SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
la pitié. 11 accueille les fugitifs et les protège contre l'agressive taquinerie des ivrognes, piliers de sa taverne, le croque-mort Tricard, le mécanicien Mimile, les prostituées Alfréda et Mariette. Le silencieux et morne Edgard écoute leurs propos, et comme le sultan Âroun al Raschid qui se promenait dans les rues de Badgad pour « tàter l'opinion publique », il éprouve le degré d'affection qu'il sut inspirer à la populace. Il est traité de « moule » et de « chameau ». Tricard l'interpelle, et n'obtenant pas de réponse, il l'injurie.
— Parleras-tu, à la fin, vieux mal poli !
Et il bégaye, d'un air sinistre et menaçant :
— J'ai déjà vu quelque part cette figure. Si le roi n'était pas mort, je jurerais que c'est lui.
Edgard et Irène tremblent d'être découverts . Mais la boutique se vide. Cédant à leurs supplications, Polydore leur permet d'y passer la nuit sur une paillasse; il leur enjoint seulement par économie et par prudence, de baisser la lumière du bec de gaz. La porte verrouillée, les volets clos, les voilà tranquilles. Ils respirent; ils peuvent en ce moment de répit échanger de pénibles réflexions... Cela leur détend les nerfs et les soulage. Au dehors grondent les murmures de la foule, chants séditieux, cris de fureur et de joie, piétinement de chevaux, cliquetis d'armes, effarements, bousculades; àtraversles vitres passent d'énigmatiques lueurs . ..L'âme de la ville est là qui palpite, océan humain, immense cuve où bouillonnent les colères. Et de voir cette vierge échevelée se pressant avec tendresse contre ce vieillard, on songe au groupe légendaire de Cornélia et du roi Lear ; et l'on songe aussi dans l'effroi de cette pénombre et de ces rumeurs, auxpetits drames mystérieux etenténébrés deMaelerlink.
Irène confie au roi son père l'épouvante quelle ressent du voisinage de cette « canaille », Et le roi dit à la princesse :
— La canaille n'est pas ici. Elle était autour de moi, dans mon palais.
Il énumère ses griefs. Une conspiration fut ourdie contre lui, une bombe déposée sous sa couche. Il accuse de cet attentat ses courtisans, les gens de sa maison, ceux que gênaient ses dispositions libérales, la réalisation de ses réformes.
— Ils ont perfidement travesti mes projets; ils m'ont rendu odieux à mon peuple ; mais ce peuple je Taime toujours; je suis bon.
Une effroyable détonation interrompt la confession d'Edgard. Ce qui subsistait de son château vient de sauter. Le tocsin égrène ses lugubres tintements. Irène balbutie : « Ils nous tueront. » Le roi fatigué s'endort. La toile tombe...
Elle pourrait ne pas baisser. Quand elle se relève, nous en sommes exactement au même point. La nuit tragique s'achève ; Irène veille sur le repos de son père; celui-ci rouvre les yeux et recommence à énumérer ses regrets, ses déceptions, à gémir sur l'échec de sa politique, à protester de la profonde sollicitude qu'il voue aux ingrats habitants de son pays. Tant de catastrophes ne l'ont pas ébranlé. Plus quejamais, il est décidé à s'immoler pour eux :
— Je leur dirai : Je me dépouille de mes biens, je vous les confie. Je veux vivre près de vous, avec vous, travailler comme vous. Tout ce que j'ai, mes joyaux, mes domaines, je le restitue.
— Oh ! papa, ce serait beau ! s'exclame la princesse. Et ce désintéressement nous toucherait de la part
d'un monarque fort et libre, agissant dans la plénitude de sa volonté ; il est moins méritoire de la part d'un roi détrôné, à qui sa chute et peut-être aussi la terreur des brutalités populairesimposent le renoncement et l'humilité. L'auteur alléguera que son Edgard est sublime, justement parce que, victime des fureurs du peuple, il les lui pardonne, et que ce n'est pas à lui que va son aversion, et qu'il persiste à lui vouloir du bien, nonobstant les affronts qu'il en reçoit. N'empêche qu'il lui
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offre ce quil ne possède plus, et que cette magnanimité parait un pou puérile — ou sénile (comme il vous plaira ^ et que Ton ne peut s'empêcher d'en sourire et de dire tout bas : Ce sont des mots.
