Février
WEDEKIND
Théâtre des Arts : V Éveil du printemps.
Ce curieux ouvrage mérite mieux qu'une brève mention; il se lie à des problèmes délicats, il suggère plus d'idées qu'il n'en exprime; il a soulevé au delà du Rhin d'ardentes polémiques, excité le dénigrement etl'enthousiasme,valu à son auteur d'être traité de fou ou de mystificateur par les uns et qualifié par les autres d'homme de génie. De toute façon, il est digne d'un examen attentif.
Avouons-le : il n'a que médiocrement séduit le public parisien... Une première déception est venue de son titre. L' Eveil du printemps : cela exhale un parfum de jeunesse, de fraîcheur ; cela fait songer à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à l'éternelle idylle de l'amour éclos parmi les féeries de la nature. Et c'est bien quelque chose dans ce goût que l'on attendait, une sorte de reédition de ces vieux poèmes, modernisés, empreints peutêtre de plus de vérité, d'un réalisme moins conventionnel... Or, la pièce est sombre, totalement dénuée de grâce; et elle est obscure; du moins elle nous semble telle, parce qu'elle évoque des mœurs, des manières de sentir et de penser très différentes des nôtres ; elle est
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allemande, si j'ose dire, jusque dans les moelles. Cet exolisme d'où elle tire sa principale saveur, en rend l'audition difficile et, en de certains endroits, assez pénible. Enfin c'est un ouvrage morcelé, divisé en un grand nombre de tableaux rapides et schématiques. A peine une situation s'ébauche-t-elle quelle tourne court. Le rideau tombe, alors que l'intérêt commence à poindre. Le spectateur français a hérité du latin le goût du développement ample, logique, clair et bien ordonné. L'œuvre de VVedekind laisse ce besoin insatisfait.
Au premier acte, la petite héroïne Wendla Bergmann nous est présentée. Elle n'a pas quinze ans (l'action se déroule entre garçons et filles de cet âge : c'est une « tragédie d'adolescence») ; elle devise avec la vieille Mme Bergmann qui l'exhorte à remplacer la jupe courte qu'elle a toujours portée par une robe longue. Wendla s'y refuse. Ceci indique qu'elle a atteint, mais n'a pas franchi la limite qui sépare l'enfance de la puberté ; les questions qu'elle pose à sa mère, les réponses évasives qu'elle obtient établissent nettement que Wendla n'est encore qu'une fillette dont l'ignorance et la pudeur doivent être ménagées. Changement de décor. Deux écoliers, Maurice Stiefel, Melchior Gabor, dissertent... Leurs physionomies s'opposent ; Maurice paraît exalté, Imaginatif; Melchior plus positif, plus résolu. L'un et l'autre frémissent d'une inquiétude déterminée par l'éveil encore un peu vague de l'instinct sexuel. Visiblement, leurs sens les travaillent.
— Si j'ai, dit Maurice, des garçons et des filles, je les laisserai dormir dans la même chambre, dans le même lit.
— Mais, riposte Melchior, si les garçons s'aperçoivent qu'ils ne sont plus des enfants, qu'adviendra-t-il ?
Il ajoute, traduisant le trouble intérieur qui l'agite :
— Je ne puis aborder une jeune fille sans songer à je ne sais quoi d'abominable...
