‹ Le ThéâtreChapitre 26 sur 43 · SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

Odéon: la Tragédie royale, pièce en trois ac^s.

Le cas littéraire de M. Saint-Georges de Bouhélier est assez original; je crois utile de l'exposer brièvement avant d'analyser la Tragédie royale. Il explique la conception de cette œuvre et permet — peut-être — de lui découvrir un sens, de la rattacher à un ensemble, je n'ose dire de doctrines, mais d'aspirations philosophiques, d'en dégager quelque chose qui ressemble à une idée...

L'auteur de la Tragédie royale fut précoce. A dix-sept ans, il entrait dans les lettres, paré d'un nom chevaleresque et sonore, animé d'une ambition sans limite, désireux d'accomplir de vastes desseins. Tout de suite on le voit prendre une attitude sacerdotale. Il n'est pas le débutant timide qui publie, à l'enseigne.de 1' <.< Homme qui bêche », un mince recueil poétique, un premier roman idylliquement fade ou innocemment pervers édité àsesfrais; il s'attaque aux grands sujets; il fonde une revue; il combat le mouvement néo-mystique, il tente d'élargir le panthéisme; il s'institue prophète, révélateur, chef d'école ; il crée le naturisme, « éthique et esthétique de l'homme » ; persuadé du caractère

auguste de sa prédestination, il en convainc quelques adolescents qui le suivent docilement, touchés par la grâce. Il arrive à réunir deux ou trois disciples. — C'est énorme. Ceux-ci l'encensent avec un enthousiasme véhément et — je suppose — sincère. Il faut lire, dans leurs écrits, la définition du naturisme et l'apologie du jeune maître. La définition est assez obscure. Mais les louanges sont claires... Le portrait qu'ils tracent de lui le met audessus du commun des mortels, en une sorte d'Olympe. « Il a du sang d'Orphée dansles veines )\ déclare M. Albert Fleury, à moins que ce ne soit M. Maurice Leblond; d'une plume pieuse, ils décrivent « son pur front blanc, plein de diaphanes visions et d'architectures subtiles » ; ils se réjouissent de ce qu'il plaise au jeune maître d'être « le sourire de la terre », d' « interpréter, en sa haute raison, la vie intense et muette des choses », de proclamer « que tous les individus sont égaux devant la nature, que les moindres de leurs gestes ont de mystérieuses et hiéroglyphiques significations », enfin que « tout homme, quel qu'il soit, a un aspect de Dieu », et qu'il existe chez le plus vil et le plus misérable une parcelle d'énergie, ^'héroïsme quotidien que l'art a pour mission d'exalter. J'ai cru comprendre — maisje n'ose rien affirmer — que telle est l'essence du naturisme, et telle la mission de son fondateur. Coup sur coup, il fait paraître des livres aux titres flamboyants : la Résurrection des Dieux, la Vie héroïque des aventuriers, des poètes, des rois et des artisans, la Mort de Narcisse ou V Impérieuse métamorphose... Durant un an, en Suisse, il s'ensevelit dans la retraite; la contemplation des montagnes et des lacs, l'effort de sa méditation solitaire lui communiquent la certitude d'être arrivé au terme delà science et de la sagesse, ainsi qu'il appert de ce sonnet:

J'ai scruté l'univers invisible et physique

Et je me suis penché sur l'abîme interdit.

Je connais l'ombre où monte une immense musique

Avec le groupe d'or des astres de la nuit.

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