HENRY BERNSTEIN
Thkatre Ri:jANE: Israël, pièce en trois actes.
J'éprouve une sorte d'embarras, non à dire avec franchise l'impression que j'ai retirée d'/s/'flé7,mais àanalyser nettement cette impression... Le premier jour fut incertain... La réserve du public, la résistance qu'il n'osait manifester par respect pour le grand talent et les triomphes antérieurs de M. Henry Bernstein, et qui perçait malgré tout sous sa froideur, l'atmosphère d'étonnement, de contrainte qui s'épaississait autour de l'œuvre, la mirent presque en péril. Elle s'acheva dans le malaise. S'il n'y eut pas de révolte, il n'y eut point d'enthousiasme; ce n'était ni la chute irrémédiable, ni le succès. Visiblement la foule s'en retournait déçue, n'ayant pas eu ce qu'elle espérait, ce qu'elle attendait. Certaines défaillances d'interprétation pouvaient expliquer cet accueil. J'ai écouté une seconde fois la pièce, mêlé à l'auditoire de la troisième représentation ; les acteurs étaient plus sûrs de leurs rôles ; et néanmoins, il me parut que cette même gêne indéfinissable pesait sur la salle, et je souffrais (car j'admire le beau tempérament dramatique de l'auteur) de sentir qu'elle me paralysait aussi, et j'enrageais de n'être pas plus vivement touché...
2i LE THEATRE
Je me disais pendant lentr'acle, durant les quelques minutes où la pensée du spectateur s'affermit et se recueille : Ceci est une tragédie émouvante, et elle ne mémeut pas... Pourquoi?.. Ses personnages me sont comme étrangers. L'angoisse qui les étreint me laisse sans sympathie. Je les regarde d'un œil sec se menacer, se quereller, se frapper ; et quoique la situation où ils se débattent soit poignante, elle n'excite en moi ni la terreur, ni la pitié ; mon cœur reste de glace : ma curiosité seule est éveillée... Pourquoi?... Est-ce, de la part de l'écrivain, manque de sensibilité ou manque dart? Cette indilïérence est dautant plus singulière qu'il a accompli un vaste elîort; ce n'est pas douteux. Las de s'entendre reprocher le réalisme un peu bas des peintures où jusqu'ici son œuvre s'est confinée, il a abordé les « grands sujets » ; il a résolu de faire un drame d'action qui fût en même temps une pièce d'idée. L'idée a-t-elle refroidi l'action? L'action a-t-elle trahi l'idée?... Nous le rechercherons... Le résultat n'a répondu qu'imparfaitement à ce dessein. Nous savons gré à M. Henry Bernstein de l'avoir conçu, nous l'en louons, nous eussions souhaité y applaudir chaleureusement ; notre regret se double d'estime. Nous étions accourus dans les meilleures dispositions du monde. Si nous n'avons point « vibré », la faute n'en doit pas être à nous, mais à lui. Le dramaturge qui n'empoigne pas le public est dans son tort...
Le rideau se lève sur le vestibule du cercle de la rue Royale, très exactement restitué... Quelques clubmen sommeillent au fond des fauteuils de cuir: d'autres surgissent; ces messieurs causent ensemble et leur longue conversation verbeuse et diffuse constitue l'exposition de la pièce. Il en ressort qu'une conspiration s'est ourdie contre un des membres du cercle, M. Justin Gutlieb, personnalité considérable de la société Israélite, juif militant qui met sa grosse fortune au service d'une faction politique et subventionne sournoisement la « Ligue laï-
HENRY BKHNSTEIN 2o
que » destinée à battre en brèche le catholicisme. Cette attitude, qu'un arlicle véhément de la fAhre Parole a révélée, exaspère lés royalistes inféodés à la cause de l'Kglise; il leur déplaît de rencontrer un ennemi autour des tables et dans les salons du Club; ils méditent de le bafouer, de le chasser; le chef du parti antisémite, le prince Thibault de Clare, se charge de l'exécution; il a convoqué ce soir même ses amis et leur confie le plan qu'il a formé : il se dressera devant Gutlieb, le sommera d'écrire sa lettre de démission, et s'il s'y refuse, le soufflettera afin de l'obliger à se battre: tous l'approuvent, sauf le baron de Grégenoy, son oncle, qui essaye de l'apaiser et lui fait observer que le lieu est mal choisi pour un scandale de ce genre et que l'agression d'un jeune homme contre un homme âgé (Thibault a vingt-sept ans et Gutlieb cinquante-quatre) n'est rien moins que chevaleresque. Ce langage raisonnable ne trouvepas d'écho; il se heurte à la passion d'un hobereau de province, le marquis de Mauve, et à l'irréductible animosité du prince.
