SAINT-GEORGES DE BOUUÉLIER
Ce qu'il convient de louer, c'est l'ingéniosité d'une mise en scène méticuleuse et pittoresque, et l'on sent que M. Antoine va appliqué son plus savant effort. Bruits proches on lointains de la rue, explosions stridentes, clameurs étouffées, ébranlement des murs sous la poussée populaire, agitation tour à tour croissante, apaisée, renaissante, cette amosphore indispensable au drameest restituée avecune surprenante et impressionnante perfection. Depuis longtemps M. le directeur de l'Odéon n'avait été à pareille fête. Il a dû infiniment s'amuser à combiner, à régler ces choses.
H Janvier 1909.
Atuknée : Le Grcluchon^ comédie en quatre actes.
Le Greluchon est une pièce des plus [agréables, non pas très neuve à la vérité. C'est le début au théâtre de M. Maurice Sergine; et vous savez qu'un jeune auteur commence par prendre modèle sur ses devanciers, et qu'avant de se trouver il se cherche, et que toujours rimilation précède la création. Des réminiscences de Dumas fils, de Porto-Riche, de Lavedan, de Maurice Donnay flottent autour delà nouvelle comédie de l'Athénée. M. Sergine a lu ces maîtres: il ne les copie point servilement ni grossièrement; il s'imprègne d'eux, s'assimile leurs procédés; il en use avec une adresse, une souplesse, une ingéniosité remarquables; l'élégance qu'il déploie dans ce travail de seconde main lui constitue une sorte de personnalité. En l'écoutant, on croit souvent avoir ouï ce qu'il raconte, mais il le raconte si gentiment, d'une façon si naturelle, qu'on lui pardonne de ne rien dire de bien original. Chemin faisant, sans paraître y loucher, sans ellort apparent, il amuse, il émeut presque, il donne l'illusion de la sensibilité; et l'on comprend que ce n'est effectivement qu'un mirage, et que cela n'est ni sincère ni profond. Et cependant on en éprouve le
charme; ces scènes quelque peu artificielles sont animées sinon d'une vie réelle, au moins d'un mouvement rapide. On ne s'ennuie pas. M. Sergine est un habile homme...
Le sujet qu'il a choisi se rattache aux vieux thèmes de notre théâtre; il a ses racines dans le classique. Les écrivains et les gens de qualité du dix-huitième siècle nommaient ^ greluchon » l'amant de cœur, qui est aimé pour lui-même par une femme de mœurs galantes, et profite des munificences qu'un protecteur généreux épanche sur elle. Depuis qu'il y a des femmes entretenues, il y a des greluchons. De même que l'ingénue traditionnelle Agnès, Isabelle ou Rosine veut à tout prix s'arracher à la tyrannie de son tuteur et rejoindre le blondin dont elle est éprise, de même la comédienne, la fille d'Opéra, ou tout simplement la « fille », que les nécessités de sa condition contraignent d'accepter les libéralités d'un homme qu'elle n'aime pas, n'a qu'une envie, tromper cet homme avec un autre homme qu'elle aime ou croit aimer, et se libérer ainsi de la manière d'esclavage où elle est assujettie. Cette trahison la relève, et, si l'on peut dire, la réhabilite à ses propres yeux; il lui semble qu'elle s'appartienne puisqu'elle se donne librement, et qu'elle cesse d'être vénale, puisqu'elle n'accepte de ce second amant aucune largesse. Il en résulte pour elle un relèvement moral, un affranchissement qui lui estdoux. Elle aime d'autant plus son « greluchon » qu'elle s'aime en lui, et qu'au plaisir qu'il lui fait goûter s'allie la fierté d'une sorte de divinité reconquise...