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Changement de décor... Wendla et ses petites amies Use et Thea sontassises au bord de la route ; elles causent de ce dont causaient tout à l'heure les garçons ; le même travail de germination s'accomplit sourdement en eux ' et en elles. Il se raconte que lorsqu'elle sera mariée elle voudrait avoir un fils; Wendla préférerait une fille. Propos innocents, sous lesquels se devinent les balbutiements confus du désir d'aimer. Bientôt ces fillettes seront femmes... Il ne faut qu'une occasion... Justement Maurice et Melchiordéfilent sur la route, au retour du collège. Melchior les salue d'un beau geste et poursuit son chemin, sa casquette sur l'oreille; s'il ne frise pas sa moustache, c'est qu'il n'en a point; mais tôt ou tard il en aura; et alors ce sera le plus franc mauvais sujet... Maurice est moins fringant; il marche les yeux baissés. Les trois petites lilles lui trouvent l'air endormi ; elles admirent le front martial de Melchior, son allure cavalière... Changement de décor... Wendla et Melchior doivent incessamment se rencontrer seul à seule, afin que le drame se noue. Elle cueille des fleurs dans un bois. Il joue avec elle et l'attire près de lui sur la mousse ; soudain il se lève et s'enfuit, craignant de succomber à la tentation de baiser ces lèvres qui s'offrent sans défiance et d'étreindre ce corps qui ne se défend pas. Mais au tableau suivant, la faute, retardée par un scrupule d'honnêteté, est consommée. Les deux adolescents se rejoignent dans la pénombre d'un grenier à fourrage ; l'odeur du foin les grise ; ils ne savent plus ce qu'ils fout. Melchior obéit, comme un petit animal, à l'aiguillon de la chair. Wendla n"a pas la force de le repousser. Elle ne prévoit point, n'ayant pas été avertie quelles pourront être les consé(|uencesdu don d'elle-même.
Et c'est ici la première « leçon » que nous propose M. Wedekind. Il incrimine l'erreur des parentsqui cachent à l'enfance les réalités physiologiques de l'amour, et croient ainsi la sauver de tout péril, tandis qu'ils la perdent, au contraire, en ne l'armant pas contre les pièges
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de la nature. Si Wendla avait été prévenue, elle se serait mieux gardée. La fillette a voulu se renseigner préalablement; elle a pressé sa mère d'interrogations anxieuses.
— Maman, comment naissent les enfants?
— Les cigognes vont les chercher dans le ciel et les déposent sur le bord du toit, autour des hautes cheminées.
— Que faut-il faire pour avoir un enfant?
— Il faut aimer Ihomme qu'on épouse...
Wendla se souviendra de cette parole, et quand, plus tard, les suites de sa chute éclateront, honteuse dune maternité qui la déshonore, elle les rappellera à la mère imprévoyante.
— Tu m'avais dit que l'on n'a des enfants que si l'on aime l'homme qu'on épouse. Or, Melchior n'était pas mon mari...
Ceci, c'est le langage dune petite de sept ans, non d'une adolescente. Poussée à ce degré, la candeur de Wendla est peu vraisemblable. A défaut de notions précises, les fillettes de cet âge ont un instinct secret qui les met en garde contre les dangers de cette sorte. Wendla n'est pas isolée du monde dans une tour d'ivoire, comme la Belle au Bois dormant; elle a des compagnes, et l'une d'elles, Use, semble fort délurée. Je suppose que ces jeunes personnes s'amusent entre elles du mythe de la « cigogne apporteuse d'enfants », quelles ne lui accordent pas plus de foi qu'à la légende des sabots de Noël et qu'elles rient sous cape de la crédulité des bonnes grand'mères qui prétendent leur faire avaler de pareilles bourdes. Wendla est donc une figure très exceptionnelle, et son cas ne prouve rien.
Enfin, si la thèse de M. Wedekind était exacte, on en devrait conclure que la mésaventure advenue à Wendla a exclusivement pour cause son excès de simplicité... Est-il bien sûr que la science précoce soit protectrice et non pas corruptrice de la vertu? L'ignorance peut, il est
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vrai, masquer le péril, mais la science, surtout une science rudimentaire, incomplète, irrite la curiosité. Et la curiosité, plus que l'oisiveté, est mauvaise conseillère. Toutes les filles gâtées, malsaines, déséquilibrées, amorales sont des filles averties. Lorsque je vois la petite Wendla se rouler dans le foin avec Melchior, j'ai des doutes sur la blancheur de cette hermine, je crains que la recherche de sensations inconnues ne la sollicite à se livrer aux bras qui l'enlacent. Pour être plus conscients, son désir et son plaisir en seraient-ils moins vifs?... Wendla savante aurait la même conduite que Wendla ignorante; elle y mettrait seulement plus de précautions; plus prudente, elle n'en serait que plus vicieuse. Considérez l'étrange conclusion à laquelle, en serrant de près la démonstration de l'auteur, on arrive. L'instruction qu'il recommande de donner aux filles tend non pas à les rendre sages, mais à leur permettre impunément de ne l'être pas, à prévoir, à prévenir les suites de leurs faiblesses... U Eveil du printemps, c'est tout bonnement 1' « école des demi-vierges ».