Thibault est dans l'effervescence de la lutte ; fier de sa gloire naissante, de ses succès d'orateur, avide de popularité, convaincu d'ailleurs de la légitimité de sa cause, il croit la servir par un geste brutal que les convenances et la bonne éducation réprouvent. S'il tient à provoquer Gutlieb, que ne l'attend-il en quelque endroit public, au théâtre, aux courses, ou sur le seuil même du cercle, dans la rue? En agissant comme il fait, il compromet, il offense ceux de ses collègues qui ne pensent pas comme lui; il est chez eux en somme: et l'on s'étonne que ce prince, fils de la duchesse de Croucy, élevé par elle dans le respect de soi, que ce parfait gentilhomme (c'est sous cet aspect qu'on nous le présente) n'ait pas conscience de sa grave incorrection. Mais il ne se domine plus. Une impétueuse fureur le lance contre Gutlieb.
— iMonsieur, déclare-t-il d'une voix cinglante, votre nom à côté du mien m'est une injure. Eflacez-le. Quittez cette maison.
Devant le silence effaré de l'israélite, il devient plus arrogant, il pousse sa pointe.
— Si vous ne démissionnez pas à l'instant, je saurai vous y contraindre. — Je vous supplie de me laisser passer, murmure Gutlieb...
D'un coup de canne son chapeau est précipité à terre. Demeuré seul, stupéfait, effondré, il le ramasse, lebrosse machinalement ; une douleur silencieuse et pénétrée se lit sur son visage ; le rideau tombe. Et le public, remué par ce tumulte et par le pathétique de cette scène muette, pense que voilà assurément un aristocrate bien grossier et un juif bien pleutre. Lun et lautre lui sont antipathiques, et dans quelque mesure énigmatiques. Il s'explique malaisément qu'un prince de Clare ail pu préméditer en de telles circonstances un acte de goujat et montrer une si mauvaise éducation ; et moins encore que le richissime Justin Gutlieb, roi de la linance et des sports, ayant à soutenir une haute situation sociale et mondaine, ait subi passivement un si mortel affront. Il devine qu'un mystère se dissimule sous cette humilité... Ce secret, c'est tout le drame.
Rapide, direct, empreint de l'âpre énergie qui est la qualité la plus originale de M. Henry Bernstein, ce début d'Israël nous mettait en appétit. Nous attendions la forte situation, raison déterminante et pivot de l'œuvre. Elle se développe dans deux de ces amples scènes, à large évolution, où Fauteur de la Rafale, du Voleu7' et de Samson continue d'affirmer sa maîtrise... Nous sommes chez la duchesse Agnès de Croucy, mère de Thibault. Ayant appris l'incident du cercle et qu'un duel allait s'ensuivre (car Justin Gutlieb s'est décidé à relever le cartel), elle mande ce juif, qui consent à se rendre à son appel, et elle l'adjure de dédaigner l'outrage de son fils.
— Vous savez bien, dit-elle, que cette rencontre est impossible.
La vérité, que quelques réllexions échangées au pre-
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mier acte faisaient pressentir, c'est qu'il existe un lien entre Gutlieb et Thibault, le plus étroit, le plus sacré. Agnès fut autrefois la maîtresse de Gutlieb, un enfant naquit de sa faute. Le farouche antisémite Thibault est le fils de l'homme qu'il exècre, de l'implacable adversaire de sa race ! La duchesse commence par ordonner: puis elle s'abaisse, elle supplie ; elle use de tous les arj^umenls qu'elle croit capables d'ébranler en Gutlieb l'ancien amant et le père. L'amant est uleéré, le père demeure sourd. Lamentable histoire d'amour ! Agnès s'était donnée, et sur le conseil de son directeur, le P. de Silvian, elle cessa ce commerce adultère. Elle imposa à Justin une rupture dont, après vingt-cinq ans, il garde le cuisant souvenir et jamais ne se consola. La rancune, l'amertume débordent de ses regards, de ses discours. Il ne sait trop s'il déteste celle qui l'a torturé ; il ne lui a pas accordé le pardon généreux et total, il hait surtout les prêtres qui la lui ont ravie, il hait leur doctrine, leur tyrannie inexorable, il les hait d'enlever aux créatures le goût de la vie, de les détourner des joies terrestres, les seules qu'il juge non illusoires, et en consommant leur propre infortune, de réduire au désespoir ceux qui les aiment..': Il repousse les balbutiantes prières de la duchesse pour deux motifs, d'abord par respect humain : il n'a pas le droit, en s'avilissant, de déshonorer son nom, son parti, ses coreligionnaires actuellement surveillés et dénigrés ; et puis, par désir de représailles envers la femme qui l'a meurtri : il va lui rendre, en une fois, les coups qu'il a reçus d'elle.
