exciter les figurants del'Odéon à entrer dans la peau de leurs personnages!
Les protagonistes sont habillés à la mode des tragédiens de l'hôtel de Bourgogne, vêtus du costume d'apparat des empereurs romains, avec adjonction de la petite oie de l'habit de cour. Le casque se couronne d'un bouquet de plumes ; la cuirasse est en cuir souple, armorié, orné de lourdes médailles: des cnémides damasquinées s'ajustent sur les sandales. Tout cela reproduit assez exactement les figurines de la gravure de Liotard; d'après Watteau. Hermione a la robe de brocart à la longue traîne. Sur celle d'Andromaque un voile de nuance sombre s'éploie en signe de deuil. Oreste, Pylade arborent de hautes cannes à pomme d'or et se font, avant d'entamer le dialogue, de grands saints cérémonieux... Ce n'est pas la première fois qu'une restitution de ce
genre est tentée. Le 30 mars 1833, Marie Dorval exhuma, à la Porte-Saint-Marlin, la Phèdre de Pradon avec l'appareil de l'époque. Théophile Gautier accorda à cette expérience une entière approbation. « C'est là, déclara-t-il,le costumequiconvientpourjouer la tragédie de Racine, thème antique brodé d'ornements modernes; le rigide pli étrusque, le péplum tombent mal sur les versLouisXIV. » L'essai fut renouvelé plus tard à plusieurs reprises; il n'obtint qu'un succès de curiosité; son tort est précisément de souligner ce qu'il est préférable d'atténuer, les côtés conventionnels et caducs des œuvres classiques. Nous inclinons à oublier parfois que Pyrrhus est, sous les traits d'un monarque barbare, un prince de la cour de Louis; sa perruque, ses falbalas, ses rubans nous le rappellent. Et ce n'est point nécessaire. Mais ce n'est point ennuyeux. Et c'est intéressant au point de vue de l'histoire...
15 Février 1909.