GABRIEL TRARIEUX
Théâtre Antoine : La Belle, pièce en trois actes.
Je ne saurais assez dire l'estime où je tiens le caractère de M. Gabriel Trarieux ; il n'en est pas de plus noble, de plus pur. Cet écrivain ne considère pas l'art du théâtre comme un vain amusement, mais comme un moyen d'exprimer de hautes vérités morales et de Résoudre des difficultés psychologiques. Point de frivolité dans ses œuvres ; peu d'agrément au sens parisien du terme ; elles n'ont pas de ces grâces qui s'épanouissent dans la gaieté légère ou le sourire ; elles sont sévères, je dirais presque sacerdotales; on sent que l'auteur ne parle pas pour le plaisir de parler et que ce qu'il expose est fortement médité. Il s'y applique. Il croit que rien au monde n'est plus important que la matière à laquelle il consacre son effort. Et dans cet effort il verse toute l'énergie dont il est capable. Toujours il est sérieux ; il n'a pas le « mot pour rire ». Ne croyez pas que j'use de ces périphrases pour insinuer poliment que les pièces de Al. Gabriel Trarieux sont ennuyeuses. Il peut y avoir un profond intérêt à se pencher avec gravité sur les mystères du cœur et de l'âme. Ibsen, en somme, n'a guère fait autre chose que de nous
intéresser à ces problèmes... Mais si ses personnages vivent presque exclusivement de la vie intérieure, ils vivent du moins avec intensité. Ce sont des figures humaines et vraies et non des constructions arbitraires, des abstractions. Par là, il est dramaturge. Ce don créateur semble — jusqu'ici — avoir manqué à M. Trarieux ; particulièrement, sa dernière œuvre, jouée au théâtre Antoine, la Dette, en est dénuée. Elle sollicite et ne captive pas l'attention; on l'écoute comme onliraitun essai philosophique ; on n'est pas ému. Cela est souvent ingénieux, toujours élevé, quelquefois éloquent ; et cela paraît étrangement froid. Le drame, qui devrait toucher les spectateurs, les laissse indifférents ; il se déroule dans une atmosphère sombre, morne et lointaine.
Il a pour thème un cas de conscience assez curieux... Daniel d'Orcagne est un jeune homme inquiet, vaguement neurasthénique ; son père Philippe d'Orcagne se donna la mort il y a vingt ans, dans des circonstances tragiques ; au lendemain de la castastrophe sa mère Dolorès se remaria à un savant, le chirurgien Barthe, alors inconnu, aujourd'hui illustre ; ce succès il le dut à soif mérite propre et aussi aux ressources que la fortune de sa femme (conséquemment la fortune du défunt) lui procura. Daniel se trouve donc placé comme Hamlet, — et comme beaucoup d'honnêtes gens, nos contemporains — entre une mère remariée et le second époux de sa mère. Situation banale et cependant délicate. Comnie Hamlet Daniel aime une Ophélie, la jeune veuve irlandaise Edith. Il ne réussit pas à se faire aimer d'elle; elle décourage ses désirs matrimoniaux ; elle lui oppose la différence d'âge (elle est de dix ans plus vieille que Ini) ; et puis enfin il ne lui plaît pas, en tant qu'époux ; elle est secrètement éprise du docteur Barthe, qui l'a soignée, opérée de l'appendicite et sauvée. Désespéré de ces refus, Daniel leur cherche et leur découvre une cause extraordinaire. Il suppose qu'Edith le croit atteint