L'ouvrage renferme une histoire parallèle au douloureux roman de Wendla et de Melchior. Ce collégien suborneur a pour compagnon l'ombrageux et timide Maurice Stiefel. Celui-ci est le type de l'écolier martyr, affolé par l'eflroyable amas de connaissances que son cerveau pressuré emmagasine ; galopant d'examen en examen, le flanc saignant sous l'éperon, payant ce surmenage de sa santé, de sa vie... En France, où nous prenons plus gaiement les choses, la « bête à concours » évoque des images brillantes; nous nous rappelons que l'étincelant About, le joyeux Sarcey jouèrent ce rôle et que leur belle humeur n'en fut pas altérée. Sans doute était-ce cet invincible optimisme qui les sauvait de la neurasthénie. 11 est rare qu'un élève de nos lycées se donne la mort à la veille ou au lendemain d'un concours laborieux. L'épidémie du suicide ravage, assure-t-on, le petit
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peuple des gymnases allemands. La notion de ces faits est indispensable à lintelligence de l'œuvre de Wedekind ; il eût été utile qu'une conférence de M. Robert d'Humières les exposât... Les plaintes de Maurice Sliefel eussent ému le public s'il en avait pu saisir le sens profond. Elles lui ont paru exagérées et déclamatoires. Il n'a aperçu, en ce potache verbeux, qu'une sorte d'aliéné dont les discours l'ont exaspéré, dont la physionomie lui a été tout de suite antipathique.
Pourtant le personnage est attachant ; il révèle une mentalité très particulière. Maurice a le cervelet fatigué, mais l'âme héroïque. C'est un brave garçon et le meilleur des élèves ; il « bûche « avec fièvre, stimulé par l'émulation, par l'insatiable soif d'arriver.
— Il faut que je travaille comme un bœuf toute la nuit, s'écrie-t-il ; je travaillerai jusqu'à ce que les yeux me sortent de la tête. Si je suis refusé, mon père mourra d'apoplexie, ma mère deviendra folle.
La possibilité d'un échec l'emplit d'épouvante : « Avant l'examen, j'ai supplié Dieu de me rendre poitrinaire afin que le calice s'éloigne de moi. »
Des troubles d'ordre mental s'ajoutent à ses angoisses morales et les aggravent. Il a des hallucinations. Ses rêves sont hantés par le spectre d'une « femme sans tête ». Quand il croise dans la rue une fille — fût-elle la plus jolie du monde — elle lui apparaît décapitée ; et c'est sous cet aspect qu'il aperçoit la gentille Use qui ne demande qu'à le consoler, qu'à prodiguer à ses souffrances le plus agréable dérivatif ; ce remède probablement l'apaiserait. Il l'écarté ; la seule approche d'une caresse charnelle lui fait horreur.
— A l'idée que c'est cela, l'amour chanté par les poètes, l'amour de Roméo et Juliette, de Dante et Béatrix, j'en suis resté stupide et accablé de dégoût.
Le mal s'envenime. La crise suprême approche. Il voudrait s'enfuir, gagner l'Amérique ; la mère de Melchior refuse de lui prêter l'argent du voyage. L'insuccès
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scolaire qu'il appréhendait achève de le désespérer. Il se tue.
Ici, les deux actions du drame, jusqu'alors séparées, se rejoignent. On a trouvé dans la poche de l'infortuné Maurice un « essai sur la volupté », illustré de « croquis démonstratifs », le tout de la main de Melchior. Ce serait peccadille de la part d'un écolier français. Mais les Allemands n'entendent pas raillerie. Les professeurs s'assemblent en un aréopage, que la verve teutonne de Wedekind a lourdement et assez plaisamment silhouetté. Us mandent à leur barre le coupable ; ils l'accablentd'anathèmes, l'empêchent de se défendre, le chassent de l'école. Melchior leur répond avec insolence et sans esprit. Car le plus singulier, c'est que ce farceur de Melchior, prompt à crayonner des textes libertins et des images obscènes, est presque aussi lugubre que son « copain ». Il n'a pas le mot pour rire. — Lui aussi, il déteste l'amour. Ayant lu le Faust de Gœthe, il s'exclame :
— Qu'est-ce qu'ils ont donc tous à tenir les regards fixés comme des maniaques sur cette turpitude ?