Une scène vigoureuse termine le second acte ; elle a réveillé les acteurs et le publie. Le cabaret est de nouveau envahi: le croque-mort Tricard, toujours aviné, Alfréda et Mariette (il semble que ce petit groupe constitue l'unique clientèle de Polydore) surgissent de nouveau, accompagnés d'un louche et blême personnage : Joseph, ex-marmiton des cuisines du roi (il symbolise la domesticité, comme Mariette et Alfréda la prostitution, et Tricard apparemment le travail manuel ; mais c'est un symbolisme bien étroit, bien arbitraire, non point assez général pour caractériser l'ensemble d'un peuple, un symbolisme exclusif, et même, on peutdire. injurieux)... Dès qu'ils l'aperçoivent, Edgard et Irène, craignant d'être dénoncés, cherchent à se soustraire à sa vue ; mais les discours que tient l'ignoble serviteur leur arrache des cris de stupeur et de honte ; il les salit, il les souille ; il n'insinue pas, il certifie que le roi entretenait avec sa fille, la pure Irène, un commerce incestueux. Edgard, oublieux du péril, se redresse : il exige que le valet se rétracte, et n'obtenant qu'un refus insultant, il jette le masque :
— Cet homme a menti. Le roi, c'est moi !...
Il tire de sa poche des pièces d'or, il en souflelte le misérable. On se précipite sur lui; on le ligote; on s'empare d'Irène ; on les attache tous deux aux colonnettes qui soutiennent le plafond du cabaret, poteaux de torture, autour desquels se dansera tout à l'heure la danse du scalp.
Effectivement, au troisième acte, les apaches martyrisent les prisonniers. L'infâme Joseph somme le roi d'accepter comme réelles ses assertions calomnieuses, d'avouer qu'il fut le monstrueux amant d'Irène.
— J'aime mieux mourir, gémit le pitoyable Edgard.
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Tricard le bâillonne. Joseph saisit linnocente vierge, l'entraîne dans la coulisse, et nous comprenons, aux hurlements quelle pousse, qu'il consomme sur elle le plus infâme attentat, et quand les cris cessent qu'il l'a tuée... Irène meurt outragée. Edgard, devenu subitement fou, ânonne des phrases imbéciles, ponctuées de rires enfantins. C'est l'abomination de la désolation... Enfin la pièce devant tout de même s'achever, le dénouement s'avance sous les espèces des citoyens Lahurial, Cécilian, délégués du tribunal révolutionnaire. Ils flétrissent la lâcheté criminelle du cuisinier Joseph ; ils protestent contre d'abominables excès qui maculent d'une tache « la joue virginale de la jeune république » ; ils s'inclinent avec respect devant le souverain privé de raison et désormais inofïensif ; ils saluent la dépouille dirène et s'apprêtent à l'escorter jusqu'à l'hôlel de ville et lui préparent des funérailles pompeuses et réparatrices. Que deviendra le roi ? Sera-t-il exilé, enfermé dans une tour, nourri et soigné aux frais de la nation?... L'auteur ne le dit pas.