— Ce n'est pas possible, gémit Agnès, vous ne commettrez pas un tel crime.
— Je ne suis pas le provocateur.
— Irai-je sur le terrain me dresser entre vous deux?
— Votre confesseur, le P. de Silvian, saura vous délourner de cette extravagance.
Elle s'efforce de l'intimider, elle lui représente le talent d'escrimeur de Thibault, la quasi-certitude où il est de transpercer son adversaire.
— Je me défendrai. Je ne suis ni malade ni infirme. Il n'est pas si facile de tuer un homme.
— Vous verrez sil vous convient d'éviter un parricide.
— Ou plutôt, s'il meconvientde vous éviter un remords hideux, une heure de la plus hideuse angoisse.
La vindicative ironie de Gutlieb évoque le passé, mais quoique ses phrases soient abondantes, cette évocation est incomplète, elle n'éclaire pas de lueurs assez vives les caractères de ces amants ennemis. Il faudrait les mieux connaître pour s'intéresser à leurs misères. Nous savons que Gutlieb est un snob (Agnès le lui reproche devant nous), séduit par le prestige de la noblesse, avide de pénétrer dans ses rangs, et que la soif d'entrer au cercle de la rue Royale fut un des mobiles de son activité. Est-ce la vanité, l'ostentation qui le portèrent vers la duchesse, ces mêmes sentiments auxquels obéissait le baron de Horn d'Henri Lavedan, alors qu'il courtisait la la princesse d'Aurec? Et si elle-même, au lieu d'opposer à ses poursuites le hautain refus d'une princesse d'Aurec, y a cédé, quelle fut la raison de sa faiblesse ? Dégoût d'un mari ivrogne et débauché (à qui d'ailleurs Justin Gutlieb servait de complice) ? Ennui ? Effroi de la solitude ? Mollesse ? Lâcheté ? Pression d'une ferme volonté sur une volonté vacillante ? Ou bien inclination, tendresse, passion véritable?... Nous flottons parmi ces doutes.. Ah! si la duchesse les eût dissipés, si à cette heure critique, moitié par détresse d'âme et par abandon, moitié par instinctive ruse féminine, elle se fût rapprochée du vieil amant, en lui exprimant le regret mélancolique de leur bonheur détruit, et peut-être aussi — elle pouvait aller jusque-là — le remords de l'avoir désespéré en acceptant le rigoureux sacrifice que ses scrupules de chrétienne lui imposaient, c'aurait été le moyen le plus efficace de l'émouvoir, de l'amener à ses fins, et aussi de nous toucher... Il eût été plus humain et non pas beaucoup plus artificiel (en faisant de cette scène de froide discus-
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sion une scène de sentiment et de larmes), do montrer le père et la mère, se rejoignant une minute, se pressant les mains dans l'égarement de leur commune angoisse. Et certes, je ne prétends pas indiquer à M. Bernstein ce qu'il aurait dû faire, — il est plus malin que moi, — mais rechercher pourquoi ce qu'il a fait ne nous a pas pris. . .
Gutlieb demeure inflexible; Il va quitter, sur un salut ulacial, la duchesse éperdue, quand soudain la porte s'ouvre et laisse passer Thibault. Alors commence la seconde grande scène, celle-là remarquablement construite, superbe de logique et de solidité. Elle se divise en deux parties qui s'enchaînent avec l'art le plus souple et le plus fort. M. Henry Bernstein est un merveilleux architecte. Nul ne s'entend comme lui à disposer les chevrons d'une charpente robuste ; il monte jusqu'au faite du toit, puis redescend d'un pied sûr. Quand il réussit une scène, c'est un chef-d'œuvre ; tout s'y combine étroitement; tout s'y tient; chaque détail s'encastre comme une pierre entre les pierres voisines ; le bloc grossit, la voûte se forme, le monument se dessine. Pas d'ornements inutiles, pas de paroles oiseuses; les traits du dialogue font balle; et ces choses sobres et rudes ont une harmonie, un ri/lhine, le rythme sans lequel il n'existe pas d'édifice ou d'objet d'art. La scène qui clôt le second acte (ï Israël est supérieurement rythmée.
