‹ Le ThéâtreChapitre 28 sur 43 · SAINT-GEORGES DE IJOIIIKLIER · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES DE IJOIIIKLIER

somme des crimes silencieux, des injustices étoufîées que recouvrait l'ordre ancien et par lesquels il se maintenait... Cette société sera brutale, inélégante, sans arts, sans lettres, sans luxe ! Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleuresjournées ont (Hé celles où j'ai vécu près delaterre,dans lasolitude deschamps, comme unpâtreou comme un laboureur... Et puis qui sait? des âmes neuves, des types inédits d'humanité se révéleraient peut-être... Les hommes ont une faculté presque inépuisable d'adaptation à toutes les conditions extérieures de la vie sociale... Le désordre ne saurait pas s'éterniser, parce qu'il ne conviendra jamais qu'à une minorité indme... Enfin il y aurait toujours bien autant de vertus et d'abnégation dans ce monde-là que dans l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change guère et l'altruisme aussi estdans lanature ; il y est moins, voilà tout..-. Et quand les mêmes injustices renaîtraient sous d'autres formes? Serait-ce pire que ce que nous voyons? Quelle pitié méritons-nous? Tout homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux individus, c'est-à-dire tout homme incapable de vivre, sinon aux dépens des autres, et de se contenter d'un bien-être modeste, — lequel d'ailleurs n'empêche point la véritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans la pensée, — peut n'être pas un méchant homme, mais ne mérite cependant pas un intérêt bien vif... C'est le manque de vertus, même moyennes, qui fait que les conservateurs s'opposent si furieusement à toute transformation sociale... C'est aussi le manque devertusqui empêchera sans doute la révolution de porter tous ses fruits. Deux buts peuvent être assignés à l'humanité. L'idéal démocratique est d'assurer à tous un demi-bienêtre; cela est désirable sans doute, mais, la nature humaine étant donnée, cela ne se peut faire que par une publique et universelle compression dont pâtiront surtout les êtres d'élite et à latjuelle ils succomberont. L'idéal aristocratique serait d'obtenir le développement total et harmo-

nieux d'un petit nombre d'êtres supérieurs, dans lesquels, selon les formules elliptiques d'un de vos sages, l'univers prendrait de plus en plus conscience de lui-même; mais cela ne peut se faire que par le sacrifice, ou du moins par la mise en oubli de millions et de millions de créatures inférieures, ce qui est dur, ce qui comporte chez les privilégiés trop d'indifférence aux maux d'autrui, et ce qui, par suite, implique contradiction, car une conscience supérieure ne se conçoit pas sans une infinie bonté. »

Ce douloureux soliloque contient en germe le sujet de la Tragédie royale. Il semble que M. Saint-Georges de Bouhélier l'ait mis en action ; son œuvre est inégale, incomplète, confuse, et par endroits émouvante.

Ainsi qu'Hermann, le vieux roi shakespearien, Edgard, souverain d'un empire hypothétique, situé quelque part dans notre Europe du vingtième siècle, a rêvé de préparer un état social où fussent abolis les privilèges, l'iniquité, la souffrance ; il a lutté contre ses ministres, contre les dignitaires de sa cour, les fonctionnaires de ses bureaux, tous étroitement attachés à leurs intérêts, résolus à les défendre ; il s'est efforcé de rompre le faisceau de ces mauvaises volontés, de ces hostilités sourdes... Finalement le peuple, pour lequel il travaillait, mal instruit de ses intentions généreuses, s'est insurgé ; il a pris d'assaut, brûlé les palais royaux. On croit qu'Edgard et sa fille Irène ont péri dans l'incendie. Ils ont pu s'évader tous deux, méconnaissables, vêtus de haillons, vers la gare prochaine, espérant gagner la frontière ; mais les employés du chemin de fer sont en grève ; les trains ne démarrent plus. Il leur faut trouver un asile. Ils heurtent à la porte du premier cabaret qu'ils rencontrent en chemin et se faufilent humblement parmi les buveurs. C'est le « débit de vin » du faubourg, avec son comptoir de zinc, son régiment de bouteilles alignées, ses guéridons poisseux, ses escabeaux en désordre. Le mastroquet Polydore est un bon diable, cordialement bourru, et. malgré sa rudesse, accessible à

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