S'il a abusé de Wendla, nulle tendresse ne s'est mêlée à l'impulsion bestiale qui l'a précipité sur elle. Ce serait cependant son unique excuse. L'inexorable Wedekind la lui refuse. Il veut que Maurice ne soit qu'une jeune brute odieuse. Aussi ne le plaignons-nous que faiblement quand son père exige qu'il soit enfermé dans une maison de correction. La scène oîi le sort du garnementse décide esttrès significative. Ce père est un fonctionnaire raide, solennel, « un crâno de bois » inaccessible à tout raisonnement qui contrarie son idée. En vain, la mère, plus sensible, s'épuise-t-elle en efforts pour le désarmer ; elle se brise contre ce bloc. Il la traite en malade, en démente ; il lui attribue la responsabilité des fautes criminelles de l'enfant. Et comme elle s'insurge sous le coup de fouet de ces reproches immérités :
— Tu es trop légère; tu ne vois qu'inconséquence là où est le fond perverti de son caractère.
Il tient en réserve un argument sans réplique. Il lui lit une lettre qui accuse Melchior d'avoir débauché Wendla Bergmann. Elle courbe la tête ; elle est vaincue. Le malheureux écolier expiera ses désordres entre les murs d'un pénitencier.
— Il y trouvera, dit avec satisfaction ce père féroce, une dicipline de fer, des principes, une règle...
Plusieurs mois se sont écoulés. . . Le rideau se relève sur un cimetière que les rayons de la lune enveloppent de leurs sereines et froides clartés. Un jeune homme, aux vêtements en lambeaux, surgit. C'est Melchior, évadé du bagne. Il cherche la sépulture de son ami Maurice ; il se heurte à une tombe fraîchement creusée et y découvre avec terreur le nom de Wendla (la pauvre petite victime n'a pas survécu aux manœuvres pratiquées sur elle dans le dessein d'anéantir le fruit de sa faute). Le remords qu'il en ressent le détermine à mourir... L'ombre funèbre de Maurice flottant parmi les arbres, comme un nouveau saint Denis, — sa tête dans les mains, — les propos amollissants tenus par cette tête coupée déjà le sollicitent, l'appellent. Il obéit. Soudain un personnage masqué l'arrête, le retient au bord du gouffre, oppose aux mots décevants des mots virils, le convie à lutter, à vivre... Melchior hésite une minute, puis se laisse persuader : il vivra... Le symbolisme puéril de ce tableau ne remue que fort peu les spectateurs ; il ne les faits pas frissonner, ni même sourire ; il les ennuie. Le fantastique est ridicule, à moins qu'il ne soit sublime ; il n'est sublime que s'il jaillit de l'imagination d'un poète. M. Wedekind est un satiriste, un moraliste, un philosophe, — et j'y consens même : un apôtre; il signale les abus, s'attaque aux préjugés, poursuit les réformes sociales, prêche l'adoucissement des mœurs ; s'il a, dans quelque mesure, la puissance
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créatrice qui imprime de la couleur et du relief à l'œuvre d'art, il n'a pas cette chaleur de cœur et d'âme qui la vivifie. Sa pièce intéresse, agace, suscite la discussion ; elle n'émeut point. Pas une minute les entrailles ne sont remuées, les paupières ne s'humectent. On assiste, impassible, à l'agonie de Maurice, à la détresse de la petite Wendia, au châtiment de Melchior et à ses révoltes... Et l'on s'étonne de rester si froid devant ce qu'il y a de plus touchant au monde : la torture de l'enfant ; et l'on songe aux larmes que la tendre sensibilité d'un Alphonse Daudet, d'un Dickens eût tirées d'un tel sujet; et l'on relit en pensée le Petit Chose... Tout cela n'est que dialectique, plaidoyers d'avocats, disputes de docteurs. Tout cela n'est pas « mouillé ».