La duchesse et Thibault sont en présence. Agnès veut ù tout prix éviter la rencontre criminelle du fils et du père. Elle n'a pu fléchir le père; elle renouvelle son assaut contre le fils. Mais une autre préoccupation la domine : c'est de s'éviter l'humiliation et à Thibault la honte d'une épouvantable confession. Elle arrivera fatalement à l'aveu, mais par étapes successives, par une série d'eflorts qui lui arracheront des cris douloureux; elle parcourra une à une les stations du chemin de la croix. Thibault pense rêver en apercevant dans le salon de sa mère l'homme qu'il a insulté et s'apprête à tuer ; il sollicite des explications qu'elle lui donne d'une voix
hésitante. Elle rappelle à Thibault que Dieu punit l'homicide ; c'est afin de lui éviter ce péché que, le sachant intraitable, elle sesl tournée vers son adversaire, elle a prié le P. de Silvian d'intervenir près de lui, de le l*ui amener... Et Thibault s'insurge contre la stupidité d'une démarche qui le couvrira de ridicule, et le livrera à la discrétion d'un ennemi. La duchesse s'excuse; elle a commis une imprudence, pis encore : une erreur, une faute, une aberration, une folie... Aucun mot ne lui coûte pour expliquer d'une façon plausible l'inadmissible visite du juif et calmer la colère bouillonnante du jeune prince. Mais celui-ci ne désarme pas; sa rage s'accroît de toute l'indignation qu'il éprouve, elle ne s'assouvira que dans un combat mortel. Alors la duchesse l'implore, l'enveloppe de caresses. Eh bien, oui, elle eut tort, elle en convient... Mais un fils doit quelque indulgence, quelque pitié à une mère qui fut malheureuse. Elle lui rappelle son enfance, la douceur (l'une sollicitude où elle puisa le courage de vivre... Peu à peu il s'attendrit; il consent, il sera sur le terrain un champion magnanime. Cet ignoble Gutlieb s'en tirera avec une égratignure. C'est promis. La joie illumine les yeux d'Agnès, allégée de son cruel cauchemar.
Tout est sauvé... Non, tout est perdu!... Le revirement s'opère. Et la scène repart, plus véhémente. La vague, arrivée au point culminant, déferle, broyant les rochers, balayant le rivage.
Thibault s'en va, en apparence rasséréné; et soudain, il s'arrête, le front contracté, la bouche mauvaise. Une brusque intuition l'avertit qu'on le trompe; il revient sur ses pas, il « veut savoir » et désormais aucun fauxfuyant ne l'abusera, il ira au fond des choses, avec l'énergie patiente et têtue d'un juge d'instruction. Il procède à l'interrogatoire rigoureux, méthodique de sa misérable mère ; en vain résiste-t-elle, lui oppose-t-elle des révoltes de pudeur, des sursauts de dignité ; il l'étend sur le chevalet, et la tenaille. Il la somme d'expli-
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quer l'inexplicable présence de Gutielb sous son toit. Pressée, tniquée, toutes les issues fermées devant elle, hurlante, pantelante, elle avoue... Dès quelle s'écarte de la vérité, une féroce injonction l'y ramène. . . Arrachée bribc à bribe, la réalité apparaît. Thibault apprend que Gutlieb aima sa mère, et qu'elle toléra cet amour, et qu'elle y fut sensible...
— Au moins, s'écrie-t-elle, il demeura pur.
— Jure-le sur le Christ !...
Kl le hésite, mais une chrétienne ne profère pas de faux serments. Elle courbe la tête. Elle fut coupable... Alors c'est, chez Thibault, une explosion de fureur nouvelle. Ainsi, ce juif détesté porta le déshonneur dans sa maison ! Et on lui demande de l'épargner ! il le tuera ; il lavera dans ce sang immonde sa double injure de chef de famille, de chef de parti.... Il repousse du pied la pauvre Agnès ; il la cravache de mots meurtriers :
— C'est vous que l'on plaint, et c'est votre mari qu'on accable, lui, l'époux trahi ; la victime, c'est hii, ce n'est pas vous ; je le venge, je venge notre nom souillé ; un homme s'éveille en moi que vous ignorez, un être de massacre, un féodal. Je vais châtier votre complice...
