‹ Le ThéâtreChapitre 24 sur 43 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

Vaudeville : La Houte d'Émeraude, drame en cinq actes.

Je crois superflu de proclamer le goût du public français pour les pièces en vers. L'accueil qu'il a fait à la Boute d'Emeraude, le soir de la répétition générale, est une preuve nouvelle de cette prédilection. Chaque fois qu'un alexandrin coloré et sonore, qu'un couplet ciselé de main d'ouvrier, qu'une rime imprévue ou curieuse frappait ses oreilles, il éclatait en applaudissements. C'est là un plaisir d'essence particulière, musical autant que spirituel, indépendant du fond même de l'œuvre. Imaginez ce que seraient les drames d'Hernani et de Ruy Bios dépouillés de leurs splendeurs verbales? Le squelette d'un feu d'artifice éteint. Ils ne vivent que par elles ; et ils vivent intensément. Et la foule ne se lasse pas de les écouter, elle se grise d'harmonie, d'images; une force jaillit du choc des antithèses, de l'éblouissement des épithètes, et la domine ou la charme; elle croit à la réalité de ces personnages qui parlent si bien ; et pour cela elle les aime, et par cela ils demeurent gravés dans sa mémoire; ils sont étroitement liés aux mots qu'ils prononcent. La vie lyrique est une chose, la vie psychologique en est une autre. Ce don de la vie lyrique

M. Jean Richepin l'a reçu des dieux; il lui doit les plus grands succès qu'il ait eus au théâtre, la fortune de Par le Glaive, du Flibustier, du Chemineau. La Route d'Emeraude est issue de la même veine, procède de la même méthode, use des mêmes moyens de séduction... Dans une pièce célèbre de Mes Paradis, notre auteur se vante de sentir remuer en lui plusieurs hommes.

Ah ! ce n'est pas deux moi qui sont en moi. C'est dix. Cent, mille, des milliers...

Voilà bien l'exagération des poètes... Il se peut que de lointaines influences ataviques s'entre-croisent autour du tempérament du héraut des Gueux. Au point de vue littéraire, il n'en est guère que deux qui le gouvernent impérieusement. Et elles semblent être contradictoires, et l'on s'étonne qu'elles se puissent accoupler. Richepin est un romantique. Richepin est un classique. Le classicisme et le romantisme constituent, si j'ose dire, son ossature et sa chair. Il compose classiquement ses ouvrages dramatiques; il les développe romantiquement. Jamais ce mariage ne m'était apparu si clair que dans la Rouie d'Émeraude. C'est ce qu'une analyse attentive prouvera, je pense... Livrons-nous à cet attachant petit travail...

Et d'abord, considérez le plan général de la pièce; la charpente en est carrée, franche, construite selon les vieilles règles traditionnelles, qui ne sont pas les plus mauvaises. Elle se divise en trois parties régulières, comme un triptyque. Premier volet : le héros, aiguillonné par un désir d'aventure et de gloire, quitte le toit paternel ; panneau central : des épreuves l'atteignent, il souffre, il est meurtri ; troisième volet : il réintègre le logis familial, il estheureux. Vous voyez combien celaest simple ; point d'embrouillamini, point de désordre ; l'auteur marche d'un pas sûr vers ses péripéties, vers son

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