Monstrueuse anomalie ! Dans cet Eveil du printemps, qui montre de jeunes êtres tressaillant aux premiers émois de la nature, il n'est pas question d'amour. Ils se frôlent, se roulent dans le foin, se possèdent ; ils ne s'aiment pas. Wendia le déclare expressément quand on l'adjure d'expliquer, de justifier sa chute :
— J'ai cédé à Melchior, je ne l'aimais point.
Et Melchior ne l'aime pas plus qu'il n'est aimé d'elle. Pourtant on aime, à cet âge ! Paul et Virginie s'aimaient, et Némorin, et Estelle 1 A quinze ans, j'étais amoureux et vous aussi; je suppose ! L'auteur alléguera que c'est avec intention qu'il a exclu l'amour sentimental de sa pièce, et de propos délibéré qu'il l'a maintenue sur le terrain de l'attraction sensuelle. Le détail de cette pathologie partout étalée est désobligeant et même un peu répugnant. Il en résulte une impression d'insupportable sécheresse.
16 Novembre 1908.
VÉvcntail de lady Windermere (adaptation de MM. Rémon et Chalançon).
L'Éventail de bidy Windermere, d'Oscar Wilde, est une œuvre originale et fine. Elle reflète dans quelque mesure la physionomie morale et intellectuelle de l'auteur. Étrange fut la destinée de cet écrivain qui mourut chargé d'une sorte d'opprobre et eut certainement un petit grain de génie. Il naquit à Dublin, vers le milieu du dernier siècle, de souche honorable et bourgeoise ; son père était chirurgien; sa mère visait au bel esprit, composait des vers; il fit de fortes études à Oxford où Ruskin lui enseigna 1' « esthétique » ; il s'essaya dans la poésie, vint étudier la peinture à Paris, accomplit le pèlerinage clasique d'Italie et de Grèce et se forma, durant ces voyages, une âme païenne. Il cherchait sa voie. Le succès, dont il était friand, ne couronnant point assez vite ses premiers ouvrages, il résolut de violenter par des moyens singuliers la fortune; il prit des allures excentriques, propres à provoquer l'étonnement et les censures du monde: il affecta dans ses habits l'extravagance, dans ses discours l'impertinence et l'ironie ; il se montra agressif envers les membres de l'aristo-
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cratie et du haut commerce et railla des travers qu'il eût peut-être moins sévèrement jugés s'il n'en avait luimême souiï'ert; il bafoua un snobisme qu'il eût traité avec moins de rigueur, si ce snobisme, au lieu de lui être hostile, l'eût servi... Et c'est justement ce qui advint. Les snobs, après l'avoir repoussé, l'adoptèrent. Ils avaient passé sans le voir à côté de son grand talent; ils s'en engouèrent dès qu'il revêtit des formes paradoxales. L'artiste profita de l'empressement témoigné au cynique. On le rechercha, on l'applaudit; une charmante jeune fille, Constance Lloyd, s'éprit de lui, l'épousa en 1884 et lui apporta en dot beaucoup d'or et de vertus. Tout lui souriait. Il n'avait qu'à se laisser vivre. Ce fut effectivement une période de paix et d'activité heureuse. De 1S93 à 1893, Oscar Wilde triompha au théâtre avec trois pièces. Une femme sans importance, Un mari idéal et VEvantail de lady WIndermere, que le fameux acteur George Alexander fit acclamer cinq ou six cents fois de suite. Il acquérait une renommée solide, et — ce qui est le privilège le plus enviable de l'auteur comique — la possibilité de dire au public des vérités très dures, et en le flagellant de lui plaire. Wilde semblait appelé à accomplir de belles et grandes choses. Sa jeune gloire sombra dans d'inexplicables défaillances. Sa chute fut plus rapide que n'avait été son élévation. Il perdit sa femme, et déchu, malade, ruiné, méprisé, vagabond, suspect, il vint s'échouer à Paris, au dernier étage d'un petit hôtel meublé de la rue des Beaux-Arts; il s'y éteignit obscurément, le 30 novembre 1900, après s'être converti m ear<;-e7ni.î au catholicisme; cette crise religieuse attestait l'angoisse du malheureux poète, qui regrettait ses désordres, abjurait ses erreurs et cherchait une lueur d'espérance au fond de sa conscience troublée. L'œuvre qu'il a laissée portelempreinte des variations, des incertitudes par où il passa. Il s'y reflète. ViLventail de lady Windermere correspond à la période la plus sereine, et, si j'ose dire, la plus « victorieuse » de sa vie. Aussi cette comédie
est-elle brillante, incisive, un peu piaffante (rinduence de Dumas s'y fait sentir) ; en même temps, on y découvre une sensibilité compliquée, torturée, un assez curieux mélange de sécheresse et d'émotion, de raison positive et de fantaisie. Cela est très anglais, et cela est très français : et cela n'est nullement ennuyeux...