Mais attendez... Il y a mille nuances dans la psychologie de ces caractères. Si la maîtresse ne se contente plus d'être désintéressée, si elle est « généreuse », si aux faveurs qu'elle prodigue au << greluchon », elle ajoute dos présents d'un ordre plus positif, alors le greluchon change de nom, il en prend un fort laid et se met en méchante posture ; il n'est même plus le Dorante de Molière, qui éblouit Dorimùne avec les écus du bourgeois
gentilhomme ; il est le « chevalier à la mode », le chevalier de Villefontaine de Dancourt, qui vit aux crochets d'une femme, et, ce qui porte au comble son infamie, d'une femme vieille et ridicule. Elle ne lui inspire que du mépris (il l'avoue cyniquement) ; il ne flatte sa passion sénile qu'afln d'en tirer profit. Rappelez-vous les mots typiques qu'il dit à son valet : « Je ne suis pas en argent comptant, comme ta sais, il faut que mes deux vieilles m'en fournissent à l'envi l'une de l'autre et facilitent ainsi la conquêtedema jeune maîtresse. » Ainsi le chevalier aura une jeune maîtresse qu'il entretiendra avec les subsides des deux vieilles; il jouera exactement le rôle de la femme galante entre les amants riches qui l'achètent et l'amant pauvre qu'elle soutient. Les rapports normaux des deux sexes sont intervertis, la protégée s'érige en protectrice; le greluchon subit — bien mieux : il accepte, il recherche — cette sujétion humiliante. Il s'avilit.
Pourtant son ignominie — et ceci doit être mentionné — fut au cours des âges très diversement jugée. Molière, Dancourt, Regnard, Baron, les comiques du dix-septième et du dix-huitième siècle lui sont indulgents; l'homme qui vit aux dépens des femmes est à leurs yeux ou bien un personnage grotesque (et dans ce cas, au dénouement, ils le châtient), ou bien un heureux coquin à qui tout réussit, un Scapin supérieur, un aventurier gentilhomme dont ils qualifient les indélicatesses de « peccadilles ». Chose étrange, ils se montrent plus sévères à l'égard de hi femme qui vit aux dépens des hommes; ils ont comme une honte à la nommer par son nom; ils recourent à des périphrases : c'est la « coquette », la « jolie veuve ». Ils dissimulent, ils atténuent, par pudeur, sa vénalité; ils lui témoignent une hostilité dédaigneuse. Peu à peu nous constatons que ces façons d'apprécier et de voir se modifient. L'argent, qui n'occupait qu'une place accessoire dans l'ancien ordre social, devient la puissance effective des temps nouveaux; il ne permet plus qu'on
lui manque de respect; la noblesse, qui affectait de lui parler de très haut, se fait sa servante; Dorante s'appropriant les diamants que M. Jourdain offre à Doriniène n'est plus un « roué », mais un escroc. Tout ce qui touche au « veau dor » prend une extrême gravité. On ne badine pas avec l'idole. Et comme on pense généralement qu'il n'y a rien de plus important au monde que d'être riche, une mésestime s'attache à ceux qui y parviennent sans effort, sans travail ; et d'autre part, comme le romantisme restitue les droits souverains de la passion, et proclame la vilenie de Tinsincérité en amour, l'amoureuse insincère (la courtisane) encourt une universelle flétrissure, et l'amant entretenu une plus grande encore, car on discerne en lui le double caractère de la prostituée qui se vend et du lâche qui arrive à la fortune par des routes trop aisées. Voilà pourquoi Didier foudroie Marion Déforme, pourquoi Barrière éci-it les Filles de marbre, Emile Augier l'Aventurière, et pourquoi Alexandre Dumas éprouve un dégoût si véhément à l'égard de « Monsieur Alphonse ».
Nous en étions hier à ce point. Aujourd'hui l'évolution se continue dans le sens de l'abandon des principes, du relâchement des mœurs, de la complaisance. Il est visible que la courtisane n'est plus un objet de colère ou de dédain ; les romanciers, les dramaturges la p'arent de mille grâces, l'illuminent d'une auréole; ils n'invoquent même plus pour elle les circonstances atténuantes, ils la glorifient ; et quant à l'amant vénal, — l'homme-tille, — si sa réhabilitation est moins éclatante, assurément nous y marchons. Le « souteneur du grand monde >> nous est peint sous des traits aimables, et l'on ne peut nier que M. Abel Hermant ne ressente une indéfinissable amilié pour son M. de Courpière et ne s'efforce de nous la faire partager. Donc après ce long détour, la littérature retourne à ses origines ; le baron de Courpière rejoint à travers les siècles le chevalier de Villefontaine. Le plus récent de
nos auteurs dramatiques, désirant « rafraîchir » un vieux personnage , estimant que les appellations de « souteneur » , de « gigolo » lui communiquaient une couleur désavantageuse, tire de l'oubli un mol tintinnabulant et l'en baptise. Le << greluchon », ressuscite ; on veut qu'il reconquière dans les sympathies de la foule son droit de cité.
