‹ Le ThéâtreChapitre 25 sur 43 · JEAN RICHEPIN !2S · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN !2S

dénouement; il ne court le risque ni de s'égarer ni de nous perdre ; il suit une route nettement tracée. L'inconvénientde ce procédé, c'est qu'il abolit un peu l'imprévu ; dès le début de l'histoire, par avance, nous en discernons la fin ; nous sommes assurés, ayant vu partir l'enfant prodigue, d'assister à son retour. Et de cela nous n'aurons aucune surprise. Mais, d'autre part, la sécurité est un sentiment agréable. Et puis le spectateur de race latine adore la limpidité, la symétrie, les lignes pures décrites au compas et dont les bouts se rejoignent exactement et forment une parfaite circonférence. Il est « classique » jusque dans les moelles. Richepin est son homme.

Le moule creusé, reste à y verser la matière, toutes les choses qui impriment à l'œuvre sa valeur propre, son âme; l'humanité, la philosophie, la fantaisie du détail, le métal du dialogue... Voyons quelle est la qualité de ce bronze.

Le rideau se lève au premier acte sur la salle basse du moulin de Balthazar, à Dordrecht. Milieu cordial, patriarcal; des sacs de blé, lourds et ventrus, sont à terre; une fine poussière de farine blanchit les poutrelles du plancher; par l'huis entre-bàillé l'œil aperçoit la plaine grasse, les eaux lentes de la Meuse. Le fils de Balthazar, le jeune Kobus, expose à sa cousine Lisbeth le tourment qui le pousse à quitter une félicité certaine pour les joies problématiques de l'art... « Et moi aussi je serai peintre! >> Il l'est déjà; sa main s'exerce à dessiner; il ne lui manque que l'enseignement d'un maître et les leçons de la vie.

... Je rêve, claire et verte.

Une route où mes vœux ne soient pas en prison Et marchent vers l'espoir d'un nouvel horizon.

Lisbeth se sent impuissante à lutter contre une si impérieuse vocation. « Si j'étais à ta place, dit-elle a Kobus (paraphrasant la mélancolique parole de Charles-

Quint au brigand Hernani), je renoncerais au nimbe d'or de la gloire, je lui préférerais

Le simple collier blanc de mes bras à ton cou.

Le meunier Balthazar se joint à elle pour ne rien obtenir; il gourmande l'humeur vagabonde de Kobus; il lui représente le bonheur du meunier, libre et fier de son moulin. Et son discours charmant, rond d'allure, jaillit des meilleures sources de notre langue. C'est un de ces morceaux d'anthologie, qui abondent sous la plume de Richepin et semblent en couler sans effort :

Être libre, sur sa terrasse, en plein ciel bleu,

Chez soi, son maître, sans dépendre de personne.

Dans un clocher qui moud pendant que l'autre sonne.

Ça ne vous a donc pas sa joie et sa beauté ?

Et de guetter le vent ! Et de quelque côté

Qu'il souffle, d'y tourner, comme un oiseau, son aile !

Et d'accroître à son tour la maison paternelle

Par des soins qu'après vous vos fds continueront !

Et cela le cœur pur, aussi blanc que le front,

A manier sans vol, loyal dépositaire.

Le plus riche trésor que l'homme ait sur la terre.

Tous ces grains d"or vivant dont on est le gardien

Et d'où sort pour autrui le pain quotidien !

Tu me fais bavarder, d'ailleurs, comme une pie,

Et la meule, là-haut, s'en arrête, assoupie...

Il craint que son pendard de fils ne tourne mal comme un ancien voisin, Dirck, qui a quitté le pays naguère, sous le prétexte d'aller apprendre à peindre auprès de l'illustre Frantz Krul, de Harlem, et est devenu le pire des chenapans. Or voici que Dirck surgit, joyeux drille, suivi de Frantz Krul, et de tout l'atelier de Frantz et de la belle Siska, son modèle ; ils ont quitté leur bateau amarré sur la berge; ils cherchent de quoi manger. Et tandis que Lisbeth va quérir des œufs et du beurre à la cuisine, Krul examine les essais de Kobus et les admire

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(il les admire un peu trop; les maîtres « arrivés >> sont moinsprompts à l'enthousiasme) : ilprédit au jeune rapin la plus brillante destinée; son auguste approbation fléchit la résistance du meunier Balthazar. ..Use résigne ; Lisbeth essuie une larme, mais elle est contente au fond, parce qu'elle aime son cousin et veut, par-dessus toutes choses, le voir heureux... Kobus s'éloigne, embrassé, béni, plein d'espoir et d'allégresse.