Margaret a épousé lord Arthur Windermere : la naissance d'un enfant a cimenté leur union qui, depuis deux ans, ne leur donne que des joies. La jolie lady Windermere accueille avec indifférence les hommages de quelques clubmen empressés à lui faire la cour, entre autres du séduisant et dangereux lord Darlington. Elle aime son mari ; et puis, des principes stricts et impérieux la gouvernent.
— J'ai en moi, dit-elle, quelque chose de la puritaine; c'est ainsi que l'on m'a élevée; je suis arriérée, j'en conviens, et je m'en loue.
Sa fermeté la rend peu miséricordieuse pour autrui; elle n'admet pas qu'un pardon généreux puisse être accordé à la femme adultère, non plus qu'à l'époux infidèle; elle n'a pas d'indulgence, elle se flatte de n'entretenir de commerce qu'avec les honnêtes gens et tire vanité du choix sévère de ses relations. Ce soir même, elle donne à danser à l'occasion de l'anniversaire de son mariage ; ses portes ne s'ouvrent qu'à ban escient ; pour les franchir, il faut montrer patte blanche.
— Chez moi, proclame-t-elle orgueilleusement, il n'y aura personne sur qui il y ait eu du scandale...
Or, sa superbe va être humiliée par un incident inattendu. De méchants bruits courent sur lord Arthur; on a remarqué ses assiduités auprès d'une aventurière, Mme Erlynne; on croit qu'elle lui coûte fort cher, qu'il se dépouille pour elle. Lord Darlington propage ces rumeurs (il a intérêt à éveiller l'inquiétude de Margaret et compte la décider à user de représailles ; c'est un Lovelace bavard, sentencieux, parlant par aphorismes,
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et qui se croit extrêmement spirituel, comme Desgenais, comme Olivier de Jalin, et comme V « ami des femmes »). Lady Windermere ferme l'oreille à ses déclarations d'amour enveloppées, à ses insinuations, ainsi qu'aux perfides papotages de la vieille duchesse de Berwick. Elle refuse d'ajouter foi à la trahison conjugale... Pourtant elle ne peut réprimer un mouvement de jalousie et de colère quand Arlhur lui demande de convier à son bal M'"^ Erlynne. Elle s'insurge. Il insiste; il plaide avec trop de feu en faveur de l'étrangère.
— Elle est à plaindre ; elle a tout perdu. Aidez-la à rentrer dans la société d'où une faute lointaine l'a exclue. Relevez-la. .. sauvez-la. . .
Margaret s'irrite de cette prière importune, impérieuse.
— Vous ne voulez pas inviter M"^e Erlynne? C'est moi qui l'invite.
Il lui dépêche effectivement une lettre. Et Margaret ne se maîtrise plus ; sa fureur éclate.
— Si elle ose se présenter ici, je l'insulterai, je la frapperai de cet éventail dont vous m'aviez fait présent, et qui m'était précieux, et que je déteste, comme je vous hais vous-même... Vous m'êtes odieux. Entre nous tout est fini... Nos existences sont désormais séparées.