Au comble de l'épouvante, elle lui barre la route de ses bras étendus :
— Tu ne peux pas frapper cet homme. Regarde-moi bien, écoute-moi. Tu ne peux pan frapper- cet homme!
11 n'ose comprendre. Et voilà qu'il a compris.
— Oh! pas ça! pas ça !
Il a reçu le coup en plein cœur. Il s'enfuit avec des gémissements de bête blessée...
On ne saurait imaginer une péripétie plus tragique ; M. Bernstein y a versé les formidables vigueurs de son tempérament, les* ressources de son art ; la scène — je l'ai dit — est d'un enchaînement, d'un mouvement, d'une rigueur de développement incomparables. C'est une (les plus saisissantes qu'il ait écrites. A mesure que je la résumais en cette inexpressive analyse, j'en percevais
la beauté. Je suis surpris qu'elle n'ait pas plus profondément ému le public. Il l'a écoutée avec intérêt, mais sans fièvre ; on le sentait captivé, non bouleversé.,. Elle ne s'acheva point sur ces acclamations jaillies d'une salle en délire et qui témoignent qu'à de certaines minutes, les spectateurs vivent de la vie même des personnages. Peut-être cette froideur relative est-elle due à un malentendu d'interprétation. Nul n'admire plus que moi la prodigieuse comédienne qu"est Mme Réjane, et j'aurais mauvaise grâce à la critiquer quand, avec une adorable abnégation, elle aborde, au détriment de toute coquetterie, un emploi où l'attendent des triomphes... Mais ici, réalise-t-elle absolument le type de femme rêvé par l'auteur? Elle y déploie une intelligence et j'ajouterai une sensibilité au-dessus de tout éloge. Ce qu'elle ne rend- pas sans doute, c'est l'allure générale, la « ligne • de la duchesse, l'atmosphère de piété, d'austérité, de gravité, de renoncement qui flotte autour d'elle. Je no sais à l'aide de quels mots traduire ces nuances. J'ai peur de rester en deçà, d'aller au delà de ma pensée. Mme Réjane joue remarquablement le personnage ; elle ne le *< suggère » pas... Elle garde, à travers ses pleurs, des yeux trop spirituels. Il se pom'rait qu'une actrice inférieure, avec moins de maîtrise et des dons moins éclatants, s'y fût plus intimement incarnée. Et de même M. Gauthier, l'aimable M. Gauthier, l'e.xquis amoureux des comédies légères du Vaudeville, n'a pas l'encolure et le panache nécessaires à ce prince-tribun qui secoue les foules, soulève la France, et cloue sa mère au poteau de torture. L'influence de l'acteur sur les destinées d'une pièce est énorme, et la plupart des auteurs contemporains ne savent pas tout ce qu'ils doivent à M. Guitry.
Gomment les héros d'Israël sortiront-ils de l'impasse où les a conduits M. Bernstein ? Il leur fait suivre un chemin qui, semble-t-il, les égare. Quel est, après la révélation de sa naissance, l'état d'âme de Thibault? Il soutire dans son orgueil, dans son respect filial, dans
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ses illusions, dans ses desseins ; il souffre dans le passé, il souffre en songeant à l'avenir. Tout en lui est piétiné, déchiré. Il se sent misérable, il se sent grotesque; la mission même à laquelle il se vouait avec une si bouillante allégresse, s'empreint d'ironie caricaturale. Ce fils de juif, chef des antisémites, ne peut être qu'un polichinelle ou un renégat, ou les deux ensemble. L'horreur qu'il a de lui-même et de son destin l'incline au suicide, et l'on comprend que ce soit la première solution qu'il envisage. Il la soumet à l'approbation de son confesseur, le P. de Silvian ; comme il ne peut douter que celui-ci ne l'en détourne, il ne le consulte apparemment que pour se donner le temps de réfléchir. Le jésuite énumère les raisons philosophiques, théologiques et politiques propres à influencer le jeune homme. Se tuer, c'est offenser Dieu, c'est immolei'le chrétien au juif, se prosterner devant Jéhova. La consultation est copieuse. Elle s'achève par la victoire du prêtre, qui décide le malheureux prince à s'ensevelir dans un cloître.