Certes, ces personnages sont dénués de complication, faciles à pénétrer; ils nous apparaissent limpides; nous savons, à n'en pouvoir douter, que Balthazar est le plus honnête homme du monde, son fils un brave garçon, naïf et faible, Lisbeth une enfant tendre et délicate; que Dirck, ce pilier de cabaret, cache sous son cynisme un cœur d'or, et que Siska symbolise le vice, l'ivresse sensuelle, et que c'est d'elle que nailra le danger. Tout cela, nous le savons, et il ne nous déplaît pas de le savoir. Sur ces choses plane comme une odeur de santé morale et de pain frais. Le public, mis en goût, attend la suite du joli conte qui va lui être conté.

Maintenant, l'action nous transporte à Harlem, dans l'atelier de Frantz Krul. Les neuf syndics que le peintre fixe sur la toile sont gro-upés, immobiles, autour de leur bannière. Les élèves, à gauche, travaillent, assis sur des tabourets. Gentil tableau de genre, agréable à regarder. Et tout de suite le drame s'engage. Ce que nous présumions s'est réalisé. Kobus, follement épris de Siska, oublie sa fiancée Lisbeth. Dirck observe avec inquiétude les progrès, les ravages de cettepassion.il ressent pour le fils du meunier de Dordrecht l'attachement d'un bon chien fidèle... Pourquoi lui est-il à ce point dévoué? Ici apparaît, si je l'ai bien comprise, l'idée directrice de la pièce. Dirck a usé dans le désordre, dans la débauche, ce qu'il pouvait avoir de talent, d'énergie créatrice ; devant le péril qui menace Kobus, une sorte de sollicitude exaltée éclate en lui; s'il n'a pu se sauver lui-même, il sauvera son

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ami; en le sauvant il se réhabilitera; en le guidant, il lui fera vivre la vie qu'il na pas vécue... C'est à peu près le sentiment de Giboyer goûtant une âpre joie à s'efTacer, à s'immoler à n'avoir plus d'ambition, de fierté et d'orgueil que pour son fils. Kobus est touché dune telle abnégation ; mais Siska, l'infernale Siska le fascine. Dans quelle voie s'engagera-t-il? Il faut que ce soit dans la mauvaise, sans quoi la pièce n'existerait point. Un incident l'y précipite, et à partir de ce moment nous nageons en plein romantisme; le second Richepin se superpose au premier. Il a recours à l'un des artifices familiers du « père Hugo •>. Kobus voit entrer un homme enveloppé dans les plis d'un manteau sombre, le visage ombragé d'un large feutre. C'est Rembrandt. Et Rembrandt se fait connaître. Kobus lécoute avec respect. Et Rembrandt parle; il parle longuement, comme parlent Saint-Vallier et Ruy Gomez : dans de très beaux vers, d'accent et de couleur « hugotiques », il se confesse, définit le « clair-obscur », dévoile au disciple attentif le secret de son génie :

0 chair des pauvres, dont la tristesse réclame Qu'on en fasse jaillir, hors des ténèbres, l'âme, Cette àme-là, cette âme aux lamentables yeux, Aucun ton ne lui sied parmi les tons joyeux Dont Krul et ses pareils font flamber leur palette. C'est quand on souffre avec elle qu'on en reflète Le mystère, le rêve et les étranges fleurs; Et l'on n'en trouve les introuvables couleurs Que dans son âme en deuil dont le prisme s'irise De tons agonisants pendant qu'elle se brise.

Ceci veut dire : l'artiste ne peut exprimer que les émotions qu'il a subies, il n'est grand que lorsqu'il a été crucifié. « La douleur agrandit les âmes qu'elle fend. » Kobus en déduit, avec assez de logique, que le moyen quil ait de souffrir, c'est-à-dire de devenir un artiste, est de s'enfuir avec Siska, comme elle l'en presse, et de la suivre àAmsterdam, où elle est impatiente de retourner;

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en même temps, par une contradiction propre aux amoureux, il s'imagine qu'elle lui donnera un bonheur durable. Dirck est momentanément vaincu. « Puisque tu pars, je pars, dit-il gaiement. Je suis du voyage... »

Vive l'amour! Vive Amsterdam! Vive la joie! Et puis, tu verras ça, fiston quand on se noie, Comme il est bon d'avoir, au moment du danger, Un ami qui vous aime et qui sait bien plonger.