Ici, M. Maurice -Sergine m'arrête. Je l'entends qui me dit:
« Distinguons, s'il vous plait. Mon greluchon ne ressemble nullement au chevalier à la mode de Dancourt, ni à l'Mphonse de Dumas , il ne reçoit point d'argent, ni même (sous une forme moins offensante) de cadeaux de sa maîtresse; il se contente de jouir de ce dont la magnificence d'un autre amant l'a dotée, du raffinement de ses bijoux, de ses toilettes, des précieuses étoffes, des fines batistes qui drapent son beau corps, des parfums qu'il exhale. Il n'a point lui-même acquitté les frais du repas et en recueille les miettes. Il ne paye pas, mais observez, je vous prie, qu'il n'est pas payé. Somme toute, il est neutre, il est au pair. Ce galant commerce n'est pour tous deux qu'un échange de tendresse et de bonne grâce, d'autant plus exquis, qu'aucun calcul ne s'y mêle et n'en corrompt la douceur. »
Le « greluchon », tel que M. Sergine le conçoit et le définit, c'est cela même; c'est, si vous voulez, le Lycaste dxiMariage forcé. ( On trouve tout dans Molière.) Lycaste reproche à Dorimène de lui préférer Sganarelle, de se laisser séduire par les écus de ce barbon maussade : « Pouvez-vous, cruelle que vous êtes, oublier l'amour que j'ai pour vous et les obligeantes paroles que vous m'aviez données ? » Dorimène répond : « Vous vous abusez, Lycaste; je vous considère toujours de même et celte union ne doit pas vous inquiéter; c'est un homme que je n'épouse point par amour, et la seule richesse me fait résoudre à le tolérer. Je n'ai point de bien; vous n'en avez pas aussi, et vous savez que sans
cela, on passe mal le temps au monde, et que, à quelque prix que ce soit, il faut tâcher d'en avoir. » Lycaste est ou sera le « greluchon >> de Dorimène. Celle-ci a besoin de luxe; elle le ramasse où elle peut, elle se prostitue à l'homme qui lui répugne et se livre aux caresses de l'homme qui lui plaît. Qu'il s'agisse d'un hymen véritable ou d'une liaison, la situation respective des personnages, leur état d'àme subsistent. Nous avons la femme infidèle et amoureuse, le possesseur « officiel » (ami sérieux ou mari), lamant de cœur...
De ces trois éternels protagonistes, il en est un — r « ami sérieux » — que l'auteur laisse dans la coulisse, mais qui , quoique absent . gouverne l'action de l'ouvrage. . . M. de Sartigny éprouve pour la petite actrice Francine Fernay une affection mi-paternelle, mi-galante, assez habituelle aux vieillards. 11 n'exige guère d'elle que la permission de la venir visiter chaque soir à cinq heures; ï'àge ayant amorti le feu de ses sens, il ne la tourmente point et se contente de menus égards. Il ne lui demande que d'être heureuse, brave et souriante, et de ne pas le tromper avec trop d'ostentation. Cette tasse de thé quo- -tidienne lui coûte la bagatelle de cinq cents louis par mois. Francine lui est fidèle et elle s'ennuie, jusqu'au jour où le hasard place sur son chemin un jeune littérateur, Gaston Lagarde. Ils se rencontrent dans un salon banal, parmi des demi-mondaines et des viveurs. Un penchant soudain, irrésistible, naît entre eux. Il est paresseux, neurasthénique, timide, et, sous ses allures sceptiques, sentimental... Elle languit dans la solitude. 11 l'égayé par les saillies d'un esprit paradoxal, ironique et tendre à la Lavedan et à la Donnay; elle le charme par une certaine mélancolie réservée et délicate. Ils se rapprochent et nous devinons qu'ils n'en resteront pas là.
Leur conversation voluptueuse et légère évoque les dialogues qu'échangent le héros et l'héroïne d'Amants, de même que, dans une des scènes précédentes, l'exposé
analytique, sous forme de conférence, de la menlalilé spécial^e du « groluchon », éveille le souvenir des couplets d'Olivier de Jalin sur les pêches à quinze sous, de même que la figure épisodique de l'excellente Pauline Delanoy, manucure, pédicure, tireuse de cartes et proxénète, rappelle mainte silhouette du répertoire de Meilhac et Halévy. (Sûrement ce rôle, que son antiquité rend vénérable, nous le reconnaissons pour l'avoir vu jouer jadis par l'ineffable Mathilde, des Variétés. Je me hâte d'ajouter que M"^® Daynes-Grassot ne lui est pas inférieure et qu'elle le rend en perfection.) Tous ces reliefs, M. Maurice Sergine les a malaxés, relevés d'une sauce appétissante, dressés coquettement sur un plat. C'est le triomphe de l'art d'accommoder les restes.