A la vérité, il nous est assez indifférent de l'ignorer et de le savoir. Edgard ne nous a pas suffisamment intéressés pour que nous prenions souci de son sort. Sa psychologie rudimentaire éveille peu notre sympathie, à peine notre curiosité ; frappé de démence au troisième acte, il nous a paru, aux précédents, à demi gâteux... Ce vieillard est vraiment trop fatigué. L'auteur objectera qu'il ne lest pas beaucoup plus que le roi Lear... Seulement considérez que Lear nous émeut, parce que nous le contemplons d'abord dans le rayonnement de sa force et de sa gloire, et que nous assistons à sa chute progressive, et que nous en savons les causes exactes, et que ces causes sont propres à nous toucher. Lear subit l'injuste punition d'une action généreuse; il meurt de l'ingratitude de ses enfants. Et je veux bien quEdgard, ainsi que Lear, soit une sorte de martyr. Encore eùt-il fallu nous
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expliquer nettement comment et pourquoi et de quoi il souffre, nous le montrer à l'œuvre, exerçant son métier de roi... A-t-il servi Ic peuple au détriment de sa sûreté personnelle ? Que lui a-t-il sacrifié ? Ses velléités libérales ont-elles eu un commencement d'exécution? Ce monarque fut-il un réformateur, ou un gaffeur, ou un sexagénaire affaibli ?. . . Les balbutiements qui suintent de ses lèvres ne révèlent rien de précis. Tout nous écbappe. Et ce qu'il y a de flou dans sa physionomie n'est pas corrigé par la fermeté du dessin de celle d'Irène. Cette jeune princesse apparaît plus mobile que l'onde ; et sauf sa piété filiale dont l'expression est visible, les mouvements qui gouvernent son esprit ou agitent son cœur sont superficiellement, fugitivement marqués. Estce une aristocrate irréductible, orgueilleuse et hautaine? On le croirait quand, parlant du peuple, elle dit « Cette canaille. » Pourtant elle s'associe à la douceur résignée du roi, elle applaudit à ses déclamations égalitaires et humanitaires, elle accepte la perspective d'une existence plébéienne, laborieuse et médiocre. Mais tout de suite après, elle rabroue l'honnête « bistro » Polydore, dont elle est en somme l'obligée, et riposte à son observation très bénigne par un geste de reine offensée, et crie, en lui lançant au visage son anneau :
— Payez-vous. Je ne veux rien vous devoir ! A cette minute, elle agit comme une sotte. Il est vrai qu'à l'acte suivant sa superbe s'effondre et qu'elle offre ses richesses aux bourreaux qui la menacent : mais elle ne les leur promet que sous l'aiguillon delà terreur, de telle façon que ces alternatives de soumission, d'abnégation et de fierté ne donnent nulle indication sur son caractère.
La lucidité psychologique de M. Saint-Georges de Bouhélier est incertaine. Je n'ignore point que l'auteur de la Tragédie royale n'a pas prétendu écrire une œuvre de réalité, mais une œuvre de rêve, quelque chose comme un poème shakespearien. Il vise haut. Il veut faire grand.
L'observation scrupuleuse et patiente de la vie, la notation du milieu, fi donc ! Il faut laisser cette tâche inférieure aux hommes qui n'ont que du talent. M. Saint- Georges de Bouhélier a du génie. Et c'est làson malheur, car il n"a qu'un génie obscur, intermittent, une petite éloile scintillante dans la nuit, quelques étincelles dans des torrents de fumée. Or, il sattaque à des entreprises dont on ne peut venir à bout que si l'on possède une puissance quasi divine d'enfantement. Créer un monde en dehors du temps et de l'espace, tirer de son cerveau des héros, armés de pied en cap, des types inventés de toutes pièces, leur imprimer le frisson et les couleurs de la vie est le privilège d'élus infiniment rares. Il semble que la nature doive de la reconnaissance à un écrivain qui fut l'initiateur du naturisme. Pourtant cette force, elle la lui a refusée. Il est beau de tenter des choses inouïes. Mais la témérité a ses bornes... Je souhaite que M. Saint-Georges de Bouhélier, se souvenant de l'antique fable, modère l'élan de son vol ambitieux, qu'il utilise ses remarquables dons d'artiste dans des labeurs plus modestes, qu'il consente à abaisser ses regards vers les hommes et à les peindre. Comme, malgré tout, il est poète, un souffle d'enthousiasme animera, élèvera ses peintures. Aspirant avec moins de présomption au sublime, peut-être aura-t-il, par ce détour, la fortune d'y atteindre. Je l'engage à s'écarter d'une voie dangereuse où il ne trouvera que des mécomptes... S'il continue de côtoyer l'abîme, il court le risque d'y sombrer corps et bien. Bref, sans user davantage du style métaphorique, je lui conseille tout net de ne plus quitter la terre et de composer désormais, très simplement, des œuvres de vérité et d'humanité.
La Tragédie royale a pour interprètes M. Desjardins, dont l'organe est sonore et le jeu sobre, le délicieux et jovial Bernard, l'adroit Desfontaines, MM. Vargas et Joubé, la jolie M"" Faber, et M"'= Barjac, qui a plus d'énergie que de charme.