Le modèle Siska n'estqu'une courtisane. Elle inspire à Kobus la même illusion que Marion Delorme à Didier. Il la croit fidèle, moralement pure; il ne se demande pas d'où vient le luxe de son logis, des robes et des bijoux dont elle se pare. Dirck pourrait lui dessiller les yeux; il s'en abstient par pitié, par faiblesse, espérant que leur passion assouvie s'apaisera. Etpuis il se trouve fort bien dans cette maison hospitalière, assis à cette table succulente, abondante en mets rares, en vins de choix. Mais quand la servante de Siska, une Mariette rouée, médite d'amener le candide Kobus à l'acceptation d'un partage complaisant et fructueux avec l'armateur Roytema, protecteur de la belle, il se réveille, il s'insurge. Il évitera au jeune homme la souillure d'une telle abjection; il excitera sa colère, sa soif de vengeance, tâchera de le dégoûter de Siska en la calomniant, en l'avilissant.

L'extraordinaire innocence de l'amant, sa fureur lorsque la vérité est découverte, son mépris de la fille entretenue sont des conceptions éminemment romantiques. (Rappelez-vous que dans la première version de Marion Delorme, Didier restait inflexible, ne pardonnait pas.) La révolte de Kobus n'est pas moins intransigeante.

C'est là, dans cette chambre, oîi l'on m'ensorcela Et dont le lit m'a l'air de ma tombe qu'on creuse C'est là, là, qu'elle osait m'aimer,la malheureuse!

Il veut l'interroger, lui arracher l'aveu de sa trahison.

Le sage Dirck l'en détourne, et le petit discours, prévoyant et désabusé, qu'il lui adresse, a beaucoup de grâce.

Elle te répondra... (n'importe quoi d'ailleurs...

Les pires arguments sont alors les meilleurs)

Que ce n'est pas sa faute, et peut-être sincère,

Qu'elle craignait pour elle et pour toi la misère.

Et qu'elle t'aime, oh! ça, quelle t'aime surtout...

Elle ue répondra peut-être rien du tout.

Car c'est là leur défense encore la plus sûre ;

Mais douce, humble, acceptant le reproche, l'injure.

Les coups même, elle te tendra ses jolis bras

Et sur sa bouche en t'y pâmant tu resteras.

La catastrophe se précipite. Koytema exige de Siska le congé de Kobus; celui-ci, pris d'un accès de jalouse colère, frappe le vieillard, lui plante un couteau dans l'aine, l'étend raide mort. Le meurtrier, Dirck, Siska s'enfuient (tous sont poursuivis comme complices), errent à travers les dunes, en compagnie de contrebandiers et de corsaires. Bientôt Siska et Kobus se haïssent. Kobus déteste en Siska le crime qu'il a commis et. Siska en Kobus les remords qu'il éprouve, et qui ne sont pas dignes d'un homme. L'évolution de ces sentiments semble par trop artificielle et rapide. L'auteur avait besoin de ce tableau pour préparer sa conclusion; il n'y a pas attaché une extrême importance. Il l'expédie. Et ce n'est en eflet qu'un acte de « facture », creux et conventionnel, un acte d' « opéra sans musique », le plus faible de l'ouvrage. La perfide Siska arme contre Kobus le pistolet d'un capitaine espagnol, son nouveau galant; c'est Dirck qui essuie le coup de feu ; il est grièvement blessé, il se réjouit de cette blessure libératrice :

Oui, je souffre, Mais heureux, puisqu'enfin te voilà délivré; Et c'est avec la joie au cœur que je mourrai.

Il ne meurt qu'après avoir ramené au bercail l'enfant

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prodigue. Il meurt en s'accusant pour le sauver; il se livre à la justice, il revendique la responsabilité du meurtre qu'il n'a pas commis, afin que son ami, exempt d'inquiétude, puisse devenir un grand peintre, ce qui ne l'empêchera pas d'être un bon meunier, un honnête homme, un bon mari, un heureux père. L'œuvre s'achève sur ce tableau, aimable et touchant, par le mariage du prince et delà princesse, sous la baguette indulgente de la fée.

