SAINT-GEORGES DE BOUUÉLIER
Instruit des saintes lois de la métapliysique, J'ai surpris des secrets dont la science pâlit. Je possède aujourd'hui l'éclat que communique La comtemplation du mystère infini.
Mon esprit s'est donné la sévère attitude Qu'a le sage rêvant sur les âmes du soir, J'ai franchi peu à peu les sphères de l'étude.
Maintenant, me voici vainqueur des nuits obscures : Je sens, je sais, j'entends, je ne cesse de voir Dans le ciel palpitant des planètes plus pures.
Dès lors, M. Saint-Georges de Bouhélier, confiant en lui-même, sûr de ses iforces, escorté de ses deux fidèles évangélistes, poursuit l'apostolat qu'il s'est imposé. Plus que jamais il proclame les vérités éclatantes, encore qu'un peu vagues, du naturisme... Mais insensiblement elles se colorent d'amertume, de tristesse. Le prophète s'assombrit, il commence à mépriser les hommes ; sans doute ne leur pardonne-t-il point de s'être montrés sourds à sa voix et de n'avoir pas empli son église. Il n'est plus du tout optimiste, il cesse de croire à la possibilité du bonheur, de la joie durable, à l'espérance, d'abord caressée, d'une fraternité universelle. Il compose le Roi sans couronne, la plus intelligente et, jusqu'ici, la plus belle de ses œuvres, l'odyssée du nouveau Christ, du rédempteur obscur, mêlé à la foule, méconnu d'elle, persécuté par ses oppresseurs, diseur de paroles vaines et non écoutées, impuissant, vaincu. Ce pessimisme réapparaît, encore aggravé, dans la Tragédie royale. Le <i naturiste » triomphant, le visionnaire illuminé et radieux est devenu une manière de Jérémie. La seule foi qu'il ait gardt;e est la foi dans son génie: celle-là est évidemment indéracinable ; mais il semble avoir perdu toutes les autres ; il doute de l'heureuse orientation de l'évolution humaine ; il nie l'efficacité du sacrifice ; il conclut à la faillite de la bonté et de la vertu. Il y avait des lueurs
308 LE TllÉATHE
d'aube dans le cloaque où se débattait le Roi sans couronne . Aucune ne luit sur la Tragédie royale : c'est l'enfer...
La pièce a pour objet de peindre les vicissitudes attachées en notre siècle à la condition des rois. Cette matière a tenté nombre de romanciers et de dramaturges : Alphonse Daudet, Henri Lavedan, Jules Lemaitre, PaulUervieu l'ont développée ; Gaston Schefer en a tiré un drame ; Emmanuel Arène, de Gaillavetetde Fiers, en la tournantau comique, une mordante satire ; elle a même fourni un double scénario de vaudeville et d'opérette à MM. Xanrofet Chaiicel. Elle se plie à tout, elle est bouffonne ou tragique, selon l'aspect où on l'envisage. Et c'est une matière éminemment suggestive sur laquelle on peut philosopher, à perte de vue. Le roi actuel apparaît comme un fantoche, si l'on considère que ses gestes, le cérémonial traditionel dont il s'enveloppe ne correspondent plus à la réalité de son rôle ; mais s'il se rend compte de celte diminution, de cette déchéance, s'il se laisse pénétrer ou seulement effleurer par 1' « esprit moderne », s'il cesse de croire à sa mission ou s'en attribue une nouvelle, différente de celle qui lui fut léguée, s'il prétend faire acte de volonté personnelle, s'émanciper, alors sa figure s'ennoblit : il n'est plus qu'un homme, tiraillé entre des influences contradictoires,leplusinquiet, le plus malheureux des hommes. Le passé le retient ; l'avenir le sollicite ; sa conscience se trouble. Rappelez-vous le monologue que Jules Lemaîtreplacedansla bouche d'Hermann, Hamletcouronné, méditant avec angoisse sur ses devoirs.
« Je suppose la révolution accomplie, l'ancien ordre renversé, l'ordre nouveau établi — tant bien que mal. comme tout ordre en ce monde — sur de nouveaux principes... L'humanité y aura-t-elle perdu ? Cette société vaudra-t-elle moins que l'autre?... Oui, il y aura des actes de destruction et de vengeance; des innocents auront été massacres; moi même-peut-être... Mais la somme de ces crimes, que sera-t-elle, comparée à la