Au second acte, nous entrons dans le vif de l'intrigue. L'association amoureuse s'est constituée; elle fonctionne correctement. Francine adore Gaston. Gaston adore Francine. M. de Sartigny, trouvant sa tasse de thé prête à l'heure accoutumée, n'a point de raison de s'alarmer. Et ce serait pour tout le monde une félicité idéale, si chacun se renfermait strictement dans son emploi, si le greluchon respectait les conventions établies, les bases fondamentales sans lesquelles il n'est pas de ménage à trois possible si quelques minutes avant cinq heures il s'effaçait courtoisement devant le coup de sonnette de «Monsieur», s'il n'avait pas la stupidité de prendre ombrage d'un rival inoffensif. Ce greluchon peut être jaloux de l'univers entier, hormis de celui-là même qu'il supplante. Ou alors ce n'est pas un vrai greluchon. Gaston est un faux greluchon, un greluchon « emballé ». Il refuse de déjeuner à la table de Francine, il la mortilie en affectant une gène dont elle est bien obligée de pénétrer la cause; il la pousse sournoisement à une rupture qui lui sera dommageable. Quand, entraînée, affolée, ayant perdu tout sang-froid, elle se résout à ce sacrifice, il l'accepte avec une joie d'homme passionné, qui n'est
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plus dans la logique de son caractère. Les traits essentiels du personnage, tel qu'il nous a été présenté, sont la crainte des responsabilités, l'égoïsm.e, la prudence. Il respire l'odeur, mais fuit les épines de la rose. Dès qu'il s'écarte de cette règle, il cesse d'être lui-même. Et c'est sans doute en définitive (du moins pouvons nous le supposer) ce qu'a voulu l'auteur : montrer un amant de cœur, qui, sous l'empire d'une excitation momentanée, se transforme en amant ordinaire, en amant quelconque, pour redevenir plus tard, lorsqu'il aura recouvré son équilibre, ce qu'il était au début. Greluchon d'abord, non-greluchon pendant, grelucbon après... Voyons comment ce plan est établi, suivi et développé.
A la fin du deuxième acte, M. de Sartigny rebuté, ayant pris congé de la belle, Gaston s'est institué son possesseur exclusif, son protecteur officiel...
— Désormais, a-t-il déclaré à Salomé (la soubrette), « Monsieur, c'est moi »...
Le rideau se relève sur le nid des amoureux. Ils vivent ensemble maritalement. Et déjà leur bon accord est troublé; de sourdes inquiétudes les agitent. Cependant un événement considérable s'est accompli. Gaston, méconnaissable, laborieux, a produit deux pièces de théâtre qui lui ont donné subitement la gloire et la fortune. Il devrait être heureux; il ne l'est point; il ressent le tourment très spécial de l'Etienne Fériaud de Porto- Riche; il aime sa femme profondément, plus encore qu'il ne croit l'aimer, et elle l'énervé, elle l'excède, par la persécution d'une idolâtrie insatiable et trop assidue. Comme Germaine, Francine ne sait pas se faire désirer; elle s'impose. Gaston a soif de repos, de liberté; cette chaîne pseudo-conjugale lui pèse : ne pouvant en alléger le poids, il souhaite la briser; et il n'ose; l'effroi qu'il lit dans les yeux de sa maîtresse le désarme. Ses hésitations, ses intentions de rupture, ses remords s'expriment en une série de scènes intéressantes, pathéti-
ques, calquées sur les scènes analogues d'Amoureuse... Francine se désole, car elle s'imagine que cet amant qu'elle adore lui échappe. Et tous deux, ils sont jaloux : lui, de son ami Maxime de Précourt, qui fait une cour pressante à Francine; elle, d'une petite comédienne qui rude autour de Gaston. Et au lieu de s'expliquer, ils se boudent; leur malentendu s'accroît, il aboutit à des paroles blessantes: Gaston voudrait travailler en paix; des fâcheux l'interrompent, exaspèrent sa méchante humeur. Ce sont les familiarités de la mère Delanoy, les roulades de Francine, le bruit du piano, le papotage des conversations oiseuses. Et Gaston ne peut plus se contenir. La querelle qui couvait éclate. Avec des mots embarrassés, mais très clairs, il confesse l'immense besoin qu'il a d'un peu de silence, de calme et de solitude :
— Nous ne nous quitterons pas, ajoute-t-il, nous nous retrouverons chaque jour avec d'autant plus de joie qu'une brève séparation nous aura, pour un instant, éloignés l'un de l'autre.