Ce n'est que cela : un fabliau. Je n'ai pas lu — je l'avoue à ma honte — le roman d'Eugène Demolder d'où Richepin l'a tiré, et je ne le regrette pas, mon impression n'é tant altérée ou gênée par aucune réminiscence du livre. . . Je suppose qu'à ce livre le poète n'a emprunté que l'événement, que l'aventure, et que tout le reste lui appartient en propre. On ne saurait s'y tromper. La pièce est de lui, elle porte sa signature, son empreinte habituelle; elle est avant tout lyrique, il y épanche son prodigieux don verbal; on n'en éprouve le charme que si l'on aime ses vers. Son imagination, sa sensibilité, son actuelle mentalité s'y reflètent; elle lui ressemble, elle est comme lui éloquente, truculente, insolente (agressive envers la critique. — Voyez-vous ça, notre ancien confrère!); et elle est équilibrée, raisonnable etpar instants ingénue. Les deux Richepin, mdissolublement associés, le touranien, l'aryen, y collaborent. L'aryen y prédomine. Elle sent bon l'amour du travail, l'amour du foyer, elle exalte l'amitié, lapaix conjugale, toutes lesvertus : la pureet rassurante morale qui l'imprègne n'est plus tout à fait celle des gueux. Nonpas que Richepinait cessé de chérir les gueux; il les adore, mais il les regarde vivre d'un peu plus loin. Comme le Flibustier ei le Chemineau, c'est l'œuvre d'un brave homme exquis et tendre, et c'est l'œuvre d'un virtuose magnifique et prodigue. S'il en a composé de plus serrées et de plus profondes, il n'en a pas fait qui fussent d'une écriture plus brillante, plus verveuse,

plus gaillarde, plus riche en métaphores, en rimes tintinnabulantes, en trouvailles d'expressions... Dégustez ce profil de Siska :

Sache l fleurant la rose ensemble et le roussi, Fille du diable noir avec des blancheurs d'ange. Pâquerette au cœur d'or poussée en pleine fange. Portant, comme la nuit, des astres au chignon, Pouvant en décrocher un de ce pied mignon, Posant chez maître Krul quand manque la monnoie, La plumant jusqu'au sang quand elle attrape une oie, Bonne si ça lui dit, sainte s'il le fallait. Et folle de son corps pour l'homme qui lui plaît.

Et cette silhouette de Dirck, l'angélique ivrogne :

Moi, pour peindre, au contraire, il me faut, par principe, Dans une mainmon verre, et de l'autre ma pipe. C"est pourquoi mes tableaux restent tous en chemin, Jusqu'à temps qu'il me pousse une troisième main.

Ces vers, sur les lèvres d'un diseur habile, modulés avec esprit, avec force, éveillent la joie. M. Decori les récite, les mime, les joue; sa physionomie mobile, son geste large et comique, sa voix joviale modèlent en pleine pâte la figure de Dirck, ainsi qu'il fit autrefois du chemineau.

8 Mars 1909

Comédie-Française : Le Bon roi Bagobert, comédie en quatre actes.

C'est un joli petit conte. Le public, toujours friand du vers au théâtre (et je pense que cette vérité n'a plus besoin de démonstration, puisque chaque jour un succès nouveau l'atteste), lui a fait le plus sympathique accueil. Cetix qui admirent le talent de M. André Rivoire, et plus que son talent d'écrivain, sa qualité d'âme, ont été un peu déçus. Le Bon roi Dagobert ne leur a pas donné, au moins dans toutes ses parties, ce qu'ils attendaient. Il leur a semblé que celte œuvre manquait d'équilibre, d'ampleur, et même, par endroits, de délicatesse, et que l'auteur s'était en quelque sorte abaissé jusqu'à la vulgarité de son sujet, au lieu de l'élever jusqu'à lui. Ceci peut paraître obscur. Je m'explique.

Nul, mieux que M. Rivoire, n'a su rendre les nuances de la sensibilité amoureuse, ce qu'elle a d'enveloppé, de subtil, de discrètement tendre. Ses recueils, le Songe de Vamour, le Chemin de l'oubli, sont pleins de coins d'ombre et de fraîcheur — au sens propre et au sens métaphorique ; on y découvre à chaque page, dans un décor de vie réelle,

Cette exquise douceur des molles demi-teintes

qui constitue l'atmosphère préférée du poète. Ce vers pourrait servir d'épigraphe à son œuvre... Aveux murmurés, silences, confidences inquiètes, tourments secrets, humiliés, résignations, sensations voilées

(Jui passent sur nos yeux en effleurant notre âme...