— Ton devoir, le voici: ne pas te battre, ne pas mourir...
Celte prédication nous irrite, non qu'elle ne soit naturelle de la part du révérend, mais parce qu'elle n'éveille pas chez Thibault une objection que la logique, le sentiment de sa situation devraient, semble-t-il, 1-ui imposer. Il est extraordinaire que la subtile intelligence de M . Henry Bernstern ne s'en soit pas avisée. Elle découle des choses mêmes. Après que le P. de Silvian eut fini de parler, je m'attendais à ce que son disciple lui répondît :
— Vous invoquez mes devoirs... Il en est un que vous oubliez. C'est de veiller sur la réputation de ma mère... Or que je me tue ou que je me fasse moine, cette réputation est perdue. On cherchera les causes secrètes de ma retraite ou de ma mort. Et la malignité publique les découvrira. Je ne veux pas qu'on les trouve. Il n'est qu'un moyen d'éviter ce scandale : anéantir l'atroce vérité. Elle n'existe plus pour moi. Je suis le fils de mon père, — je l'oublie; je suis le fils de ma mère, — je m'en
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souviens. Il faut que ce duel ait lieu, il le faut. La duchesse souffrira : il est juste qu'elle expie. Et ce ne sera pas un duel de pure forme, ce sera la lutte que j'ai souhaitée. Car cet homme, plus que jamais, je le hais, pour la honte quil a jetée sur moi, sur les miens, pour tout le mal qu'ilm'a fait. Il se peutqueje sois un monstre. Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un père et un fils s'entre-détruire. Ce juif, je vais le tuer. Je veux être un parricide.
Je ne sais quel accueil eût reçu un tel langage. On y eût retrouvé l'audace et la crânerie de M. Bernstein; même eût-il froissé les susceptibilités de la foule, ce dénouement eût été préférable à celui qu'il nous a offert. Oui, si étrange que cela paraisse, M. Henry Berstein a péché par excès de timidité. Il s'est arrêté à moitié chemin, il n'a pas osé. La pièce s'achève sur un suicide de mélodrame. Thibault revient à son premier projet ; il se tue ; un entretien qu'il a avec Justin Gutlieb achève de le désespérer. Il s'y montre bien mou, bien veule... Gutlieb loue en lui les traits de la race juive qu'il se complaît à énumérer : l'orgueil, l'amour de ce qui brille, l'appétit de domination, l'ambition démesurée. Et ce jeune coq, si belliqueux au premier acte, ne relève pas la crête, accepte ces louanges humiliantes, il ne trouve pas une riposte. Il ne dit pas :
— Pardon, monsieur, chez nous les fils ressemblent à leurs mères ; c'est le sang bleu d'une duchesse qui gonfle mes veines. Elle vous a chassé, je vous chasse.
Le public attendait ce coup de boutoir... Il n'a que vaguement saisi le sens de la pièce. Puisqu'elle n'aboutit pas à des conclusions optimistes, puisque M. Bernstein n'a pas prétendu réconcilier, dans la personne du père et du fils, deux races hostiles, il eût été d'une belle allure, d'un plus puissant effet théâtral de les dresser irréductibles, farouches l'une contre l'autre. Et je crois que la signification de l'œuvre eût été plus large et plus claire, car enfin on ne sait pas si dans l'intention de l'auteur la mort
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volontaire de Thibault est le geste d'an fou, d'un làclirou d'un vaincu... Celte incertitude, cette obscurité, ce làlonnemonl Hnal pèsent sur elle, lui retirent une part de la faveur accordée aux ouvrages antérieurs (le M. Bernstein. Cette fois, la foule n'est pas entièrement conquise; elle résiste. Elle continue d'apprécier le grand talent d'un dramaturge qui l'a tant de fois remuée et domptée... L'émotion, la sensation frémissante de la vie, l'accent humain, voilà ce qu'elle n"a pas retrouvé dans toutes les parties d'Israël. L'œuvre vise très haut et reste à mi-distance du but. Elle est incomplète, morne, déconcertante, — et, au dernier acte, illogique. Mais elle n'estpas vulgaire. Elle a de la concentration, de la force, et dénote un souci de littérature quil convient d'encourager. Évidemment M. Bernstein évolue ; on le sent agité d'inquiétudes ; on croirait qu'une nouvelle étoile le guide vers des horizons nouveaux... Attendons... Rien de banal ne sortira de ce tempérament plein de sève.