Arthur demeure pensif et murmure : « Je ne puis pourtant lui dire qui est celte femme, elle en mourrait de honte ». Nous devinons que M'"*" Erlynne est la mère de Margaret. Et si nous admettons le scrupule d'Arthur, qui veut épargner à sa compagne la révélation d'une filiation dégradante, nous ne concevons guère qu'il l'expose au contact d'une créature si avilie. Sans doute obéit-il à quelque pression lyrannique, à quelque menace de chantage... Mais au lieu de prêter les mains bénévolement à un rapprochement inutile, dangereux, ne devrait il pas, en bonne logique, s'y opposer, lâcher de l'éviter, de l'ajourner? Sa conduite en tout ceci n'est
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pas claire ; les mobiles qui la dirigent sont inexpliqués... Ce postulai laisse subsister un malnise dans l'esprit du spectateur.
Ladj' "Windermere reçoit ses hôtes. Elle agite fébrilement l'éventail qu'elle a dessein de jeter au visage de Mme Erlynne. Les invités défilent. Oscar Wilde esquisse, avec malice, leurs silhouettes; sa verve caustique se déploie; elle est amusante et un peu laborieuse; elte marque de traits caricaturaux les danseuses, les danseurs, de timides jeunes filles au sourire niais, de jeunes fats pleins d'importance et de sottise, le vieux lord Augustus, soupirant crédule et transi de M™^ Erlynne. Enfin, voici cette personne mystérieuse... Margaret s'avance vers elle, l'insulte aux lèvres; mais sa résolution faiblit, elle détourne la tête et elle rougit de sa lâcheté, et son ressentiment s'en accroît. L'insidieux Darlington intervient :
— Eh quoi! lui dit-il, vous tolérez que votre mari s'affiche devant vous avec sa maîtresse, qu'il vous inflige un tel affront! vengez-vous! Je vous adore. Partons ensemble!...
Margaret est au supplice. Son indignation redouble lorsqu'elle entend Mn^^ Erlynne exiger d'Arthur une nouvelle rançon de cinquante mille francs. Elle perd patience, griffonne un mot à l'adresse de l'ingrat et s'enfuit... M'"*' Erlynne a suivi du coin de l'œil ce manège ; elle s'empare de la lettre, en brise le cachet, la lit. Et une révolution subite se fait en elle; elle recule etTrayée devant les ravages qu'elle a causés.
— C'est affreux!... Les mêmes mots qu'il y a vingt ans j'écrivais à son père!... La fille ne doit pas ressemblera sa mère... Comment sauverai-je mon enfant?
Voilà un retournement bien imprévu. Ce qui arrive, M""'' Erlynne l'a voulu, préparé. La brusque éruption de ses remords a de quoi nous surprendre. Mais l'auteur en tire des effets si ingénieux que nous passons sur
l'invraisemblance du point de départ. Le principal intérêt psychologique de la pièce est dans l'évolution de cette figure féminine...
Margaret, quittant précipitamment le bal, a cherché un refuge chez lord Darlington. Il est absent; elle l'attend. Déjà elle regrette son équipée; au moment de se perdre, de choir entre les bras d'un amant, elle frémit ; son honnêteté native se révolte. Elle songe :
— Arthur a lu ma lettre. S'il éprouve encore pour moi quelque attachement il va venir.
Ce n'est pas lui qui surgit, c'est M°"^ Erlynne. Elle adjure la fugitive de retourner auprès de son mari. Et cette intervention rallume le dépit de Margaret; elle y discerne comme un nouvel outrage concerté entre les deux amants pour la mortifier.
— J'ai intercepté votre lettre, reprend la suppliante M"® Erlynne; Arthur ne sait rien; il vous aime, vous l'aimez...
Ardente à achever sa tâche réparatrice, elle essuie stoïquement les violences, les mépris de la "jeune femme ; elle proteste de son innocence, elle devient éloquente, on la devine sincère.
— Je préférerais mourir que d'avoir bouleversé votre vie et la sienne.
— Vous parlez comme si vous aviez un cœur, dit Margaret ; les créatures de votre espèce n'ont pas de cœur...
Et la métamorphose s'achève; l'aventurière n'est plus qu'une mère gémissante, prête au sacrifice sage et tendre.
— Évitez le gouffre ; vous ne vous doutez pas de ce que cest que d'y tomber; on paye pour son péché, puis on paye encore, et toute sa vie on paye... J'expie mes fautes.