ces choses légères et profondes font songer aux Solitudes de Sully Prudhomme, aux sincères Intimités de François Coppée, aux fins petits poèmes du Bonheur manqué de Porto-Riche, et aussi à la mélancolie de Samain, et, avec plus de simplicité, à la nostalgie de Rodenbach; elles s'expriment dans une langue souple et sobre, aux harmonies atténuées, aux tons de camaïeu et de pastel, qui appartient à M. Ri voire et n'est qu'à lui seul. Or, s'attachant à la vieille légende du Roi Dagobert, tout en lui donnant une interprétation nouvelle, il a voulu lui conserver sa franche et joviale couleur populaire. Il a lutté contre lui-même, contre l'inclination naturelle de son tempérament, de son instinct; il a grossi le trait, embouché la trompette de la parodie, reproduit l'enluminure de l'image d'Épinal. Cet effort est surtout visible au premier acte. Et je ne dédaigne pas les drues gaietés gauloises; encore faut-il qu'elles soient gonflées d'une belle humeur spontanée, jaillissante. Ce n'est pas ici le cas. Dans tout ce début de la pièce, il y a plus de bruit que de joie, plus de vaine agitation que de mouvement. 11 y flotte comme une odeur de conventionnelle banalité théâtrale.

Nous sommes à la cour de Dagobert. Le peuple est en liesse. Ses acclamations et ses rumeurs montent de la ville vers le palais; il se réjouit à l'occasion des noces du souverain avec la princesse Hidelswinthe, fille de Swentila, roi des Goths. Pour apaiser son impatience, le ministre Éloi lui parle du haut des tours. Et le ministre El ci, grand-argentier du royaume, se trouve fort embar-

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rassé. Dagobert le désole ; Dagobert n'est point un monarque sérieux ; débauché, rêveur, distrait, il subordonne à ses caprices la raison d'État.

Ce roi dont le désir a toujours varié

Et chez qui rinconstance est une maladie,

au lieu de s'occuper de recevoir dignement sa fiancée, est allé dès l'aube chasser dans la forêt. Il ne revient pas et l'heure presse, et les leudes murmurent, et le gros Pépin bourdonne, et le mince Éloi gémit... Arrive une sorte de sorcière échevelée, la noire Bertrude, messagère de malheur : « Si Dagobert s'unit à Hidelswinthe, dit-elle, d'épouvantables dangers le menacent. La mort est sur le roi ! » Cette prédiction fait pâlir d'effroi une des servantes de la reine, la petite esclave Nantilde. Elle ne veut pas que le roi meure, car elle l'aime, elle l'admire :

C'est un poète. On le croit proctie, il est absent; Il n'a pas seulement une âme, il en a cent.

Elle est prête à se dévouer, à s'immoler; Dagobert n'a qu'à se baisser pour cueillir cette rose qu'il n'a pas encore remarquée et qui fleurit humblement à son côté, dans l'ombre du trône. Sonnerie d'olifant, cris d'allégresse de la foule... Voici la fille du roi des Goths-, précédée de son ambassadeur Odoric... La princesse est maussade ; elle a laissé là-bas, en Espagne, un sien cousin qu'elle eût souhaité pour époux; elle déteste ce mariage politique; c'est dans l'espoir de le rompre, et afin d'en détourner Dagobert, qu'elle lui a dépéché la feinte prophétesse Bertrude; avant que de l'avoir vu, elle hait le mari qu'on lui impose. Il ne se presse guère d'accourir ; il continue d'errer dans les bois. Tandis qu'elle l'attend, l'ingénieux Éloi s'efforce d'expliquer une absence si injurieuse en l'attribuant aux scrupules de coquetterie du roi, qui ne consent à paraître aux yeux de la noble

épouse que vêtu d'habits somptueux et rares. A cet instant il surgit, souillé de boue, débraillé, et la « culotte à l'envers », charmant au reste, vague, inconscient, indolent et serein, à la façon d'un personnage de Swift ou de M. Tristan Bernard. Il conte à Hidelswinthe, qui le regarde et l'écoute avec stupeur, des histoires de chasse... « Jamais, déclare-t-elle, je n'épouserai un roi si mal fagoté... » Mais Éloi et Odoric, les deux compères qui ont partie liée et se sont concertés comme larrons, s'efforcent de la ramener à des dispositions plus raisonnables :

— Vous vous en tirerez par quelques jours d'ennuis.

— Oh! les jours passeront encore, mais les nuits!