A côté de Mme Réjane et de M. Gauthier dont il est question plus haut. M. Signoret a créé le rôle de Justin Gutlieb ; il l'a joué avec les moyens délicieux et limités que la nature lui a départis ; il est iin, souple, il n'a pas d'envergure, de '< façade » ; parfait au premier acte, quand le juif plie sous l'affront, il n'a plus assez de force au second quand il reprend l'oilensive. Son interprétation a plutôt nui à la pièce; elle rétrécit le personnage, au lieu de l'élargir jusqu'au symbole. M. de Max prête une onction déclamatoire au P. de Silvian. Il est prédestiné à ces rôles de vieux cardinaux et. de frères prêcheurs, qu'il compose avec un soin pittoresque. Le sûr comédien Duquesne, sous les traits du tolérant et philosophe comte de Grégenoy, a de la bonhomie, de la franchise ; M. Tréville esquisse assez drôlement la silhouette d'un marquis provincial qui tâche de se donner la barbe et le profil d'Henri IV.
19 Octobre 1908.
PIERRE RERTO\
Comédie Française : La Rencontre, pièce en quatre actes.
M. Pierre Berton, qui fut un acteur adroit et véhément est un dramaturge habile. Ancien interprète de Dumas et de Sardou, nourri de ces maîtres, il s'inspire d'eux ; il se souvient des rôles qu'il a joués dans leurs pièces, il s'assimile leur tour d'esprit, leurs procédés : le sentimentalisme moralisateur de l'un, l'ingéniosité scénique de l'autre; les idées qu'il exprime revêtent, sans qu'il le veuille précisément, des formes connues. Il y a dans la contexture de ses personnages, dans leur façon de parler, dans les combinaisons d'événements qui les gouvernent quelque chose de suranné, d'aboli... Ce coup de théâtre, nous le voyons venir; il était attendu, et de quelque manière inévitable; ce dialogue nous l'avions par avance dans l'oreille; ce dénouement, nous le pressentions... Notre curiosité est artiûciellemcnt éveillée et satisfaite... Je ne cherche point à rabaisser la valeur littéraire de M. Berton, mais seulement à analyser l'impression que les spectateurs de bonne foi ont retirée de son ouvrage. Il ne les a ni ennuyés, ni froissés, ni beaucoup divertis, ni beaucoup émus ; il a été écouté avec cette
estime nuancée de bienveillance et d'indifférence qui s'at- (ache aux besognes « de seconde main » diliaemmenl faites. Nous pensions : Cela n'est pas très original, et cela est adroit; cela n'est pas très profond, et cela est agréable... L'agrément et l'adresse sont des qualités moyennes dont la comédie de genre s'iiccommode. La comédie de caractère en exige de plus fortes : une psychologie plus serrée, une plus grande part de vérité..". Si téméraire que soit tout essai de classification, on peut avancer que les œuvres dramatiques sont de deux sortes. 11 y a les œuvres sincères, imprégnées d'humanité, celles dont on dit : .. C'est de la vie » ; il y a les œuvres superlicielles, et conventionnelles dont on dit : « Ce n'est que du théâtre »... La Jienconli-e appartient, semble-t-il, à cette seconde espèce.
M. Berton y a mis une intention philosophique, y a enfermé une leçon ; il a observé que les caprices aveugles de la fortune dirigent les hommes; que les maux qui les accablent, la félicité dont ils jouissent dépendent souvent d'un incident fortuit, d'une circonstance accidentelle, d'une « rencontre » ; qu'ils sont, pour tout dire en un mot, les jouets du destin. Ceci, l'histoire d'OEdipe nous l'avait appris déjà. M. Berton est le continuateur de Sophocle... Examinons le détail de son argumentation.
Dès le lever du rideau, au cours dune exposition mouvementée et rapide, les protagonistes apparaissent. Et d'abord voici Serval. Il est avocat, député, orateur acclamé, « minisirable ». Plébéien d'origine, il a grandi par son propre eiTort; fruste d'aspect, dénué d'élégance, il contient — comme la châtaigne — sous sa rude écorce, une pulpe délicate. Son àme est élevée, son cœur généreux. (La coquetterie de M. Grand a un peu trahi le dessein de l'auteur et trop atténué la rusticité démocratique du personnage.) Dans un couplet assez joliment tourné et fort applaudi, Serval rend grâce à sa mère, une brave