En somme, il veut reprendre le régime qui précéda leur « collage « ; son « instinct de greluchon » reparaît; il hait les soucis, les esclavages de la cohabitation; il est avide d'indépendance, il ne conçoit la volupté que comme une oasis délicieuse, où l'on passe, où l'on revient, où l'on ne se fixe pas. Francine a compris; des larmes perlent au coin de ses yeux. L'amant égoïste, inconscient et féroce continue de la torturer...
— J'ai découvert, dit-il, à quatre pas d'ici, un logis charmant... Oh! tout petit... deux chambres... Cela me suffit... La vue sur les Tuileries est ravissante... Nous nous rencontrerons tantôt chez moi, tantôt chez toi.
L'idée de ces rendez-vous la révolte, en avivant l'image de sa déchéance ; elle aspirait à la régularité, elle retombe dans le désordre. Des plaintes irritées lui montent aux lèvres :
— Je ne suis plus la femme pour qui on a de l'amour, je suis la femme avec qui on fait l'amour.
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Cette amertume, bien loin de ramener Gaston, l'indispose, précipite son départ. 11 s"en va, abandonnant la désespérée et sanglotante Francine.
J'ai marqué l'étroit rapport qu'il y avait entre cette situation et la situation fondamentale du chef-d'œuvre de Porto-Riche. Même gamme de sentiments, exprimés ici avec moins de force, mais par les mêmes moyens. M. Sergine y a joint quelques intermèdes divertissants : le spectacle des petites tracasseries que subit Gaston et qui le déterminent à s'évader d'une maison turbulente et encombrée. Tout cela est ingénieux et dénote une dextérité d'exécution surprenante.
Nous arrivons au dénouement. Le divorce consommé entre Gaston et Francine ne leur a pas rendu la "paix du cœur. Elle trompe le chagrin qui la dévore en se jetant à corps perdu dans le plaisir, dans le plaisir très innocent. (Cette comédienne a des candeurs de bourgeoise). Elle organise un bal masqué; et voyant sa feinte allégresse, nous ne pouvons nous empêcher de songer à la fièvre douloureuse et puérile de Nora. Francine ne se console pas d'avoir été délaissée ; Gaston s'est comporté avec elle en « homme du monde », il pourvoit largement à ses besoins, à ses fantaisies (vous remarquerez qu'il est de moins en moins « greluchon ») ; et ces libéralités attristent, blessent Francine ; elle préférerait moins d'argent et plus d'amour, une tendresse plus intime, plus vigilante, plus proche d'elle. Elle n'est point satisfaite ; il ne l'est pas davantage, puisqu'ill'aime et soutire secrètement des soufïrances que sa dureté lui inflige. Elle pourrait se venger de l'ingrat et le punir en accueillant les hommages dont l'accable M. de Précourt. Celui-ci se montre importun; elle reconduit ; il insiste : il la suppliedel'embrasser et subordonne son obéissance à cette faveur légère ; elle y consent afin de se délivrer d'un sot qui l'assomme. Or dans le même temps Gaston surgit, surprend ce baiser accordée regret, ne peut supposer que ce
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soit un badinage, laisse éclater sa colère, outrage Francine par d"odieux et — avouons-le — de légitimes soupçons, puis s'abandonne à une crise de nerfs. Ses pleurs jaillisent. Il implore son pardon.
Ce coup de théâtre quelque peu enfantin prépare la péripétie finale. Lamaitresse, toujours éprise mais découragée, renonce à ressaisir un amant aussi mobile, aussi décevant; elle se convainc de l'impossibilité de le rendre heureux et de recevoir de lui le bonheur. Si grande est sa lassitude que lorsque M. de Sartigny, son ancien ami, tente auprès d'elle une suprême démarche, malgré l'ardente prière de Gaston, elle lui ouvre sa porte. La comédie s'achève à la minute où le vieux protecteur — que nous n'avons pas vu et ne verrons pas — pénètre dans le boudoir de Francine.