L'esprit industrieux d'Éloi lui suggère un expédient : ce serait de choisir une fausse reine qui remplaçât chaque soir, dans la couche royale, la véritable. Dagobert est volage. Trois fois marié, il n'aima que deux nuits la plus belle de ses trois épouses. Si l'on gagne deux nuits, la princesse sera sauve. La remplaçante est toute trouvée : l'amoureuse Nantilde consentira à jouer ce personnage. Pour que la substitution réussisse, il suffit d'agir sur l'âme crédule du roi, de le persuader que, sous peine d'encourir la colère céleste, il n'aura le droit d'être le mari de sa femme qu'alors que toutes les lumières seront éteintes, de ne la caresser que la nuit, de ne la voir que le jour... Ainsi sont disposés les fils de l'inlrigue où va s'engager la comédie. C'est un imbroglio galant, analogue à ceux qui forment la substance des nouvelles de Boccace et des vieux fabliaux français dont se divertirent Louis XI et Marguerite de Navarre. Que M. André Rivoire ait puisé dans ce fonds traditionnel, rien de mieux. Je lui reprocherai justement de ne se l'être pas tout à fait assimilé et d'avoir imprimé à ses personnages une allure trop modernementvaudevillesque. Montrer le 'ministre des finances de France et l'ambassadeur d'Est pagne s'accordant pour piller le Trésor et prélevant une

« petite commission « sur la dot de la princesse : cela nous le connaissons. Meilhac, Halévy, Offenbach nous l'ont dit, leurs imitateurs l'ont ressassé. Ces plaisanteries sont devenues les lieux communs de l'opérette. J'eusse désiré un Éloi plus simple, un peu plus barbare, et si l'auteur voulait faire de lui un fripon, qu'il le fût avec plus de naïveté.

Le premier acte du Bon roi Dagobert, agréable et facile, manque d'originalité, de raffinement: pour tout dire, — en donnant à ce mot sa plus délicate acception, — il n'est pas « artiste ».

Au second, au troisième, M. André Rivoire se ressaisit. Nous retrouvons son tact exquis et sa divination psychologique dans le modelé de la figurine de Nantilde. Il l'a dessinée, sculptée avec dévotion. Elle est la sœur de ces créatures mystérieuses qu'il ne nomme pas et qui passent dans ses livres.

Elle aime à s'entourer de pénombre incertaine; Visible à peine, elle sourit pensivement.

L'invisible Nantilde s'est blottie dans les bras de Dagobert; elle lui a livré son corps pur, ses lèvres inviolées; si ardemment chaste fut cette offrande, si passionné ce don total d'elle-même, que le roi y a pris goût ; il est guéri de l'inconstance ; la deuxième nuit, qui devait assouvir son appétit, le laissa inapaisé. Nantilde n'ose croire à ce bonheur; elle sait que de toute façon il va finir; et puis elle se dit qu'il n'est pas complet, puisqu'il ne lui procure que des ivresses inavouées, ne lui donne que ce qui appartient à 1' « autre »... Sa tristesse, mêlée d'amoureuse lassitude, s'exhale en accents délicieux, M. Rivoire n'a rien écrit de plus voluptueusement musical que ces vers :

Si je pouvais gagner un soir encore ! Hélas!...

Je n'avais que deux nuits pour vivre tous mes rêves.

Et c'est fini... Comme en avril, les nuits sont brèves!

(Elle soulève un pan de rideau, un rayon éclaire de rose son visage. Elle regarde au loin.

Pourtant c'est beau, le jour quand il pose en tremblant

Ses premiers feux rosés sur un verger tout blanc !...

Ce doit être si doux quun rayon vous éveille.

Côte à côte, enlacés encore de la veille,

A l'heure où le matin rafraîchit les bras nus 1...

Que de bonheurs charmants je n'aurai pas connus !

J'aurai passé pour lui furtive et ténébreuse...

{Elle ouvre les rideaux, puis la fenêtre.)

Mais quoi!... je ne l'ai pas aimé pour être heureuse !

Si Nantilde est mélancolique, Dagobert est inquiet. Il chemine à l'aveuglette entre la reine du jour et la reine de la nuit; il sent confusément qu'elles ne se ressemblent pas, dans les paroles qu'il dit à sa maîtresse, après l'étreinte, vibre comme un écho des déclarations de Jupiter à Alcmène :

J'ai deux femmes en toi, mais je n'en aime qu'une, Celle qui dort, la nuit, le cœur contre 1p mien.