Cependant Arthur arrive, suivi de Darlington, d'Augustus et de leurs amis de cercle. (Comment a-t-il quitté le logis conjugal sans s'apercevoir de la disparition de
sa femme? La pièce est remplie de ces menues négligences, de ces impossibilités, de ces « trous ».) Margaret s'est dissimulée derrière un rideau, il avise sur la table son éventail.
— Margaret est ici, s'écrieTt-il.
— Non, pas elle, mais moi. dit M""" Erlynne en se montrant, j'ai emporté cet éventail par mégarde.
Elle se compromet aux yeux du bonhomme Augustus, son épouseur. Qu'importe 1 les soupçons du mari sont dissipés. Margaret s'évade, regagne sa maison ; elle est sauvée.
C'est là qu'éclate l'originalité d'Oscar Wilde. Il pouvait pousser jusqu'au bout la conversion de M""' Erlynne, faire d'elle une femme galante repentie, régénérée par réclusion du sentiment maternel. Il n'a pas voulu de ce dénouement larmoyant, pathétique et facile. Celui qu'il a imaginé est d'une vérité moins banale et plus profonde. jyjine Erlynne n'a jamais été mère; elle l'est devenue une minute, sous l'aiguillon d'une circonstance particulière, d'un péril immédiat; l'alerte passée, logiquement le fond de sa nature doit reparaître, et le fond de sa nature est le goût du vice, la frivolité. Les scènes finales où ce côté de son caractère se développe sont d'une hardiesse, d'une lucidité remarquables.
Analysons. . . Et d'abord un triple revirement se produit : revirement d'Arthur, qui, ayant trouvé M""^ Erlynne chez Darlington, la considéra comme une prostituée et se résolut à lui fermer sa porte; revirement de Margaret, qui, reconnaissante à M""^ Erlynne de sa noble immolation, souffre de la voir injustement accusée et veut pour la blanchir se confesser et tout racontera Arthur; revirement de M"^ Erlynne qui, revenant à son attitude primitive, la détourne de cet aveu...
— Si vous me devez quelque chose, mon enfant, lui dit-elle, payez votre dette par le silence. Ne gâtez pas en la divulgant, le seule bonne chose que j'ai faite. Jurezmoi que ce qui s'est passé la nuit dernière restera ense-
veli entre nous. Vous ne devez pas introduire même une ombre de chagrin dans la vie de votre mari.
Elle lui demande de conserver, comme souvenir son éventail, sa photographie, celle de son petit garçon. Et tandis que Margaret va lui quérir ces objets, elle achève de se définir au cours d'une conversation avec son gendre, et de se mettre moralement à nu.
— Je ne dirai pas à ma fille qui je suis. Je n'ai pas l'ambition de « jouer les mères »; j"ai éprouvé pendant une heure le tourment de ce rôle; j'en ai souffert. 11 suffit. Pendant vingt ans j'ai vécu sans enfant... Je continuerai... Laissez votre femme chérir la mémoire d'une morte vénérée et sans tâche. Ne lui enlevons pas ses illusions. J'ai perdu les miennes. Je croyais n'avoir pas de cœur. J'ai constaté que j'en avais un. Et le cœur ne me sied pas... Je trouverai une consolation non dans le repentir, mais dans le plaisir.
Ce qu'il y a de joli, c'est qu'en effet M""*^ Erlynne s'est découvert une sensibilité insoupçonnée, et que, malgré elle, elle aime maintenant sa fille et son petit-fils, et que nous devinons bien que ce sentiment la possède, et que, si elle ne s"y abandonne pas, c'est peut-être comme elle l'affirme, par égoïsme, mais surtout par une sorte de pudeur, parce qu'il lui est pénible, intolérable de se montrer à Margaret telle qu'elle est : une intrigante, une fille... Ces complexités, ces « dessous », Oscar Wilde les indique avec une merveilleuse précision. La psychologie est une science intuitive. Les meilleurs psychologues, ce sont les poètes, dont la divination aiguë pénètre les âmes.
La pièce d'Oscar Wilde, inégale, incomplète, et qui nous agace çà et là par un excès de virtuosité « à la Dumas fils », n'est point indiiTérente. On en représente journellement chez nous de moins savoureuses et môme de moins « parisiennes ».
24 Mai 1909.