Par un mot significatif, l'auteur nous dévoile son dessein. Il est revenu au point de départ. Le ^ ménage à trois » se trouve rétabli; il va recommencer à opérer, régulièrement, « honorablement »; Francine offrira sa tasse de thé à M. de Sartigny; libérée de ce devoir, la conscience pure, elle se dirigera vers le petit appartement où son amant aimé l'attendra. Et le greluchon. n'étant plus que greluchon, rentré dans sa voie normale, recouvrera la tranquillité, la philosophie, la sagesse. Quiconque périt si on l'enlève à son élément naturel, s'épanouit si on l'y plonge. On naît greluchon, comme on naît rôtisseur ou poète. Francine, instruite par l'expérience, le dit à ce vilain garçon qu'elle adore et qui l'a si cruellement meurtrie :
— Tu demeureras toute ta vie un greluchon. Tu es de ceux qui font leur nid du nid d'autrui. Tu peux être l'amant d'une seule femme, mais non le seul amant dune femme.
Et tout ceci est d'une bonne observation ; et ceci nous paraîtrait fort exact et achèverait l'ouvrage logiquement si M. Maurice Sergine nous eût présenté au dernier acte
un héros désabusé, apaisé, résigné; il le montre plus que jamais inquiet, effervescent et jaloux, n'ayant rien démêlé à son aventure, n'en n'ayant point dégagé la leçon, amant exigeant, tumultueux, le contraire même du type qu'il prétendait peindre. Il y a des gens qui se disent greluchons et qui ne sont pas du tout greluchons. Cette pièce, intitulée le Greluchon, ne contient qu'un greluchon vague, douteux, approximatif, contradictoire, hypothétique. C'est son principal défaut.
Elle en a d'autres : l'abus du pastiche, un goût excessif pour r « à peu près » chanoiresque. (Il est question, dans la pièce, de la loi du lunch, du phtisique agréable, dun directeur d'inconscience qui a le mal de belle-mère.) Le dialogue scintille d'ornements de ce genre. Et mon Dieu, je sais bien que Maurice Donnay... Mais d'abord il a le mérite d'être un des inventeurs de ces jeux que son ironie affine et qui s'épaississent sous la plume de l'imitateur. Et puis ses ouvrages possèdent des vertus plus rares, dont il eût mieux valu s'inspirer...
Quand sur une personne on prétend se régler C'est par ses beaux côtés qu'il lui faut ressembler.
Voilà d'abondantes critiques. Si je m'y appesantis, c'est qu'il convient de signaler ses faiblesses à un jeune écrivain brillamment doué pour le théâtre et dont les débuts sont pleins de promesses. Il semble avoir la force comique, l'invention, le don du mouvement, de la couleur. Qu'il se méfie de sa prodigieuse faculté d'assimilation; qu'il applique l'énergie de sa souple intelligence à faire œuvre de création personnelle. Nous attendons son prochain ouvrage avec infiniment de curiosité et de sympathie.
M"« Lély est accourue du Vaudeville à l'Athénée pour jouer Francine; elle s'y affirme comédienne aimable, gracieuse, sensible. Son rire est quelquefois affecté, son
émotion est sincère. Et l'on ne saurait avoir un plus charmant visage. Je veux louer la flamme de M. Brûlé, sa voix tendre, la distinction de son « air gentlemen » qui n'est pas dû à un excès de roideur britannique. Je n'ai que des compliments à décerner à MM. Bullier, Lefaur, à M™^' A. de Sivry, Maud Gauthier. Et j'exprime à M™'' Daynes Grassot mon admiration. Son rôle ne tient pour ainsi dire pas à la pièce. On l'en retrancherait quelle n'en serait guère appauvrie. Il ne vaut pas que l'interprétation; il est visiblement gonflé, ■< truflé d'effets », bourré de monologues et de récits à peu près inutiles, mais qui prennent dans la bouche de cette grande comédienne une saveur piquante. Elle est cordiale et franche, et parfois excentrique, et parfois pointue, elle est tragique aussi et l'a montré dans la Course du Flambeau. Quelle duègne elle aurait fait, si le Théâtre Français, il y a quelque vingt ans, l'eût engagée!
22 Mars 1909.