Seulement les rôles sont renversés : ici Alcmène est instruite et c'est Jupiter qui est dupé. Bientôt ses yeux vont s'ouvrir, grâce à l'éveil de la curiosité et de la jalousie féminines. Hidelswinthe n'a pu, sans dépit, observer les succès de sa rivale, la séduction qu'elle exerce sur le roi; elle ne comprend pas davantage que le roi soit aimé : il est si laid, si commun d'aspect, et puis, il met quelquefois sa culotte à l'envers, grief inexpiable pour une petite « snobinette » !... Nantilde le défend, — elle l'explique; elle définit le charme qui émane de lui, et dont elle est touchée :

Quand il parle d'amour, il semble agenouillé. Lui, le roi qui pourrait ordonner, il supplie, Et la femme qu'il aime en devient plus jolie.

La reine commence à se troubler : c'est le balbutiement de l'amour. Cependant elle continue, par habitude, par

orgueil et par crainte — se roidissant contre la tentation — de rudoyer Dagobert. Il supporte impatiemment ces traitements fâcheux ; il s'irrite de posséder une femme si aimable la nuit, et le jour si revèche. Il se résout à la quitter, ou à la punir, en allongeant la main vers le premier cotillon qui passera. Le hasard — c'était prévu — lui amrne Nantilde. Il l'embrasse. 0 surprise! il retrouve sur ses lèvres la saveur accoutumée du baiser conjugal. La reine les surprend, et cettiî fois, la colère la rend pour tout de bon amoureuse; elle revendique ses droits.

...C'est mon mari. L'amour est mon devoir, Et je viens tout à coup de m'en apercevoir.

L'humble Nantilde s'incline; elle a picoré les miettes tombées de la table ; si on les lui retire, elle souffrira en silence et ne se plaindra pas. Elle prévient Hidelswinthe ([ue Dagobert pourra lui demander de chanter une certaine berceuse dont il raflole. « Mais je ne sais pas chanter, mais je n'ai pas de voix », dit la reine. Néanmoins elle risque l'aventure...

Aventure abondante en péripéties scabreuses. M. Rivoire a côtoyé spirituellement ces grivoiseries qui sous une autre plume eussent été ofîensantes et lourdes. Il a évité la bouffonnerie de l'épais libertinage et su garder dans l'équivoque égrillarde l'élégance et la mesure, dont V Amphitryon de Molière est le plus parfait modèle. Quand Hidelswinthe sera enfermée avec Dagobert dans les ténèbres de la chambre nuptiale, il ne manquera pas de remarquer en sa compagne quelque changement :

Celle qu'après deux nuits à l'aube il a laissée, Est femme et ne peut pas être une fiancée.

Éloi fait à la jeune reine de paternelles — et maternelles — recommandations :

Ne vous étonnez pas de ses étonnements,

Et si même il s'écrie, avec un air d'oracle :

C'est un miracle ! eh bien, dites : c'est un miracle !

Les chandelles sont éteintes ; la palpitante Hidelswinthe attend son époux : et voici que Nantilde, aiguillonnée parle tourment de sa jalouse inquiétude, la rejoint... Dagobert est entré dans la chambre, a verrouillé la porte, s'est enfermé avec ses deux femmes : il va de l'une à l'autre, étonné, déconcerté, stupéfait, puis furieux, les cheveux de Nantilde étaient nattés, ceux de la reine sont épars et n'exhalent pas l'odeur coutumière ; il ne retrouve pas en celle-ci l'abandon, la tendresse complaisante que celle-là lui prodiguait. Et cela le refroidit. « N'aimeraisje plus ma femme ? » songe-t-il. Le cœur de Nantilde tressaille d'une intime joie. Ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, le roi lui reste fidèle ; il lui appartient. « Qu'on chante ma chanson »... ordonne-t-il. Et comme la reine demeure interdite, Nantilde murmure à sa place les couplets. Dagobert étreint la chanteuse, et ce parfum qu'il cherchait tout à l'heure vainement, il le respire; et il le perd à nouveau quand à la fugitive Nantilde se substitue Hidelswinthe. Il s'aperçoit qu'on le joue; il supplie saint Denis, son patron, d'élucider ce mystère : un rayon de lune lui montre les deux femmes tremblantes et confuses; il les chasse, il répudie la vraie reine, et envoie la fausse reine au gibet.

Ce chassé-croisé, transposition poétique de la scène des marronniers de Figaro ou des quiproquos d'un vaudeville de M. Georges Feydeaii, se relève par l'analyse des sentiments. Il n'offrirait qu'un amusement assez puéril et grossier, si, pendant que Dagobert poursuit dans l'ombre les robes blanches qui fuient, nous ne devinions l'angoisse dont est étreinte l'àme de Nantilde, et n'écoutions ses soupirs. Ce personnage est la grâce de la pièce. M. Itivoire y a versé ce qu'il y a de meilleur en lui, ses effusions, ses pudeurs, les timidités passionnées de son émotion sentimentale. Les autres rôles sont plus frêles. Dagobert se réduit aux proportions d'un troubadour de pendule; Eloi est un pantin, Hidelswinthe une poupée. Je sais bien qu'il ne faut chercher dans cette fable légère

qu'un conte bleu; mais un conte peut avoir une signification symbolique ou morale; par là il s'ennoblit, s'élargit. Celui-ci n'est vraiment qu'une anecdote; elle s'achève en un quatrième acte enfantin et languissant, qui réunit les amoureux et assure leur félicité (Nantilde n'a pas été pendue ; elle s'est réfugiée dans un cloître, où Dagobert, victorieux des Goths, la reprend)... Et le rideau baisse ; on s'en va, emportant l'impression d'une jolie romance immodérément gonflée, d'un ruisselet coulant dans le lit d'un fleuve, d'un merveilleux talent qui n'a pas donné sa pleine mesure. M. André Rivoire vaut mieux que cela. Il nous doit une œuvre, non pas certes grandiloquente et prétentieuse (il n'a pas, et je l'en loue, le tempérament d'un rhétoricien),mais pénétrante, intime, sentie plutôt que vécue, l'équivalent du Polyphème de Samain. Cet aimable Bon roi Dagobert est la seconde carte de visite qu'il dépose chez Molière... Nous avons foi en lui. Nous l'attendons.

Une interprétation supérieure — et dont la seule Comédie-Française pouvait réunir l'ensemble — l'a aidé à conquérir le succès. Songez que les moindres rôles de l'ouvrage sont tenus par des artistes de valeur. Ainsi le veut une des admirables traditions de la Compagnie. Pas de conflits de vanité, pas de blessures d'amour-propre. La sagesse du règlement s'y oppose. Les soirs de bataille, toute la troupe est mobilisée. N'eussent-ils que dix lignes à dire, la jeune pensionnaire déjà adulée, le sociétaire de demain marchent au feu. Le devoir commande. C'est un honneur d'obéir. Et c'est un plaisir. Le soldat qui se bat dans un rang modeste trouve la récompense de son zèle; on lui sait gré de sa bonne conduite; on retient son nom; par sa présente humilité, il prépare ses triomphes à venir. Le public a ressenti une joie particulière à applaudir dans les silhouettes qui papillonnent à travers l'action du Roi Dagobert MM. Brunot, Croué, Lafon, Guilhène, M'i^s Roch, Provost, Lifraud, Dussanne, Mitzy-Dalti, Clary.

Les principaux personnages ont été campés sur les planches avec maitrise. Plastiquement M. Georges Berr ne réalise pas l'allure épique du roi Dagobert, pilleur de villes et trousseur de filles; on n'a pu s'empêcher de sourire devant l'ostentation libertine de ce charmant roitelet, en mesurant son exiguïté à l'invraisemblable envergure de ses galants exploits. Mais M. Rivoire a voulu qu'il fût, par-dessus tout, amoureux. Et M. Berr l'est exquisement; il est tendre, et par moments il est caraique, jamais trop; tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait est fin, nuancé, juste, intelligent, ingénieux. Ces mêmes louanges M"'- Marie Leconte les mérite ; à ses qualités de composition et de diction, s'ajoute une sensibilité personnelle, qui dès l'abord se communique au public et le touche; les cœurs lui sont acquis ; une atmosphère de sympathie entoure le rûle et l'interprète ; on ne les sépare plus... Ce qu'il y a dans Nantilde de douceur caressante, d'enjouement mélancolique, de sincérité tendre, M"'- Leconte l'a traduit en perfection. Mi'° Piérat assumait une tâche plus ingrate. Le rôle d'Hidelswinthe a quelque chose d'artificiel, je dirai de « mécanique » ; adroite et futée, la jeune comédienne a tiré parti de ces traits caricaturaux; au lieu de chercher à en purger son personnage en le ramenant à l'humanité, elle les a plutôt exagérés, soulignés; elle a fait de sa princesse une petite femme fort originale et la plus drôle du monde, avec des mines d'enfant gâtée et des gestes d'automate... En résumé l'auteur n'a été trahi par aucun de ses interprètes; tout ce qu'il voulut fut exactement réalisé...

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